‹ Perles et paruresChapitre 7 sur 49 · tr.ifO · texte numérisé non relu

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l'émeraude et le corail. 15

Vingt jeunes Makidas se tenaient debout aux deux côtés de la jeune fi 1 le et semblaient attendre un ordre. Toute la tribu était assise sur les fougères et les graminées flottantes qui bordent comme une guirlande le lac des Makidas.

Un signal a été donné; les vingt jeunes prétendants se sont élancés d'un même bond dans le lac, et ont nagé pour atteindre la rive opposée.

Le premier arrivé a cueilli une fleur de spondea, etla tenant élevée au-dessus de l'eau , il est rentré dans l'île et l'a donnée à la jeune fille. Le second exercice consistait à franchir un large torrent qui sort du flanc d'une roche au centre de l'île , et que l'oiseau seul semble pouvoir traverser en un élan. Les jeunes Makidas ont tous essayé d'imiter l'oiseau, mais les ailes leur manquaient ; ils tombaient sans atteindre l'autre bord , et une grande hilarité générale accueillait leur malheureuse tentative; le premier vainqueur a décrit une courbe superbe, comme une pierre lancée avec une fronde, et tombant sur l'autre rive, il a cueilli une clochette d'or, pour les cheveux de la jeune fille. Ce nouveau triomphe a fait conclure un mariage par acclamation. Les vieillards ont réuni les deux époux, et le roi a donné à la mariée une belle parure, toute faite de ces belles émeraudes qu'on trouve en Afrique, dans les roches brunes d'Elmina.

L'éblouissante irradiation que le soleil versait sur cette scène a produit ensuite un brouillard lumineux qui a voilé le lac des Makidas , comme un rideau de gerbes d'or qui tomberait sur une scène de théâtre ; insensiblement , ce voile tissu de rayons

s'est déchiré par éclaircies splendides, et a laissé voir un berceau de rosiers de Bengale , bordant la rive d'un fleuve saint. Charmante, comme l'Eve de l'Indus, ses cheveux noirs flottants aux brises, voilée d'un sari d'étoile diaphane, une jeune fille bengali chantait un pantoun, avec une voix mélodieuse , comme celle de l'oiseau qui annonce le jour sur la cime des palmiers. Cette chanson d'amour disait les tourments de Yattente.

Quand les cinq fleuves de Lahore Chassent la brume de leurs lits, Quand le sourire de l'aurore A réveillé nos bengalis;

J'ai quitté ma natte, tressée

Pour les nuits douces du sérail,

Et le cœur plein d'une pensée, J'ai mis mes trois rangs de corail;

J'ai mis le sari qu'on admire Aux fêtes où l'on vient me voir; Le sultane de Cachemire A pleuré trois jours pour l'avoir;

La fière reine de l'Asie Le demandait à son mari ; Elle a gardé sa jalousie, Et moi j'ai gardé mon sari.

Car le beau prince de Mysorc Doit passer ici pour me voir; Je venais l'attendre à l'aurore, Et je l'attends encor ce soir.

l'émeraude et lr corail. 17

Le diamant Beabib, dans ses caprices d'optique, ne voulut pas me permettre d'en voir davantage sur sa facette émeraude. Je laissai donc la jeune fille bengali dans son attente, à l'ombrage de son parasol soutenu par la plus jeune de ses esclaves, et peu à peu elle se perdit dans des vapeurs confuses, pareilles aux ombres du crépuscule , dans les froides régions du nord ; je vis encore étinceler son collier , au dernier moment , sous un dernier rayon ; puis la vision s'évanouit , et le beau prince de Mysore ne parut pas sur l'horizon du couchant.

Le sage brahmane Kosrou écouta ce récit avec un plaisir mêlé de vifs regrets ; le diamant Beabib ne lui appartenait plus , hélas ! un autre jouissait de ce trésor merveilleux ! Mais Kosrou trouvait une consolation dans la vue de la pagode voisine, dont le second étage avançait avec une grande rapidité , comme si les divins architectes du palais Mandana fussent descendus sur ce chantier terrestre , pour s'associer à des confrères mortels.

Le jeune prince Zeb-Sin g, possesseur du diamant Beabib, était fort instruit , comme nous l'avons dit déjà , et son instruction lui devait admirablement servir , dans ses études d'optique universelle , et surtout pour la reproduction graphique des images apparues dans les facettes de Beabib ; car un simple ignorant aurait été obligé , comme le coq de la fable , de porter Beabib à un lapidaire , pour proposer un échange quelconque. ZeD- Sing, né dans les régions équinoxiales, savait que le globe n'est favorisé par le soleil que sur certaines zones et qu'en s' aplatissant vers ses pôles, il se couvre de glaces, ie brouil-

IS LES JOVU \.

lards et de frimas. Les pays septentrionaux étaient donc parfaitement connus du jeune prince, et, à première vue, il aurait nommé de son vrai nom, Jrlhur-Seet , la montagne blafarde qui s'élève en Ecosse, derrière Édimbourg. Il paraît (pie le diamant Beabib aimait les contrastes, comme la nature sa mère , car le lendemain du jour, où la rive de l'indus s'était révélée sur une facette splendide, un ciel sombre, un horizon de neige, un paysage désolé, se déroulèrent sur la facette topaze. Zeb-Sing trouva ce contraste charmant, et il contempla même avec une volupté d'artiste ces montagnes couvertes de glaçons pyramidaux, comme un épicurien savoure de l'œil les charmes d'un sorbet italien, dans les ardeurs dévorantes de l'été.

Passer des rayons de la cime volcanique de Mam-Api de Java, aux paysages de l'Ecosse, est une transition délicieuse pour un Indien. Les lèvres altérées du jeune prince s'inclinaient sur l'horizon d' Ecosse, comme pour se rafraîchir, et elles aspiraient une fraîcheur délicieuse.

Voici à ce sujet ce que le jeune prince raconta tout de suite ah brahmane toujours avide des récits merveilleux puisés dans le foyer inépuisable du diamant Beabib.

LA TOPAZE IVÉCOSSK

L'histoire d'Héro et de Léandre est une légende de tous les pays. Léandre traversait, toutes les nuits, à la nage, le détroit d'Abydos; Killy taisait une chose plus facile; toutes les nuits, il traversait, sur une barque, le lac de Ben-Lomon , en Ecosse : il lui était impossible de se servir de la voile pour ce petit voyage, car on sait qu'un vent perpétuel, descendu des cimes neigeuses d'Arthur-Ilill, désole pendant tout l'hiver ces parages humides, et briserait le mât le plus solide taillé dans le chantier de Châtain. 11 fallait pousser la barque à la rame, et lutter contre des vagues qui submergeaient la frêle coquille à chaque instant.

killy surmontait avec courage et joie tous ces obstacles, parce qu'il allait revoir sa jeune fiancée à ( u'Irl-Stream , de l'autre

côté du lac. L'œil fixé sur un foyer de broussailles, allumé comme un phare sur le rivage voisin , Killy souriait aux embûches du lac , et puisait , à chaque effort , une énergie nouvelle dans son amour.

Killy ne courait pas les mêmes dangers que Léandre; sa barque ne risquait pas d'être submergée ; même dans la plus violente tempête, elle suivait les vagues dans leurs fougueuses ondulations, et remontait toujours à leurs cimes ; mais au milieu d'un hiver polaire, le froid était si rigoureux sur le lac que le jeune Killy , malgré son éducation robuste , était obligé de couvrir ses épaules d'un manteau de fine laine écossaise, que le vent arrachait avec une force irrésistible , en dépit des nœuds et des agrafes, et emportait au loin sur les ondes comme une feuille sèche, de sorte que Killy se trouvait beaucoup plus maltraité que Léandre lorsqu'il arrivait au rivage ; il n'était pas noyé , mais il était transi et pâle comme l'agonisant aux abois.

Katrina, la fiancée de Cold-Stream , attisait le feu de broussailles dès qu'elle voyait poindre, dans une éclaircie boréale, la barque de Killy, et cette précaution, tant bonne qu'elle fût, ne remédiait au mal que lorsque le mal était consommé. Souvent la pâle lueur de l'aube retrouvait encore Killy pâle et muet devant les tisons à demi éteints.

Killy avait ainsi abandonné aux ouragans du lac tous les manteaux et les plaids héréditaires de sa famille ; peu favorisé de la fortune, comme tous les Highlanders, il se voyait ruiné par les

LA TOPAZE D'ÉCOSSli. 21

déprédations nocturnes du vent de l'hiver, et, chose bien plus terrible! il lui devenait impossible de continuer ses traversées sur le lac si son dernier manteau paternel allait rejoindre les autres dans les abîmes du Ben-Lomon. Dans toutes les zones, il y a une fatalité qui poursuit les amants qui abusent des ténèbres protectrices de la nuit pour insulter par leur bonheur les mortels raisonnables qui dorment. Léandre se noie devant la tour d'Abydos ; Dhéran est dévoré par une panthère devant les ruines des Scptl'a^odes; killy est dépouillé de son manteau sur le lac de Ben- Lomon. La moralité de ceci semble dire que Dieu a fait la nuit pour le sommeil.

— Je n'ai plus qu'un manteau, disait Killy à Katrina , et que deviendrai-je si le vent du lac me l'emporte, selon son habitude? Il faudra donc renoncera vous voir, car, vous le savez, nos deux familles sont en guerre, comme toutes les familles d'Ecosse, pour imiter les parents de Lucie de Lammermoor et d'Edgar de Ravenswood; il nous est impossible de nous voir pendant le jour; malheur à nous si votre père nous voyait; vous verriez renouveler, parce puritain, l'histoire de Jepté l'Israélite.

Laissez-moi vous sauver; laissez-moi partir ; nous nous reverrons dans des temps plus heureux ; vous serez à moi , un jour;

rien ne peut changer notre destinée, ni déchirer notre contrat nuptial.

— Mais, dit naïvement la jeune Katrina, puisqu'il vous reste, dites-vous, encore un manteau, pourquoi me faites-vous, ce matin, de si tristes adieux?

— Le manteau qui me reste, dit Killy, est une relique sacrée ; un de mes aïeux le portait à la bataille du pont de Bothwell ; il est renfermé dans un coffre de sapin tout parfumé de camphre , et l'aîné de la famille ne l'en retire qu'une seule fois dans l'année, pour s'en parer avec orgueil, la veille de Saint Valentin.

Si le vent du Ben-Lomon me volait ce dernier manteau, je le suivrais dans les abîmes du lac , et je ne reparaîtrais plus à la surface des ondes, même pour voir ma fiancée, ma belle Katrina.

— Ecoutez-rnoi , Killy, — dit la jeune tille en regardant les premières lueurs de l'aube, comme on regarde une horloge, pour 3' assurer si on a le temps de prolonger un dangereux entretien;

— écoutez-moi Nous , les filles rêveuses de Cold-Slream ,

nous avons des secrets que nos mères nous ont appris , et que nous ne révélons qu'à nos maris , parce que le mariage ne fait qu'un être de deux êtres, et qu'il n'est pas permis à l'homme d'ignorer ce que sait sa femme. Cependant, je veux devancer l'heure des confidences, du moins par un seul secret , car puisque nous sommes fiancés, nous sommes époux.

— Nous sommes époux, — dit Killy comme un écho attendri.

— 11 y a dans les pierres, comme dans les fleurs, poursuivit Katrina, il y a des vertus mystérieuses que le hasard ou l'inspiration fait découvrir : l'aimant attire le fer, l'ambre attire la paille, nous le savons tous; l'effet existe, la cause est ignorée; elle le sera toujours : jamais l'esprit ne comprendra les relations occultes

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L\ TOPAZE D'iîCOSSE. 23

qui lient deux choses inertes et mortes, et toujours l'homme surprendra par hasard quelques nouvelles relations du même genre, et ajoutera ainsi une nouvelle énigme aux mystères qui l'entourent et confondent son esprit

Avez-vous quelquefois remarqué , mon cher killy , cette pierre qui agrafe le tissu de laine sur mon sein ?

— Je la regardais encore, à présent, dit Killy.

— Eh bien ! continua la jeune tille, cette pierre est une topaze d'Écosse. C'est la troisième espèce des topazes; celle-ci n'a pas le vif éclat de jaune jonquille , comme la topaze d'Orient, ni le jaune rougeàtre de la topaze du Brésil ; on voit que la nôtre a été formée sous un soleil froid , et qu'elle a le tranquille reflet des aurores boréales du septentrion ; comme l'aimant, comme l'ambre , notre topaze possède une vertu mystérieuse que les pâtres des hautes terres connaissent bien , et se soucient fort peu d'expliquer ; car telle est la sagesse des hommes voisins de la nature , ils se servent des effets sans s'inquiéter des causes.

La topaze d'Écosse désarme la colère des tempêtes; elle semble éteindre le souftle du vent ; elle porte avec elle une immuable sérénité; prenez ce bijou, killy ; je vous le donne; ce sera l'agrafe du manteau de vos ancêtres , et avec ce talisman vous pourrez délier tous les ou ragans nocturnes que la montagne d'Arthur envoie au Ben-Lomon ; jamais votre vêtement séculaire ne quittera vos épaules tant qu'il sera défendu par cette petite pierre d'un jaune verdâtre, muette, mysté-

rieuse, et puissante comme l'ambre et l'aimant, don t elle est sœur.

La confiance et la foi marchent avec le véritable amour, killy prit la topaze d'Ecosse , et ne douta point de ses vertus.

La nuit suivante, killy jeta respectueusement sur ses épaules le vénérable manteau de ses aïeux , et l'agrafa sous le menton avec la topaze d'Écosse , sans douter un seul moment de l'efficacité de cette mystérieuse précaution.

Ensuite, le jeune fiancé monta sur sa chétive barque , et agita les rames dans la direction de Cold-Slream.

L'air n'exhalait pas le moindre souffle ; le lac était uni comme un miroir; toutes les voix d' Ârtliur-Hill restaient dans leurs grottes brumeuses ; killy remarqua sagement que ce silence de la nature ne pouvait être attribué à la vertu de la topaze ; il n'y a pas de tempêtes continuelles, et le ciel le plus orageux se repose quelquefois, comme un orchestre épuisé par ses explosions.

killy regrettait même les puissantes rafales des autres nuits ; il aurait été si heureux d'essayer l'influence du précieux bijou, et de se montrer à sa fiancée, avec un manteau , enfin respecté par les démons aériens du lac !

Une brise de terre souffla de Cold-Stream , et repoussa la barque, après le coup de minuit ; les rames la faisaient avancer, avec des mouvements imperceptibles.

la topaze d'Ecosse.

Killy se désespérait.

— Au moins, se disait -il, les colères $ Arthur-Mil qui m'enlevaient mes manteaux, me lançaient comme une flèche vers le rivage adoré de Cold Sircam , et ce calme semble clouer ma barque sur chaque ride du lac !

Fantômes des grottes de Finga! , réveillez-vous ! unissez vos souffles, et emportez-moi dans vos tourbillons vers les bruyères de Katrina !

Les fantômes de la grotte de Fingal ne se réveillèrent pas.

Une traînée d'opale blanchit les brumes de l'orient, et Killy avait encore devant lui une immense étendue de lac à traverser.

Le feu de broussailles pâlissait à l'horizon , comme une lampe aux premiers rayons du jour.

Katrina , sans doute , avait regagné la maison de son père , emportant dans son cœur un mystère et un désespoir.

Le soleil , quoique invisible , était levé depuis deux heures , quand le jeune Killy aborda au rivage.

Aucune voix ne lui répondit; un cercle de cendres tièdes attestait seulement la vigilance assidue de Katrina , et un long tourment d'attente , souffert sans témoins.

Killy ne demanda aucun conseil à la prudence vulgaire ; il amarra sa barque à des racines de bruyères , et s'achemina rapi-

dément vers la maison d'Augustus Hartwood , le farouche père de Katrina.

Le jeune Killy était vraiment merveilleux à voir dans son costume d'aïeul ; le vénérable manteau qu'il portait lui donnait un caractère de physionomie féodale, tout-à-fait perdu aujourd'hui, et qu'où ne retrouve plus que sur les tableaux des vieux manoirs.

Au moment où Killy entrait dans une allée d'ifs qui aboutissait au perron d'Augustus Hartwood, le père de Katrina partait pour la chasse, et ils se rencontrèrent si brusquement que celu des deux qui voulait éviter l'autre resta immobile sur ses pieds.

A ugustus Hartwood regarda Killy avec une attention singulière, et fut frappé du costume de ce jeune homme, et de la grâce montagnarde avec laquelle il était porté.

Puis, reconnaissant le fils d'une race ennemie, il mit la main sur le pommeau d'une arme de chasse, pour se défendre dans une attaque imprévue.

Killy croisa les bras sur sa poitrine et prit une pause simple et digne, qui ne laissait voir ni bravade ni peur.

— Si je venais ici pour vous tuer ou me battre avec vous , dit le jeune homme, je tiendrais une arme dans ma main, ou je la porterais à ma ceinture.

Mais vous, Augustus Hartwood, si vous voulez me tuer, l'occasion est belle ; nous sommes seuls ; voilà ma poitrine dé-

LA TOPAZE d'ÉCOSSE. 27

couverte; je suis votre ennemi, par la haine de mes pères, frappez.

Il y a de brusques et inexplicables revirements dans le cœur des hommes; Augustus Hartwood laissa glisser sa main sur son arme, comme s'il n'eût voulu que la caresser, et il accueillit par un sourire les paroles de Killy.

L'ouragan de colère qui grondait dans le cœur du sauvage Écossais se calma subitement comme la tempête qui tombe avec le soleil qui se couche; il tendit la main à Killy et lui dit avec douceur :

— Si vous ne veniez pas vous battre avec moi, ou m' assassiner, que veniez-vous donc faire ici avec ce manteau de vos aïeux, que le jour n'a pas vu depuis trois siècles au moins?

— Augustus Hartwood, dit Killy, je me suis paré de ce manteau , pour me présenter devant vous avec les pensées de mes aïeux; ils m'ont parlé dans leur tombe; vous les voyez, en me voyant; vous les écoutez, en m' écoutant; je suis eux, ils sont moi.

Je viens donc , comme un Highlander des anciens jours , vous dire que toute guerre est mauvaise , et qu'il n'y a de bon sur la terre que la paix ; acceptez-vous la paix?

Augustus Hartwood sourit , et fit un mouvement de bonhomie qui était le prélude d'un traité de paix entre les deux familles.

— Que le diable me caresse! dit-il, cola m'est égal ! je manque peut-être à de vieux serments ;

Les morts s'en consoleront; c'est aux vivants à arranger les affaires de famille.

Les morts ont tort comme les absents , j'accepte la paix ; donnons-nous un bon serrement de main ; c'est plus gai qu'un coup de poignard.

Augustus et Killy se réconcilièrent ainsi , et un .instant après , ils étaient assis devant une table, comme d'anciens amis, car rien n'est plus ardent qu'un sentiment de haine qui se change tout-à-coup en amitié.

Lorsqu'ils se séparèrent, Augustus Hartwood présenta une bague à Killy, en lui disant:

— Voici un souvenir de moi ; c'est un bijou de réconciliation , faites-moi votre présent à votre tour.

Killy n'avait rien à donner en échange, et il hésita, en faisant une pantomime qui signifiait : je suis fort embarrassé , je n'ai rien à pouvoir vous offrir.

— Vous avez là . dil Augustus. une belle topaze d'Ecosse qui m'a charmé les yeux depuis le moment où je vous ai aperçu dans mon allée d'ifs.

LA TOPAZE d'ÉCOSSE. 29

Impossible de refuser, en pareille occasion, un léger présent demandé avec tant de grâce.

Killy détacha la topaze, et la donna au père de Katrina.

Après cet échange, renouvelé des guerriers d'Homère , sur un champ de bataille , Killy prit congé d'Augustus Hartwood, et cherchant d'un œil timide sa belle fiancée qu'il n'aperçut pas , il se dirigea vers le lac.

On devine très bien que cette première visite ne fut pas la dernière.

Killy ne traversait plus le lac pendant la nuit , il se rendait

en plein jour à la maison d'Augustus Hartwood , et pour

abréger la série inutile des détails intermédiaires, nous nous

hâterons de dire ce que le lecteur attend comme dénouement prévu.

Killy épousa Katrina.

— Mon ami, — dit la jeune fille à Killy, la veille de ses noces , — c'est à ma topaze que nous devons notre union et notre bonheur.

— Oui, Katrina, dit Killy, vous avez raison; j'ai remarqué comme vous ce concours de circonstances heureuses qui remontent à la topaze et qui m'ont amené ici, pour la première fois, chez votre père; mais il me reste un regret; j'aurais bien voulu faire

l'essai de la vertu de votre topaze sur une de ces bonnes tempêtes , comme j'en ai tant vu sur le lac.

— Killy , — dit Katrina en souriant, — cette vertu n'est pas menteuse, croyez-le bien ; la sagesse des femmes d'Ecosse ne peut se tromper dans l'étude des mystères de la nature.

Une tempête sur le lac, ce n'est rien , ce n'est que du vent ; mais un orage dans le cœur de l'homme , c'est beaucoup , c'est la haine.

Ma topaze a bien plus fait que la chose prédite ; elle a calmé, elle a éteint la haine de mon père ; que demandez-vous de plus?

— Rien, Katrina, dit Killy , rien que l'éternité de votre amour.

— C'est bien peu, dit Katrina; vous l'aurez.

Le sage brahmane Kosrou , ayant écouté ce récit , tomba en réflexion, et secouant la tête avec un sourire triste, il dit :

— Oui, j'ai entendu dire par ceux qui ont beaucoup vu , qu'il y a en effet des pays où l'homme passe la vie dans des atmosphères de brouillards, de pluie et de neige, sans jamais voir le bleu du firmament, et l'or du soleil

Mon fils, gardez-vous bien de visiter ces pays qui n'ont jamais reçu un sourire du ciel.

t./v topaze d'Ecosse. 31

— Sage brahmane, dit le prince, un jour j'ai visité la province indienne où s'élève Jellalabad; la neige tombait sur le pauvre, qui mourait de faim, et emprisonnait le riche, qui mourait d'ennui.

On m'apprit que cette saison se nommait l'hiver, et qu'elle durait cent jours et plus quelquefois.

Comment se fait-il, dis-je à ces malheureux, que vous consentiez «V vivre le tiers de votre vie au milieu des angoisses du froid, lorsque l'Asie a de la place au soleil pour tous les enfants de Dieu ?

Les malheureux me répondirent ceci :

— Nous sommes nés à Jellalabad, et nous y restons, parce que la patrie natale nous est chère.

— Oui, leur répondis-je, la patrie natale est chère, lorsque! le est belle, mais lorsqu'elle est atroce comme la vôtre, je ne comprends pas pourquoi vous l'aimez.

Alors , ils soulevèrent la tête et ne dirent rien de plus.

Ils avaient tout dit.

Ce fut la seule réflexion que voulut bien communiquer le brahmane à Zeb-Sing, après le récit de la topaze.

Il paraît que le sage Indien n'avait été frappé que de la

1 KS JOYUW

peinture du climat de l'Ecosse, et que tout le reste lui paraissait indifférent.

Un autre jour, Zeb-Sing, toujours inspiré parles miraculeuses visions du diamant Beabib, raconta au brahmane une histoire qui peut recevoir ce titre :

J'ai vu un théâtre immense, et de forme circulaire , qui m'a rappelé ces édifices bâtis par Aureng-Zeb , dans le Tinnevely, où cent mille Indiens assistaient aux combats des buffles et des tigres.

Ce théâtre a quatre étages, tous d'un style d'architecture différent , mais aucun ne rappelle ni les colonnades sévères de Doumar-Leyna , ni les gracieux péristyles des temples antiques de Solo.

Un peuple entier était assis sur les gradins de ce théâtre ; c'était comme quatre fleuves circulaires qui s'agitaient en roulant des têtes d'hommes et des yeux de tisons.

3/l LES JOYAUX.

Les plus belles places étaient occupées par de jeunes femmes dont la pudeur paraissait avoir été oubliée au berceau, et qui me rappelaient nos asparas et nos bayadères; leurs longues tresses de cheveux flottants avaient seules la prétention de voiler la nudité de leurs épaules et de leurs seins.

Les hommes assis tumultueusement et penchés sur une arène, ne semblaient pas se préoccuper beaucoup de ces femmes; ils attendaient un spectacle sans doute promis depuis longtemps, car leur impatience éclatait dans leurs gestes, leurs mouvements, leurs regards.

Il y avait au bout de l'arène une grille de fer sur laquelle tous les yeux se fixaient; une main courageuse l'ouvrit, et je vis sortir un de ces lions superbes , comme le Mysore en nourrit dans ses bois.

Toutes les mains se sont agitées pour saluer cet animal, qui tient un rang si honorable dans la création des êtres.

Lui, n'a pas eu l'air de trop s'émouvoir d'un accueil si flatteur; il a gardé sa dignité royale ; il a secoué brusquement son énorme tète, trop longtemps comprimée sous la voûte plate d'une prison; il a fièrement appuyé ses quatre griffes sur le sable, et s'est promené majestueusement dans l'arène, en donnant, de bas en haut, des regards d'un mépris tranquille aux spectateurs qui l'applaudissaient.

Je n'ai jamais vu un plus beau lion, même dans les jardins du roi mon père, qui aime passionnément toutes les races fauves, ce

qui annonce dans un homme, et dans un roi même, beaucoup de philosophie et d'esprit.

Mettez un homme, me disais-je , à la place de ce lion, dans cette arène , un homme seul, nu, faible, prisonnier, jamais on n'aura vu un homme plus embarrassé que lui.

Il excitera la pitié de lous; on le forcera subitement à rentrer dans sa prison, pour ne pas humilier son espèce par un plus long étalage de sa gaucherie et de sa stupidité.

Un lion, c'est bien différent.

Seul, au milieu de cent mille hommes, il les a tous humiliés de ses dédains placides, de son insouciance superbe.

Il s'est arrêté au milieu de l'arène, comme s'il eût trouvé, h l'aide d'un compas, le centre du cercle immense ; il a mollement allongé ses pattes antérieures, replié les autres en raccourci, et pris la pose du grand Sing mystérieux qui garde la porte du temple de Désavantar.

Ainsi posé, il a promené circulaircmcnt ses regards de la base au sommet du théâtre, et comme s'il n'eût rien découvert d'assez digne de son attention, il a caressé de la griffe droite sa barbe blanche par un caprice de coquetterie; il a fait onduler sa queue sur le sable, et fermant les yeux, il s'est endormi.

La scène a changé par une de ces fantaisies merveilleuses du diamant Beabib.

L'immense théâtre s'est rétréci à vu d'oeil et a pris les proportions et la forme d'un cachot.

Là, j'ai vu une jeune fille, vêtue d'un large sari de laine blanche, mais dont l'arrangement est conforme aux lois de la pudeur.

Sa figure avait un caractère de noblesse inconnu dans nos cités folles ; elle m'a rappelé la beauté céleste que nos sculpteurs ont donnée à la chaste Sita qui est assise à la droite d'Indra sous le manguier d'or du firmament bleu.

Un rayon a pénétré dans le cachot, la porte s'ouvrit ; j'ai vu un vieillard à peu près vêtu comme un bonze ; il s'est avancé vers la jeune prisonnière qui a tressailli de joie, comme si on venait la délivrer.

Le vieillard était sans doute un de ces consolateurs d'affliction que la justice humaine envoie à ceux qui vont mourir : il a tiré, avec précaution, des plis de sa robe, une coupe d'agathe, pleine d'une liqueur vermeille, et la présentant à la jeune fille inclinée , il a murmuré quelques paroles , et a disparu dans les ténèbres du cachot.

La prisonnière, qui paraissait fort abattue avant cette visite , m'a semblé avoir puisé dans cette coupe d'agathe un courage surnaturel, et même une virile exaltation.

Elle a regardé le ciel comme pour le remercier d'un secours

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