LA PÈLERINE
des deux îles du lac de Bolsena , et Bianca , qui , dans les ténèbres, ne savait trop où on la conduisait, se trouva bientôt dans une vaste salle, ou pour mieux dire dans un souterrain qui paraissait un asile de faux monnayeurs.
Douze hommes à visage sinistre étaient assis sur une estrade, et semblaient tenir conseil.
Bianca venait de tomber, non pas dans une troupe de bandits, mais au pouvoir de la secte naissante des adeptes de l'immortalité, dont le berceau fut l'île de Bolsena.
Celui des douze qui avait un maintien et un langage de président prit la parole, et dit d'un ton mystique et solennel :
— Femme, où vas-tu?
— A Borne, répondit la pèlerine.
— D'où viens- tu?
— De Florence.
— As-tu aimé un des fils des hommes?
— Oui.
A ce dernier mot, le chef des adeptes démontra aux autres qu'à cause de cet aveu ingénu, et qui était vrai, à coup sûr, cette
jeune fille ne pouvait servir comme expérience aux chercheurs de l'immortalité du corps.
Et en effet, ainsi que l'atteste la chronique de cette secte incroyable, Bianca, par l'aveu naïf de son amour, n'était pas la victime exigée, et son sang versé ne pouvait pas contenir le germe de cette immortalité promise aux farouches illuminés de Bolsena.
Ainsi, Bianca fut ramenée au rivage sans autre aventure fâcheuse ; elle suivit la rive circulaire du lac et arriva au village, qu'elle traversa ; puis remontant la côte opposée, elle gagna Montefiascone pour y passer la nuit.
Le lendemain, elle se trouva dans une plaine immense, à l'extrémité de laquelle l'œil découvrait des points blancs qui indiquaient une ville et une montagne couverte d'arbres et de nuages: c'étaient la ville et la forêt de Viterbe.
Il lui fallut toute la journée pour traverser la vaste plaine qu1 semblait vouloir s'éterniser sous les pas de la jeune pèlerine ; de temps en temps, des passants fort suspects venaient la regarder de près, puis ils se retiraient sans mot dire et continuaient leur route. Les chevriers s'arrêtaient un instant devant elle, et lui demandaient sa bénédiction.
A la nuit tombée , elle arriva devant le monastère de Notre- Dame de Viterbe, si renommé en Italie. Là, elle reçut l'hospitalité. L'aurore venue, Bianca se fortifia de tout son courage pour
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gravir et traverser la montagne et la foret de Yiterbe, ce classique domaine des terreurs et des assassinats.
La montagne élève son sommet dans les nues ; ce sont, pendant six heures de marche, des arbres séculaires, des ravins profonds, des abîmes voilés de verdure, des croix sinistres qui annoncent au passant que le sang a été versé là, par le poignard. Lugubre route qui donne le frisson aux plus vaillants !
A cette époque, il était impossible de traverser la forêt de Viterbe sans y rencontrer une aventure fatale, et même, au commencement de ce siècle, elie justifiait encore son antique et hideuse réputation.
Tous les criminels européens s'étaient donné rendez-vous dans la forêt de Viterbe, ou, disons mieux, cette forêt était alors le royaume du crime. On peut même affirmer que chaque arbre recélait un bandit, chaque grotte une famille de malfaiteurs.
Bianca traversa la forêt de Viterbe en côtoyant toutes les horreurs de ce pandoemonium de la scélératesse ; elle vit luire sous les feuillages des yeux féroces et des lames aiguës, mais aucun mal ne lui fut fait. Bientôt Ronciglione se découvrit devant elle, après le lac de Vico ; puis Baccano, dans son immense lac de verdure circulaire; puis la Storta, dernière étape du pèlerin ; enfin, Rome !
Et en arrivant au terme elle avait tout oublié, même Raphaël. Un voyage semé de tant de périls, et si heureusement accom-
pli, avait changé toutes ses idées. Elle se fit ouvrir la porte du couvent de Sainte-Claire, et la pèlerine devint clairiste.
Bianca faisait un vœu à chaque péril des Apennins, c'était bien le moins qu'elle pouvait faire.
Les vœux donnaient du courage à cette époque, mais il fallait ensuite les remplir.
On ne fait plus de vœux aujourd'hui, cependant il y a toujours des pèlerines à la promenade de Longchamp , mais ces pèlerines ne traversent jamais les Apennins, avec un bourdon.
Le frimaire an n , une jeune et jolie femme traversait le jardin du Palais-Égalité ; sa tournure était si charmante que tous les lecteurs et vendeurs de journaux suspendirent leurs discussions politiques et leurs ventes à un sou, pour l'admirer et la suivre des yeux.
Cette gracieuse passante s'arrêtait de temps en temps pour acheter un journal ; elle le pliait soigneusement et le mettait dans son manchon en disant :
Je le ' ai chez moi.
ilk LES PARURES.
Puis elle entrait dans les boutiques des libraires , demandait la brochure du jour, et l'insérait aussi dans le manchon , comme on place un livre dans le rayon d'une bibliothèque.
Elle fit une dernière station chez Desenne , l'éditeur de Camille Desmoulins , qui occupait le n° 1 des Galeries de Bois , et disparut au milieu des exclamations admiratives parties des groupes où l'on discutait les événements du jour, opérations militaires, séances de la Convention, arrêtés des comités de salut public et de sûreté générale.
La jeune femme qui avait ainsi attiré l'attention de tous était réellement belle.
L'ovale de sa figure avait la pureté du type grec ; une magnifique et luxuriante chevelure blonde faisait ressortir la blancheur rosée de son teint.
Mais ce qui, de tout temps, l'eut fait remarquer entre toutes, c'était la distinction souveraine, la grâce imposante de ses mouvements.
On sentait en elle l'aristocratie de naissance, et dans ces jours de républicanisme ardent, d'égalité parfaite, nul ne se fût
formalisé de cette autorité qu'elle savait mettre dans le commandement et jusque dans les plus simples relations de la vie ordinaire.
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