‹ Perles et parures (volume 2)Chapitre 5 sur 16 · LA COU H ON NK · texte numérisé non relu

LA COU H ON NK

Il fit construire un coffre en bois de sycomore, et y renferma une fausse lettre, une fausse épée et un faux bandeau sacré; puis il appela Ninias, fils de Ninus, et lui dit : Voilà l'héritage de ton père.

Ninias lut la lettre paternelle qui lui disait : « Mon enfant, ceins à ton front mon bandeau sacré, prends mon épée et vengemoi de Sémiramis, c'est elle qui m'a donné la mort. »

Et comme Ninias hésitait, Osroës s'habilla en spectre de Ninus et apparut dans la nuit à ce fils irrésolu, en lui disant d'une voix sépulcrale : Va, mon enfant, poignarde ta criminelle mère Sémiramis.

Poussé à bout, Ninias obéit , et Ninias devint roi, et ceignit le bandeau sacré.

La décadence commença. Trente rois , ceints du bandeau sacré, régnèrent après Sémiramis, depuis Arius jusqu'à Sardanapale, chaque successeur assassinant son prédécesseur pour se conformer aux traditions.

Dans ce période historique, la civilisation et les arts s'éteignirent, la tour de Babel s'écroula pas assises, les temples furent démolis, et les jardins suspendus tombèrent dans FEuphrate.

Sardanapale ayant été détrôné, en 759, par un grand-prêtre de Babylone, nommé Bélésis, se tua, et le vaste empire de Sémiramis fut démembré.

La couronne d'or que portait Sémiramis était faite à l'image du

6k LES PARURES.

soleil : c'était une sphère rayonnante; comme l'astre oriental, cette couronne avait fécondé les rives de l'Euphrate et versé la vie dans ces immenses régions; lorsqu'elle éclipsa, deux fléaux se montrèrent, la barbarie et la mort.

C'est ce que nous verrions sur une plus large échelle si le soleil s'éteignait dans les cieux.

le ©cm

Quel nom!

A ce nom, les jeunes femmes éprouvent des émotions ineffables qu'aucun autre nom ne peut donner.

Autrefois on écrivait s hall, ce qui était beaucoup plus indien ; cette parure a beaucoup perdu de son importance, depuis qu'on écrit châle.

La faute est faite, n'en parlons plus.

Ecrivons chàle, puisque le veulent toutes les enseignes des magasins de la place des Victoires et de la haute rue Richelieu.

Un jour, l'acteur Lekain, ennuyé de jouer Orosmane, avec une perruque poudrée, un haut-de-chausse et un justaucorps, et de dire avec ce costume,

Vertueuse Zaïre avant que l'hyménée....

prit un shall arrivé le matin des Indes, s'en affubla, et se fit Turc aux applaudissements frénétiques du public.

Les femmes qui étaient venues pleurer aux malheurs de la vertueuse Zaïre, ouvrirent de grands yeux secs, et regardaient ce cachemire superbe qui flottait au bout des alexandrins de la tragédie turque.

Grands dieux! s'écrièrent-elles, que cela est beau! où donc M. Lekain a-t-il pris cela ?

Cela était un vrai shall de cachemire indien, estimé alors trente-six mille livres.

Cela ne pouvait tomber d'abord que sur les épaules d'une femme de cour ou de financier.

Depuis cette représentation de Zaïre, si on eût écrit toutes les histoires domestiques qui se rattachent aux cachemires indiens, on aurait l'histoire complète de la femme, en mille volumes bien curieux ; ce serait fort court, et plus amusant que l'histoire de France de Mezeray ou d'Anquetil.

Quelle admirable physiologie du beau sexe, fondée sur le shall, et cet ouvrage monumental aurait eu tous les maris pour collaborateurs.

Cela me remet en mémoire le draine conjugal de madame Valérie Sedom.

Quel est ce drame ? demandera promptement un lecteur.

Le voici, répondrais-je, avec la même précipitation.

M. Sedom, vous Favez tous connu, avait un superbe magasin de shalls, ou châles, rue des Fossés-Montmartre : une fortune colossale a couronné le travail de cet industriel ; il s'est retiré des affaires, et savoure d'heureux loisirs dans ses terres du Cal vados.

En 1831 , les jeunes femmes qui passaient devant le bazar où M. Sedom se pavanait au milieu de ses splendides étalages, n'avaient pas assez de loisirs et de regards adonner au luxe oriental de la rue des Fossés-Montmartre.

Quelle richesse! quel luxe ! quel éclat !

Tous les caprices adorables, toutes les fantaisies enchanteresses, éclos des imaginations de l'Inde, se matérialisaient en lainage éblouissant avec des arabesques de rêves et de visions produits par les coups de soleil de l'équateur.

Si, dans le paradis terrestre , le démon tentateur n'eût pas réussi avec une pomme, il aurait suspendu un shall au pommier, et cette fois Eve aurait cueilli le fruit.

La jeune Valérie avait alors dix-sept ans, et refusait tous les partis.

Elle regardait le mariage comme le tombeau du bonheur des

femmes ; malheureusement, elle adorait les shalls ou châles de cachemire.

Comment concilier cette antipathie et cette sympathie ? avoir le mariage en horreur, et le châle en adoration.

Cela lui inspirait de poignantes réflexions la nuit.

Quand Valérie était seule, dans la maison, elle ne manquait jamaisd' entrer dans l'appartement dcsamère, tremblante, comme si elle allait commettre un crime; elle prenait dans son tiroir le châle maternel, et se l'ajustait sur les épaules de toutes les manières, en pirouettant devant une psyché.

Après cet exercice qui lui donnait un bonheur ineffable, Valérie reployait le châle , et le remettait en pleurant dans le tiroir parfumé au patchouli.

Quelquefois elle disait à sa mère : — Pourquoi les demoiselles ne portent-elles pas de châles comme les dames?

— Parce que c'est l'usage, — répondait la mère, de l'air d'une femme qui donne la meilleure de toutes les raisons.

Valérie demeurait place des Victoires, et au moindre prétexte, elle descendait pour faire une station plus ou moins longue devant le bazar de M. Sedom.

Là il y avait toujours quelques soupirs, quelques larmes furtives, et même quelques légers grincements de dents.

Un jour, elle passait avec une femme d'un âge mûr, sa tante,

devant le bazar merveilleux, et celle-ci dit machinalement : — Voilà M. Sedom, le propriétaire de cette belle boutique.

— Ce jeune homme est M. Sedom? dit Valérie.

— Oui, je lui ai acheté trois châles.

— Voilà pourquoi vous le connaissez ?

— Je lui ai parlé très souvent, parceque je marchande toujours quand j'achète quelque chose.

— Il a un bien joli nom, n'est-ce pas, ma tante ?

— Oui, Valérie, Sedom est un nom fort joli, et pas commun du tout. C'est bien le nom d'un marchand de châles.

— 11 doit être marié, M. Sedom, n'est-ce pas, ma tante ?

— Non, Valérie ; il est garçon.

— Voilà qui m'étonne bien, ma tante.

— Et pourquoi donc, Valérie ?

— Parce que..., mais, ma tante, vous avez besoin que je vous explique cela ?

— Ah ! je te comprends... Oui.. , oui..., tu as raison, Valérie... Un marchand de châles doit toujours être marié, pour donner le bon exemple.

— Vousavez deviné ma pensée.

— MaisM. Sedom est encore très jeune... Un a pas trenteans...

ftO LES PATU1RES.

et puis, vois-tu, Valérie lorsqu'on est dans les affaires de

commerce, on n'a pas le temps de se marier.

M. Sedom attend d'avoir fait fortune.

En disant ces mots, les deux femmes rentrèrent dans leur maison, place des Victoires.

Cependant M. Sedom, qui voyait venir chez lui les plus jolies femmes de Paris, avec la distraction d'un industriel, remarqua une jeune personne, une voisine, sans doute, qui s'arrêtait chaque jour devant son étalage, et promenait des regards de convoitise sur ses marchandises de tout dessin et de toute couleur.

La beauté de cette jeune personne fit une vive impression sur M. Sedom, et chaque jour , cette impression était plus vive, même le 15 et le 30 des mois , échéances commerciales, peu favorables à l'amour, à cause de la crainte des faillites et des protêts.

Le 30 juin 1831, M. Sedom avait cent trente-cinq mille francs à payer, et comme il existait à cette époque , en France, une forte crise industrielle, M. Sedom était très soucieux.

Au milieu de ces soucis de fin courant, mademoiselle Valérie vint faire sa station habituelle devant le bazar, et M. Sedom oublia tout, et répondit même assez brutalement à son caissier qui venait lui dire ces terribles paroles :

LE CITA LE. lli

— Je crois que je serai court de vingt-sept mille deux cent soixante-treize francs, quatre-vingt-cinq centimes.

— Allez-vous promener.

Le caissier ouvrit des yeux stupides et mathématiciens , et resta immobile devant M. Sedom , qui regardait Valérie amoureusement.

Valérie, sa station faite, disparut.

Alors, M. Sedom rentra dans son assiette ordinaire, et se tournant vers le caissier toujours stupéfait, il lui dit :

— Nous allons voir d'arranger cela.

En effet, grâce aux ressources que les industriels ont toujours en portefeuille et en bordereaux , l'échéance du 30 juin se passa très bien.

Toutefois , M. Sedom fit une réflexion alarmante, à propos ae cette échéance.

— Quoi ! — s'écria-t-il mentalement , — serais-je devenu amoureux de cette inconnue , au point d'oublier mes devoirs les plus saints, mes devoirs de fin courant!

Le fait était pourtant incontestable.

L'échéance du 30 juin venait de révéler à M. Sedom toute la profondeur de l'abîme où un industriel peut tomber, et cette révélation si grave n'avait pu le distraire d'une pensée d'amour !

Son cœur était donc violemment dominé.

En pareil cas, on ne résiste pas, on cède ; il n'y a pas d'échéance qui puisse arrêter même un industriel sur la douce pente d'une irrésistible attraction.

Dès le lendemain il voulut s'élancer à la découverte de l'inconnue, et ouvrant une petite porte dérobée, il sortit dans la rue des Fossés-Montmartre , et lorsque mademoiselle Valérie eut terminé sa station admirative, il la suivit d'assez loin, et ne la suivit pas longtemps, car elle entra sous une porte cochère de la place voisine, un peu au-dessus de la rue du Petit-Reposoir.

M. Sedom, qui se trouvait alors sous le flanc droit du cheval de Louis XIV, remarqua que mademoiselle Valérie était entrée, d'un pas résolu, sans interroger le portier, ce qui prouvait qu'elle entrait chez elle.

Dès ce moment, M. Sedom dressa ses batteries en conséquence, et comme ses intentions étaient honnêtes, il n'eut pas de peine à se mettre en excellentes relations avec la famille de la jeune personne qu'il voulait épouser.

Les détails intermédiaires seraient de trop ici ; mais disons seulement que M. Sedom, trop occupé par les mille détails de son industrie, et n'ayant pu, comme on dit, faire la cour à mademoiselle Valérie, la demanda en mariage selon toutes les formalités prescrites pour ces sortes d'occasions.

Le père de Valérie, M. N***, dit à M. Sedom:

— Je serais vraiment enchanté de vous avoir pour gendre,

LE CHALE. ft3

mais je ne vous cache pas que nia fille refuse obstinément de se marier.

Vingt partis se sont déjà présentés... vingt partis bien honorables... eh bien ! j'ai échoué vingt fois...

Enfin, monsieur Sedom, vous êtes un homme très avantageusement connu ; vous êtes notre voisin ; vous vous présentez avec des avantages que je me plais à reconnaître, j'essaierai donc une dernière fois de vaincre la répugnance de ma fille ; répugnance d'ailleurs qui ne s'adresse pas aux individus, mais h l'état.

M. Sedom se leva promptement, c'était l'heure du courrier. — A demain, lui dit le père, vous aurez une réponse ; — à demain.

— Eh bien ! ma chère enfant, — dit le père à Valérie, le soir même de ce jour ; — eh bien ! nous avons encore un prétendu... Voyons, écoute-moi jusqu'au bout. . .

— Mais, mon père, — interrompit Valérie avec dépit, — vous savez bien que je ne changerai jamais.

— Je ne crois pas cela, mon enfant; je ne le crois pas... et je t'avoue que cette fois je suis très content, moi, du...

— Oh ! mon père, — interrompit encore Valérie, — qu'allezvous dire? Ce n'est pas vous qui vous mariez !

— Laisse-moi achever, je te prie... écoute-moi... Nous avons

un voisin. . . très connu dans le haut commerce. . . mais que tu ne connais pas, toi, c'est vrai... n'importe!...

— C'est un jeune homme fort intelligent, et placé sur le chemin d'une grande fortune, et...

— Tout cela m'est égal ! — dit Valérie avec un geste plein de vivacité nerveuse; — tous les partis que vous m'avez offerts, mon père, se ressemblaient ; ils étaient toujours fort intelligents, jeunes, et sur le chemin d'une...

— Valérie, — interrompit à son tour son père, — il est très vrai que je ne te présente jamais que des partis avantageux, mais celui-ci est encore plus avantageux que tous les autres ; tu peux le demander à toute la place des Victoires, à tout le quartier de la Banque...

— C'est notre célèbre, oui célèbre voisin, M. Sedom.

A ce nom, Valérie tressaillit et regarda son père avec des yeux ternis par une sorte d'effroi.

— Je te dis son nom, — poursuivit le père sans remarquer le mouvement de Valérie; — je te dis son nom, parce qu'il faut toujours nommer un prétendu, mais tu ne connais pas plus M. Sedom que tout autre voisin.

— Moi, qui le connais, je t'affirme, ma tille, que c'est un parti excellent, et à coup sûr, si tu l'acceptes, je ne me repentirai pas de te l'avoir proposé.

— M. Sedom, dites-vous?...

Valérie prononça nonchalamment ces mots, comme si elle n'y eût attaché aucune importance.

— Oui, ma fille, M. Sédom, notre voisin...

— Toi, tu ne regardes jamais rien dans les rues.

— As-tu remarqué, là, dans la rue voisine, ce beau magasin de châles... avec une devanture superbe?... Eh bien! c'est la maison de commerce de M. Sedom... qui marche de pair avec la maison Ternaux.

— Vraiment! dit Valérie avec une naïveté bien jouée.

— Oui, Valérie, — dit le père avec un ton pompeux et en se levant d'un air solennel ; — oui, la maison Sedom est au moins l'égale de la maison Ternaux ! première signature sur place ! on escompte le Sedom comme le Délessert !

— Tu n'entends rien à cela, toi, Valérie, mais moi, je m'y connais, grâce à Dieu!... et puis, c'est un jeune homme de très bonnes manières. . . un vrai fnsliionable , un garçon très comme il faut, ce qui ne gâte jamais rien, n'est-ce pas, ma petite?...

— Allons... tu ris... tu ne te fâches plus... Est-ce que nous accepterions, cette fois?

— Mais , mon père , — dit Valérie dans une caresse , — on peut un jour oublier de refuser... qu'en penses-tu?

— Bravo ! mon enfant, tu en acceptes un enfin ! embrasse-moi ! et que tout soit dit!...

llï) LES PARUBJiS.

— Oh! tu n'accueilles pas le premier venu, toi! tu sais attendre !

— Mon cher père, — dit Valérie en baissant modestement les yeux, — ce serait manquer de confiance en vous... puisque vous m'affirmez que M. Sed...

— Sedom, Valérie, Sedom... S, E...

— Bien ! Sedom est un jeune homme si distingué, si comme il faut, je serais la plus ingrate ou la plus aveugle des filles si je vous refusais encore celui-là par une obstination déraisonnable...

— Déraisonnable, c'est le mot; embrasse-moi encore une fois, et je vais de ce pas rendre ma visite à M. Sedom , et lui dire les

eux grands mots :

— C'est fait.

— Déjà, mon père...

— Comment déjà ! c'est ainsi que se traitent toutes les affaires. Sitôt pris, sitôt marié, dit le proverbe de mon pays...

— A propos... Valérie... ah! laisse-moi rire d'une idée qui me ient !...

— Rirez-vous encore longtemps comme cela, mon père?...

— Non... une idée vraiment comique !... tu vas voir... Oh! il y a de quoi rire trois jours!... J'espère que tu ne manqueras pas de châles après ton mariage !. . . Oh ! le rire m'étouffe !. . . ça porte

LE CHALE. I\l

bonheur!... Coimncnt trouves-tu l'idée de ces châles?... est-ce drôle?

— Ah ! oui, je comprends maintenant, — dit Valérie de l'air d'une femme qui sort d'une réflexion profonde, — c'est juste ! — M. Sedom est marchand de châles!... tiens! je n'y songeais plus !

— Et moi, ma fille, je viens d'y songer à présent.

— Ah ! c'est que vous, mon père...

— Moi, ma tille, je songe à tout.

— Je suis bien curieuse, maintenant, de connaître ce beau magasin de mon futur mari...

— Un magasin superbe ; nous avons passé ensemble devant ce magasin cent fois peut-être; mais toi, Valérie, tu ne regardes jamais rien dans les rues.

— Ah! vous me connaissez bien, mon père.

Et le père, embrassant encore sa fille ingénue, sortit pour conter la nouvelle aux amis et aux parents avant de rendre sa visite décisive à M. Sedom.

Lorsque des deux côtés on est d'accord, dans une affaire de mariage, le dénoûment civil et la cérémonie religieuse ne se font pas attendre.

Au bout de huit jours , Valérie devint madame Sedom.

Le jour des noces, Valérie eut un léger souci qu'elle s'empressa de confier à son mari.

— 11 me semble, lui dit-elle, qu'à l'état civil, le trouble où j'étais m'a empêchée d'entendre le nom de Sedom; je n'ai entendu, je crois, que votre prénom, qui est Jean.

— Vous avez raison, Valérie; Sedom n'est pas mon nom de famille. Mon père se nommait Jean.

— Et après Jean ?

— Jean, c'est notre nom de maison.

Vous comprenez, Valérie, que dans le commerce on ne peut pas se nommer Jean, sous peine d'être regardé comme un industriel peu sérieux.

Je suis en instance auprès du garde des sceaux pour ajouter le nom de Sedom à celui de Jean, et, en attendant la réponse du ministre, je me nomme Sedom.

L'industriel prononça ces mots avec une légèreté charmante, et du ton d'un homme habitué à parler en public dans un magasin parisien très achalandé.

Valérie garda son souci, car elle se voyait affublée d'un nom faux, que le ministre ne paraissait pas trop décidé à légitimer par ordonnance.

La jeune femme eut un autre souci le même jour ; mais celuici parut d'abord moins grave que l'autre.

Toutefois, il exigeait une nouvelle explication.

Elle prit donc un ton très enfantin, et avec un sourire délicieux, elle dit :

LE ClïALË.

— Ma corbeille de noces est charmante , je l'avoue ; elle est faite avec un goût exquis, il n'y manque rien...

— 11 n'y manque rien, n'est-ce pas? dit Sedom.

— Oh ! rien, poursuivit la mariée ; rien excepté pourtant

quelque chose...

— Ah ! voyons cette chose qui manque...

— Au fait, dit Valérie avec insouciance, on peut très bien, et à chaque instant, trouver dans votre maison ce qui manque à la corbeille... vous ne devinez pas?

— Non, dit Sedom.

— C'est fort ! vous ne devinez pas... Il manque un châle. Sedom recula deux pas, et prit un air sérieux.

— Un châle ! dit-il.

— Mais, poursuivit Valérie, c'est très facile à voir; voulez-vous que je vous montre ma corbeille?

— Non, non, dit Sedom, c'est inutile ; parbleu ! je le sais très bien qu'il manque un châle, puisque je ne l'ai pas mis.

— Vous le mettrez, c'est très facile.

— Valérie, — demanda Sedom d'un air inquiet, — tenez-vous beaucoup à un châle ?

Cette demande foudroya Valérie ; elle garda quelque temps le silence, et dit ensuite, d'un ton sec et froid.

— Mais il me semble que toutes les femmes aiment les châles.

— Oui, c'est vrai, Valérie; mais non pas les femmes de notre état... Gomment peut-on admettre dans le monde que vous manquez de châles, si vous n'en portez pas?

— Mais ce n'est pas pour le monde que je porte un châle, c'est pour moi.

— Eh ! bien ! Valérie, demandez-moi tout ce que vous voudrez, excepté un chàle ; vous ne l'aurez jamais; c'est impossible.

— Et pourquoi impossible ? — demanda la mariée avec des yeux humides d'un principe de larmes, et avec une voix qui annonçait des sanglots réprimés.

— Vous me demandez pourquoi, Valérie?... Eh! que voulezvous?... c'est ainsi... c'est ainsi dans notre état... 11 y a des raisons de commerce qui s'y opposent...

— Comment ! monsieur ! — s'écria Valérie en pleurant, — que me dites- vous là ?

— Je vous dis la vérité, ma chère Valérie.

— Si vous portez un chàle, vous allez mettre sa couleur et son dessin à la mode, et toutes mes autres marchandises deviendront des rossignols.

— Qu'est-ce que c'est que des rossignols, Monsieur?

— Ce sont des marchandises de rebut qu'on envoie aux colonies à soixante pour cent de perte.

— Eh! bien, Monsieur, je porterai quatre châles, j'en porterai dix, vingt, de tous les dessins, de toutes les couleurs, .le les mettrai tous à la mode, et vous n'aurez point de rossignols.

— C'est encore plus impossible, Valérie... Vous ne connaissez pas notre état; vous ne connaissez pas les ménagements que nous sommes obligés de garder devant toutes les concurrences de la place des Victoires...

— Expliquez-vous, Monsieur ; expliquez-vous vite. La place des Victoires n'a rien à voir ici.

— Elle a beaucoup à voir, Valérie...

— Expliquez-vous, au nom de Dieu ! ou je ne me marie pas!

— Ah! vous êtes mariée, Valérie, prenez garde. Le oui est prononcé à la mairie du troisième arrondissement et aux Petits- Pères.

— C'est égal! je ne me marie pas!... Voyons, expliquez-moi comment la place des Victoires s'oppose à ce que je porte dix châles, si je veux les porter, moi?

— C'est fort simple, Valérie. Si le public, si les voisines, si les jaloux, si les rivaux de métier vous voient changer trop fréquemment de châles, ils feront partout courir le bruit que vous déflorez tous les châles du magasin, et aucune femme ne viendra m' acheter un châle, de peur de mettre sur ses épaules celui que vous avez déjà porté. On dira dans le public cette médisance: — Toutes les fois que madame Sedom sort, elle prend un châle, le premier venu, à l'étalage; tantôt un rouge, tantôt un noir, tantôt

52 LES l'AMJKES.

un bleu, tantôt un blanc, comme fait madame Félix quand elle veut manger un gâteau, chez elle, lorsque la vente ne va pas... Vous comprenez, Valérie, toute la portée de cette...

— Je ne veux rien comprendre , — interrompit Valérie en froissant le jupon de sa robe de noces, — je ne me marie pas... Vous m'avez trompée... vous avez un sot nom... vous vous appelez Jean... c'est affreux... vous mettez sur votre enseigne Sedom...

— Ce n'est pas un faux... Valérie... 11 y a Sedom sur mon enseigne, et j'ai le droit de le mettre...

— Ah ! voyons cela, Monsieur ; prouvez-moi cela.

— Et que me direz-vous après si je vous le prouve?

— Rien.

— Pas davantage? Consentirez-vous à ne point porter de châle?

— Eh bien ! oui, Monsieur; ce faux nom sur une enseigne est odieux ; prouvez-moi que vous avez le droit de l'y laisser ; mettezvous d'accord avec vous-même, puisque vous vous nommez Jean, et si vous me persuadez, je me marie, je me tais, je ne demande rien.

— Valérie, je vends des châles indiens et des tissus chinois; mon enseigne doit être écrite selon les règles de l'Orient, avec des lettres à rebours. Sedom, lu à l'indienne, veut dire modes. C'est un anagramme parfait.

- — Tiens! c'est vrai! dit Valérie en souriant.

Ui CHALE. 53

— Eh bien ! puisque vous avez daigné me sourire, après avoir pleuré, — dit Sedom d'un ton amoureux. — je vous donnerai le ch'tlc-pngode.

— Qu'est-ce que le châle-pagode?

— Il est seul et unique dans son genre ; il coûte vingt-quatre mille francs, et il a été fait pour sir William Bentinck, qui l'a donné à une cantatrice du théâtre du roi, à Londres; et cette cantatrice me l'a vendu dans un moment de gêne, sans l'avoir porté. Acceptez-vous?

— Oui, mon cher mari, — s'écria Valérie en sautant de joie.

— Eh bien ! je l'ai vendu hier à la princesse Bagration...

— Ah ! mon Dieu ! — s'écria Valérie en pâlissant.

— Mais soyez tranquille, belle Valérie ; il est vendu, mais il n'est pas livré.

Quand on viendra le prendre demain, je dirai que je me suis marié, dans l'intervalle, et que ma femme l'a pris violemment.

— Oui! oui! c'est cela! — dit Valérie en battant des mains.

— Et maintenant, Valérie, — dit Sedom en embrassant sa femme, — serez-vous joyeuse à votre bal de noces qui va commencer !

— Oh ! très joyeuse, mon ami !

— Allons au bal.

Le ministre a autorisé le nom de Sedom en 1839.

Les époux Sedom ont fait une très brillante fortune, ont quitté les affaires, et ils habitent un château délicieux dans la vallée de Montmorency.

Madame Sedom ne porte plus le châle de sir William Bentinck; il est embaumé au camphre, dans un carton, depuis dix-neuf ans. Elle le conserve en souvenir; mais elle se fait remarquer par l'élégante négligence avec laquelle elle porte celui beaucoup plus simple qui lui a succédé.

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Vous connaissez tous la rue de Glichy : c'est un des plus charmants quartiers de Paris , surtout à cause des nombreuses maisons d'éducation pour les jeunes demoiselles, qui s'y alignent des deux côtés , jusqu'à la barrière, immortalisée par le maréchal Moncey, le père la Tuile et . Horace Vernet, le peintre de toutes nos gloires et de tous nos malheurs.

Au milieu de la rue de Clichy, la rue de nos gynécées, on remarque l'institution de madame Desobri.

C'est une jolie maison bâtie dans le style de la nouvelle Athènes, entourée d'une grille en manière de clôture , avec un vaste jardin et une vue très étendue sur la campagne.

56 les parures.

La directrice qui l'a fondée est une institutrice émérite qui , depuis quinze ans, a su gagner la confiance publique.

Elle est secondée habilement par une sous-maîtresse, mademoiselle Vauthier, qui, après avoir été une de ses plus brillantes élèves, est devenue son associée dans l'administration de l'établissement.

Mademoiselle Vauthier était sans fortune : elle s'est vouée à l'éducation comme les jeunes gens pauvres se vouent au sacerdoce.

Du reste, c'est un sacrifice qui lui a peu coûté , car elle aime le travail, et son ardeur à savoir trouve chaque jour dans l'étude un foyer nouveau qui l'excite et qui l'alimente.

Elle a vingt-cinq ans, et sans être belle dans le sens rigoureux du mot, elle a une de ces figures intellectuelles dont le charme principal est dans la physionomie.

Un peu pédante, comme la plupart de ceux qui, par état, pratiquent la pédagogie (l'enseignement public), mademoiselle Vauthier rachète ce léger défaut par des qualités aimables :

Elle est l'amie de presque toutes les pensionnaires, la confidente de quelques-unes.

Parmi les dernières, nous citerons surtout la jeune Léa, dont le père, créé pair de France par Louis XVIII, porte un nom aristocratique.

C'est une charmante fille au teint frais el rosé, aux cheveux blonds et soyeux qui retombent en grappes. gracieuses le long de ses joues, à la bouche vermeille, au sourire fin et légèrement moqueur.

Mademoiselle Vauthier aime Léa comme sa fille, et Léa a pour sa sous-maîtresse un attachement profond , une déférence respectueuse.

On sait que chaque pensionnaire a généralement un goût vif et décidé pour une chose quelconque, un caprice d'enfant qui ne l'abandonne qu'après avoir été entièrement satisfait.

Le goût, le caprice de Léa, c'était une bague, un anneau.

Elle ne pouvait voir sans envie un de ces bijoux au doigt d'une femme.

Elle essayait avec urne convoitise indicible toutes celles de ses jeunes amies.

Elle hâtait de ses vœux le jour où il lui serait permis de montrer sa main parée d'un semblable ornement.

C'était enfin entre elle et mademoiselle Vauthier le thème qui habituellement défrayait leur conversation.

— Que vous êtes heureuse, mademoiselle Vauthier, disait ingénument la jeune fille !

Vos doigts rayonnent et chatoient comme des diamants taillés à facettes, tandis que moi.. .

58 les parures.

— Que tu es enfant , ma pauvre Léa!

Ces bagues que tu admires, ne méritent pas d'être enviées :

L'une renferme dans son chaton des cheveux de ma mère, de ma mère que j'ai perdue l'année où tu es entrée ici.

L'autre me vient de ma tante, morte l'année suivante.

Celle-ci est un cadeau d'Augusta le jour de son mariage.

Celle-là, cette rose, m'a été donnée par madame la comtesse du Parc, dont j'ai élevé la fille...

— Ah ! oui , Amélie , qui avait de si beaux yeux noirs et des toilettes si élégantes. ..

— Enfant! !

— Eh bien! que vois-tu là de si digne d'envie?

Je te l'ai dit : la bague, l'anneau , c'est l'emblème de la sujétion, dô l'asservissement, de l'esclavage.

Dans l'antiquité, il en était déjà ainsi :

Les Gaulois portaient à leurs bras des anneaux de fer qu'ils n'ôtaient qu'après avoir vaincu leurs ennemis.

Ces anneaux étaient un signe de fidélité à la foi jurée, d'esclavage du serment que faisaient les Gaulois d'exterminer par les armes les peuples des nations rivales.

Les chevaliers carthaginois, les chevaliers romains, portaient

des anneaux d'or qui étaient, non seulement une marque de distinction de l'ordre, mais encore un symbole des devoirs civiques qui étaient imposés à chacun de ses membres.

Les chevaliers ne se séparaient jamais de leur anneau, pas plus que le prisonnier ou le forçat n'est séparé de sa chaîne.

— Anneau grossier et retentissant qu'un lourd marteau a rivé à son poignet ou à son pied.

— Je ne te parlerai pas, ma chère enfant , des anneaux qui se suspendent aux ailes du nez des femmes de certaines peuplades de l'Asie et de l'Afrique : ce sont moins des attributs de coquetterie primitive que des témoignages visibles et matériels de l'asservissement de la femme par l'homme.

— Mademoiselle Vauthier, dit Léa,

— Je vous remercie de la petite leçon d'histoire que vous venez de me donner en passant.

— On pourrait causer tout un jour, ma chère Léa, sur les anneaux et les bagues ; pour cette leçon, puisque tu veux bien l'appeler ainsi , je te dirai encore que la planète de Saturne porte un anneau, et M. de Chateaubriand prétend que cette distinction la fait ressembler à une veuve inconsolable.

Cependant, l'éducation de Léa, en ce qui est desleçonsdu pensionnat, était terminée :

La jeune fille, après avoir eu la meilleure part des prix et des

couronnes distribués solennellement et annuellement, à la maison de madame Desobri , était revenue au sein de sa famille.

Son entrée dans le monde , sous l'aile de sa mère, sa fréquentation des bals, des spectacles, des concerts, lui avaient fait vite oublier ses camarades de pension ; mais elle avait continué à voir souvent mademoiselle Vauthier qui dînait tous les samedis à l'hôtel du noble pair de France.

La sous-maîtresse raillait quelquefois son ancienne élève à l'endroit de la fantaisie de celle-ci pour les bagues, et Léa, en dépit des railleries, restait fidèle à son culte, comme un enfanta l'amour d'un joujou préféré.

Léa s'épanouissait au contact du monde comme une fleur aux rayons du soleil :

Sa beauté avait pris des développements qui n'étaient plus d'une pensionnaire de quinze ans et lui avait fait de nombreux admirateurs.

Un jour, au bal de l'ambassadeur d'Autriche , elle attira l'attention d'un jeune diplomate, M. le vicomte (iaston de Valbrun, qui oublia sa gravité jusqu'à danser deux fois avec elle.

Ce Metternich en herbe avait de la distinction dans la figure et dans l'esprit, ce qui ne gâte rien, même en diplomatie.

11 se fit présenter chez le père de Léa , et par ses assiduités aux moindres volontés de la jeune fille, il ne tarda pas à lui plaire.

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Il était riche et bien né, il avait devant lui les promesses d'un magnifique avenir :

11 fut agréé par les parents de Léa dont il demanda la main.

Le mariage fut célébré à Saint-Thomas-d'Aquin, et la corbeille de mariage témoigna victorieusement du goût élevé de M. Gaston de Valbrun.

Le lendemain de ce jour si important dans la vie d'une femme, la vicomtesse recevait dans l'intimité mademoiselle Vauthier qui la questionna un peu indiscrètement.

La vicomtesse était radieuse comme une fiancée, ou pour mieux dire, comme une jeune mariée qui entre dans le premier quartier de sa lune de miel.

— Tu es donc bien contente, bien heureuse, disait la sous-maîtresse en embrassant Léa ?

— Et comment ne le serai-je pas?

— Mon mari m'a donné de si belles parures.

— Tenez, mademoiselle Vauthier , avez-vous vu une plus jolie bague que celle-ci?

— C'est un anneau de mariage.

Et Léa riait malicieusement en regardant son amie.

— Ma chère enfant, lui dit mademoiselle Vauthier, après l'avoir embrassée de nouveau, rappelez-vous ce que je vous disais un

62 LJiS PARURES.

jour, en vous professant une leçon sur les anneaux et les bagues.

Ces bijoux sont toujours des emblèmes de servitude.

Mais il y a des différences entre les esclavages.

Les uns sont durs à subir , les autres sont doux.

Aujourd'hui vous entrez dans la charmante servitude de l'affection; votre bague vous l'atteste.

Cet esclavage pour les femmes est préférable à la liberté.

Ceci commence par la formule des contes de fées.

Il y avait autrefois, dans la ville sainte de Bengador, au bord du Gange, un jeune émir qui vivait dans une grande pureté de mœurs domestiques, chose rare en Asie.

Cet émir n'avait point de sérail , ou pour mieux dire, son sérail n'était composé que d'une seule femme dont la beauté eût éclipsé quarante beautés de Jellalabab.

Cette femme, plus belle qu'un sérail complet , se nommait Mahia, ce qui signifie douce, en vieux sanscrit.

till LES PARURES.

Mahia était née à [Ormus ; elle avait des yeux superbes, qui s'ouvraient comme deux amandes d'Arabie, quand elles éclatent au soleil dans leur maturité ; son teint avait une fraîcheur dorée qui ravissait le regard ; sa bouche était un écrin de corail, où s'alignaient de petites perles fines ; mais son plus grand charme était dans ses cheveux, que les poètes du pays comparaient au torrent du Gouroul qui tombe dans une ombre noire comme de l'ébène en fusion.

Ces poètes exagéraient peut-être , selon l'usage des poètes orientaux qui ne se contentent jamais d'une comparaison raisonnable, mais en restant dans les termes de la réalité bourgeoise, la chevelure de Mahia pouvait être comparée à celle de Bérénice qui a mérité l'honneur de figurer parmi les constellations.

Lorsque Mahia , le soir venu , faisait , loin des profanes , ses ablutions dans un frais bassin, formé par le Gange, sous le kiosque de l'émir, ses cheveux la couvraient comme un voile flottant , et lorsqu'elle sortait de l'eau, elle s'enveloppait de ce tissu naturel, comme de la tunique de la pudeur.

L'émir, qui était poète aussi, en sa qualité d'émir , avait composé une foule de vers sur les cheveux de Mahia ; il ne se lassait jamais de les prendre, par tresses , dans ses mains caressantes, et il leur donnait toute sorte de formes charmantes qui se prêtaient aux comparaisons de ses vers.

11 avait surtout composé beaucoup do pantouns, qui sont les sonnets du pays.

Chaque peuple a ses sonnets, mais les Ha liens en ont beaucoup plus que les autres nations; et les Indiens ont beaucoup plus de pantouns que les Italiens n'ont de sonnets.

Nous allons donner une idée de cette galanterie poétique de l'émir, en traduisant au hasard, en vile prose, un de ses plus beaux pantouns ;

A Mahia ,

« Le Jémidar va moissonner le riz dans la plaine du Triplicam, et il roule dans ses mains les gerbes ondoyantes ;

« 0 Mahia ! tu es une rizière d'amour , et ton émir est semblable au moissonneur , quand il assemble en gerbes tes beaux cheveux !

« Le batteur de riz agite avec ses mains les chalumeaux, et les fait ruisseler au vent du fleuve.

« Ainsi, ton émir, ô Mahia ! aime à livrer ta chevelure vagabonde au souffle embaumé du fleuve saint ! »

Nous ne faisons pas de pareils vers aux femmes , nous poètes occidentaux , parce que les hommes nous railleraient.

Les femmes comprennent tout et ne raillent pas les choses de l'amour ; elles ont un sens de plus que nous", le sens poétique ;

6f> LES PARURES.

nous avons un sens de plus qu'elles, le sens moqueur , ou en d'autres termes, le bon sens.

Quelquefois des marchands, venus de Perse ou d'Arménie, se présentaient à la porte du palais de l'émir, en proposant la vente d'une esclave de choix ; par curiosité indolente , l'émir regardait quelques instants cette marchandise vivante et la congédiait avec le marchand d'un signe de la main.

Les cheveux de l'esclave descendaient à peine sur les épaules:

C'était à sourire de pitié.

En sortant à travers la ville , les marchands disaient :

— L'émir doit avoir un bien beau sérail puisqu'il a refusé notre marchandise.

Et on leur répondait :

— L'émir n'a qu'une femme, la belle Mahia aux cheveux sans fin.

C'était le surnom de Mahia.

Un marchand arménien, nommé Koëb, ou Koreb, le nom importe peu, s' étant vu refuser neuf fois par l'émir, résolut de tirer une vengeance terrible de ces dédains.

Il se lia d'une étroite amitié avec les domestiques de l'émir, et connut bientôt toutes les habitudes les plus secrètes de la maison.

LE Tl LIBAN. 67

Un soir, un peu avant le coucher du soleil, Koêb, qui venait de subir un nouvel affront, après avoir présenté à l'émir la plus belle des esclaves, se déshabilla complètement et se plongea dans le Gange, comme un fakir qui veut se noyer pour monter au ciel par le chemin de l'eau.

Koëb ne voulait pas se noyer ; il nagea entre deux eaux jusqu'au petit golfe où s'avançait le kiosque de l'émir, et ne voyant personne au balcon, il se cacha dans un massif de tulipiers jaunes et de fleurs stagnantes de nénuphar.

Le vindicatif Arménien tenait à la main un crick à deux tranchants bien effilés.

Celui qui l'aurait vu ainsi armé, ainsi posté , aurait dit :

Cet homme médite un assassinat.

Voilà comment toutes les conjectures sont presque toujours des erreurs.

La belle Mahia ouvrit une petite porte d'acajou qui fermait une haie vive de rosiers de Bengale, et parut sur la rive des ablutions, n'ayant d'autre vêtement qu'un sari fort léger.

Elle laissa tomber le sari et avança le pied droit pour essayer la température de l'eau du Gange , comme fait une Européenne aux bains de mer.

Au même instant , Mahia vit tomber sur sa bouche une main nerveuse, et luire devant ses yeux un poignard.

— Pas un cri, ou tu es morte ! dit une voix à son oreille.

Mahia s'évanouit , absolument comme aurait fait une Européenne en pareille situation.

Quand elle reprit ses sens, elle poussa un cri de douleur....

Sa belle chevelure avait disparu; elle était chauve; il ne lui restait plus que sa beauté, trésor vulgaire qu'on trouve dans tous les sérails.

Le marchand arménien avait réussi au-delà de tous ses souhaits, car il ne comptait pas sur un évanouissement qui le dispenserait d'user de violence.

Rien ne peut dépeindre le désespoir de l'émir, lorsqu'il revit Mahia chauve, comme un cèdre de Phénicie âgé de mille ans.

Je vais venger cet affront ! s'écrie-t-il !

Je veux mettre Bengador à feu et à sang, pour punir le coupable.

Mes armes !

Mes soldats !

Mes chevaux !

Mahia fut alors bien inspirée.

LE TURIUN. 69

— Mon doux seigneur, dit-elle, cet affront ne me vient pas des hommes, mais des dieux ; ainsi renoncez à toute idée de vengeance.

J'ai plongé ma tête dans les eaux saintes du fleuve, et avec un sentiment d'orgueil que les dieux ont voulu sans doute punir, ma chevelure est demeurée au pouvoir de ces êtres invisibles qui exécutent les ordres de Myhassor.

A. ce nom de Myhassor, l'émir trembla comme un jeune palmier au vent du midi.

Mahia donna même ensuite de nouvelles et bonnes raisons pour démontrer à l'émir qu'aucun homme ne l'avait souillée de sa main profane, et que cet affront était l'œuvre des dieux.

En démontrant cela, Mahia ne courait pas le risque d'être répudiée; c'était Myhassor qui avait coupé ses cheveux.

Allez vous venger de Myhassor !

L'émir consola de son mieux la belle Mahia , et lui promit de l'aimer chauve, comme il l'aimait avec ses cheveux.

Hélas ! il fit cette promesse d'une voie si faible, que Mahia trembla pour l'avenir de cet amour.

Les femmes orientales ont toujours des ressources de coquetterie qui triomphent souvent.

Mahia, un jour, prit une ceinture de laine fine et légère comme une succession d'ailes de colibris, et ceignit ses tempes et son front de cette parure en la roulant avec une grâce exquise de contour.

Elle se regarda au miroir d'une fontaine , et se sourit comme la première femme qui mit la première rose dans ses cheveux , pour plaire au premier homme, dans l'idylle de l'Kden.

L'émir, en voyant Mahia coiffée de cette façon, poussa un cri de joie et la trouva beaucoup plus belle qu'avec des cheveux; cette illusion d'ailleurs lui était chère, et il ne demandait pas mieux que de se tromper.

Mahia fut d'une coquetterie admirable; elle changea cinq fois en un jour, la forme , la couleur et la disposition de sa nouvelle coiffure.

A chaque changement, elle venait sourire à l'émir, qui finit par déclarer que les cheveux étaient insupportables à voir , et que toutes les femmes de Bengador seraient obligées, par un décret, d'adopter la coiffure inventée par la belle Mahia.

Les femmes orientales ne demandent pas mieux que de subir des décrets qui leur imposent de nouvelles coiffures.

Au bout de quelques jours, le beau sexe bengadorien, enfermé au harem ou libre de ses actions, se coiffa très gracieusement selon la nouvelle mode appelée Dashour ou turban.

Toutes les modes ont des origines mystérieuses , comme celle du turban.

Mais l'histoire ne s'arrête pas là.

Un an après, on vint annoncer au sublime émir qu'un marchand d'esclaves proposait une jeune fille dont la beauté n'avait point d'égale sur les continents et les archipels.

L'émir sourit, et comme il s'ennuyait, selon l'usage des rois, des sultans et des émirs, il fit le signe nonchalant qui veut dire :

Faites entrer.

Le marchand était ou paraissait être un vieillard octogénaire et idiot; un vieillard usé par le commerce des esclaves blanches, noires et bronzées ; en apercevant l'émir, il se prosterna et baisa la poussière de ses pieds.

L'émir le releva en souriant , et s' asseyant sur une pile de coussins, il demanda l'esclave.

Le marchand retroussa la portière et dit d'un ton de maître : — Viens ici , Naourah [félicité des yeux) .

Naourah était un vrai chef-d'œuvre ; sa chair semblait être tissue avec des rayons de soleil ; elle ressemblait à une de ces nymphes océanides, dont parle le divin poème du Ramanàina.

L'émir cessa de sourire , comme un homme qui s'apprête à

aimer , chose toujours sérieuse ; il regarda Naourah , et ses regards errèrent et moururent, comme dit le grave Montesquieu, dans son poème libertin du Temple de Guide.

Hélas ! il n'y a point d'hommes graves, pas même Montesquieu !

Aussi avons-nous des révolutions tous les cinq ans.

Ce n'était pas la beauté de la jeune esclave qui avait complètement ébloui notre émir ; ses mains délicates déployèrent une chevelure superbe, plus noire et plus abondante que celle que portait Mahia avant l'invention du turban.

Les beaux cheveux !

S'écria l'émir ; je n'en ai jamais vu de plus beaux.

Heureusement Mahia ne pouvait entendre cette désolante et si impolie exclamation.

Le marchand inclina stupidement la tête , de l'air d'un homme qui n'attache pas une grande importance à la beauté des cheveux.

L'émir était en extase, et son imagination orientale avait épuisé toutes les images et les comparaisons qu'une belle chevelure peut inspirer.

Le marché fut vite conclu, quoique le marchand eût demandé un prix infini.

LE TI RBAN. 73

L'émir paya et ne regretta pas son or, du moins pour le moment.

La nouvelle esclave fut présentée à Mahia , qui lui fit un assez bon accueil , chose qui contrarie nos mœurs européennes , parce que la jalousie est une preuve de haute civilisation.

Mahia montra le palais et les jardins de l'émir à Naourah , qui regarda toutes ces beautés avec de naïfs transports de joie.

— Comment passe-t-on le temps ici ?

— Demanda la jeune esclave avec candeur.

— On joue du luth.

— Ah ! j'aime le luth à la folie...

Et ensuite?

— On brode à l'aiguille.

— Très bien ! voilà ce que je n'aime pas...

— Ensuite?

— On prend des leçons de danse d'une célèbre Aspara.

— Oh ! j'aime la danse ! je prendrai des leçons...

— Après?

— On fait des parfums de fleur de rosier.

7/l LES PARURES.

— Je ferai des parfums. . .

— Est-ce là tout?

— On se baigne dans un charmant bassin, sous le kiosque du palais.

— Voilà ma passion !

— Je nage comme un leu-tzée !

— S'écria l'esclave en battant des mains avec une joie enfantine.

— Je veux me baigner tout de suite, si c'est possible...

— Que fait notre maître et notre époux, en ce moment ? \

— Il s'occupe des affaires de l'État.

— Qu'est-ce que cela veut dire?

— Gela veut dire qu'il dorl , dans un hamac , bercé par un esclave.

Cet exercice dîn e quatre heures ; mais avant de s'y livrer, l'émir fait annoncer partout qu'il va s'occuper des affaires de l'État.

— Alors , rien ne nous empêche d'aller nager dans le bassin du kiosque ?

— Sans doute; je vais vous y conduire , suivez-moi.

Mahia montra donc le chemin du rivage à l'esclave, et elle resta

dans le kiosque, pour assister à un exercice de natation qui promettait d'être fort curieux.

L'esclave entra dans un massif de hauts tulipiers, comme ayant l'intention d'y suspendre les vêtements dont elle allait se débarrasser avant de se mettre à l'eau , et Mahia prit son luth pour chanter un panloun.

Une heure s'écoula et aucun bruit ne se faisait entendre du côté du bassin.

Mahia était fort inquiète ; elle avait déjà chanté trois panlouns et ne voyait rien paraître à la surface des eaux.

Elle avait oublié de demander son nom à la jeune esclave, et ne sachant comment l'appeler , elle descendit du kiosque et la chercha partout.

Elle ne la trouva pas.

A force de fouiller tous les recoins du taillis des arbustes riverains, elle vit flotter aux branches d'un jeune liquidambar une chevelure superbe qui , sans doute , ne paraissait pas appartenir au règne végétal.

D'abord Mahia recula de peur devant cette espèce d'apparition ; puis elle fit quelques pas, et osa même toucher du bout des doigts ces longs cheveux qui avaient perdu leur tête natale.

Enfin, après un long examen, elle reconnut, malgré une certaine variété dans la nuance , que ce trésor capillaire lui appar-

tenait; mais que l'art d'un coiffeur avait assujéti les racines de cette chevelure à un centre commun, en forme de calotte légère, ou pour mieux dire de réseau concave de la plus grande finesse.

Mahia voulut faire une épreuve à l'instant même ; elle ôta son turban et se coiffa de ses anciens cheveux, qui reprirent naturellement leur place , grâce à l'artifice du coiffeur inconnu, mais très ingénieux.

La jeune femme se laissa emporter par le délire d'une joie folle; elle venait de rentrer dans toute sa beauté première, et quoique peu jalouse, elle s'estimait fort heureuse de n'avoir plus de rivale chevelue à craindre, et plus d'association inquiétante dans l'amour de l'émir.

Le soir venu, elle parut devant l'émir, laissant flotter sous son turban les longs cheveux noirs qui l'avaient fait tant aimer autrefois, et n'eut pas de peine à lui persuader que la divinité du Gange qui lui avait ravi ses cheveux les lui avait rendus, et que la nouvelle esclave, dans un accès de désespoir, causé par ce prodige, s'était précipitée dans le fleuve saint, et ne reparaîtrait plus probablement au palais.

L'émir était crédule comme les amoureux orientaux et même occidentaux ; il bénit la divinité du Gange, et promit de se contenter de l'unité dans son sérail.

Le marchand Koëb, enchanté de sa spéculation qui était aussi

une vengeance, récompensa l'esclave on lui donnant sa liberté.

Ainsi, presque toutes les frivolités de la toilette ont été inventées par un défaut.

Une femme qui avait des mains laides a inventé les gants ; une autre, par d'autres raisons, a inventé les fichus; une autre, pour corriger le tort des absences, a inventé d'autres artifices; une sultane chauve a inventé les turbans ; ce qui n'a jamais empêché, ce qui n'empêchera jamais de voir ces frivolités etees inventions artificielles portées par des femmes auxquelles on peut dire comme à Zaïre , en turban :

L'art n'est pas fait pour toi , tu n'en as pas besoin.

On aime à rebondir, dans un récit, d'un hémisphère sur un autre, par le chemin de fer de la pensée; on aime aussi à passer d'une chose frivole à une chose grave , et d'une histoire courte à une histoire longue ; toutes ces variétés viennent en aide à l'intérêt, qui est la seule règle d'un narrateur.

Voici maintenant la parure la plus célèbre ; le tissu par excellence, LE VOILE.

Ici les proportions du récit doivent grandir avec le sujet.

Les hommes ont inventé les remparts pour protéger l'honneur

des villes , et les femmes ont inventé les voiles pour se téger.

Plus le tissu est léger, plus il est respectable.

Le mur de soie doit être plus sacré que le mur de granit.

Une vénérable mère disait un jour à sa fille : — Je mourrai bientôt, ma fille, et je te laisse, avec un regret, sur une terre et dans un pays où les plus grands périls t'attendent. Notre famille a des ennemis puissants chez les hommes d'une autre famille, et je sais que des serments criminels , prononcés dans d'horribles orgies, te menacent. . . .

— Moi, ma mère ! interrompit la fille.

— Ecoute-moi jusqu'au bout, mon enfant. Ces serments ne

menacent pas ta vie Les hommes qui se vengent d'une femme

ne la tuent pas... Nos ennemis, les tiens, sont des ennemis implacables. Ils ont juré de se venger, ils se vengeront, c'est pourquoi

ne me regarde pas avec cet œil inquiet et effaré. Ecoute-moi; ce que je vais te dire est d'une mère tendre ; il faut qu'avant de mourir je t'aie armée pour le combat.

Tu connais parmi mes écrins, un coffret parfumé que je n'ai jamais ouvert devant toi, que je n'ouvre jamais.

Ce coffret renferme ce que nous possédons de plus précieux.

Jadis nos pères étaient en guerre perpétuelle avec les Sarrazins. Ceux-ci vinrent un jour jusqu'au monastère de Cochamba, célèbre par la richesse de ses reliquaires et la vertu de ses religieux.

11 y avait surtout à Cochamba une vierge miraculeuse dont la statue d'or sans cesse entourée de mille lumières, resplendissait de pierreries.

Elle était si bonne, la vierge de Cochamba !

Elle guérissait les malades, elle consolait les affligés.

Dans toute la contrée, nul n'aurait voulu d'un ornement qu'on lui aurait demandé pour cette bonne vierge.

C'est ainsi qu'une de mes ancêtres lui donna un voile, admirable travail de broderie , qu'elle tenait des bontés du roi don Alphonse de Castille.

Quand les Sarrazins arrivèrent, ils avaient trompé la surveillance de nos hommes d'armes, et personne ne leur opposa de résistance.

LE VOIU.. 81

Ils mirent tout à sac et h pillage. Notre belle madone disparut.

Mais, chose merveilleuse ! !

Les mécréants n'avaient pas emporté le voile de don Alphonse de Gastille! !

Il fut rendu à mon aïeule qui le donna à sa fille, sa fille le donna à ma mère, qui elle-même me l'a transmis comme je vais te le transmettre.

Ecoute-moi encore, ma fille bien aimée, car tout ce que j'ai dit ne serait rien si je n'achevais pas.

Ce voile précieux, qui a reposé sur la tête et les épaules de la vierge miraculeuse, est doué de qualités éminentes.

Contre les ennemis qui ont juré ta perte, ce frêle tissu sera un rempart protecteur.

Porte-le toujours, ne le quitte jamais, ma fille ; c'est la prière que t'adresse une mère qui se sent mourir ; les ans s'appesantissent sur elle et creusent la tombe sous ses pas.

Tu exauceras cette prière, n'est-ce pas, ma Joachiua chérie?....

joachiua, c'était le nom de la jeune fille, ne répondit que par un signe d'assentiment.

Emue de l'anxieuse sollicitude que montrait sa mère, incarnation, pour son avenir, elle cherchait, dans sa jeune tête, la clefdes énigmes cachées sous ces mots de périls et de vengeances.

Son esprit errait à l'aventure et s'égarait dans mille imaginations bizarres.

ineai'nacion avait quitté sa fille pour entrer dans ses appartements.

Elle revint bientôt tenant à la main un admirable coffret de bois de senteur dont les ciselures et les incrustations rappelaient les arts d'une autre époque.

Cette femme vénérable en tira, avec une émotion pieuse, un voile noir, léger tissu de gaze que rehaussait une broderie splendide, magnifique chef-d'œuvre à l'aiguille.

Sans doute les mains habiles de quelque noble châtelaine avaient consacré à ce patient travail les longues heures de loisir que lui laissait l'absence d'un époux guerroyant contre les infidèles !

Joachina suivait de l'œil tous les mouvements de sa mère, et en môme temps admirait la richesse et le fini de la broderie.

Incarnacion avait lentement déployé le voile , et le tenant des deux mains, elle le posa sur la tête et sur les épaules de Joachina.

C'était une belle jeune fille dont les cheveux aussi noirs que l'ébène tombaient en boucles ondoyantes sur un cou souple et flexible, sur des épaules arrondies, et dont la peau ressemblait à un blanc satin.

Son visage, outre la régularité des lignes , avait cette blancheur mate, brillante et transparente, particulière aux femmes de son pays.

Sa taille élégante savait allier dans le port la grâce avec la dignité.

Tout en elle était doux, harmonieux et suave.

Parée du voile noir de la vierge miraculeuse, elle apparaît plus belle encore, et sa mère en y posant la dernière agrafe ne peut s'empêcher de l'admirer.

— Maintenant, s'écrie Incarnacion, vienne la mort ; je l'attends avec tranquillité ; les méchants ne pourront rien contre ma fille.

Joachina resta silencieuse.

Elle ne comprend pas bien ni les craintes maternelles, ni les projets ennemis.

Seulement, avec un coin du voile noir, elle essuie furtivement une larme qui, après avoir brillé comme une perle au bout de ses cils bruns, trace lentement un sillon sur sa joue.

Joachina avait alors quinze ans.

Sa mère ne touchait pas encore au demi-siècle.

Rien ne faisait donc prévoir une séparation prochaine.

Mais Incarnacion avait dit vrai quand elle avait parlé de la mort qu'elle sentait venir.

Veuve avant l'âge, et d'un intrépide soldat qui était tombé sous le poignard d'un assassin, elle avait éprouvé le contre-coup cruel de cette mort.

La vengeance avait fait deux victimes, celle qui était tombée, et celle dont la vie, consumée par le deuil, les angoisses et les sollicitudes, allait bientôt finir.

Un mois à peine s'est écoulé depuis que Joachina a entendu les terribles révélations de sa mère, et Incarnacion touche à ses derniers moments.

Au chevet de la mourante , la jeune fille est agenouillée et prie.

Sa mère n'entend déjà plus le murmure de cette prière, mais, jusqu'à la dernière heure, son regard, en s'éteignant, distingue le voile noir de la vierge miraculeuse !

Bientôt Joachina resta seule sur la terre.

Situe au pied des dernières montagnes des Pyrénées-Occidentales, le bourg de Smiya mire ses blanches habitations dans les eaux limpides de la Varias qui court à quelques lieues de là mêler ses eaux douces aux ondes amèresde l'Océan.

Sur les bords delà rivière croissent en grand nombre les lauriers blancs et roses; leurs tiges flexibles, leurs odorants bouquets se mettent sous la protection des troncs géants des catalpas qui laissent pendre entre leurs larges feuilles de longues grappes de blanches clochettes veinées de pourpre et d'or.

Le lit du fleuve est partout encombré d'arabesques de nénuphar au milieu desquelles viennent s'ébattre de grandes compagnies de cygnes blancs et noirs, promenant avec majesté dans toutes les directions des zéphyres leur cou flexible comme un gouvernail.

De tous côtés, dans la campagne arrosée par la Vargas, on ne voit qu'aloës, agaves, cactus aux formes charnues et puissantes , youcas aux dards flexibles, aux fleurs ravissantes de blancheur , mimosas, orangers, grenadiers, palmiers, cèdres, tamaris, acanthes, arbres et plantes d'Europe et d'Orient, parfum et verdure, tout ce que la nature a de plus riche sous un ciel toujours clément, un désert de végétation , une terre où l'homme peut faire à sa bien-aimée mille chambres nuptiales avec des colonnes enivrantes de parfum et de fraîcheur, sans qu'aucun bruit indiscret vienne jamais troubler leurs paroles d'amour !

C'est au milieu de ces magnificences qu'est située la maison natale de .Toachina.

Simple et modeste demeure , elle emprunte ses plus beaux ornements à cette nature luxuriante qui l'environne.

A Véra, bourg voisin de Sunya , une maison, au contraire , frappe tout de suite les regards du voyageur.

C'est le manoir des comtes de Elipand, véritable forteresse, avec ses fenêtres crénelées et ses fossés profonds. Les Elipand sont les ennemis traditionnels et héréditaires de Joachina.

Une cause futile fut le prétexte de cette guerre.

Dans un tournoi, la noble dame, chargée de récompenser le vainqueur, avait favorisé l'ancêtre de Joachina.

Le comte de Elipand , qui avait courtoisement disputé la victoire, ne put subir cet échec, et quelque temps après il tua traîtreusement, par derrière et par surprise, celui qui lui avait été préféré.

Ce meurtre fut cruellement expié, et depuis trois générations, rarement l'homme échappait à la mort violente qui sans cesse le menaçait.

De même que Joachina , le comte don Luis de Elipand restait seul de sa famille.

Jeune encore et vigoureux , nonobstant une vie agitée et semée d'alarmes (c'était lui qui avait fait Joachina orpheline) , il avait juré de mettre un terme à cette guerre d'extermination que se faisaient les deux familles, dénouement qui ferait pâlir les plus ingénieuses conceptions des vengeances célèbres.

Ce serment fatal , rapporté à Incarnacion , avait aux regrets de la veuve ajouté les angoisses maternelles.

Cependant les jours succédaient aux jours , les mois aux mois , et depuis plus d'une année, la terre recouvrait le corps inanimé de sa mère, sans que Joachina eût aperçu l'ombre même d'un péril.

Il est vrai qu'elle ne quittait pas plus le voile noir de la vierge miraculeuse qu'une place fortifiée ne quitte ses lourds remparts de pierre.

Ce voile léger était son rempart , et les hommes qui chaque jour attaquent et jettent par terre les plus solides murailles, n'attaquaient pas la jeune fille ainsi défendue.

Il reposait toujours sur sa tète et sur ses épaules.

Sous les arbres des promenades, à l'église, à la maison, toujours on la voyait drapée dans la superbe broderie de la madone.

Ce fut néanmoins ce voile qui la fit un jour remarquer d'un cavalier du voisinage , qui par hasard était venu à Sunya.

L'heure de la prière avait attiré les fidèles à l'église.

Tapie dans un coin de la chapelle consacrée à la Mère des Sept-Douleurs , Joachina priait recueillie, quand tout-à-coup l'éperon d'or du chevalier retentit sur la dalle sonore.

Nul ne pourrait dire pourquoi , en cet instant, le cœur de Joachina battit avec violence.

Le cavalier passait quand le voile noir attira son attention, et il s'arrêta, lui aussi, comme pour prier.

Une belle taille , une fière mine que servaient à merveille une longue et soyeuse chevelure brune , un front dont la pureté semblait échappée à la figure d'une jeune fille, une moustache noire finement découpée sur la lèvre, un œil d'où jaillissaient par moments des éclairs rapides , une pose noble , gracieuse et mélancolique; tel apparut ce jeune homme à Joachina, dans un regard furtif que celle-ci lui lança.

Mais ce regard avait été saisi au passage.

Il avait frappé en plein cœur Don José de Riiiéra.

Joachina elle-même avait senti un trouble intérieur. Honteuse,

elle avait cherché un refuge dans la prière, et elle adressait des paroles ferventes à Celle qui console.

Cloué à sa place, don José ne la quittait pas de l'oeil.

11 savourait toutes les harmonies qu'exhalait cette belle jeunesse, et son imagination flottait dans des rêveries ineffables.

Les prières étaient finies ; les fidèles abandonnaient le temple.

Quand elle passa près de lui, son cœur tressaillit et son àme fut inondée d'une immense joie.

Il suivit longtemps la jeune fille d'un de ces regards veloutés par l'amour, qui n'appartiennent à l'œil de l'homme qu'en ces moments suprêmes.

La nature était dans ses plus beaux jours.

Le printemps diaprait la campagne de ses plus riches couleurs.

Les fleurs ouvertes par un soleil de mai laissaient tomber de leurs calices féconds des parfums délicieux qui embaumaient l'air et chargeaient la tiède atmosphère de senteurs enivrantes.

La joie et l'amour étaient partout.

Aussi quand Joachina, après avoir, sous le charme, du doux

90 LES PÀRURÈS.

regard de l'étranger, traversé ces campagnes heureuses, regagna sa demeure isolée , elle n'y trouva pas le repos qu'elle y avait laissé quelques heures auparavant.

Le trouble dont elle avait été saisie à l'église marchait avec elle.

C'était désormais son compagnon.

Don José de Ribéra n'était pas plus tranquille.

Pour la première fois , il faisait connaissance avec ce sentiment d'amour profond et vrai, source de nos plus douces félicités et aussi parfois de nos douleurs.

A la même heure, un autre homme cherchait à mettre à exécution ses pensées criminelles.

Toujours face à face avec ses idées de vengeance, toujours prêt à accomplir son serment , le comte Elipand n'ignorait rien de ce qui se passait à Sunya.

Plusieurs fois il avait suivi la jeune fille sans qu'elle l'aperçût.

Mais toujours un obstacle secret , un charme inconnu l'avait arrêté ; sans doute les vertus cachées du voile noir de la vierge miraculeuse.

Rarement , depuis la mort de sa mère, Joachina paraissait en public.

Sauf l'église, où l'on était sûr de la toujours rencontrer aux heures de la prière, on ne la voyait presque nulle part, et chacun la louait de cette grande réserve.

Cependant une fête qui, à cette époque, mit en émoi tout Sunya , devait la décider à rompre avec ses habitudes d'austère retraite.

Une course de taureaux , avec ses émouvantes péripéties , ses brillants picadors, ses chuchiffos bariolés, ses intrépides matadors, a de tout temps été un spectacle merveilleux en Espagne.

Or, c'était une fête de ce genre qu'on préparait à Sunya.

De toute la province on devait accourir pour assister à ces scènes aussi variées que palpitantes d'intérêt ; et peut-être, l'espoir de rencontrer, parmi ces étrangers venus de toutes parts, le beau don José de Ribéra fut-il pour quelque chose dans la détermination de la jeune fille.

Le matin de la fête, toute la petite ville était en mouvement. Les étrangers arrivaient en foule , et chacun recevait des amis ou des hôtes.

Dans les rues, sur la place, aux promenades, on ne s'abordait que le sourire aux lèvres et à l'œil, la joie au front, le propos léger à la bouche.

A l'heure indiquée, tout le monde se porta au Cirque, et bientôt le vaste amphithéâtre n'eut plus une place vide,

Il y avait là des femmes de tout âge et de toute beauté, mais comme le diamant ne brille jamais d'un éclat plus vif qu'au milieu des pierres précieuses de toutes sortes , à chacune desquelles il emprunte quelques-uns des reflets qui étincellent dans son prisme scintillant, de même Joachina, au milieu de toutes ces femmes belles , resplendissait d'une beauté sans pareille.

Un instant tous les regards s'arrêtèrent sur elle -, quand elle entra radieuse avec son voile noir jeté sur sa chevelure magnifique, dont l'ébène miroitait sur une blanche rose,

Le taureau fut lâché et les picadors entrèrent en lice.

Aussitôt toute l'attention fut absorbée par le spectacle.

Cependant deux regards ne quittaient pas la jeune fille , le regard du comte don Luis de Elipand et le regard de don José de Ribéra,

— Bravo , picador ! cria la foule à un coup de lance admirablement porté au taureau , au moment où celui-ci allait éventrer un cheval et mettre en péril la vie du cavalier.

— Que la sainte Vierge te protège, mon fils! cria-t-elle à un churchillo téméraire qui , avec une rare intrépidité , venait attacher ses dards chargés de fusées pétillantes au cou musculeux et aux flancs de la bête sauvage.

— Vive le taureau ! quand quelque coup de corne malheureux déchirait les chairs et faisait jaillir le sang de quelque infortuné ou maladroit lutteur.

C'est le tour du matador; car l'animal est arrivé au paroxysme de sa rage.

Ses naseaux fument, et l'écume qui sort de sa bouche et de ses narines est teinte de sang.

Deux coups de lance lui ont ouvert le flanc ; ses yeux jettent des flammes ; sa fureur ne connaît plus de bornes.

Le matador fait son entrée et la foule applaudit.

Son costume éblouissant est chargé d'or et de broderies.

11 salue en tirant sa bonne épée à double tranchant, et la foule bat des mains.

Des mains d'un churchillo il prend un lambeau et s'approche résolument du taureau.

Celui-ci se précipite les cornes baissées ; le matador l'attend de pied ferme.

Son œil infaillible cherche le défaut de l'épaule.

Mais l'instant est passé ; d'un bond il s'écarte et les cornes du taureau ne frappent que le vide.

La foule rugit d'impatience; elle attend le dénoùment, et n'admire plus la souplesse qui le retarde.

Mais le taureau s'est retourné; aussi prompt que lui, le matador a fait volte-face.

Son lambeau écarlate brille et flamboie dans les yeux de l'animal.

Le matador est atteint, il saisit la corne, il va périr.

Non!... car son glaive acéré pénétrant par le défaut de l'épaule a couché son adversaire mourant sur le sable.

Le drame est fini, et la foule crie bravo au matador, comme elle eût crié bravo toro ! si celui-ci fût resté maître du champ de bataille.

Pendant que tous, l'esprit tendu vers l'arène, ont suivi les moindres incidents du combat, le ciel s'est couvert de sombres nuages.

L'air devient lourd; les fleurs, comme affaissées sous leur propre poids, inclinent tristement leur tête vers la terre ; sur les arbres, les feuilles agitées tremblent sans que le moindre souffle de vent sillonne l'espace ; de larges gouttes de pluie tombent pesamment sur le sol et commencent l'orage épouvantable qui bientôt inondera toute la contrée.

Chacun fuit, chacun a hâte de regagner sa demeure.

LE VOILE. t)5

Joachina prend précipitamment le chemin qui conduit à son habitation : c'est un sentier agreste tout bordé d'aubépines en fleurs.

Dans sa fuite , la jeune fille ne fait pas attention au voile noir de la madone de Gochamba.

11 vole autour de sa tête ; mais dans son vol une branche indiscrète l'accroche et le retient.

Joachina ne s'en est pas aperçue; elle marche toujours, et le voile noir reste suspendu aux aubépines fleuries.

Deux hommes l'ont précédée dans le sentier.

L'un, don José de Ribéra, l'attend malgré l'orage, pour la voir passer seulement , derrière un rideau de sycomores et d'érables qui voile la maison.

Il attendra longtemps et en vain.

Car l'autre est don Luis de Elipand.

Au milieu de ce désordre de la nature, il est resté face à face avec sa pensée criminelle.

Pendant la fête, il a vu Joachina si belle qu'il sent bien que tant de jeunesse et de beauté ne peuvent manquer de faire naître des adorations dévouées, et il a résolu de perpétrer ce soir même ses dernières vengeances.

Caché derrière la haie, à un détour du sentier, il épie ; son cheval robuste est caché dans la forêt voisine.

Il attendit quelque temps.

Aux quatre coins de l'horizon, les éclairs, en sinistres losanges, fendaient les nues ; leur bleuâtre clarté préludait au terrible bruit du tonnerre, qui éclatait enfin et était trente fois répété par les sonores échos des montagnes.

A la sinistre lueur d'un éclair, Elipand aperçoit près de lui la jeune fille éperdue qui cherche un abri ; elle n'a plus son voile noir, et ses cheveux flottent à l'aventure sur son cou d'ivoire .

Elipand bondit sur elle comme un tigre sur sa proie, la saisit, la bâillonne, l'entraîne, et, avant qu'elle ait eu le temps de se reconnaître, la place sur son cheval et s'élance au galop dans la direction de Véra.

Rien ne l'arrête , ni les branches des arbres , qui , secouées par la tempête, cassent et jonchent les allées de leurs débris, ni la Vargas, qui, grossie par les innombrables rigoles improvisées par l'orage, mêle le fracas des galets qui parquettent son lit â celui du tonnerre et des vents.

Rapide comme la flèche, il fend l'espace et arrive à Véra.

La vélocité de cette course a rendu la jeune fille qui, au premier instant, s'était évanouie, au sentiment de la situation présente.

LE VOILK. 97

Aussi quand bâillonnée, brisée, le comte l'entraîne dans son appartement, elle se débat, elle retrouve ces forces suprêmes qui ne nous viennent qu'au dernier moment; elle oppose une énergique résistance à cette étreinte convulsive, et la force seule brutale, violente, opiniâtre, peut la jeter dans une chambre isolée: c'est l'appartement retiré de don Luis, d'où nul ne pourra entendre les cris et les plaintes de la victime.

Pauvre Joachina! Ainsi se débat le passereau sous la serre de l'autour.

Don Luis a lâché la jeune fille et quitté l'appartement ; elle est tombée demi-morte sur un fauteuil. Mais bientôt elle se relève et prie avec ferveur la madone qui l'avait toujours protégée. Ainsi agenouillée, avec un œil humide de prière et d'espérance, on dirait la statue de l'Invocation.

Une première heure s'écoule, puis une seconde s'écoule, et don Luis ne reparaît pas. Anxieuse, la jeune fille croit être le jouet d'un affreux cauchemar; elle cherche un prétexte à la moindre lueur d'espérance, mais l'espérance ne vient pas.

Don Luis éloignait ses serviteurs et faisait les derniers préparatifs de sa vengeance.

Cependant, don José, après avoir longtemps et vainement attendu, avait profité d'un répit de l'orage pour reprendre le sentier qui conduisait à Sunya. Arrivé devant l'indiscrète aubépine qui

avait dérobé le voile noir de la jeune fille, il le reconnut, et mille sinistres pensées traversèrent son esprit.

Sous différents prétextes, tous les serviteurs ont été éloignés du château de Elipand. La maison est complètement isolée; le comte don Luis y est seul avec Joachina. Il tient sa vengeance ; cette pensée suffit pour faire rayonner d'un contentement infernal la figure du comte. Il ne s'attendait plus qu'à une faible résistance, et sa haine héréditaire serait assouvie.

Quand il rentra dans l'appartement où il avait laissé la jeune fille, Joachina était assoupie dans une de ces poses molles et voluptueuses que prennent les jeunes filles dans leur sommeil. Au bruit de la porte, elle se réveilla et se tint debout.

Le comte alla droit à elle et voulut la toucher, mais la jeune fille, faisant quelques pas en arrière, se défendit, renversant les meubles entre elle et son lâche iavisseur. Lutte inutile! Déjà la main profane du comte a effleuré la chevelure flottante et parfumée de la jeune fille ; son bras enlace cette taille élégante. Sous cette étreinte, la jeune fille s'abat, et déjà le comte pose ses lèvres lascives sur le cou détendu, quand la porte retentit sous les coups redoublés d'une main énergique, et tombe brisée en éclats.

Avant qu' Elipand ait eu le temps de se relever et de se reconnaître, un homme se précipite dans l'appartement ; une épée nue brille dans sa main, et frappe le comte qui reste à terre baigné dans son sang.

Le libérateur inconnu jette rapidement son manteau sur les

LË VOILE. 90

é|)aules de la jeune fille et l'entraîne après lui ; à peine dehors, il remet sur sa tête le voile noir de la vierge miraculeuse de Cochamba !

C'était ce voile qui avait guidé don José de Ribéra au château de Elipand. Comme tout le pays, don José savait la rivalité des deux familles, et, en trouvant cette broderie accrochée aux aubépines du sentier, il ne douta pas que la jeune fille ne fût tombée dans un guet-apens.

Cependant Joachina suivait son libérateur dans lequel elle avait reconnu le beau cavalier des heures de la prière. L'orage touchait à sa fin ; la pluie ne tombait plus ; le tonnerre grondait encore à la sourdine, mais les nuages pesants se retiraient lentement portés sur les ailes des vents ; la terre se ranimait et se préparait à faire coquettement servir cette ondée à, sa parure du lendemain. Bientôt l'azur clu ciel ne fut plus terni que par quelques flocons blancs et rares d'une neige vaporeuse; quelques étoiles montrèrent leur front timide, et la lune même éclaira de sa pâle et mélancolique clarté le chemin que suivait la chevauchée silencieuse et rapide de Joachina et de son libérateur don José de Ribéra.

Quand les serviteurs rentrèrent au château de Elipand, leur maître n'était plus ; la blessure avait été profonde et sûre. Le bruit de cette mort se répandit promptement dans la contrée, et tout le monde s'en réjouit, car tout le monde aimait Joachina, aussi bonne que jeune et belle.

C'est pourquoi, quand deux mois plus tard, l'église de Sunya se revêtit de ses plus beaux ornements, quand les cloches envoyèrent dans les airs leurs plus joyeuses volées pour le mariage de Joachina et de don José de Ribéra, la foule accourut plus nombreuse et tout aussi heureuse que pour le combat de taureau.

Le prêtre bénit avec bonheur cette union. La jeune fille fonda à la vierge, sa patrone, une magnifique chapelle ; elle l'orna d'une belle statue d'argent, et sur ses épaules repose maintenant le voile noir de la madone de Cochamba ! Mais Joachina a maintenant son voile de mariage dont elle se pare souvent, ayant conservé une espèce de dévotion à cette parure.

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