‹ Perles et parures (volume 2)Chapitre 8 sur 16 · W( (IC'O · texte numérisé non relu

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Elle avait donc quitté le Palais-Égalité, el par des rues, d'elle à ce qu'on voyait parfaitement connues, elle avail gagné la place de la Bastille.

Arrivée là , elle s'orienta quelques instants , puis se dirigea vers une maison d'assez maigre - apparence qui occupait l'un des angles de la place et en monta lentement les quatre étages.

Cette maison et cet escalier étaient bien connus des malheureux.

C'était la maison et l'escalier du docteur Souberbielle, quia laissé un nom estimé dans les sciences chirurgicales.

Successeur et héritier du frère Cosmc, il a longtemps tenu en Europe le sceptre de la lithotomie.

Heureux sceptre dont le pouvoir ne se fait sentir que dans le

soulagement d'une des plus graves infirmités qui affligent notre

humaine nature, et le seul qui convînt aux mains républicaines de Souberbielle.

Car le grand lithotomiste était un de ces hommes austères qui avaient fondé la République.

Uni par les liens d'une amitié étroite à Robespierre, Souberbielle n'avait voulu accepter d'autres fonctions publiques que celles de

H fi LES PARURES.

juré au tribunal révolutionnaire , et il usail de son pouvoir pour sauver l'innocence et protéger la faiblesse.

Isabelle de Valnave , ainsi s'appelait la jeune et charmante femme que nous avons suivie du Palais-Égalité à la place de la Bastille, en venant frapper à la porte de Souberbielle, n'allait pas chez un inconnu.

Dans des temps meilleurs pour les personnes de son rang, quand elle occupait encore le magnifique hôtel de sa famille à l'île Saint- Louis, elle avait eu recours au médecin célèbre pour soulager un père dont le s derniers jours se consumaient en d'horribles souffrances.

La distinction de la jeune fille avait toujours séduit le bon docteur, qui parfois, en voyant la droiture de son esprit et la fermeté de son caractère, la comparait aux Porcia de l'antiquité romaine.

Mademoiselle de Valnave fut donc reçue chez Souberbielle comme elle le méritait.

Le médecin accueillit sa requête et la satisfit immédiatement.

11 s'agissait d'une permission permanente de visiter un prisonnier de la Force.

Comme juré au tribunal révolutionnaire, Souberbielle avait toute autorité sur les prisons de la Seine.

1 1 n'en fit jamais d'autre usage.

La permission obtenue, Isabelle vole à la Force.

Devant la signature puissante et connue de Souberbielle , toutes les portes s'ouvrent , les difficultés s'aplanissent, les obstacles sont levés.

En même temps chacun , à l'aspect de cette femme , est saisi ; on reconnaît l'autorité d'un charme inconnu ; à la Force, comme au jardin du Palais-Égalité, on s'incline avec respect devant tant de distinction et de grâce , tant de beauté et de jeunesse.

Seul , un guichetier rébarbatif , qui avait pris le nom de Gracchus (comme s'il avait jamais pu exister quelque point de contact entre les apôtres et les martyrs de la liberté, et un subalterne tyran de geôle) , ne lance qu'un regard méfiant sur la belle visiteuse.

Gracchus était une de ces natures à demi sauvages qu'on rencontre dans les bas-fonds de nos villes, et qui ont, comme les bêtes fauves des déserts , un flair particulier pour les dangers qui les menacent.

Il n'osait toucher à mademoiselle de Valnave, couverte de la protection de Souberbielle , et cependant un instinct secret l'a-

vertissait que la présence de cette jeune femme cachait pour lui quelque malheur.

Il l'accompagna sans mot dire jusqu'à un haut corridor où était située la cellule du n° 11Z|, qu'elle venait visiter.

Quand la grosse clef eut grincé deux fois dans l'épaisse serrure, et que la porte massive eut roulé sur ses gonds criards, en voyant la visiteuse et le prisonnier tomber dans les bras l'un de l'autre, se tenir longtemps et étroitement embrassés dans une muette étreinte, le guichetier se sentit remué jusque dans le fond des entrailles.

Il pensa à sa femme et à ses jeunes enfants, car il avait femme et famille , ce guichetier ; et il se retira discrètement, comme un coupable qui aurait surpris des secrets qu'il ne devait point voir.

Le prisonnier du n° lïd était un beau jeune homme de vingtcinq ans.

Son front large et saillant dénotait l'intelligence des hommes de pensée.

Son œil humide et brillant révélait l'homme qui aime avec une ardeur passionnée les objets auxquels il s'attache.

Gaston de Vannier, c'était son nom, était descendu dans

l'arène publique pour soutenir les premières luttes de la liberté.

Depuis, les malheurs de la royale famille de France l'avaient profondément touché, surtout ceux de cette belle éirangère, reine et mère, dont le trône devait se changer en échafaud.

Gaston de Vannier, tête ardente, cœur intrépide, n'avait point calculé les dangers auxquels il s'exposait en prenant vigoureusement en main la défense de Marie-Antoinette.

Dans cette voie , à côté de périls , il devait rencontrer les plus douces consolations.

Gaston était poète et publiciste.

Il écrivait des libelles dans lesquels il réfutait chaleureusement les calomnies semées à profusion par les ennemis de la reine.

L'un d'eux surtout, écrit avec cette éloquence qui part du cœur, le mit en relation avec mademoiselle de Valnave , qui, elle aussi, aimait Marie-Antoinette, et eût tout sacrifié pour sauver sa tête.

Gaston était issu de robe, pendant qu'Isabelle appartenait aux plus nobles familles d'épée.

En d'autres temps , ces différences eussent été un obstacle à

120 LES P-VRURES.

de grands rapprochements, mais dans ces jours difficiles, les distances disparaissaient, et on ne reconnaissait pour siens que ceux qui combattaient sous le même drapeau.

Gaston et Isabelle se voyaient donc presque tous les jours.

Ensemble ils parlaient de la reine , ensemble ils conspiraient les moyens de la voir et de lui faire connaître que des amis veillaient pour la défendre , pour la sauver peut-être.

Une douce intimité fut le résultat de ces fréquents rapports , et bientôt un amour d'autant plus profond qu'il se cachait sous plus de respect.

Au bout de quelques jours , — les jours étaient fort longs h cette époque, — Isabelle et Gaston ne se purent plus passer l'un de l'autre.

Ils se voyaient le matin , ils se voyaient le soir, et souvent passaient ensemble toute la journée.

Un accident fort commun en l'an n vint détruire ce bonheur naissant.

Un mandat d'arrêt fut lancé contre Gaston à l'occasion de son pamphlet , et il fut écroué à la Force.

Depuis trois jours le malheureux jeune homme languissait dans cette prison.

Sa tête ardente bouillonnait. Il n'avait personne à qui dire ses ennuis et ses regrets d'amour, personne, pas même un de ces livres, confidents discrets de nos peines et de nos douleurs les plus intimes.

Pendant ce temps, los actives démarches d'Isabelle découvraient sa prison et trouvaient les moyens d'y pénétrer.

Depuis trois jours , elle aussi ne pensait qu'à Gaston , depuis trois jours ce nom sans cesse sur ses lèvres n'avait pu en sortir.

Que de choses ne se dirent-ils pas dans ce premier baiser, dans cette première étreinte !

Enfin la parole leur revint, ils s'assirent sur la mince couchette du prisonnier, les mains dans les mains , les yeux dans les yeux , ils causèrent.

— Dites-moi, mon Gaston, ces trois jours passés loin de moi vous ont-ils paru bien longs?

— Trois siècles, mon Isabelle bien-aimée ; mais ne détournez pas ainsi vos beaux yeux.

— Regardez-moi ; que je vous aime , mon Dieu !

— Il m'est bien permis de vous le dire, Isabelle, après ces trois siècles d'absence , ces trois jours de fièvre et d'angoisses.

Maintenant vous êtes là; je suis heureux; ma prison me semble un paradis.

— C'est que, Gaston, je serai obligée de m'en aller bientôt, et pour que vous attendiez demain sans trop d'impatience, je vous ai apporté des livres et des journaux.

— Isabelle , vous êtes bonne, vous êtes belle , je vous aime!

Et le jeune homme serrait la taille svelte de la jeune fille et caressait ses blonds cheveux.

Celle-ci rendait caresse pour caresse, et ajoutait :

•-- Demain je reviendrai, et ainsi tous les jours.

Quand je n'y serai pas , vous vous distrairez par la lecture.

Tenez, voici le vif bulletin de Y Accusateur Public, voici les Commandements du patriote Palloy , une brochure de Matton de la Varenne, une autre de Camille Desmoulins...

Et la jeune femme tirait un à un de son manchon tous les papiers publics qu'elle avait achetés au Palais-Égalité.

Elle en tirait aussi quelques minces et étroites feuilles d'un fort papier, quelques plumes et un encrier portatif.

Chaque objet était reçu par le publiciste avec une caresse, avec un baiser.

Mais quand Isabelle, pour dernier extrait, exhiba une grande toile qu'elle s'apprêta à coudre sous la couchette pour servir de cachette à toutes ces richesses , ainsi qu'aux richesses à venir, Gaston ne put retenir un cri de surprise et d'admiration.

— Bonne Isabelle, s'écria-t-il en la serrant contre son cœur, vous avez donc tout prévu?...

Le travail de couture était à peine achevé et la couchette remise à sa place , quand Gracchus rouvrit la cellule et congédia la visiteuse.

Son regard était moins dur, et il fit même un effort pour adoucir la rudesse de sa voix.

Fidèle à sa promesse , Isabelle revint le lendemain , et comme la veille elle apporta ample provision de livres et de feuilles volantes.

Il en fut de même les jours suivants.

Gaston supportait ainsi patiemment les ennuis de la captivité.

Isabelle présente , il oubliait sa prison et les malheurs qui le menaçaient pour ne penser qu'à son amour.

Absente, il lisait journaux et brochures, écrivait à son amante des lettres passionnées , ou mettait son esprit à la torture pour enfanter de petits vers.

Dix jours se passèrent ainsi.

Chaque fois l'heureux manchon passait sans encombre ; de jour en jour la bibliothèque se garnissait, et de jour en jour aussi Isabelle inspirait à tous les gardiens plus de respect et plus de prévenance.

Tout- à-coup, le quatrième jour de la troisième décade, cet édifice si péniblement construit menaça ruine.

Mademoiselle de Valnave et Gaston de Vannier causaient amoureusement dans l'étroite cellule du prisonnier, quand Gracchus entra.

Il venait , suivant l'usage mensuel, faire son inspection des couchettes.

Nous renonçons à peindre ce qui se passa dans le cœur des deux amants quand ils virent Gracchus se préparer à cette opération.

Isabelle se remit la première.

Le danger imminent lui inspira une de ces résolutions soudaines que les femmes seules trouvent aux heures décisives.

Gracchus en fouillant la paillasse trouvait des corps étrangers, et son œil furibond lançait des flammes.

Quand il eut reconnu des livres, sa fureur ne connut plus de bornes.

— Je le savais bien , s'écria-t-il en amenant un à un à la lumière les écrits apportés par Isabelle.

Je le disais bien que ces aristocrates conspirent. Mais, halte-là!

Gracchus veille et Gracchus fera son devoir !

Misérables , vous avez donc juré la perte de la République ; mais je vous y prends ; j'irai vous dénoncer au comité de sûreté générale , et l'on vous fera perdre l'envie de conspirer.

— Et qui t'a dit, exclama tout-à-coup Isabelle, superbe d'indignation , que nous conspirions contre la République ?

Qui t'a dit que ces livres sont à Gaston?

Pourquoi n'auraient-ils pas appartenu à l'un des prisonniers qui l'ont précédé dans cette cellule?...

Sais-tu lire, seulement, pour vérifier leur date ?...

Gracchus était un de ces hommes complètement illettrés , comme on en rencontre souvent dans les prisons.

Isabelle le savait; elle continua.

— D'ailleurs ici le premier coupable, c'est toi qui as, nonobstant les lois , laissé passer tous ces livres, et je vais te dénoncer comme un fonctionnaire indigne au comité de salut public.

126 LES PARURKS.

On me croira, parce qu'on me connaît, et alors malheur à toi, Gracchus, qui auras abusé de la confiance de la nation.

Gaston ne disait rien.

Gracchus était atterré sous les paroles de la jeune femme.

Celle-ci , comme pour mettre son projet à exécution , serre la main de son ami et va sortir, quand Gracchus l'arrête.

Il ferme brusquement la porte restée ouverte, et tombant à ses genoux :

— Citoyenne , dit-il d'une voix suppliante , ne perdez pas un malheureux père de famille ; ayez pitié de moi ; voyez , j'ai deux enfants et une femme ; sans moi , ils seront pauvres , privés de tout.

Je n'ai que ma place pour les soutenir, et le comité de salut public ne pardonne pas.

Je vous en supplie, citoyenne, ne perdez pas Gracchus, et Gracchus vous sera dévoué !...

Seul j'enlèverai ces livres , je les ferai disparaître , et bientôt il n'en restera plus de traces.

Ce n'était pas ce que voulait mademoiselle de Valnave.

Aussi reprit-elle toujours avec courroux , quoique sa voix fût sensiblement radoucie :

Le manchon.

— Beau moyen en vérité que tu proposes!

Ecoute-moi, j'ai pitié de ta femme et de tes enfants, si tu veux faire ce que je te dirai , je te sauverai.

— Dites , je ferai tout.

— D'abord tu ne parleras à qui que ce soit des livres que lu as trouvés ici.

Chaque jour j'en enlèverai quelques-uns et les passerai dans mon manchon.

De la sorte, tous auront disparu dans quelques jours et tu seras sauvé.

Gracchus accepta l'arrangement proposé par Isabelle.

Chaque jour celle-ci emportait quelques livres ; mais comme elle en rapportait toujours de nouveaux, le tas ne diminuait guère.

Gracchus, anxieux et muet, attendait impatiemment qu'il ne restât plus vestige du délit.

Gaston seul avait profité de cet arrangement.

De la sorte , il avait chaque jour les productions nouvelles ; les anciennes seules disparaissaient.

Cependant la protection dont Souberbielle avait couvert mademoiselle de Valnave ne s'était pas bornée à lui faciliter l'entrée de la Force.

Souberbielle aimait cette charmante femme d'une affection sincère.

Il s'enquit de l'affaire de Gaston de Vannier et reconnut qu'il y avait plus de malveillance que de crime.

C'est pourquoi il n'épargna ni soins, ni peines, ni démarches, et fut assez heureux pour faire rendre un arrêt de renvoi.

C'était chose rare à cette époque terrible.

Aussi la reconnaissance de Gaston rendu à la liberté n'eut pas de bornes.

Il épousa Isabelle de Valnave, et le bon docteur, assis à table entre les deux époux, trouvait une jouissance ineffable dans la contemplation des heureux qu'il avait faits.

Lorsqu'on descend le Rhône, on aperçoit, sur la rive gauche, les ruines du château du baron des Adrets, près du village de M ornas.

On raconte d'étranges choses sur ce manoir, entre autres une anecdote assez connue, mais dont je ne garantis pas l'authenticité.

Lorsque le sire des Adrets, dans les guerres de religion, ramenait à son manoir des prisonniers hérétiques, il les faisait con-

duire sur le bord d'un rocher taillé à pic, et élevé de cinq cents toises au-dessus du niveau du Rhône, là il les invitait, sous peine d'être pendus, à tenter ce saut de Leucate.

— Un jour, dit la chronique, certain prisonnier facétieux manifesta quelque hésitation.

Eh bien ! lui dit le baron, pourquoi ne sautes-tu pas du

premier coup ?

— Je vous le donne en trois, répondit le huguenot.

Ce seul trait donne une idée du caractère peu sociable de ce baron, et donne aussi la mesure des murailles de son château féodal.

Le baron avait une femme qu'il aimait beaucoup.

C'était la fille du comte de Gruas , autre seigneur riverain du Rhône.

Elle se nommait Iseult.

Sa beauté n'avait point d'égale sur les deux rives du fleuve.

Combien de troubadours célébraient, à cette époque, les beaux yeux de la baronne des Adrets !

Les sirventes occitaniques pleuvaient sur son manoir.

La paix ayant été signée entre les deux rives du Rhône, le baron des Adrets ne songea plus qu'à savourer son bonheur domestique, avec la jeune et belle Iseult.

11 n'était bruit que de cette félicité conjugale, qui rendait trop de monde jaloux.

Un soir, à la nuit tombée, une plainte déchirante se fit entendre au bord du fossé du ctmteau de l'heureux baron.

Le pont-levis fut baissé.

Une jeune femme, toute trempée de l'eau du Rhône, traversa le pont, et fut reçue dans le manoir, selon toutes les lois de la galanterie et de l'hospitalité.

Le baron et la belle Iseult descendirent pour voir et entendre cette femme, qui leur raconta son histoire en pleurant.

Je descendais le Rhône dans un barqueau, avec mon pauvre mari et deux rameurs, dit-elle, et un tourbillon nous a submergés.

L'un de nos mariniers m'a saisie par les cheveux, et nageant d'une main, il m'a ramenée sur le rivage, où la bonté de Dieu m'attendait vivante.

Nous allions à Roquemore où mon mari possède des vignobles renommés.

132 LES PARUlUiS.

Iseult appela ses femmes de service, et ordonna qu'on prît le plus grand soin de la jeune naufragée du Rhône.

Le baron qui était bon, en temps de paix , pour faire oublier à ses voisins ses cruautés commises en temps de guerre, se joignit à Iseult pour accomplir les saints devoirs hospitaliers.

Le lendemain, la naufragée, qui se nommait Bérengère Cabesting, vint prendre congé du baron et d' Iseult ; mais elle fut retenue avec des instances si vives, qu'elle consentit à passer quelques jours encore à Mornas.

Quel esprit assez sagace aurait pu soupçonner dans toutes ces scènes un complot terrible , une machination de vengeance et de mort?

Bérengère parut fort gaie les jours suivants, et elle demanda au baron la permission de visiter le château, dont la réputation courait les deux rives du Rhône.

Le baron ne crut pas devoir refuser une demande de curiosité aussi naturelle, et comme il avait encore beaucoup d'ennuis, malgré son bonheur, il se fit le conducteur de la jeune étrangère, à travers les mystérieux souterrains de son manoir.

— Vous êtes un terrible sire en temps de guerre, lui dit la femme de Roquemore, mais, en temps de paix, il n'y a pas de plus charmant seigneur que vous.

— Ce sont mes voisins, dit le baron, qui m'obligent à guerroyer.

— Le métier vous plaît aussi un peu , dit Bérengère en riant.

— Il ne me déplaît pas, c'est vrai, continua le baron.

Au fond nous aimons tous la guerre, comme les chiens aiment la chasse.

Un jour de bataille est le plus beau des jours.

— Vous avez fait, dit-on, beaucoup de prisonniers dans la dernière guerre? demanda Bérengère d'un ton insouciant.

— Beaucoup.

— Vous avez fait, dit-on, aussi beaucoup d'échanges.

— Sans doute, comme toujours ; c'est la chance de la guerre ; on prend, on est pris.

— Il y en a, dit-on, aussi, demanda Bérengère, il y en a quelques-uns qui sont morts dans vos prisons ?

— Peu.

— C'est toujours beaucoup, baron des Adrets.

— Vous avez raison, belle dame.

Mais c'est encore la loi de la guerre.

Il y a des prisonniers qu'on ne rend jamais.

Si je prenais Monluc, je ne le rendrais pas, croyez-le bien.

— Et où le mettriez-vous, Monluc, si vous le preniez? demanda Bérengère.

— Oh ! j'ai un cachot superbe pour les prisonniers de haute valeur, je vais vous le montrer.

Le baron fit ouvrir, par un varlet, la porte basse d'une prison souterraine, et ayant allumé deux flambeaux de cire jaune, il en remit un à Bérengère, et lui dit :

— Si vous ne craignez pas de voir ces horreurs, entrez.

Bérengère entra d'un pas leste, et examina la prison avec un soin minutieux.

— Ahî

Dit-elle d'une voix calme.

Voilà un nom que je connais

Le sire de Ségoréges. . . .

Les prisonniers ont tous la manie d'écrire leurs noms sur les murs de leurs cachots. . . .

Il paraît que le sir de Ségoréges a été votre prisonnier, baron des Adrets ?

— Oui, madame Bérengère..., un fier homme je vous assure...

J'aimais mieux le voir dans ma prison qu'en rase campagne. Il a donné de fameux déplaisirs à mes vassaux de Mornas.

Un jour de l'an dernier, cet endiablé Ségoréges chevauchait à la tête de deux cents lances, du côté de Sorgues ; nous n'étions que cent cinquante, nous, mais tous bons et rudes mariniers du Rhône ; des soldats de fer.

Je fis sonner la charge, l'engagement fut vif.

Nous nous prîmes corps à corps, Ségoréges et moi ; nous fîmes voler trois lances en éclats ; ma quatrième perça le défaut de la caparace de son cheval, et tua la bête.

Le cavalier tomba.

Mes colosses de gens le ramassèrent dans la poussière, comme un épi de seigle, et l'emportèrent au château.

Le lendemain, sa femme me fit proposer douze onces d'or pour la rançon du prisonnier.

Je refusai ; ce qui était fort honorable pour moi, car je n'avais pas alors un denier dans mon épargne.

On me fit une seconde proposition.

La seigneurie de Ségoréges me cédait en toute propriété , à moi et à ma lignée mâle, les vignobles de Côte-Bénie , qui donnent, à coup sûr, les meilleurs vins du terroir.

Je refusai encore ; refus plus honorable pour moi , car depuis trois ans, je buvais l'eau pure de la citerne des Adrets, ce qui

m'avait donné une soif ardente pour le bon vin.

La fausse naufragée du Rhône provoqua fort adroitement le baron par des questions insidieuses, et elle finit par découvrir que son mari ayant été emprisonné dans l'affreux cachot du castel, avait été mis à mort par ordre exprès de la châtelaine.

Il ne fallait pas égarer la vengeance avant de se venger.

Il fallait la conduire sûrement à l'adresse du coupable.

La châtelaine seule méritait un terrible châtiment.

L'étrangère joua donc la candeur et la reconnaissance, pendant son séjour au château, et quand vint le jour du départ, elle remercia ses hôtes avec une effusion pleine de vérité.

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Ses yeux même se mouillèrent de ces sortes de larmes , qu'une femme a toujours à sa disposition, pour les grandes occasions.

Puis s'adressant à la coupable châtelaine, elle lui dit :

— Je voudrais être riche comme la dame de Gruas, et je vous ferais tel présent qui ferait envie au roi, mais quand le cœur donne, le présent est toujours riche.

Daignez donc accepter , comme souvenir de ma reconnaissance, ce collier de grains de cèdre du Liban, qui m'a été apporté de Palestine par le moine Enguerrand, et portez-le, parce qu'il préserve de tout malheur.

La châtelaine, qui redoutait toujours un malheur depuis son crime, accepta ce préservatif avec un empressement superstitieux, et le suspendit à son cou.

Or, ce collier avait été composé par un savant alchimiste de

Vérone, et les grains en étaient faits d'une substance homicide,

qui ne demandait qu'un peu de temps pour avoir un résultat fatal.

Les exhalaisons sorties de ces grains formaient devant les narines et la bouche un nuage invisible de poison, qui peu à peu s'infiltrait dans la tête, et donnait au sang ce refroidissement qui est la mort.

Un matin, le baron trouva sa femme pâle et raide comme un cadavre à côté de lui, et attribuant cette mort subite à une juste punition du ciel, il fit vœu de se cloîtrer dans le monastère de Notre-Dame du Brou, en Bresse, dont le prieur avait une haute réputation de sainteté.

Un jour, le poète qui a chanté les dieux, les héros et les rois, s'écria :

— Chantons Amaryllis et Galatée, et il descendit à l'éclogue des hauteurs de la poésie épique.

A l'exemple de ce maître , auprès duquel tous les poètes sont des écoliers, nous quitterons un instant les grandes dames, et les opulentes parures, pour les humbles détails de la vie champêtre , et la modeste coquetterie du hameau.

Toutes les beautés , toutes les tendresses , tous les amours ne sont pas à la ville.

On aime , on rêve , on se pare pour plaire , sous le dôme des arbres villageois, comme sous les lambris dorés.

Au dix-huitième siècle on ne chantait que les bergères; c'était un abus.

On s'en est trop corrigé depuis ; la saison chaude est venue ; Paris se dépeuple.

Le monde élégant quitte la grande ville ; les appartements somptueux et les fêtes brillantes sont abandonnées.

Partout sur les grandes routes on rencontre des chaises de poste qui emportent les émigrants.

Ceux-ci sont réclamés par les plaisirs de la villégiature et les agréments de la vie de château.

Pendant tout Tété ils respireront l'air pur de la campagne , visiteront leurs terres et régleront leurs affaires avec leurs fermiers et leurs intendants.

D'autres profitent des chaleurs pour visiter tous les lieux où le

luxe a préparé des réceptions brillantes et des plaisirs aux étrangers.

Ils vont aux eaux sur les bords du Rhin , dans les Alpes ou dans les Pyrénées.

Depuis quelques années, les bains de mer tentent par dessus tout ceux que ne possède point le démon du jeu.

Le comte Anatole de Grefïignies était un de ces jeunes désœuvrés que le monde parisien convie à tous ses plaisirs, voit à toutes ses fêtes, montre à tous les étrangers qui le visitent, comme un type aujourd'hui rare de la vieille élégance, du vieux ton français.

Le comte avait trente ans à l'époque où remonte ce récit.

Les exemples paternels en avaient fait de bonne heure un gentilhomme accompli.

Une figure qui plaisait , sans être belle, une taille courte mais bien prise, des manières pleines de distinction et de grâce, une exquise urbanité, tel était le comte Anatole de Greffignies.

A la venue des chaleurs, en 18^7, le comte avait donc fait comme le monde élégant auquel il appartenait ; il avait déserté Paris pour s'abattre aux champs ; il était allé chercher un peu d'ombre et de fraîcheur sur les bords de la mer, à Biarritz, petit bourg perdu au fin fond des côtes de l'Océan, contre les frontières d'Espagne.

Biarritz est un des sites les plus charmants qui se puissent voir.

Même dans ce beau pays des Béarnais et des Basques , où la nature étale à chaque pas , avec coquetterie , les plus ravissants paysages; Biarritz perdu entre Bayonne et l'Espagne, est un point remarquable, surtout quand on plonge ses regards sur cet immense Océan, qui, nulle part en Europe, n'apparaît plus beau dans les profondeurs infinies de ses horizons que dans le golfe.

On est soudain transporté dans le pays des rêves, et l'âme est saisie d'ardeurs mystérieuses.

Mille pensées confuses, mais délicieuses, envahissent le cerveau, et l'on se perd bientôt dans une vague et grande contemplation.

Le bourg a éparpillé ses blanches maisonnettes sur la grève.

Elles se font surtout remarquer par cette délicate propreté qui distingue la nature primitive du Basque.

Du reste, c'est un village dans toute l'acception du mot , et en vain y chercherait-on ces superfluités que la civilisation moderne a inventées pour les raffinements du luxe.

En arrivant à Biarritz, le premier soin du comte Anatole de Greffignies fut de louer une de ces petites maisonnettes, toujours

LE FICHU. l/j.3

prêtes à recevoir les étrangers à l'époque où ceux-ci sont attendus dans le pays.

Celle qu'il choisit n'était ni la plus belle , ni la plus vaste du bourg ; niais son isolement convenait admirablement aux habitudes studieuses du comte qui, pendant l'été, faisait des provisions intellectuelles pour la saison d'hiver.

Trois petites chambres en chartreuse , un parloir, un cabinet d'études , une ohambre à coucher, composaient tout le logement,

Mais, comme le disait le comte, il avait partout devant lui la mer.

Le puissant Océan ,

Qui chaque jour, deux fois, de son pas de géant, Venait le visiter au seuil de sa demeure.

La maisonnette était perchée sur une falaise élevée, et de ses fenêtres, le comte apercevait les côtes blanches et planes de la rive espagnole.

Ce contraste entre les deux côtes n'est pas un des moindres charmes du site, d'une part des falaises gigantesques taillées à pic, avec de bizarres anfractuosités de rochers, jetés pêle-mêle de ci et de là , comme dans une des grandes débâcles de la nature.

De l'autre des grèves plates , unies , sablonneuses , comme

ilXÏX LES PARURES.

certaines plages de la Méditerranée, et comme elles réverbérant la lumière.

Le comte prit à son service un jeune Basque, enfant du pays, qui lui en contait les légendes et les traditions, lui en indiquait les souvenirs, le guidait dans ses courses souvent aventurées, et au besoin lui faisait faire connaissance avec les anciens du pays qui connaissent les plantes mystérieuses et rares, et ne les indiquent pas volontiers aux étrangers.

Un soir, ils étaient assis sur un roc élevé, et le serviteur disait au maître la légende de la Grotte d'amour.

« C'est dans cette grotte qu'est mort Oura, disait le jeune homme.

« Oura était le plus beau, le plus brave, le plus intrépide à la danse , le plus laborieux des enfants du pays.

Il aimait Hédéra, qui était la plus belle fille.

Mais Hédéra avait un père qui était vieux, et trois frères qui étaient jaloux.

Jadis le père de Hédéra avait offensé le père d'Oura, et les deux familles étaient en guerre.

Cependant Oura aimait Hédéra, et pour deux cœurs qui s'aiment il n'y a pas d'obstacles.

LTÎ KTCIIH. 1 Û5

Hédéra s'échappait de la maison paternelle cl, venait tous les jours trouver son bien-aimé.

Ils parlaient d'amour.

Le père s aperçut des absences de sa fille ; mais Oura avait vu que son amante était suivie , et il ne vint pas au rendez-vous pour éviter des malheurs.

Hédéra se retira l'âme triste ; elle crut que le cœur de son bien-aimé était volage.

Elle passa la nuit dans les angoisses.

Le lendemain elle revint, et comme elle était seule, bientôt Oura la rejoignit, et ensemble ils allèrent s'asseoir et se cacher dans la Grotte d'amour. ,

Oura calma les inquiétudes de son amante et lui répéta ses serments qu'il accompagnait des plus tendres caresses.

Ils oublièrent ainsi les heures, et l'Océan les surprit dans leur sommeil quand il envahit la grotte.

Il ne respecta pas tant d'amour ; il les brisa contre la voûte , et le lendemain les pêcheurs rapportèrent deux cadavres mutilés que nos pères ont mis dans la même fosse.

Et ils appelèrent cette grotte fatale la Grotte d'amour. »

Ainsi parlait le jeune serviteur.

A peine avait-il achevé qu'une voix fraîche , suave et pure comme l'air des montagnes, résonna sur la mer.

C'était aussi un chant d'amour, mais un chant mâle et sonore emprunté aux âges héroïques , et la voix qui le disait était une voix de jeune fille.

Telles étaient les paroles qu'apportait la brise de mer.

« Oiseau , chantre magnifique du pays , où fais-tu entendre maintenant ton ramage?

« Depuis longtemps je prête en vain l'oreille à ta voix mélodieuse.

« Il n'est pas d'heure de ma vie où tu ne sois présent à ma pensée.

« Un soir, il passa au pied de nos montagnes , l'étranger africain, avec une foule de soldats étrangers ; et il dit à nos vieillards que nous , leurs enfants , nous étions braves , comme cela est vrai, et qu'il ne voulait pas combattre contre nous, mais qu'il poursuivait les Romains , nos ennemis.

« Et alors les jeunes lui répondirent :

« Étranger, si tu dis vrai, nous marcherons devant toi et nous nous mêlerons à tes soldats étrangers.

LE FICH1 .

« Nous te suivrons au bout du monde.

« Et nous sommes partis pendant que les femmes dormaient tranquillement, sans réveiller les petits enfants endormis sur leur sein.

« Et les chiens qui pensaient que, suivant la coutume, nous reviendrions avec le jour, n'ont pas aboyé.

« Et bien des jours , bien des nuits ont passé , et nous ne sommes pas revenus.

« Nous avons traversé les Gaules comme un trait ; nous avons franchi le Rhône plus furieux que l'Adour, les Alpes plus droites que les Pyrénées.

« Partout vainqueurs , nous sommes descendus dans la belle Italie , où il y a des campagnes fertiles et des femmes belles ; mais tout cela ne vaut pas nos montagnes, nos mères et nos bienaimées.

« Ils disent que dans un mois nous entrerons dans la capitale ennemie et que nous y puiserons de l'or à plein casque ; moi , je leur réponds :

« Je ne veux pas, c'est assez; j'aime mieux revenir dans mes montagnes et revoir celle qui possède mon cœur.

« Le pays est loin d'ici et il y a longtemps.

« Oiseau , joli chanteur, chante doucement !

« Je suis le plus malheureux qui soit au monde.

« J'ai quitté la montagne sans faire mes adieux et je m'abreuve de larmes. »

Cette voix , ce chant venant de la mer aux heures tranquilles de la nuit, cette évocation d'un passé tout plein d'héroïsme et d'amour, recélaient un charme ineffable dont l'âme du comte fut vivement impressionnée.

Le lendemain il revint s'asseoir seul sur la même falaise élevée, et il entendit la môme voix, mais le chant avait changé.

Durant plusieurs jours Anatole de Greffignies revint ainsi, et chaque soir la douce voix l'impressionnait davantage et lui laissait dans l'âme je ne sais quel regret , je ne sais quel désir.

Enfin , il se décida.

Par une de ces belles soirées du mois de juillet, quand il n'y a pas de lune au ciel, quand le ciel est sans étoiles et que la nuit toutefois est transparente, comme cela se voit dans ces beaux climats du midi , le comte n'alla pas s'asseoir sur la falaise; il monta dans une barque et attendit la chanson mélodieuse.

Nul ne venait de la terre , on n'entendait que l'harmonie des vagues.

Aussi quand, dans l'espace, retentit la voix de la jeune fille , les notes suaves vinrent une à une achever de troubler la raison du gentilhomme parisien.

Il abandonna son esquif en pleine eau, et se jetant à la nage, il vint se cacher dans un des golfes sans nombre que dessinent les échancrures de la baie.

Il n'était séparé que par un espace étroit de la chanteuse, et. il put distinguer parfaitement une belle jeune fille brune aux cheveux dorés par le soleil.

Elle se livrait aux plaisirs innocents du bain, et n'eût été le léger fichu qui voilait son cou et son sein naissant , on l'eût prise volontiers pour une de ces naïades dont les poètes de l'antiquité peuplaient les grottes mystérieuses de l'Océan.

Marie , c'est le nom que portait la jeune fille , était née dans ces cantons, et ses parents, honnêtes laboureurs , cultivaient les champs patrimoniaux dans les environs de Biarrilz.

Elle avait seize ans et c'était déjà une femme.

Aussi chaste que belle, elle passait sa vie aux champs.

comme son père , ignorante des trésors que peuvent recéler et une voix magnifique comme celle dont le ciel l'avait douée et une beauté comme la sienne.

Tous les soirs , elle quittait ses parents à l'heure du sommeil, et seule venait s'ébattre dans les flots de l'Océan et se préparer ainsi aux fatigues du lendemain.

Ouand il eut vu la jeune fille, le comte Anatole de Greffignies put à peine se rendre compte de ce qu'il éprouvait.

Une sympathie secrète l'attirait vers la jeune fille, et il ne pouvait définir ce qu'était cette sympathie.

Il avait toujours répugné à sa nature de se livrer à ces amours faciles dans lesquelles tant de jeunesses se dépravent.

Plus encore eût-il répugné à séduire une jeune fille et à l'abandonner après lui avoir ravi son innocence.

La nuit s'écoula dans ces perplexités.

Son serviteur Ganich le trouva assis dans son fauteuil, tenant à la main un livre qu'il ne lisait pas, et laissant vaguement errer son œil sur les plaines immenses que l'Océan déroulait devant lui.

Sa couche intacte montrait que la nuit n'avait été qu'une veille ardente.

Inquiet, le serviteur voulut interroger le maître, mais le maître ne répondit point, et ce silence dura toute la journée.

Le soir venu, Anatole s'achemina vers la mer.

11 voulait entendre deux fois encore la voix enchanteresse, revoir la jeune fille au fichu brodé avant de prendre une détermination.

Hélas! en cas pareil, temporiser c'est céder, et quiconque attend s'avoue vaincu.

11 en fut ainsi du comte de Greffignies.

Quand il quitta la maisonnette , il était temps encore de partir, d'abandonner ces lieux, en emportant dans son âme un doux souvenir et de la voix et de l'apparition.

Quand il revint, il était subjugué, brisé, anéanti.

11 n'avait plus qu'un désir, celui de voir Marie, de lui parler sans témoin, de lui confier l'état de son cœur, d'invoquer sa pitié, sinon son amour.

11 parla de la jeune fille à son serviteur, et celui-ci lui apprit ce que nous avons dit déjà.

Tout le pays n'eût pu lui en apprendre davantage. Alors pour Anatole commença une vie nouvelle.

Jusque-là, il allait à travers champs, cherchant les plantes curieuses pour se distraire autant que pour s'instruire.

Désormais ses courses eurent un but.

En herborisant, le comte désirait ardemment, espérait rencontrer Marie, et ce qu'il espérait arriva.

M. de Greffignies vit la jeune fille aux champs, les bras nus, mais le sein toujours pudiquement voilé par son petit fichu.

Aux champs , il la trouva plus belle encore qu'à la mer.

Sous les reflets du soleil ardent, il admira cette chevelure dorée, dont les flots s'échappaient du chapeau de paille.

il vit ces traits d'une pureté athénienne, ces yeux noirs pleins de distinction , de langueur et de feu.

Il lui parla, et les grâces naïves du langage delà jeune fille, son bon sens, cet esprit naturel et sans fard de l'intelligence villageoise , achevèrent de séduire M. de Greffignies.

Il aimait la jeune paysanne, il l'aimait passionnément.

Le comle Anatole de Greffignies était , nous l'avons dit, beau et distingué de sa personne.

Sa présence répétée dans les champs où travaillait Marie avait,

à son insu, produit un effet qu'il eût volontiers payé de la moitié de sa fortune.

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Marie s'habitua au jeune étranger.

Elle pensa à lui pendant son travail, elle y pensa surtout au retour les jours où elle ne l'avait pas vu , elle y pensait encore en pressant sur ses lèvres l'anneau qu'elle avait reçu.

Elle l'aima.

Aussi quand Anatole lui fit part des sentiments qu'elle lui inspirait, la rougeur subite qui couvrit les joues de la jeune fille révéla au comte toute l'étendue de son bonheur.

Anatole n'avait jamais parlé à la jeune fille des mystérieuses impressions de la falaise et de l'Océan.

Il espérait que la course nocturne de la jeune fille tournerait à profit.

Il voulait qu'au premier rendez-vous demandé, Marie désignât elle-même ces heures silencieuses de la nuit, si propices aux douces causeries d'amour.

Ainsi arriva-t-il au premier mot de désir , Marie révéla à son amant que tous les soirs il la pourrait voir sur la falaise ; que tous les soirs ensemble ils pourraient en tête à tête passer quelques heures.

Le lendemain ces douces causeries commencèrent, chastes prémices d'un amour durable , de l'amour qui a sa source autant dans le respect que dans l'affection sincère.

Chaque soir, pendant un mois, les deux amants se rencontraient sur la falaise, non loin de la Chambre d'amour.

Un soir, M. de Greffignies ne vint pas.

Ganich était à la place ordinaire du comte , et il remit une lettre à la jeune fille.

Anatole disait à la jeune fille qu'une affaire grave, dans laquelle l'honneur et peut-être la vie de son meilleur ami étaient en jeu, l'appelait brusquement et inopinément à Bordeaux ; que dans une quinzaine de jours il serait de retour à Biarritz.

L'amour vrai est confiant.

Marie crut ce que lui disait Anatole.

Pourquoi d'ailleurs aurait-elle douté?

Trois jours après , une nouvelle lettre lui fut remise , annonçant un prompt retour.

Cependant les quinze jours se sont écoulés, et M. de Greffignies n'est pas revenu.

La jeune fille est en proie à de sombres pressentiments.

Sa tête s'égare , et le soir du vingtième jour après le départ d'Anatole , Marie ne reparut pas à la maison paternelle, après sa course à la mer.

Le lendemain les barques des pêcheurs , en rasant les côtes , remarquèrent comme un fichu qui flottait ballotté par les vagues.

li fichu. 155

En approchant ils reconnurent le fichu brodé de Marie et trouvèrent celle-ci morte, échouée sur ta grève.

Après le chant du soir, ne pouvant survivre à ce qu'elle croyait être un abandon de son amant, elle s'était laissé emporter par une lame et avait trouvé la mort au milieu des flots.

Ce fut un grand jour de deuil pour Biarritz.

Le lendemain , pendant qu'on rendait à la terre cette dépouille mortelle , une chaise de poste arrivait lentement.

Elle portait un homme blessé.

Le comte Anatole de Grefïignies n'avait pas été heureux dans le duel qu'il avait soutenu pour son ami.

Blessé dangereusement , il n'avait ni pu ni voulu confier ses amours à personne.

Mais dès que sa santé l'avait permis, il s'était mis en route à petites journées.

Il arriva trop tard.

La mort de Marie fut pour lui un coup terrible.

11 fit demander à ses parents ce fichu brodé qu'elle avait au bain la première fois qu'il l'avait vue , qu'elle portait encore le jour de sa fin déplorable , et quelque temps après il expira , tenant ses lèvres ouvertes pour un dernier baiser sur le fichu de la paysanne.

150 LES l'A H LUES.

En général , nous n'accordons de l'intérêt et l'insertion aux archives historiques qu'aux malheurs arrivés dans les villes.

Et pourtant que sont les villes, auprès de ces plaines aux horizons infinis qui composent la France, et au milieu desquelles les cités ressemblent à des points imperceptibles !

Elle serait bien curieuse et touchante l'histoire intime de toutes les douleurs et de toutes les joies qui éclatent sous le chaume et sous l'arbre.

Mais nous sommes ainsi faits, pour avoir des droits à notre attention , il faut pleurer ou rire , dans une capitale.

Depuis longtemps, à de rares exceptions près, Paris a le monopole de l'intérêt public.

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L'histoire Sainte-Foy raconte, dans son naïf in-folio, toutes les merveilles que Paris déploya pour fêter l'entrée d'Isabeau de Bavière.

Les fontaines de vin, d'hydromel et d'hypocras coulèrent à tous les carrefours ; il y eut des festins publics et gratuits.

Un Génois funambule descendit du haut des tours Notre- Dame, et vint placer une couronne sur la tête d'Isabeau, au pont du Châtelet.

Une jeune Grecque se lit remarquer par sa danse élégante et pittoresque.

Mais voici ce qui serait incroyable , si un grave historien comme Sainte-Foy ne l'attestait, trois jeunes filles de quinze ans, en costume d'Eve, avant la chute, se montrèrent comme des Naïades dans le bassin de la fontaine de la rue du Ponceau.

La foule des curieux était fort grande de ce côté ; Isabeau de Bavière trouva ces jeunes déesses mythologiques fort belles, et après avoir reçu leurs compliments, elle voulut les recevoir au Louvre, après la cérémonie de Saint-Germain-l'Auxerrois.

Les trois Naïades bondirent de joie dans la conque de la fontaine, et couvrirent les spectateurs d'un nuage d'écume, ce qui réjouit fort la rue du Ponceau, affirme le sévère historien.

Les familles des Naïades se réunirent sous un hangar de la rue Saint-Denis, pour délibérer.

Il s'agissait de savoir quel costume devaient revêtir les jeunes filles pour se rendre au Louvre, chez Isabeau.

Quelques curieux avaient forcé la salle du conseil, et s'imposèrent comme jurés, ayant vote dans cette imposante délibération.

Ces curieux prétendirent que les trois Naïades devaient aller au Louvre, dans leur costume de la fontaine, et qu'il leur était impossible d'en revêtir un plus gracieux.

Us votèrent dans ce sens.

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