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LE RUBIS

Votre sang no vous suffit pas pour prolonger votre jeunesse, parce que l'homme a dégénéré, parce qu'il s'est débilite par ses vices ; eh bien ! je vais faire circuler dans les artères de la vigne une liqueur qui sera le sang auxiliaire du sang de l'homme.

Usez-en, n'en abusez pas.

— Voilà une intention providentielle, bien digne de Dieu ! remarqua Valerio.

— Ainsi, Valerio, poursuivit Joanisca, la pensée a usé de bonne heure votre corps, mais vous trouverez le sang auxiliaire de votre sang dans l'urne de la naïade écarlate qui coule devant les collines de la Gironde ou de la Côte-d'Or.

— Vous me ramenez à la vie, dit Valerio.

— Il ne faut souvent qu'une idée ingénieuse pour nous ressusciter.

— Mais ceci, Valerio, n'est point une idée, c'est un fait incontestable.

La nature a cristallisé des gouttes de sang dans les rubis orientaux ; c'était la parure des femmes ; mais elle l'a fait couler dans les veines de la vigne; c'était pour la force des hommes.

Ainsi, Valerio, je bois à votre renaissance, une collection liquide de rubis, jusqu'au dernier, que je vous montre sur l'ongle de ce doigt, pour faire pâlir tous les rubis d'Orient.

21 g LES JOYAUX.

Valerio usa et n'abusa pas, et trouva sa fontaine de Jouvence dans les naïades écarlates de la Gironde et de la Gôte-d'Or.

Le troisième éclair du diamant Beabib reçut le titre de : L'Eventail.

11 y avait, à Cadix, une jeune lillc nommée Bouche-Vermeille, qui n'avait jamais voulu apprendre à lire et à écrire. Ses parents lui disaient toujours : — Bouche- Vermeille , lorsque tu auras quinze ans, tu regretteras bien ta paresse et ton obstination.

La jeune fille, arrivée à l'âge de quinze ans, ne regretta rien du tout. Au contraire, ses parents lui ayant offert de lui donner un précepteur, elle le refusa tout net. Toutes ces choses-là, dit-elle, sont inutiles à une femme ; la lecture affaiblit leurs beaux yeux, l'écriture noircit leurs jolies mains. Je ne lirai pas, je n'écrirai pas.

A dix-huit ans, elle mérita l'amour d'un jeune bachelier (les

bacheliers sont inévitables, en Espagne) qui se présentait avec de louables intentions ! 11 ne donnait pas de sérénades, il n'accrochait point d'échelle de soie aux balcons, il ne corrompait pas les duègnes. Seulement, il se promenait devant la fenêtre de Bouche- Vermeille, ouvrait de larges yeux noirs , et poussait de grands soupirs.

Les parents remarquaient les assiduités de ce jeune homme, et tremblèrent un instant pour leur fille, qui n'ayant aucune espèce de livre ou de papier à feuilleter ou à griffonner, passait toutes ses heures au balcon.

C'était dangereux.

D'un autre côté, ces bons parents étaient rassurés par deux réflexions assez justes; d'abord ils avaient pris des précautions infaillibles pour empêcher toute rencontre dangereuse, puisque leur fille ne sortait jamais que le dimanche, à six heures du matin, avec ses quatre frères, pour aller à la première messe. Ensuite, Bouche-Vermeille, ne sachant ni lire, ni écrire, ne pouvait pas même laisser tomber un billet doux de son balcon, à l'exemple de tant de pupilles, dans ce pays classique des tuteurs.

— Comme c'est heureux ! disaient les parents naïfs, que notre fille se soit toujours refusée à prendre une éducation ! etnous aveugles que nous étions alors ! ah ! qu'ils sont fous les parents qui forcent une fille à apprendre l'écriture ! A quoi lui sert ensuite cette science ? A tromper ses parents.

Un jour, Bouche-Vermeille s'assit sur les genoux de son père,

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et lui prenant le menton avec ses petites mains, elle lui dit : —Bon père, je vais te raconter une histoire qui t'amusera. Il y a un noble et charmant jeune homme qui veut demander en mariage une jeune fille et la rendre très heureuse. Les parents ignorent tout, parce qu'un mariage ne regarde jamais les parents. La jeune fdle a accepté. On lui a demandé si elle était riche, elle a répondu Oui, mais pas trop. Cela a paru suffisant aux parents du jeune homme, car lui ne demande rien. La jeune fille a fixé le jour de Saint-Joseph, le 19 mars, pour l'époque du mariage, et la famille du jeune homme a accepté. Le parti est très avantageux. Le futur est le fils d'un juge; il a vingt-cinq ans et une belle fortune. Que pensez-vous de cela, mon père ?

Le père ouvrit de grands yeux, et dit : — Qui t'a raconté cette histoire-là ?

— Personne, mon père, est-ce que je vois quelqu'un?

— Alors, je ne comprends pas.

— C'est bien aisé, mon père ; ce jeune homme est amoureux de moi, et c'est lui qui veut m'épouser le 19 mars prochain.

— Bon Jésus ! s'écria le père, et où donc avez-vous parlé à ce jeune homme ?

— Mais je lui parle tous les jours.

— C'est impossible ! vous ne sortez pas.

— Mais je lui écris.

— C'est impossible ! vous ne savez pas écrire !

— Voilà ce qui vous trompe, cher père, j'écris très bien.

— Et avec quoi ?

— Avec mon éventail.

Le père resta stupéfait quelques instants, puis il dit :

— Avec ton éventail, ma fille !

— Cela vous étonne, mon père !... Eh bien ! si vous consentez à me voir marier le 19 mars ou à une autre époque, je vais l'écrire tout de suite, là sur mon balcon, où je fais ma correspondance tous les jours.

— Et qui t'a donc appris à écrire de cette manière, ma fille ?

— On n'a pas besoin de maître pour cela ; il suffit d'avoir un lecteur intelligent, et mon futur mari lit très bien dans toutes les évolutions de mon éventail.

Le père sourit, et sans rien promettre, il donna un baiser à sa fille, et lui serra les mains pour récompenser sa franchise.

— Cela veut dire, mon père, dit-elle, que le 19 mars est accepté.

Le père fit un sourire, et la jeune fille reprit son éventail.

C'est au moment où le fils du roi de Bornéo achevait cette dernière histoire, qu'une grande nouvelle se répandit dans Hyder- Abad. On annonça aux sons des bins et des silars que le second étage de la pagode de Ten-Tauli venait d'être admirablement rétabli par les soins et la générosité du brahmane Kosrou , qui

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avait consacré à cette œuvre tout l'or provenant de la vente du diamant Beabib.

Heureux brahmane ! disaient les dévots sectateurs de Si va ; il a donné tous ses biens en ce monde ; il a tout vendu pour honorer la vertu et les Dieux ; aussi sa place est déjà marquée, dans le jardin Mandana, sur lesétoilcs du firmament !

Le jeune prince Zeb-Sing lit ses adieux au sage brahmane, et ayant nolisé un vaisseau, il s'embarqua sur le golfe Arabique, et fit voile vers Java. Craignant d'être reconnu sur la rive paternelle, il débarqua, vêtu du costume d'un marchand arménien, et comme la nuit était tombée, il s'arrêta dans une hôtellerie qui existe encore aujourd'hui, du moins par l'enseigne ; c'est l'hôtellerie de Golden - Cross ; les Francs la nomment la Croix-d'Or.

Le maître de cette hôtellerie était un Arabe et fort causeur, comme ceux de sa nation.

Après le souper, le prince voulut profiter de son incognito pour étudier les mœurs et les usages d'une ville qui appartenait au royaume de son père, et il crut arriver à son but philosophique, en engageant un entretien avec le maître de la Croix-d'Or.

Ayant devisé de beaucoup de choses importantes ou non, le prince demanda quelques renseignements à l'Arabe sur son hôtellerie, et voulut savoir surtout l'origine de l'enseigne la Croix-d' Or

— -Ah ! dit l'Arabe, ceci est une histoire

Et il fit ce mouvement commun à tous les Arabes, et qui consiste à rejeter la tête en arrière, en regardant le ciel.

A ce mot d'histoire, le prince, toujours affamé de récits, insista pour savoir quelque chose de plus que la courte préface qu'il venait d'entendre.

L'Arabe voyant qu'il avait devant lui un voyageur riche et généreux, ne se fit pas prier deux fois et raconta ce qui suit :

11 y avait une jeune fille dont la voix était douce comme la voix de la flûte indienne ; aussi lui avait-on donné le nom d'Arinda, qui est celui de cet instrument.

On ne sait trop à quelle religion appartenait cette jeune fille ; elle n'avait pas au front les raies blanches des sectateurs de Siva ; elle n'entrait jamais dans une pagode, et ne se prosternait jamais devant Ganesha, la déesse des foyers domestiques indiens.

Quelques-uns disaient qu'Arinda était juive, mais c'était encore une erreur.

D'où venait -elle? Personne ne le savait, et elle ne révélait son secret à personne. Cependant on affirmait qu'elle était née de l'autre côté du détroit d'Ormus, et dans un pays où un sage est

mort en honorant le gibet de son supplice. Ce gibet, construit en forme de croix, ne fut plus regardé comme une chose infâme depuis cette grande mort ; au contraire, il y eut des rois qui tinrent à grand honneur de porter ce gibet sur leurs couronnes, dans une gerbe de diamants.

Arinda voyageait avec sa mère, sur un vaisseau qui fit naufrage, là, sur ce rivage alors inhabité.

Tout le monde périt ; le vaisseau fut brisé, mais par un véritable prodige, le gaillard d'arrière où se trouvaient Arinda et sa mère, brusquement détaché de la charpente, fut lancé par une vague assez avant dans les terres, sur un terrain mou, et s'y enfonça. Les deux femmes en furent quittes pour une violente secousse, elles échappèrent à la mort.

La jeune fille portait une croix d'or à son cou, et elle dit à sa mère : — Cette croix nous a sauvées, ce qui nous arrive est un vrai miracle. Remercions le ciel.

Et elle baisa la croix avec la dévotion d'un fakir.

Cependant, après avoir échappé au naufrage, ces deux femmes se virent exposées à mourir de faim sur un rivage désert. Heureusement encore , elles reconnurent bientôt qu'elles avaient échoué dans le voisinage d'une forêt de boababs, nos arbres à pain, et là, elles se rassasièrent comme dans la meilleure hôtellerie de Tchina-Patnam.

Arinda baisa une seconde fois sa croix d'or, pour la remercier de ce second miracle.

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LA CROIX d'or. 225

Deux jours après, un riche marchand de Solo, qui chassait avec une nombreuse troupe , dans ces environs, rencontra les deux femmes assises sous un boabab , et ayant appris leurs infortunes, il les amena dans son habitation peu éloignée de ce rivage, où elles reçurent tous les respects et toutes les attentions de la plus religieuse hospitalité.

Bientôt après, le riche marchand qui, dès la première heure, avait été frappé de la beauté d'Arinda, la demanda en mariage à sa mère.

— Ma reconnaissance, dit la jeune fille, me fait un devoir d'épouser mon libérateur, mais à condition que je pourrai remplir un vœu que j'ai fait.

— Et quel est ce vœu ? demanda le marchand.

— Je veux fonder un hôtellerie sur le lieu même où nous avons fait naufrage, et dans cette hôtellerie tous les pauvres seront reçus, logés et nourris gratuitement tant que je vivrai.... Je suis prête à donner ma main, et même mon affection, à l'homme qui voudra bien m' aider à remplir ce vœu.

Vous comprenez bien que la belle Arinda ne devait pas voir rompre un mariage pour si peu de chose. Le marchand consentit à tout ; il fonda l'hôtellerie des pauvres, ici, et lui donna pour enseigne la Croiœ-d'Or. Ce fut la première maison de la petite ville que vous visitez aujourd'hui.

Le prince Zeb-Sing parut très touché de cette histoire, et il paya fort généreusement le narrateur : quand il fut seul clans sa

chambre, il se dit à lui-même : Cette histoire de la Croix-d'Or n'est pas fort intéressante, et pourtant elle m'a beaucoup plus ému que tous les récits brillants du diamant Beabib. J'ai beaucoup voyagé pour chercher la sagesse, et je ne la trouve qu'en rentrant chez moi.

Arrivé à Solo, dans la cour de son père, le jeune prince ne lui raconta que la dernière de ces histoires, la Croix-d'Or, et le roi ouvrant son trésor, en retira la valeur de cent mille couris, qui furent destinés à la fondation d'un vaste caravansérail pour les pauvres, avec cette enseigne : Au diamant Beabib.

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