‹ Perles et parures (volume 2)Chapitre 6 sur 16 · VT · texte numérisé non relu

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Le monde, dans ses pompes, recueille quelquefois l'héritage de la religion.

Ce qui est sacré devient profane, ce qui est profane devient sacré.

Toutes les femmes ont porté des pèlerines, mais peu de femmes ont fait des pèlerinages à Rome ou à Jérusalem.

Les belles dames de Florence ont adopté les pérclines après le siège de Florence de 1527.

Cette transmission de mode se rattache à une histoire qui fit beaucoup de bruit au palais Strozzi, et au palais Riccardi.

Nous allons la conter.

Un jour, Raphaël Sanzio admirait un bas-relief que Lucca délia Robbia cisela pour le maître- autel cle Santa-Maria-Novella de Florence.

Ce chef-d'œuvre représente le buste d'une madone, et le marbre est une chair ; il respire et attendrit.

— Où donc a-t-il trouvé un modèle pour sculpter ce marbre ? dit Raphaël à haute voix.

— Je le sais, dit une jeune fille, debout à côté de Raphaël.

— Ah ! tu le sais,

— Dit le peintre en se retournant.

— Cela m'étonne beaucoup.

— Tu es trop jeune pour avoir connu Lucca délia Robbia.

— Ce n'est pas moi qui ai servi de modèle,

— Dit la jeune fille en rougissant.

— C'est ta mère, peut-être....

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— Oui, Seigneur.

— En effet,

— Dit Raphaël, en examinant avec attention la jeune fille, à la clarté des cent bougies qui brûlaient dans la chapelle des Rucellaï ;

— En effet, il y a un air de famille entre ce marbre et toi.... C'est évident !

— Vous êtes bien bon, seigneur.

— Comment te nommes-tu ?

— Bianca.

— Quel est ton état ?

— Je suis modèle, comme ma mère.

— Dans quels ateliers as-tu travaillé ?

— Chez les maîtres Ghirlandaïo, et Taddeo Gaddi, le fils.

— Viens chez moi, demain, aux Vingt-trois heures.... Tu me connais sans doute?

— Qui ne vous connaît pas ?

— Répondit la jeune fille en souriant.

Lorsqu'on regarde cet admirable médaillon de marbre que Lucca délia Robbia cisela pour Santa-Maria-Novella, l'église que Michel-Ange appelait son épouse , on est tenté de croire que Raphaël a emprunté au génie de l'illustre sculpteur le type de ses premières vierges.

11 y a du vrai dans cette hypothèse, comme on vient de le voir.

Raphaël ne passa que deux jours à Florence, après cette rencontre à Santa-Maria-Novella ; il était appelé à Sienne pour y peindre les grandes fresques de l'histoire du pape Pie II.

Il ne reçut donc que deux fois Rianca dans son atelier, et crayonna quelques cartons.

Le troisième jour, Rianca, toute fière et heureuse de poser pour un artiste déjà illustre, frappait à la porte de l'atelier du maître; elle ne s'ouvrit pas.

Selon son usage, Raphaël était parti brusquement et sans dire un seul mot d'adieu à ses élèves, à ses modèles, à ses amis.

Rianca reconnut, au désespoir qui vint la saisir, qu'il y avait au fond de son cœur un autre sentiment à côté de l'admiration. Elle lutta d'abord courageusement contre sa pensée, mais la blessure était trop vive ; il lui était impossible d'oublier Raphaël, puisqu'elle l'avait vu. Elle subissait les infortunes de tous les modèles italiens qui avaient posé devant ce maître ou cet ange.

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Alors elle forma un projet bien téméraire pour une jeune fille de son âge et de sa beauté, mais comme son désespoir ne lui offrait d'autre ressource que la mort, tout projet lui paraissait bon s'il lui donnait la vie.

On disait partout, dans Florence, que Raphaël était parti pour Rome; c'était donc à Rome qu'il fallait se rendre.

Quel voyage à cette époque ! quelle route! quels périls!

11 fallait suivre pendant six jours, à pied, la crête des Apennins, traverser des forêts sombres, des vallées solitaires, des plaines immenses, un long désert enfin, mais un désert malheureusement peuplé de bandits, que les guerres civiles avaient déposés dans les gorges des Apennins, comme un limon vivant.

Au moment de commencer ce long voyage, Bianca sentit que les forces lui manquaient.

On ne racontait alors, à Florence, que d'horribles histoires qui venaient de ce côté-là ; les Apennins étaient le théâtre permanent où se jouaient les drames les plus épouvantables.

Les défilés de Riccorsi et la forêt de Viterbe surtout se présentaient à l'imagination des voyageurs, comme des repaires de violences, de spoliations et d'assassinats.

Bianca crut trouver, dans le choix d'un costume respectable, une garantie certaine contre tous les accidents de ce voyage.

A cette époque, les plus formidables bandits avaient encore quelque vénération pour les choses religieuses ; ils accordaient souvent à l'habit des égards qu'ils refusaient à l'individu. On n'explique pas ces anomalies de mœurs, on les constate. L'homme est toujours un étrange raisonneur.

Cette réflexion faite et longuement mûrie, Bianca se revêtit d'un costume de pèlerine, et chargea le camail, qui donne son nom à l'habit, d'une foule de ces coquilles ramassées pas les pèlerins, dans les vallons de l'Hyemen, près de la ville sainte : elle couvrit sa tête d'un vaste chapeau qui abrite le visage contre le soleil de Syrie, et prit le bourdon qui soutient la fatigue et sert à sonder le lit des torrents, quand il faut le passer à gué.

Ensuite elle déroba aux yeux déprédateurs, une petite escarcelle où luisaient quelques pièces d'argent et dor, chastement gagnées dans les ateliers, et bien sûre de ne pas devoir sa vie à des aumônes douteuses, elle prit la route romaine de Poggi-Bonzi, première étape des Apennins.

A l'entrée de tous les villages, on trouvait alors une étable qui était l'hôtellerie des pèlerins fatigués. Le maître arrivait et demandait au pauvre piéton s'il avaitdequoi payer sa nuit et son oreiller de paille. Ordinairement la réponse était négative, alors le maître se retirait en disant : — Dormez et reposez-vous, Dieu me paiera.

Avec les progrès de la civilisation, tout voyageur est tenu de payer son gîte. Nous avons détruit les petits et les grands caravansérails du pauvre. Il est vrai que la munificence des gouverne-

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rnents accorde quinze centimes par lieue à tout chrétien errant sur les grandes routes ; avec ce secours, il y en a beaucoup qui se vengent de cette ironie, en demandant, les armes à la main, quelques centimes additionnels aux passants.

Bianca partit de Poggi-Bonzi, et se mit sur la route de Sienne. Les Apennins ne sont pas très sauvages de ce côté ; les périls de la voyageuse y sont moins grands. Arrivée à Sienne, la pèlerine, ne se doutant point que Raphaël était dans cette ville, poursuivit sa marche sur Torrinicri, et entra dans un domaine affreux, plein d'embûches et de dangers.

Un soir, elle se trouva au fond d'un ravin, dominé de tous côtés par de hautes montagnes ; ce lieu se nomme aujourd'hui Riccorsi : les anciens auraient pu en faire le vestibule de l'enfer. Toute végétation a disparu ; le sol y conserve ces teintes désolées que Salvator Rosa reproduit sur ses toiles de paysage. Les torrents et les cataractes y croisent leurs écumes avec des bruits lugubres ; çà et là d'énormes cavernes béantes menacent le voyageur d'une prochaine descente de bandits.

Les ténèbres devenaient profondes dans ce gouffre, et le petit sentier tracé par les chevriers et les pèlerins, au flanc des précipices, avait disparu. Une bande d'hommes sortit d'une gorge étroite et se montra tout-à-coup aux regards de Bianca, qui recula en poussant un cri de terreur. Aussitôt elle fut entourée, et les visages et les costumes qui se montrèrent n'étaient pas de nature à la rassurer en pareil lieu et à pareil moment,

Bianca recommanda aux saints du paradis sa vie et son honneur.

Le chef de ces hommes, ou pour les appeler par leur vrai nom, de ces bandits, regarda très attentivement la jeune fille, puis la salua, et lui donna une petite pièce de monnaie ; aussitôt , et comme à l'envi, toute la bande imita la conduite et la générosité de son chef.

En un instant tout le monde avait disparu.

Bianca continua sa route aux étoiles et ne désespéra pas d'arriver à Borne, après avoir couru un si grande péril.

Un autre jour, elle descendait des hauteurs de San-Lorenzo et découvrait le village de Bolsena et le lac de ce nom, avec ses deux îles, vertes comme des corbeilles de feuillages, au milieu des eaux.

Cette perspective riante lui réjouit le cœur ; elle suivit le sentier suspendu au flanc de la montagne du lac, et comme la nuit tombait, elle fut arrêtée par trois hommes à mine farouche, qui la bâillonnèrent et la conduisirent sur une barque amarrée à la rive du lac.

Cette fois, elle crut sa dernière heure venue, ou du moins elle se consola en songeant qu'elle n'aurait qu'à mourir ; c'était le moindre des malheurs à redouter de pareilles gens.

La barque, dirigée par deux rames, atteignit la plus grande

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