UNE MORALITÉ
Aujourd'hui nous sommes arrivés à l'apogée de la civilisation, c'est convenu ; les peuples anciens étaient des barbares, et toute nation qui n'est pas de notre âge, et n'a pas joui de notre Code de procédure civile, est une nation couverte par les ombres de l'ignorance et de la mort.
Voici maintenant des choses merveilleuses que notre civilisation moderne ne verra jamais.
Il y a eu, dans l'Inde, des brahmanes qui ont consacré toute leur fortune à bâtir des temples magnifiques, et sont morts ruinés devant ces chefs-d'œuvre d'une architecture de granit.
11 y a eu des femmes opulentes qui ont bâti des pyramides comme Rhodope.
Il y a eu chez nous, au moyen-âge, un comte Gérard qui était énormément riche, et ne savait que faire de ses ennuis ; il passa la mer deux fois pour se battre contre des Turcs, en Palestine ; il déclara la guerre à son voisin de château ; il se maria
trois fois, et à son troisième veuvage, ayant atteint la cinquantaine, et ne voulant plus ni tuer des Turcs, ni guerroyer avec ses voisins, ni convoler à de nouvelles noces, il se livra, le malheureux ! à un sombre désespoir, en regardant l'or entassé dans son épargne, sous la voûte souterraine de son château.
Tout-à-coup une idée éclata dans la tête de ce noble gentilhomme.
Il donna toutes ses richesses, et jusqu'à son dernier sou parisis, à l'architecte Robert qui dressa le plan de l'église du Brou, et la livra tout de suite à d'innombrables maçons.
Ce travail fut la joie de la vie du comte Gérard.
Nous demandons aujourd'hui un publicain qui exécute quelque chose dans ce genre. Personne ne se présentera.
Nous sommes trop civilisés.