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l'agathe. 37
et d'une faveur miraculeuse, et la flamme du courage a remplacé sur sa figure la pâleur de la résignation.
Un éclair a brillé devant mes paupières, le cachot s'est enseveli dans ses ténèbres, et j'ai revu le théâtre, les cent mille spectateurs, l'arène et le lion toujours accroupi,
Une porte basse s'est ouverte, et les quatre fleuves vivants ont roulé leurs vagues de tètes; la jeune tille du cachot a paru : les mains et les bras se sont agités, comme les rameaux des bois de palmistes, quand le vent souffle du pôle sur les rives de Ccylan.
Une grêle de pierres est tombée des hauteurs du théâtre sur le lion, pour l'exciter contre la jeune fille, mais le noble animal a daigné secouer à peine ses oreilles pour se protéger contre les projectiles de ses lâches ennemis; il n'a pas quitté sa pose indolente et son immobilité ironique; les cris de rage de cent mille bouches n'ont pu l'émouvoir; un instant réveillé, il s'est endormi de nouveau, ou du moins il a fait semblant de s'endormir, en allongeant sa large tète sur ses griffes d'airain.
La jeune fille avait encore sur son visage cette héroïque résolution qu'elle venait de puiser dans la coupe d'agathe; rien ne donnait de l'hésitation à sa démarche , ni l'aspect de la bête fauve, ni les rugissements d'autres monstres invisibles , ni les cris de rage de ces spectateurs, plus terribles que le lion.
Elle s'avança d'un pas résolu jusqu'au milieu de l'arène, joi-
gnit ses mains , et regarda le ciel , comme pour y chercher un protecteur.
Le lion souleva sa tête avec une lenteur superbe , ouvrit ses yeux , et regarda la jeune fille d'un air de bonté, mêlée de commisération, ce qui excita une nouvelle explosion de rage sur tous les gradins de l'amphithéâtre.
C'était vraiment un curieux spectacle ; cent mille hommes insultaient un lion, et le lion, sage comme un fakir, continuait à ne pas s'émouvoir.
Bien plus, la jeune fille s'inclina , en souriant , vers la bête fauve , et promenant ses doigts d'ivoire dans la crinière de son formidable compagnon d'arène. Le lion sembla prendre plaisir à ce caprice enfantin ; il se laissa tomber sur le flanc, et prit la pose d'un lion héraldique, en pal, sur un champ de sable.
La colère de l'amphithéâtre ne connut plus de bornes, en voyant éclater subitement cette amitié inattendue entre la victime et la bête fauve ; on venait assister à uni,' exécution sanglante , et on assistait à un jeu enfantin. Toutes les règles de l'amphithéâtre se trouvaient violées,
Aussi, j'ai vu se lever dans une grande loge aux barreaux d'ivoire plusieurs chefs de la cité ou maîtres des jeux publics, qui ont paru se concerter pour mettre fin à cet innocent spectacle, si éloigné du programme du jour.
Il paraît qu'une décision a été prise, et qu'elle a été saluée
par dos transports d'enthousiasme ; la grille des monstres s'est encore ouverte, et un tigre a paru , un tigre de ta plus belle race , tigre originaire des gorges de Ravana , ou des grottes qui avoisinent le lac de Tinnevely.
Le lion a flairé dans l'air une émanation féline, qui, pour son odorat subtil , était parfaitement distincte, au milieu des baleines ardentes de cent mille spectateurs ; il n'a pas daigné tourner la tête , comme pour ne pas l'aire trop d'honneur à un ennemi en se bâtant de le regarder ; mais il a tiré de sa poitrine d'airain une note Sourde , comme une pensée de colère , et il a fixé amicalemont les yeux de la jeune fille , comme pour lui dire que cette menace ne lui était pas adressée.
Le tigre a compris le sens véritable de ce rugissement, et ses oreilles se sont aplaties, sa longue queue s'est repliée sous le ventre lorsqu'il a vu au milieu de l'arène le terrible animal , qui est son ennemi naturel, par les traditions des familles félines, et la loi des instincts fauves.
Tout ce qu'un tigre peut faire pour éviter un combat inégal, celui-ci l'a fait avec un art merveilleux.
Les dards aigus, hérissés autour de l'arène, démontraient l'inutilité d'une tentative d'évasion , aussi le tigre, jugeant d'un seul coup d'oeil sa position fatale , a essayé de se creuser un abri dans les épaisses couches de l'arène, mais il ne dérobait à peine qu'une moitié de sa tête , et tous les grincements rapides de ses grilles expiraient contre la dureté du sol que le sable recouvrait :
alors, il a songe à se diminuer, et à se rendre invisible en se racourecissant à force de tiraillements opérés du poitrail à l'extrémité de la queue.
Ce procédé ne lui ayant pas réussi, il a pris un air modeste, un maintien humble, comme pour se faire pardonner son origine par de sincères apparences de repentir ; c'était un animal bonhomme qui témoignait un grand regret de ce que la nature l'avait fait tigre , et promettant bien , par sa nouvelle physionomie , et ses allures innocentes , cle consacrer sa vie à un autre état , et de vieillir dans la haine de ses anciens confrères , zébrés de jaune, et le saint respect des lions.
Toutes ces ruses ont échoué , le royal ennemi s'est levé sur ses quatre pattes, en rejetant bien loin, avec ses griffes de derrière, des flots de sable , dans la direction du tigre ; exercices et pantomimes très évidents qui signifient que toute proposition pacifique n'est pas écoutée, et qu'il faut se préparer au combat.
La jeune fille s'est agenouillée sur le sable , et joignant ses mains, elle a prié son Dieu, qui, sans doute, est le même Dieu dans tous les pays.
Alors on s'est servi dans cet amphithéâtre, comme dans nos combats indiens, de longues perches de fer rougi, à l'aide desquelles on a excité le tigre en le chassant bien loin de la grille, où la peur l'avait cloué en entrant.
Le tigre a fait, malgré lui, un bond prodigieux, que le lion a regardé comme un prélude d'attaque.
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Cette fois ce n'est plus une note sourde qui a ébranlé la poitrine du lion, mais un rugissement qui s'est prolongé comme une série d'éclats de tonnerre, et qui a été applaudi par deux cent mille mains, comme un panloun chanté par une habile saracaden sur le fameux théâtre de Taranganbouri, la ville des ondes de la mer.
Le tigre n'avait plus que la ressource qui reste aux lâches, il s'est fait courageux, et il a répondu par un rugissement qui aurait effrayé tout autre qu'un lion.
La jeune lille priait toujours, et sa pensée montait avec son regard jusqu'au firmament bleu, où est assis celui qui écoute tout.
Le lion a pris une démarche superbe; il s'est avancé la tête haute, les crins hérissés, la gueule ouverte, les dents en relief, la langue convulsive et toute prête à lécher du sang.
Le tigre a pris un élan de dragon, en s' appuyant sur ses pattes raccourcies, et il a bondi en décrivant comme la ligne d'une immense arcade dans l'air.
Cet élan était si adroitement combiné qu'il avait toutes les apparences d'une attaque foudroyante.
Mais le but a été dépassé : le lion a suivi de l'œil la courbe décrite, et s'est précipité sur son ennemi au moment où celui-ci retombait de l'autre côté sur l'arène.
Aussitôt les deux monstres se sont levés debout comme deux
lutteurs, mêlant leurs muffles, leurs écumes, leurs griffes, leurs rugissements, leurs convulsions formidables.
Le lion, bien plus vigoureux que son adversaire, l'a renversé en le serrant dans ses pattes d'acier flexible , et lui a brisé l'épine dorsale en laissant tomber comme un coup de foudre sa tête énorme et ses dents de fer.
Le vaincu fauve a poussé un dernier cri ; il a raidi ses griffes sur l'arène, a vomi un sang noir par les naseaux, et ne s'est plus relevé.
Le lion , reprenant sa modestie après son triomphe , est venu se placer auprès de la jeune fille, comme pour lui annoncer qu'il n'y avait plus de périls pour elle, et qu'il se constituait son défenseur.
Puis le noble animal s'est posé en sphynx, et promenant sa griffe droite sous ses lèvres pour la mouiller, il a réparé minutieusement le désordre de sa crinière , comme aurait fait le plus habile des coiffeurs.
La jeune fille a interrompu un instant sa prière pour donner quelques caresses de reconnaissance à son intrépide libérateur.
La joie a rayonné dans les yeux du lion ; on eût dit qu'il s'estimait heureux d'avoir obligé une créature humaine qui ne payait pas un bienfait par l'ingratitude.
Par un de ces revirements subits , si communs dans les mœurs de tous les peuples , des cris de pitié se sont fait entendre sur tous
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les gradins de l'amphithéâtre; des larmes coulaient sur tous les visages, des fleurs et des couronnes de myrte plcuvaient sur la jeune fille ; cent mille voix qui demandaient sa mort , demandaient sa vie ; des milliers de mains lui montraient la porte qui allait s'ouvrir à la délivrance.
La belle martyre a remercie modestement, d'abord le ciel, puis les hommes , et sans montrer un empressement qui eût témoigné trop d'affection pour une vie dont le sacrifice avait été fait, elle a marché vers la porte , toujours escortée par le lion et ayant caressé de la main une dernière fois son superbe ami, elle s'est inclinée sous la voûte sombre où passent les martyrs morts , et vivante , elle a disparu.
— Ceci, — dit le sage brahmane Kosrou , est une vision des temps passés; c'est une histoire que les rayons du soleil ont conservée, et qui retombe sur une face du diamant Beabib , comme un corps sur un miroir.
Ces mystères ont été parfaitement expliqués dans un chapitre du Li-kL Chaque peuple, chaque siècle a vu ses martyrs ; c'est le sacrifice du corps qui fait triompher l'âme.
L'Inde a eu même ses martyrs volontaires; le plus illustre fut le grand roi Soudraka, qui, parvenu à l'âge de cent ans , monta sur un bûcher allumé par lui et brûla son corps pour faire vivre son esprit.
— Sage Kosrou , dit le jeune prince , vos paroles ont toute la
douceur du miel de Kerana et tous les parfums des fleurs du Bengador.
Je vous rends grâces pour la bonté que vous me témoignez en écoutant mes récits.
Et Zeb-Sing accompagna le brahmane jusqu'au chantier de la pagode de Ten-Tauli et le quitta en s'inclinant devant lui.
Quelques jours après , lorsqu'ils se réunirent de nouveau pour s'entretenir des secrets du diamant Bcabib , Zeb-Sing dit à Kosrou :
— Ce matin j'ai demandé une vision à Bcabib, selon mon usage , mais les mots , les idées, les images, les noms et beaucoup d'autres choses encore m'ont manqué pour bien vous faire mon récit dans sa clarté habituelle.
Dans cette perplexité , je me suis adressé à un jeune voyageur qui demeure dans mon hôtellerie et dont j'ai fait mon compagnon de promenade , parce que j'ai reconnu en lui beaucoup d'instruction et de bon sens.
— Le bon sens est la langue et la science universelle, remarqua le brahmane.
— Oui, continua le prince, mais c'est une langue et une science que peu de gens possèdent, quoiqu'on la trouve partout.
— Quel est le nom de ce jeune voyageur ? demanda Kosrou.
— Dhervilly.
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— Et son pays ?
— La France.
— J'ai entendu parler de la France, ditkosrou; c'est un petit pays , pas plus large et pas plus long que Madagascar. J'ai même vu , dans ma vie , deux ou trois Français.
Ce sont des gens qui voyagent peu , par orgueil , comme si le reste du monde ne valait pas la peine d'être vu.
— Soyons tolérants, dit le prince, pour les peuples malheureux que la sagesse du Li-ki et le soleil de l'Inde n'ont pas encore éclairés.
— Vous avez raison , mon fils , dit Kosrou.
— Le voyageur Dhervilly, continua le prince, me rend de véritables services ; je lui raconte et je lui peins sur des feuilles d'ivoire les visions de Beabib , lorsque je ne les comprends pas, parce qu'elles appartiennent sans doute alors à un monde qui m'est étranger.
Dhervilly paraît saisi de l'étoimement le plus vif, en regardant mes peintures et en écoutant mes récits; il devine très bien les notions qui me manquent pour comprendre certaines visions de Beabib, et il remplit toutes ces lacunes en complétant mes récits et en me les rendant le lendemain , écrits par lui- même , avec des mots , des noms , des dates , des phrases , des pays dont je n'avais jamais entendu parler.
C'est ainsi que le voyageur Dhervilly m'a, pour ainsi dire, traduit en histoire française une vision qu'il a appelée lui-même
ÙG LES JOYAUX.
le Médaillon Sage brahmane , me permettez-vous de vous le
lire sur la traduction en indoustan que j'en ai faite?
— Lisez, mon fils ; un ignorant même, lorsqu'il parle, apprend toujours quelque chose au plus savant.
Et le prince lut l'histoire suivante :
Le salon où nous allons entrer pour écouter un singulier entretien, est meublé avec un goût capricieux qui donne mieux qu'un chiffre la date de l'époque. Il y a sur la haute cheminée une pendule représentant une petite forêt d'arbres d'or, où le dieu Amour chasse aux cœurs et les perce de ses flèches. Sur les quatre voussures des portes, un artiste pastoral a peint des idylles, et beaucoup de bergers et de bergères. La tapisserie en camaïeu représente des aventures du roman de l'Astrée; douze fables de Lafontaine sont brodées sur les étoffes des fauteuils.
Un jeune officier est assis sur un canapé à côté d'une jeune femme, et il fait de la tapisserie, en causant.
Nos deux personnages sont-ils bruns? sont-ils blonds? c'est ce qu'il est impossible de savoir ; des couches épaisses de poussière blanche dérobent la nuance de leurs chevelures : ils sont poudrés à neige, tous deux, et ce genre de coiffure donne à leurs joues l'éclat des visages de chérubins.
— Ma toute belle, dit le jeune officier, mon petit coin de tapisserie sera terminé ce soir, et j'en suis ravi d'aise ; il ne me reste plus à broder que la tète d'un agneau blanc, une houlette et une faveur rose au col d'un mouton. Gomme je suis, en broderie, le premier élève du colonel de cuirassiers de Brives, je puis me vanter de terminer ma tâche en quatre heures, tout juste cinq minutes avant le boute-selle.
— Vous partez donc décidément ce soir à la brune, comte de Goulanges? — demanda la jeune femme avec un soupir sur la lèvre, et deux petites perles humides sous les yeux.
— Ce n'est pasmoi qui pars, belle comtesse, c'est toute la maison du roi.
— Et vous partez aussi avec la maison, cher comte ?
— Eh ! mon Dieu, quand la branche est emportée par le vent, la feuille suit la branche.
— Vous suivez donc la maison du roi ?
— Il le faut bien, chère comtesse... Et comme ce moment est
LE MÉDAILLON. ft<)
bien choisi pour la feuille ! vous m'aviez promis de me permettre de vous épouser dans huit jours.
— C'est un hymen renvoyé après la campagne , cher comte ; voilà tout...
— Voilà tout ! ma douce colombe ! peste ! comme vous traitez lestement la guerre? Etsije me trouve sur le passage d'un boulet, croyez-vous que notre hymen aura lieu?
— Croyez-vous qu'on se battra, cher comte ?
— Parbleu ! nous ne partons pas pour courir le cerf dans les Flandres ! il y a des Anglais et des Espagnols en campagne ; c'est vous dire qu'on se battra vertement.
— Mais si la maison du roi ne donne pas, c'est comme si on ne se battait pas.
— Certes, la maison du roi donnera, je l'espère bien.
Le dauphin fait avec nous ses premières armes , et le dauphin voudra bien apprendre l'air que siffle le plomb ; c'est une musique qu'il faut savoir, lorsqu'on se destine au métier de héros.
— Cher comte, mes pressentiments ne me trompent jamais ; vous viendrez terminer votre tapisserie, à mes pieds, après la campagne.
— Comme Hercule aux pieds d'Omphale.
— Et vous ne briserez pas vos fuseaux, comme lui.
— Oh ! Hercule n'était qu'un héroïque maladroit ; il n'aurait jamais brodé le moindre mouton sur un canevas.
— Vous partez donc, cher comte, avec cette gaieté folle?
— Moi, ma tourterelle! moi partir gaiement ! moi vous quitter l'oeil sec! Ah! ne soyez point dupe des simples apparences; je suis désolé sous mon rire, je suis pâle sous mon fard ; je fonds en larmes à l'intérieur. Mais, que voulez-vous! il faut faire contre mauvaise fortune bon cœur.
Je suis souscripteur à l'Encyclopédie; je suis philosophe à six francs la livraison; on m'a reçu stoïcien, au coin de la rue du Bac, chez M. de Voltaire.
Les encyclopédistes nous défendent de pleurer devant une femme.
Je voudrais vous ouvrir mon cœur; vous y verriez mes larmes...
Mais ne parlons pas de cola...
— Comment ! cher comte ! et de quoi donc voulez-vous que nous parlions?
— Ah ! vous voulez en parler! eh bien! parlons-en, je ne demande pas mieux. Vous voulez vous attrister? soit : attristonsnous.
— Oui, je préfère la vérité au mensonge.., cher comte... Et d'abord, je vous conjure de déposer cette broderie...
— Un moment, comtesse, laissez-moi achever l'œil de cet agneau...
— Vous l'achèverez après la campagne..,
— Prenez garde, comtesse, mon agneau restera borgne...
— (Tant pis pour lui! comte. Quittez ce canevas, et pleurons sérieusement.
— Puisque vous l'exigez, comtesse...
— Je l'exige.
— Ma belle reine, je voulais vous dire des frivolités jusqu'au moment suprême de l'adieu.
— Et au moment de l'adieu, que m'auriez-vous dit ?
— Des choses tristes.
— Commencez donc, cher comte.
— Vous savez, comtesse, que je suis le filleul de la marquise de Noisrobert.
— Célèbre nécromancienne.
— La plus forte tête magique de ce temps-ci.
— Et vous croyez à la nécromancie, mon cher comte ?
— Parbleu ! il le faut bien, puisque ma marraine descend du Grand Albert.
— Et que diront vos confrères les encyclopédistes de ce préjugé ?
— Ils diront ce qu'ils voudront; je m'en bats l'oeil. Moi, je suis esclave de la mode. On souscrit à l'Encyclopédie, je souscris, pour ne pas être appelé Velche ; mais avant tout, je suis le filleul de ma marraine.
— Comte, vous m'aviez promis des choses tristes...
— Je vais tenir ma promesse, chère colombe ; ma marraine a fait peindre, par un élève de Boucher, mon portrait en miniature, sur médaillon... le voici.
— II est frappant, cher comte... et à qui destinez-vous ce chefd'œuvre ?
— Belle demande ! me prenez-vous pour M. Dorât, qui a quatre maîtresses, et toujours quatre médaillons ! Je n'ai qu'un portrait, moi, et je le donne à mon seul amour, à vous.
— Merci, comte.
— Ah ! belle comtesse ! vous ne connaissez pas la vertu de ce portrait !
— Apprenez-la-moi, je la connaîtrai.
— Ma marraine a travaillé trois nuits sur ce médaillon, pendant
trois mauvais clairs de lune, fort obscurs, et je vais vous indiquer la manière de vous en servir.
— Voyons.
— Dès que je serai parti pour l'armée, vous regarderez ce portrait, à toutes les heures de nombre impair, une, trois, cinq, etc.
— Les heures de nuit aussi ?
— Oui, quand vous ne dormirez pas.
— Vous allez me condamner à l'insomnie, cher comte.
— Je ne vous condamne à rien. Vous agirez en toute liberté. Dieu me garde de tyranniser une femme !
— Au fait, mon cher comte.
— J'arrive au fait... Vous connaissez mon caractère, ma douce reine ; pour tout au monde, je ne voudrais pas vous condamner au rôle d'Artemise, si je meurs dans cette campagne, et je ne veux pas exiger de vous le moindre sacrifice. Vous avez en vous une immense somme de bonheur à prodiguer, je ne veux pas frustrer mes héritiers, en exigeant de vous quelque terrible serment de fidélité impossible. Si je meurs, pleurez-moi un peu, et oubliez-moi tout de suite, pour ménager la fraîcheur des roses de votre teint. . .
— Mais, interrompit la comtesse vivement, vous oubliez le médaillon, votre marraine, la nécromancie, au fait, cher comte !
— Je n'oublie rien, chère comtesse ; vous allez voir... J'ai des principes invariables que mon père. . .
— Au nom de Dieu ! cher comte, au fait !
— Au nom de Dieu ! chère comtesse, ne m'interrompez pas ! le boute-selle va sonner devant le grand-commun !
— Vite, parlez.
— Je ne sais plus où j'en étais de mon récit...
— Vous en étiez aux principes invariables de votre père. . .
— Oui, mon père n'a jamais écrit une lettre, une seule, à une femme. J'ai pris cette habitude ; je suis l'ennemi du style épistolaire, et l'antipode vivant de madame de Sévigné. Ainsi n'attendez pas de moi le moindre billet ; au reste que vous dirai-je? la seule nouvelle qui puisse vous intéresser est celle-ci: suis-je mort? suis-je vivant ? La gazette vous instruira de nos mouvements militaires, et ce médaillon que voilà, cemédaillon que vous regardez, vous dira l'essentiel... Comment trouvez-vous les yeux de mon portrait ?
— Ils sont très beaux.
— Les trouvez-vous brillants ?
— Pleins de feu.
— Eh bien! si un jour, en regardant ce médaillon, vous voyez
ces yeux s'éteindre et se fermer, versez vite quelques larmes et consolez-vous ; l'original sera mort.
— Quelle terrible chose me contez-vous là, cher comte !
— Aimeriez-vous mieux recevoir une lettre ainsi conçue : Madame, je vous annonce avec empressement que le comte de Coulanges a été tué hier et inhumé avec les honneurs dus à son rang ?
— Mais, mon cher comte , ne vous portez donc pas malheur à vous-même !
— C'est un préjugé, on ne peut se porter malheur ; on marche à son destin ; rien ne change le but en route. Ce médaillon est une lettre écrite d'avance pour annoncer ma vie ou ma mort ; vous le recevez de ma main comme une épître confidentielle et abritée contre toute indiscrétion.
— Mais savez-vous bien , cher comte, — interrompit la jeune femme, — savez-vous bien que vous parlez à une petite superstitieuse remplie de ces idées de nécromancie , comme toutes les femmes de la cour? Savez-vous bien que le frisson me saisit et court sur mon épidémie en touchant ce médaillon ?
— Certainement , madame , que je le sais et voilà pourquoi je vous donne ce médaillon. Si vous étiez ce qu'on appelle une femme forte , je vous aurais traitée autrement. Je vous aurais dit une de ces phrases banales qui accompagnent les adieux ; celleci, par exemple : Madame, je vous écrirai et vous donnerai des
nouvelles de ma santé partons les courriers. Je suis trop l'ennemi des choses bourgeoises , je suis trop l'ami des innovations pour descendre à ce prosaïsme humiliant. J'ai trouvé mieux que cela, et je m'en sers , très heureux de penser que l'oreille d'élite qui m'écoute est digne de me comprendre et que nous avons tous deux cette foi robuste qui n'admet le possible que dans le surnaturel.
Bien des phrases furent encore échangées avant le départ du comte de Coulanges, mais elles sont de la nature de ces vulgarités qui n'ajoutent rien à un récit.
La maison du roi partit le soir même de ce jour, et sa destinée l'appelait aux champs de Fontenoy.
La jeune comtesse avait suspendu le médaillon à une de ces flèches que le dieu Amour lançait aux cœurs dans la forêt de la pendule et elle ne cessait de le regarder, même aux heures de nombre pair. Quelquefois elle le prenait pour l'admirer de plus près et causer avec lui sur le canapé où le comte brodait nue tapisserie pastorale.
Les yeux du pastel avaient toujours le même éclat; ils lançaient des flammes ; ils étincelaient de toute l'éloquence de l'amour.
Les jours s'écoulaient. La gazette officielle donnait souvent des nouvelles de la maison du roi et de l'armée française. Tout semblait annoncer une grande et décisive bataille ; les cœurs de toutes les mères, de toutes les épouses, de toutes les amantes,
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battaient à l'unisson, en France , dans toutes les chaumières, toutes les maisons, tous les palais.
Un jour, on annonce une nouvelle immense qui fait tressaillir Versailles , dans ses pierres, ses arbres, ses statues, ses bronzes, ses monuments.
L'Angleterre et la France se sont rencontrées à Fontenoy , on s'est battu avec un acharnement héroïque pendant une journée entière , et le soleil en se couchant a vu le léopard d'Albion fuir devant le drapeau français.
La comtesse court à son médaillon et le regarde avec un empressement bien naturel Non , ses yeux sont dupes d'une
erreur; elle ne voit pas ce qu'elle voit les yeux du comte se
sont éteints ; un nuage de mort a passé sur leurs paupières ; le prodige fut accompli ; de Goulanges a été tué à Fontenoy, avec tant d'autres gentilshommes ; le doute est impossible ; un miracle a toujours raison.
Pauvre comte de Goulanges! en prononçant ces mots la jeune femme se laissa tomber sur un fauteuil, mais comme personne n'assistait à cette scène, elle ne s'évanouit pas; cependant, elle versa d'abondantes larmes, et d'autant plus sincères qu'elles cou laient sans témoins.
Ce jour fut consacré à une douleur bien légitime qui se modifia sensiblement le lendemain ; quelle vive douleur se maintient au même degré pendant deux jours? quand elle ne tue pas sur le coup elle aide à continuer la vie. La semaine finie, notre jeune
comtesse laissait percer quelques sourires et recevait quelques amis.
Cependant le souvenir du comte de Coulanges troublait la sérénité renaissante de la comtesse et elle s'effraya même sérieusement à l'idée d'avoir toute sa vie ce nuage posé sur son front et altérant la fraîcheur de son teint. Par excès d'amour pour lui et pour elle, chose mystérieuse et vraie, redoutant de toujours l'aimer, redoutant une maladie de langueur, la comtesse résolut d'écouter avec une sévérité plus douce, le.-^ préliminaires du marquis des Arnas, qui lui rendait des visites avec une assiduité suspecte. Ce marquis ne ressemblait nullement au comte; il ne brodait pas, il ne riait pas, il ne plaisantait jamais ; ainsi rien , dans sa personne , ne pouvait rappeler un amant perdu , ou pour mieux dire , mort. C'est même l'absence de toutes les qualités du comte qui avait déterminé le nouveau choix de la comtesse. Nuance de délicatesse difficile à saisir par ceux qui n'ont pas étudié le chapitre des infidélités en amour.
Le marquis des Arnas reçut un jour deux légers sourires qui lui donnèrent de l'espoir, et il augmenta subitement le nombre de ses visites; il en rendit deux par jour afin d'avancer ses affaires.
On le recevait assez bien, et sa conversation, quoique sérieuse, paraissait plaire à la jeune femme. C'était d'ailleurs un homme instruit dans les choses qui n'amusent pas les ruelles; il avait lu Bernouilly, Maisan, Keller ; il adorait Leibnitz et avait une théorie
en portefeuille sur les tourbillons de Descartes. On ne va pas vite en amour avec un pareil répertoire, mais comme toutes ces graves notions faisaient complètement disparaître le comte de Coulanges, le marquis des Amas gagnait au contraire chaque jour du terrain contre toutes les règles de la séduction.
Un soir, le marquis des Amas, de plus en plus enhardi par l'hospitalité de la comtesse , osa faire tomber l'entretien sur le plus grave et le plus fou des sujets, sur le mariage. — Madame, dit-il, je possède sur les bords du Rhône un vieux manoir que mes pères ont habité, dans un calme et un bonheur héréditaires. Versailles n'est pas une ville d'étude et de recueillement ; ce qu'il me faut à moi, homme de méditation, c'est mon manoir des Arnas ; c'est mon beau fleuve du Rhône; ce sont les ruines féodales du château des Adrets; voilà mon asile. Toutefois, madame, je ne vous cacherai pas que la solitude absolue n'est pas de mon goût, quoique je sois né penseur. Aussi mes vues d'avenir se sont tournées vers le mariage. Vivre deux avec une femme aimée , c'est toujours vivre seul. J'ai cherché une compagne de solitude, et j'ai eu le bonheur de la trouver, ici, chez vous, et je la nomme lorsque je prononce votre nom.
A cet aveu, qui d'ailleurs était attendu comme tous les aveux, la comtesse répondit d'abord par un nouveau sourire, heureuse préface de paroles obligeantes.
— Monsieur, lui dit-elle, j'ai aussi un goût prononcé pour l'isolement, et si je n'accepte pas tout de suite une main offerte avec
tant de grâce sérieuse, c'est que toute chose qui engage la vie mérite au moins un jour de réflexion.
Le marquis des Arnas laissa poindre un rayon de joie sur sa figure grave, et ce rayon faillit lui être funeste, car il le fit ressembler un instant au comte de Coulanges, mais la figure du marquis ayant repris soudainement sa première expression de penseur cartésien, le péril couru n'eut pas d'autres suites; on se sépara pour se revoir le lendemain, dans les meilleures dispositions.
La réflexion amena le consentement, et le lendemain tout fut conclu pour le mariage entre la comtesse et le marquis des Arnas.
Le soir, la comtesse dictait à sa femme de chambre Eulalie quelques ordres relatifs à son changement de condition, lorsque la jeune carriériste osa faire à sa maîtresse cette brusque et impertinente interrogation.
— Madame la comtesse est donc bien décidée à se marier avec le marquis des Arnas?
La comtesse ouvrit ses plus grands yeux et regarda Eulalie d'un air passablement irrité. — Quelle sotte question m'adressezvous là, mademoiselle Eulalie? — dit-elle avec un accent de grande dame.
— Pas si sotte, ferai-je observer à madame la comtesse.
— Eulalie, taisez-vous.
— Oh ! si madame la comtesse le prend sur ce ton, il est clair que je dois me taire, et je me tairai ; mais voici quelqu'un qui parlera pour moi.
La porte s'ouvrit et le comte de Coulanges, tué à Fontenoy, parut dans l'éclat de la plus florissante jeunesse, et de la plus merveilleuse santé.
Un fantôme sorti du tombeau n'aurait pas été plus effrayant aux yeux de la comtesse.
Elle poussa un cri , et comme elle allait s'évanouir pour se tirer d'affaire, le comte lui serra la main affectueusement, et lui dit :
— Madame , je suis enchanté de mon épreuve , elle a réussi ; je sais tout; vous allez épouser des Arnas, un gentilhomme de province, un philosophe, un honnête homme; je viens vous demander la faveur de signer au contrat.
— Monsieur, — dit la comtesse, après avoir congédié d'un geste brusque sa femme de chambre, — quel piège affreux m'avezvous donc tendu? et par quelle rouerie de raisonnement votre prétendue galanterie m'expliquera-t-elle cette déloyale action.
— Écoutez-moi , madame, — dit le comte d'un ton respectueux,— je ne suis pas si coupable que vous le pensez. Le mariage est une chose sérieuse ; en général , l'homme et la femme se marient à l'étourdie, surtout lorsqu'ils sont graves tous deux. Moi, j'ai voulu agir avec prudence et vous laisser en toute liberté
de choix, et la guerre m'a servi. J'avais là une bonne occasion de me faire tuer et de vous nommer veuve avant notre mariage ; j'ai usé ou abusé de l'occasion. Le médaillon de mon portrait m'a servi ; il vous a rendue à votre libre arbitre. Je suis ravi du résultat.
Nous allions commettre une folie vous et moi. C'est évident. Vous étiez née pour le marquis des Arnas et moi pour quelque femme encore inconnue , et que probablement je connaîtrai bientôt. Je ne vous en veux pas du tout. Au contraire , je vous estime ; je serai toujours votre ami, si votremari me le permet. •— Eh bien! monsieur le comte, — dit la jeune femme d'une voix émue, — votre finesse a péché par exagération. Vous avez voulu tenter un essai ridicule et vous vous êtes trompé grossièrement , comme tous ceux qui abusent de la finesse. Vous avez voulu connaître à fond le caractère d'une femme, chose impossible ; eh bien ! malgré votre expérience , mon caractère vous reste inconnu et vous mériteriez de rester dans la position que vous vous êtes faite de gaîté de cœur.
— Ah ! je me suis trompé ! — dit le comte d'un ton de légèreté charmante , — ah ! j'ai abusé de la finesse ! voilà un vrai mystère pour moi. Gomment, madame! vous n'allez pas épouser M. des Arnas? Comment, madame ! vous n'avez pas oublié le comte de . Coulangcs avec une aisance merveilleuse ! Comment , madame , vous n'avez pas retiré de ma prétendue mort le bénéfice de votre liberté!
Est-ce un mensonge , le bruit public de voti-e mariage avec le marquis ?
Est-ce un mensonge , votre subite et nuptiale consolation ?
— Oui , monsieur le comte , oui.
— Si c'est ainsi , madame, je ne comprends rien du tout à ce qu'on dit, à ce que je vois, à ce que j'entends.
— Monsieur, ce qu'on dit , est mal dit ; ce que vous voyez, vous le voyez faux ; ce que vous entendez , vous ne l'entendez point.
— Maintenant , madame, le mystère prend des proportions fabuleuses.
— Au contraire, monsieur, il s'éclaircirait, si vous connaissiez mieux les femmes, mais les hommes ne nous connaissent jamais..
— Même lorsque les femmes sont infidèles, madame?
— Oui, monsieur; nos infidélités viennent toujours de vos torts. Vous commencez, nous finissons. Pourquoi commencez-vous? Nous ne commençons jamais.
— Ainsi, madame, le comte de Coulanges a eu le tort d'être tué à Fontenoy; il a commencé, et vous avez fini.
— C'est une autre question, ceci, monsieur le comte.
— Mais, madame, c'est notre question ; c'est la vôtre, c'est la mienne ; il ne s'agit pas d'autre chose en ce moment.
6â LES JOYAUX.
— 11 s'agit toujours, monsieur, de l'aveuglement des hommes, à propos des femmes.
— Je suis donc aveugle, à présent, madame ?
— Oui, monsieur.
— Veuillez bien, madame, être mon Antigone, et me conduire dans les ténèbres extérieures.
— Ecoutez-moi, comte de Goulanges ; m'aimez-vous toujours?
— Si je vous aime ! si je vous aime ! Serais-je ici à vos pieds, si je ne vous aimais pas?
— Gonsentiriez-vous à m'épouser, comme avant la campagne de Fontenoy?
— Si cela était possible, madame, mais....
— Point de mais !. . . Consentiriez-vous ?
— Sur le champ, madame.
— Eh ! bien ! monsieur le comte, nous sommes ce que nous étions avant la campagne de Fontenoy.
— Bonté du ciel ! — s'écria le comte en tombant aux pieds de la jeune femme, — et le marquis des Arnas ?
— Je lui donne son congé.
— Demain, madame ?
— Tout de suite, cher comte. — Osez-moi dire, maintenant, que vous connaissez les femmes ?
— J'avoue, ma belle comtesse, < | u< * toul cela m'étonne, et je m'avoue écolier devanl vous.
— Mou cher comte,
Dit la jeune femme en souriant avec tendresse,
.le serais morte de désespoir, après votre mort, ou bien, j'aurais plus fait que mourir, j'aurais vieilli en deux mois, si je n'eusse cherché dans la première folie venue un remède pour ma raison, ou ma vie, ou mon teint.
Si vous me retrouvez vivante et jeune, vous le devez à M. des A ruas.
— Vous êtes adorable, comtesse, et je suis heureux de vous connaître enfin et de vous apprécier ; il me reste à présenter mes actions de grâce à ce bon des Amas.
— Voici l'heure de sa seconde visite ; il ne tardera pas à paraître ; je veux que vous entendiez, sans être vu, le congé poli qu'il va recevoir.
Après un long échange de phrases, amenées par la situation, on entendit dans le vestibule, la voix du marquis.
Le comte de Coulangcs passa dans le salon voisin, en ménageant une fissure indiscrète à la porte, et il entendit bientôt distinctement ces paroles de la comtesse :
— Monsieur le marquis, le lendemain est souvent l'ennemi de
la veille; c'est pourquoi il faut toujours songer la veille à bien préparer son lendemain.
— Cela veut dire, madame, dit le marquis en balbutiant...
— Cela veut dire, monsieur, que si demain je me trouvais marquise des Amas, j'aurais un regret mortel d'avoir oublié de réfléchir aujourd'hui, J'ai donc réfléchi gravement, et je ne me marie pas.
— Comment, madame !
Dit le marquis en se levant, comme si le plancher eût fait explosion.
Vous brisez notre mariage sur les degrés de l'autel?
— Et quand voulez-vous que je le brise, monsieur ! il me semble que je choisis le moment convenable.
Voulez-vous que j'attende la fin de la cérémonie, après l'échange des deux oui?
— Quelle calomnie a pu vous décider, madame, à cet acte de....
— Oh ! monsieur le marquis, croyez bien que je vous estime, el que je vous regarde comme un gentilhomme accompli.
Vous saurez un jour le secret de tout ceci.
Ala.intena.nt, contentez-vous de tout ignorer. Je ne puis vous en dire davantage.
La comtesse fit une de ces révérences polies, qui adoucissent un congé.
Le marquis chancela comme un homme blessé au Iront, et sans trop comprendre lui-même les paroles qu'il bégayait, il se retira confondu de stupéfaction.
— C'est admirable! dit le comte de Coulanges, en rentrant ; voilà un marquis éconduit avec mie grâce qui tempère son malheur.
Au reste, des Amas appartient à cette classe d'hommes qui sont destinés à ces sortes d'aventures.
Voilà le troisième mariage qui s'évapore sous ses pieds. A la longue il s'habituera.
— Cher comte,
Dit la comtesse, en serrant la main de son futur époux, Il me reste une explication à vous demander
— Parlez, mon ange.
— Votre marraine, la nécromancienne, vous a donné un médaillon d'une vertu magique très équivoque.
Pourquoi les yeux de votre portrait se sont-ils fermés après la bataille de Fontenoy, puisque vous êtes sorti vivant de cette grande bataille ?
Pour l'honneur de votre marraine, expliquez-moi le quiproquo de son médaillon si mal ensorcelé ?
— Ma blanche colombe, Dit le comte en riant,
Vous allez vous instruire en magie à la première leçon, ce sera très court —
En partant pour l'armée, j'avais laissé des intelligences dans votre camp.
Une femme vous trahissait à votre porte. C'est mademoiselle Eulalic.
Elle a très bien accompli sa trahison, et vous lui pardonnerez cette faute, en faveur de l'heureux dénouement —
— Comment ! cher comte, cette hypocrite Eulalic....
— Belle comtesse, votre Eulalieest l'innocente magicienne qui a fermé, avec ses doigts, les yeux de mon portrait, après la bataille de Fontenoy.
La comtesse laissa échapper un éclat de rire mélodieux , au moment même où elle allait exhaler sa colère contre Eulalie.
— Et c'est surtout à cause de sa faute, dit le comte, que vous ne la chasserez pas.
— A condition, dit la comtesse, que l'élève de Boucher viendra repeindre vosjyeux sur le médaillon.
— Il viendra demain, ma toute belle, je vous le promets.
— Voilà, dit la comtesse, un médaillon de portrait que je garderai toujours sur mon cœur.
— Ce qui assure le bonheur éternel de l'original, dit le comte, exalté par son bonheur.
Cette histoire inspira au brahmane Kosrou de sages réflexions.
— Il y a donc des pays, dit-il, encore; barbares, des pays où l'homme fort tend des pièges à la femme faible, comme le pêcheur chinois qui se sert du Lcu-tzée pour tromper le poisson du lac.
Rendons grâce à Dieu qui n'a pas donné les mêmes mœurs aux Indous.
Dans nos régions aimées du ciel, une veuve rougirait d'apporter un sourire et un autre amour dans une autre maison ; un Indien n'accepterait pas l'héritage voluptueux d'un mari mort, et un amant se refuserait à tromper celle qu'il doit épouser, de; peur de lui apprendre l'art des ruses.
Notre belle Asie est mieux inspirée , mieux conseillée; par le soleil.
Ce sont les nuages de leur ciel qui obscurcissent la raison des hommes septentrionaux.
Plaignons-les et restons dans notre lumière.
On eût dit que le diamant Beabib écoutait ces paroles du brahmane, car le lendemain il donna au prince une vision qui bit encore traduite en langage intelligible pour le voyageur français, et qui peut porter le titre suivant :
l.a (assoleKr portative.
La Havane est peut-être l'île la plus charmante de toutes les mers connues; c'est une véritable corbeille de parfums oubliée sur l'onde par les nymphes océanides, et que Dieu a mise à l'ancre à perpétuité, comme un vaisseau qui renonce au métier de voyageur.
Il y a un coin de la Havane, un vallon nommé las Ginestas ; c'est un endroit délicieux ombragé par des magnolias et embaumé par des citroniers séculaires ; la mer se découvre à l'extrémité, comme un immense miroir de saphir lumineux, où passent des voiles blanches que la brise des Açores pousse au golfe Mexicain.
La riche habitation de las Gînestas appartienl à la famille Figueroa-d'Elbonza, qui a donné des gouverneurs à la Havane.
Le mariage de Lilia, jeune fille d'une beauté merveilleuse, avec le comte d'Elbonza, fit grande rumeur à la Havane; il y eut vingtdeux jours de fêtes nuptiales, on dansa vingt-deux nuits. Les créoles seuls savent vivre ; le plaisir les amuse, et ils ne savent pas mettre des bornes au plaisir; un bal d'uni1 nuit les met à peine en mouvement , mais quand ils ont commencé , ils ont horreur de la fin , et ils ne finissent pas.
Que nous sommes éloignés de cette haute civilisation transatlantique !
(Note de l'éditeur.)
Lilia et son jeune mari auraient fait envie aux premiers époux du paradis terrestre, même avant la fatale pomme. Les lunes de miel se succédaient pour eux, et promettaient de briller toujours sur leur horizon nuptial ; rien de suave à l'oreille comme la parole qui sortait de la bouche du comte d'Elbonza, dans les heures ardentes du jour, lorsque la mer voisine envoyait ses brises du midi au vallon de las Ginestas, et que les larges éventails des magnolias versaient une fraîcheur parfumée sur les gazons de repos.
Un jour surtout, oh ! ce jour devait rester mémorable à jamais dans le front de Lilia ! La mer roulait des paillettes de soleil sur sa plaine de saphir ; les aloës, les genêts d'or, les jasmins espagnols, les roses chinoises de l'hibircus, les laventeras aux clo-
cliettes d'argent composaient un seul parfum de toutes leurs essences mêlées, et les magnolias faisaient pleuvoir leurs fleurs d'ivoire, comme la neige du tropique dans le vallon bienheureux.
La belle et jeune Lilia respirait ces parfums avec une sensualité de créole, et elle se croyait, dans sa foi ingénue, transportée vivante au paradis.
Son jeune époux lui disait : — O ma bien aimée, j'ai entendu dire qu'un jour mon aïeul partit d'Espagne pour conquérir le royaume de l'or: il débarqua au port San-Yago; il gagna la bataille d'Ottumba contre quatre-vingt mille Mexicains ; il prit la ville à la tête de six cents Espagnols, et de mille auxiliaires de Alacala; jamais homme n'obtint donc une gloire plus grande, ne courba son front sous plus de lauriers
Eh ! bien ! adorée Lilia, si on m'offrait aujourd'hui la gloire de mon aïeul, je dirais que m'importe cette gloire vaine ! Que m'importe la conquête d'un monde ! Laissez-moi vivre aux pieds de Lilia, respirer ce qu'elle respire, aimer ce qu'elle aime, fouler le gazon qu'elle foule ! Laissez-moi ignorer tout ce que le monde renferme , excepté la beauté de Lilia !
Ajoutez à la tendresse de ces paroles , l'ineffable accent de l'amour, et les notes de la mélodieuse langue de Castille, et vous comprendrez peut-être l'extase qui pénétrait le cœur de la jeune femme du comte d'Elbonza.
lli LES JOYAUX.
Lilia ont alors un caprice charmant, fils d'une imagination du midi.
— Ce jour, ce beau jour, dit-elle, va s'envoler comme le plus vulgaire des jours, et tous nos efforts ne sauraient le retenir au moment où il se penche déjà vers le gouffre du passé ; mais je garderai de ce jour tout ce qui peut se garder ; un souvenir même matériel et sensible, une date embaumée qui parlera toujours à mes sens ; une émanation de cette heure divine que la brise emporte et que je veux recueillir pieusement.
Alors elle cueillit une tige de toutes les fleurs qui embaumaient le vallon de las Ginestas, et elle les porta soigneusement à l'habitation de son beau-père, où le savant et illustre chimiste espagnol Padoas travaillait en ce moment à l'œuvre des merveilleuses essences de la Flore des Antilles. Padoas ne vit, dans ce caprice de jeune femme, qu'une occasion de faire briller son talent de parfumeur émérite et breveté. 11 composa donc, à l'aide de son puissant alambic, un parfum nommé Yessence des vingt fleurs, parfum qui a, depuis, joui de tant de vogue dans les gynécées de Séville et de Cadix.
Lilia divisa l'essence produit en vingt cassolettes portatives, dont dix-neuf lurent hermétiquement fermées pour les besoins de l'avenir.
Le souvenir de ce beau jour était ainsi renfermé dans vingt reliquaires, mémorable date passée à l'état d'élixir.
En ce moment trop de bonheur est nuisible; il faut bien se garder de tomber dans cet excès fatal. Des êtres invisibles sont jaloux et se vengent.
Après ce triste et court préambule, il nous suffira de dire pour l'intelligence de cette histoire, que, deux ans après son mariage, le jeune comte d'Elbonza fut atteint du fléau qui désole souvent les grandes Antilles, et mourut presque subitement dans l'habitation de las Ginestas.
Lilia ne versa pas, dans son désespoir, cette quantité de larmes qui amollissent les peines, coulent avec les douleurs et se tarissent le lendemain avec elles ; Lilia garda une sombre attitude de simulacre tumulaire; son œil resta sec comme celui du marbre ciselé sur un sépulcre. On devina tout de suite que cette veuve ne se consolerait jamais.
Les jours et les mois amenèrent fort peu de changement dans les habitudes de Lilia. Ce ne fut même qu'après deux années que la jeune veuve détacha de sa parure le dernier signe de deuil, et qu'elle hasarda un sourire pour obliger sa famille qui le lui demandait.
Un jour, son beau-père lui dit :
— Ma chère fille Lilia, toutes les douleurs doivent avoir un terme ; lorsque le désespoir ne tue pas, on doit remercier Dieu qui nous a donné la grâce de vivre, et on doit recommencer à vivre, selon les lois de la société.
— Il me semble, — dit Lilia en souriant, — que je suis toutà-fait dans ces dispositions, et qu'en me résignant à vivre et à sourire, je témoigne assez que je sais reconnaître les faveurs de la Providence.
— Ma fille, dit le beau-père, cela ne suffit pas. La société impose aux familles nobles des devoirs et des obligations. . . .
— Quels devoirs et quelles obligations? demanda Lilia du ton d'une femme qui sait ce qu'elle a l'air d'ignorer, et qui est toute prête à répondre.
— Mais, ma chère fille, ceci n'a pas besoin d'être expliqué.
— Au contraire, expliquez toujours.
— Eh bien ! que répondriez-vous si un parti riche et avantageux se présentait à vous.
— Je répondrais que je suis veuve.
— Alors vous accepteriez, ma fille.
— Non, mon cher père, je refuserais.
— Une veuve pourtant se remarie toujours quand clic est jeune, riche et consolée par deux ans de veuvage.
— Et moi, mon cher père, je suis une veuve qui ne se remarie pas.
— Vous ignorez sans doute le nom et le rang de celui qui vous demande en mariage.
— Mon père, je l'ignore effectivement, mais je refuserais le roi des Espagnes ou le gouverneur de la Havane; ainsi vous voyez que le nom, le rang et la fortune ne me tentent pas.
— C'est mon neve.u qui vous a connu, il y a trois ans, et qui se dispose à quitter Madrid pour vous épouser.
— Eh ! bien ! mon cher père, dites ou écrivez à votre neveu de rester à Madrid s'il s'y trouve bien, à moins qu'il n'aime faire des voyages inutiles à bord d'un vaisseau.
— Vous réfléchirez, ma fille, — dit le beau-père en souriant.
— Voilà, ce qui vous trompe, cher père, je ne réfléchirai pas. C'est tout réfléchi.
— Et qui sait ! ma fille ; dans un an, dans deux ans, trois ans, les idées changent ; ne prenez point d'engagement avec l'avenir.
— Je suis sûre de moi ; j'attends l'avenir sans crainte ; je serai veuve après dix ans, comme aujourd'hui, croyez-le bien. J'ai de l'énergie dans mes résolutions , et je ne me corrigerai pas d'une vertu.
Le beau-père s'inclina comme un adversaire vaincu, mais en se retirant devanl Lilia victorieuse, il emporta l'idée d'être plus heureux une antre fois.
A mesure que Lilia avançail dans son veuvage, les poursuivants augmentaient en nombre et en audace. Tous les jeunes gentilshommes de la Havane se mirent successivement sur les rangs ; le gouverneur même arriva le dernier, comme pour
donner le dernier assaut à une citadelle imprenable. Le gouverneur fut traité comme le vulgaire des amoureux. Lilia n'écouta aucune proposition.
Cette force de résistance invincible, Lilia la puisait chaque jour dans un de ces récipients odorants qui lui rappelaient un jour d'éternel souvenir. Lorsque la mer étincelait sous les caresses du voluptueux démon de midi; lorsque la neige des magnolias tombait sur l'herbe de las Ginestas, notre jeune veuve s'asseyait sur des coussins de verdure, et la puissance des parfums rcspirés lui rendait les extases et les chastes délices de sa lune de miel ; quel est donc cet étrange mystère recélé dans les exhalaisons des fleurs ?
Comment se fait-il que l'imagination puisse franchir les abîmes du passé sur les ailes d'un parfum, et qu'elle fasse revivre ce cadavre, et qu'elle nous entoure au même moment de tout ce qui était alors pour nous, joie, bonheur, amour, mélodie, comme si nous revivions dans ce passé ?
Lilia emportait ainsi avec elle, pour ainsi dire, tout un bonheur éteint qu'elle rallumait à sa volonté, en respirant Félixir des fleurs de las Ginestas. Elle ne quittait jamais l'écrin portatif qui renfermait le plus doux des trésors invisibles. Lorsque son acharné beaupère, toujours vaincu, et toujours relevé, apportait à Lilia un nouveau nom de mari prétendant, la jeune femme ouvrait sa cassolette, et prenait tout de suite en horreur le prétendant, sans le connaître ; car elle prêtait, en ce moment, l'oreille aux douces paroles de son mari qui lui parlait sous les arbres du vallon , dans l'enivrante
atmosphère dos fleurs. Quelle femme bien avisée, pensait Lilia, aurait consenti à sacrifier ces pures extases, chaque jour renouvelées, aux prétentions d'un amoureux inconnu, qui jamais peutêtre ne se ferait aimer?
Vraiment il y aurait de la folie à perdre cette continuelle résurrection d'un passé délicieux pour gagner un avenir tout voilé d'incertitudes conjugales, et d'inévitables dégoûts, si l'expérience ne trompe pas.
Les nombreux poursuivants ('•conduits n'étaient pas dangereux pour le repos de Lilia que sa famille protégeait contre les rancunes et les refus; mais le gouverneur de la Havane n'était pas homme à subir sans vengeance un si cruel affront.
C'était un véritable Hidalgo de vieille souche, âgé de quarantesix ans, trois fois veuf, toujours disposé à de nouvelles noces, et croyant honorer de ses faveurs les femmes qu'il épousait.
Ce gouverneur envoya son ultimatum aux parents de Lilia , et sa lettre se terminait ainsi :
« La jeune veuve d'Elbonza n'a aucune raison légitime de me refuser comme époux. Je descends des Pisarre; je suis allié aux Saldanha; je reçois un galion tous les ans; j'ai douze portraits d'aïeux dans ma salle d'armes; je suis d'âge vaillant; je commande les forces de terre et de mer, et si je demandais l'infante en mariage, l'infante s'endormirait joyeuse dans l'Escurial. Cela dit, je prétends épouser, le 24 juin, veille de Saint-Jean, la noble dame Lilia, veuve d'Elbonza. »
La jeune femme lut le message, sourit, ouvrit son écrin de parfums, respira ses plus chers souvenirs , et fit cette réponse :
« Monseigneur,
«Le roi d'Aragon et de Gastille, qui est le plus puissant roi du monde, puisque le soleil ne se couche jamais sur ses États, n'aurait jamais l'idée de forcer la plus humble des bergères à l'épouser par décret royal. Vous êtes, sans doute, un haut et puissant seigneur, mais le roi d'Aragon et de Gastille est au-dessus de vous, et ce qu'il n'oserait faire, vous ne le ferez pas. Lisez notre romancero, et vous verrez tous les désastres qui ravagèrent l'Espagne, lorsqu'un jeune roi voulut faire violence à la Gava. Cette insulte amena la chute du dernier roi des Goths, et l'horrible bataille du Guadaleté ou Guadalquivir.
« Permettez-moi de rester dans ma sainte liberté de veuve, et priez Dieu qu'il vous garde des mauvais conseils.
« Lilia. »
Le gouverneur, naturellement porté à la colère comme tous les gouverneurs, déchira la lettre de Lilia, et se promena deux heures sous une allée de saules pleureurs, pour chercher une vengeance, seule consolation des hommes puissants, lorsqu'ils sont malheureux en amour.
Investi de pouvoirs absolus et extraordinaires, il rédigea un décret qui exilait à perpétuité de la Havane et autres possessions espagnoles, la veuve Lilia d'Elbonza et toute sa famille. On donnait vingt-quatre heures aux exilés.
Le beau-père se mit aux genoux de sa belle-fille, qui le releva gracieusement en lui disant : — Je pars; voulez-vous me suivre? suivez-moi.
— Voilà, par saint Jacques d'Ottumba! un singulier entêtement ! — s'écria le beau-père en secouant la poussière verte de ses genoux.
Comment, vous préférez l'exil à l'honneur d'être gouvernante de la Havane ! cela ne se conçoit pas !
— Je le conçois, moi; cela suffit, — dit froidement Lilia.
— Mais, ma chère fille, vous poussez trop loin l'amour pour les morts ! Si mon bien-aimé fils lui-même revenait au monde , un seul instant, il vous conseillerait d'épouser le gouverneur ; et moi qui suis le père de votre mari défunt, je crois le remplacer à cette heure, et en son nom, je vous ordonne de vous remarier.
— Ah ! l'ordre est plaisant, dit en riant Lilia; le père de mon mari me conseille une infidélité !
— iJne infidélité ! Par la baie de tous les saints, mon berceau, je n'ai jamais entendu une expression aussi comique !
Quoi! parlez-vous sérieusement, ma chère fille?
— Très sérieusement, mon cher beau-père.
— Quoi ! en épousant le gouverneur de la Havane, trois ans après la mort de votre mari, vous commettez une infidélité !
— Oui, une infidélité posthume.
— Bien ! Lilia ! le mot est adorable ! Laissez-moi rire.
— Riez.
— J'en rirai vingt ans.
— Et je vous redirai le même mot vingt ans.
— Une infidélité posthume !
— Mon beau-père, j'ai sur le veuvage des idées qui ne sont pas les vôtres.
— Ni celles de tout le monde, ma fille.
— Est-ce ma faute si tout le monde se trompe ?
— Oui, tout le monde se trompe, excepté vous, Lilia.
— Cher beau-père, voulez-vous parler raison, un seul instant?
— Oui, il y a d'ailleurs assez longtemps que nous parlons folie.
— Connaissez-vous les secrets de la tombe ?
— Vous appelez cela parler raison ?
— Oui, mon beau-père, répondez-moi.
— Eh bien ! non, je ne connais pas les secrets de la tombe, et vous ne les connaissez pas plus que moi, Lilia.
— Je le sais, cher beau-père, et voilà précisément ce qui me rend très circonspecte dans les égards que je dois à mon mari mort. Sais-je si mon mari, dans une forme invisible, n'est pas toujours attaché sur ses pas ? Sais-je si les morts, ou si les âmes quittent réellement ce bas monde, après le dernier soupir? Saisje si ceux qui nous ont aimés ne continuent pas de nous aimer encore, pendant toute notre vie, et si leurs yeux, que nous croyons
éteints, ne sont pas continuellement ouverts sur nos plus secrètes actions?
— Eh bien ! après, Lilia?
— Après, demandez-vous? Comment, cher beau-père, vous ne devinez pas le reste! voulez-vous me faire dire quelque sottise?
— Quelle sottise, Lilia? Eh ! bien ! j'admets que ton mari, quoique mort, t'aime toujours, et te suive pas à pas...
— Vous admettez cela, et vous voulez que je donne à ce pauvre
mort le tableau scandaleux Oh! mon cher beau-père, ne
m'en faites pas dire davantage; j'en ai trop dit; la rougeur me couvre le front.
— - Lilia, vous êtes folle !
— Soit, mais je garde mes idées sur le veuvage, et je pars pour l'exil, avec mes souvenirs pour toute provision de voyage.
— C'est ton dernier mot, Lilia?
— Oui.
— En ce moment des agents de la Sainte-Hermandad entrèrent dans l'habitation, pour conduire à la marine la famille d'Elbonza, violemment soupçonnée de haute trahison contre le gouverneur de la Havane, et le représentant du roi des Espagnes.
— C'est une atroce calomnie ! s'écria le beau-père ; le roi n'a pas de serviteurs plus dévoués que nous.
8/| LKS JOYAUX.
Les agents avaient ordre de ne rien écouter, ce qui prévient les embarras d'une explication.
Lilia prit ses écrins de diamants et ses reliquaires de parfums, et s'achemina vers le port où le vaisseau de l'exil était en partance, ancre levée, voiles au vent, pilote au gouvernail.
L'horizon maritime, couvert de nuages cuivrés, n'annonçait pas une bonne nuit aux matelots. On était dans la saison des ouragans des Antilles; ces tempêtes qui déracinent les forêts, lancent les vaisseaux dans les savanes, et bouleversent les profondeurs de l'Océan.
— Dans une heure, nous allons avoir un fameux ouragan, dit le capitaine au beau-père qui montait l'échelle du pont avec Lilia.
— Eh bien ! alors, pourquoi partez-vous ? dit le beau-père,
en s' arrêtant sur le dernier échelon.
— C'est l'ordre formel du gouverneur, dit le capitaine en s'inclinant.
— Que le diable emporte le gouverneur ! dit le beau-père.
Lilia tenait à deux mains l'écrin de ses souvenirs, et souriait à l'horizon, sans écouter le capitaine et son beau-père.
L'ouragan avançait ; le cuivre des nuages s'était changé en plomb ; une odeur de bitume courait dans l'air et gênait toutes les respirations ; il n'y avait point de vent, et les flammes se dé-
roulaient horizontalement à la cime des mâts, et les cordages rendaient une harmonie de plaintes sourdes. La mer, pâle et morte, frissonnait par intervalles, comme si des cratères s'ouvraient au fond de ses abîmes, sans pouvoir soulever ses flots lourds comme des masses d'airain en fusion.
Le capitaine pâlissait à vue d'oeil, et invoquait tous les saints du calendrier; les matelots ne juraient plus ; le pilote faisait de fréquents signes de croix ; les passagers s'enfermaient dans leurs cabines pour ne pas voir l'ouragan, comme les autruches qui se couvrent la tête de leurs ailes pour ne pas voir le chasseur.
Lilia était toujours dans le paradis terrestre de ses souvenirs, et elle s'était assise sur un amas de toiles et de câbles roulés, au pied du grand mât.
Toute la famille d'Elbonza errait sur le pont comme une collection d'ombres élyséennes sur le rivage du Styx.
En ce moment un officier, attaché à la maison du gouverneur, monta l'échelle et demanda la veuve Lilia d'Elbonza. Le beaupère tressaillit de joie, et conduisit l'ambassadeur vers sa bellefille, se doutant bien du message.
L'ouragan commençait ; des gouttes d'eau, larges comme des piastres d'Espagne, tombaient en se gonflant sur la mer, et annonçaient un déluge ; des crevasses livides se dessinaient à l'horizon, en versant des éclairs prodigieux, et des tonnerres sourds semblaient essayer leurs forces à la voûte du ciel, comme un orchestre qui prélude avant l'explosion de ses instruments.
86 Les joyaux.
— Nous sommes perdus ! murmurèrent en chœur les matelots, et le capitaine ne les rassura point.
— Madame, dit l'officier à Lilia, Son Excellence le très haut et très puissant seigneur, gouverneur de la Havane, m'envoie vers vous, malgré ma profonde indignité, pour vous ramener à terre sur une bonne chaloupe et vous éviter les horreurs inévitables du plus terrible des ouragans.
— Oh ! cet excellent gouverneur ! — s'écria le beau-père au comble de la joie. — Allons, levez-vous, chère Lilia, et allons remercier ce digne gouverneur ! Béni soit Dieu ! nous sommes sauvés ! Il était temps ! Et le beau-père tendit la main à sa belle-fille qui ne tendit pas la sienne.
— Est-ce que Son Excellence, demanda Lilia, n'a rien ajouté de plus?
— Ah ! il y a une chose que j'oubliais, madame, dit l'officier, voici une feuille de papier au bas de laquelle votre belle main daignera apposer sa signature.
— C'est très juste ! dit le beau-père, nous allons signer.
— Un moment! dit Lilia, je ne signe rien, sans lire; veuillez bien me communiquer cette feuille?
— La voici, madame.
Lilia prit la feuille, la parcourut rapidement, sourit avec dédain et la jeta dans la mer.
— Voilà comment je signe une pareille promesse, dit-elle. Portez cette réponse au gouverneur.
— Cette femme est possédée du démon ! s'écria le beau-père.
— Je regrette de n'avoir pas réussi, dit l'officier, et je me retire avec la pensée que j'ai pu vous sauver la vie, et que vous m'avez refusé votre salut.
Et se tournant vers le capitaine, l'officier dit : Enlevez l'amarre et partez ; et il descendit dans le canot, en laissant le beau-père immobile de désespoir auprès de Lilia, toujours calme comme l'espérance, même sur le seuil d'un tombeau.
Le vaisseau dérapa et gagna la haute mer, pour éviter au moins le danger des côtes et des écueils voisins des atterrages. L'ouragan éclata bientôt avec une telle violence qu'on croyait assister à la chute du ciel, et que le vaisseau avait disparu dans une trombe d'eau. Les matelots se couchèrent à plat ventre sur le pont, et confièrent à la Providence des manœuvres d'ailleurs inutiles. Le capitaine descendit dans sa chambre pour étudier la carte ; la famille d'Elbonza se rangea en espalier devant la dunette, et Lilia ne daignant pas faire à l'ouragan l'honneur de le regarder, se mit encore à revivre dans son passé.
La Providence, seul capitaine en ces sortes de cas, dirigea le vaisseau avec une bonté maternelle, et le soutint victorieusement à la cime de toutes les vagues qui se levaient pour l'engloutir.
Quelquefois les tempêtes ont au moins cela de bon, qu'elles font
avancer un vaisseau avec une rapidité qu'une bonne brise ne donne pas. L'ouragan prit dans ses ailes la coquille de bois , et l'emporta, en lui faisant filer quinze lieues à l'heure, vers des parages lointains et peu connus des géographes. Le lendemain, aux premières lueurs de l'aube, la mer n'était plus soulevée que par une tempête ordinaire, celle que tout marin rencontre à chaque traversée, et qui le met toujours à deux doigts de sa perte, comme disent les graves historiens.
Le capitaine espagnol, qui devait son grade à la protection, se trouvait fort à l'aise au milieu d'un ouragan irrégulier, qui déroutait les plus hautes connaissances nautiques. Lorsqu'un ouragan conduit un navire, tout capitaine est excellent ; mais on peut se diriger dans une tempête, et l'équipage fort inquiet voyait dans son chef une terrible hésitation qui ne rassurait personne. La pâle clarté de l'aurore montra un voisinage de terre fort dangereux, qu'un mousse reconnut pour être la presqu'île d'Yucatan. Le capitaine remercia le mousse , et chercha ce nom sur la carte , et dans un dictionnaire de géographie ; on y lisait ceci : — Parage jusqu'à présent inhabité par des Européens. Yucatan abonde en bois de campèche, chênes équinoxiaux, cocotiers, et anthropophages.
La violence du courant et de la tempête entraînait le vaisseau vers ce parage, si mal noté dans le dictionnaire de géographie. Le capitaine ordonna des manœuvres et fit prendre des ris, d'après le conseil du mousse, mais malgré les ris, il restait encore aux mâts assez de toiles pour seconder l'action malfaisante du vent.
La terre était là, tout proche, si on peut appeler terre une formidable insurrection de rochers noirs, anguleux et désolés, qui semblent attirer un pauvre vaisseau comme des blocs magnétiques, et le briser comme une cloche de cristal.
— Tout le monde sur le pont! cria le capitaine, à l'aide d'un portevoix enroué.
L'équipage et les passagers n'avaient pas attendu cet ordre ; ils encombraient le pont, et regardaient les roches ennemies, tout empanachées de l'écume des vagues de l'Océan.
Les matelots exécutaient toutes sortes de manœuvres pour rendre le naufrage le plus doux possible ; il s'agissait surtout de doubler ce cap de granit, qui a brisé tant de vaisseau depuis Christophe Colomb, et qui probablement en brisera bien davantage encore, à moins qu'une compagnie anglaise ne se jforme pour ensevelir ces rochers à vingt brasses sous les eaux. Tel est le vœu des sages navigateurs !
Le beau-père d'Elbonza regardait sa belle-fille de l'air d'un homme qui a épuisé le répertoire /le ses récriminations lamentables, et qui se contente d'accuser avec des yeux irrités une folle femme, première cause de tant de malheurs.
Lilia n'exprimait pas un seul regret sur sa figure ; debout et appuyée à tribord contre un bastingage, elle secouait en riant sa chevelure dévastée, toutes les fois que l'écume des vagues retombait en pluie sur son front charmant. Ce jeu paraissait même lui plaire beaucoup, et lorsque la vague se faisait trop attendre, elle
faisait un geste d'impatience et semblait accuser l'Océan d'être inexact au rendez-vous donné.
Le beau-père ne put se contraindre plus longtemps , il vint se placer, à tâtons, devant sa belle-fille, et avec l'accent de l'ironie la mieux acérée, il lui dit : — Accepteriez-vous le trône de la Havane, en ce moment, si on vous l'offrait?
— En ce moment, — répondit Lilia, — je le refuserais deux fois.
Une vague énorme couvrit les deux interlocuteurs et ruissela comme un fleuve de neige sur le pont.
Lilia, un instant ensevelie, reparut, belle comme Vénus Aphrodite, et ramenant sur son sein ses cheveux divisés en deux guirlandes d'ébène, tissues par le caprice de la mer.
Un naufrage était pourtant inévitable, même pour le capitaine le plus expérimenté. Le pilote manœuvrait d'instinct, 'et assez habilement pour doubler ce terrible cap des Roches, et faire échouer levaisseau sur un banc de sable, dans un petitgolfe voisin ; la Providence lui permit de réussir ; au moment où la proue du navire touchait le formidable écueil, un coup de gouvernail, donné dans une éclaircie de calme, fit effleurer la roche et précipita le vaisseau sur un banc de sable abrité, par les montagnes, contre le vent de la haute mer.
La secousse fut si violente que le navire s' en tr' ouvrit sur sa quille ; le capitaine cria : Les canots à la mer ! Aussitôt le comble de l'effroi donna du courage au beau-père d'Elbonza ; il saisit sa
belle-fille avec ses bras vigoureux, et l'entraîna par une brèche ouverte dans une chaloupe à flot; le reste de la famille d'Elbonza fut oublié dans ce sauvetage, et emporté, sans doute, vers d'autres régions. Un heureux coup de vent coupa l'amarre de la chaloupe , et emporta d'Elbonza et sa belle-fille vers un rivage, où les arbres et le soleil riaient , comme s'il n'y avait pas eu la moindre tempête sur l'Océan.
L'égoïsmc brille de tout son éclat dans les grandes calamités ; le beau-père et Lilia oublièrent tous leurs compagnons pour ne songer qu'à eux. En sûreté, sous les beaux arbres du rivage, ils ne songèrent pas à regarder ce qui se passait sur la mer ; leurs yeux se tournèrent vers la forêt vierge et hospitalière qui les recevait, et déjà très occupés de leur avenir, ils ne prirent aucun intérêt à l'intérêt des autres ; ce qui, du reste, en pareille circonstance, est très naturel et fort humain , quoique inhumain au premier abord.
Les forêts vierges sont toujours suspectes à cause de leur virginité : on aime à les voir peintes sur une toile, mais leur réalité matérielle rassure peu le naufragé ou le voyageur. D'Elbonza hasarda quelques pas dans la forêt du rivage et donna des signes d'inquiétude; Lilia, toujours inébranlable dans sa fermeté, prenait un plaisir infini à voir des vols d'aras multicolores et des perruches vertes s'élever par dessus la cime des arbres à mesure que des pas humains violaient les mystères de ce bois.
— Il n'est pas très prudent, — dit à voix basse d'Elbonza, — >
de s'aventurer ainsi dans cette forêt ; il y a ou des hommes ou des animaux ; c'est-à-dire des ennemis, toujours. Mon Dieu, mon Dieu ! prenez pitié de nous ! après nous avoir sauvés de la mer, sauvez-nous de la terre.
L'homme est vraiment un être bien étrange! il fait des sottises toute sa vie, et lorsqu'il se trouve dans un cas périlleux, il veut mettre le ciel dans l'obligation de le secourir. Étrange prétention, mais souvent couronnée de succès ! Il est vrai qu'en ce moment, d'Elbonza était victime, malgré lui, d'un naufrage, et Lilia victime de son héroïsme, par sa volonté.
Lilia se fixa au bras de son père, comme s'il se fût agi d'une promenade au Prado, et lui dit : — Cet endroit est charmant, n'est-ce pas? il me rappelle ce beau vallon de las Ginestas, voisin de la mer.
— Le moment est bien choisi, dit le beau-père, pour faire des comparaisons! Eh bien! ma chère fille, il me rappelle à moi l'île de Robinson-Crusoë, et cela me fait frémir.
— Pourquoi frémissez-vous ainsi, cher beau-père; ne peut-on pas vivre ici comme ailleurs ? le climat est superbe, l'air est délicieux à respirer sous ces arbres, il y a tout ce qu'on peut désirer pour vivre ; les eaux douces et les fruits doux , que faut-il de plus?
— Il faut tout le reste, de plus ! ma fille ; et lorsqu'on a été habitué comme moi à vivre dans une habitation, au milieu du
luxe, on ne peut plus vivre dans un bois, comme un orangoutang.
— Mon cher beau-père, dit Lilia, vous êtes un de ces hommes qui se plaignent toujours, et ne sont jamais contents de leur sort!
— Je vous trouve vraiment plaisante , madame , de me faire des reproches! et vous prenez bien votre temps pour me censurer! vous, qui êtes la cause obstinée de tous mes malheurs!
— Eh ! cher beau-père, vous vous obstinez aussi à redire toujours la même chose !
— Ma foi ! c'est fort naturel, madame; h chaque pas que je fais, je m'enfonce davantage dans un abîme, par votre faute, et vous voulez m' interdire la plainte! Là, voyons, soyez sincère; si on venait, à présent, vous offrir, avec un bon vaisseau neuf , et par une bonne brise, l'honneur d'épouser le gouverneur delà Havane, j'espère, il me semble, que vous accepteriez?
— Non, mon cher beau-père ; je refuserais plus que jamais.
— Quoi! à la veille d'être dévorée par un tigre, ou par un cannibale?
— Mais oui, cher beau-père; on est dévorée un instant, mais on est mariée toute sa vie à un gouverneur !
— Mais quelle rage avez-vous donc d'être veuve?
— Je suis fidèle à la mémoire de mon mari, votre fils; et si
9k LES JOYAUX.
son ombre vous écoute, elle doit s'indigner de votre conduite indigne d'un Castillan.
Le beau-père, qui répondait toujours, s'arrêta brusquement, et prêta l'oreille à des bruits qui sortaient du bois. — Entendez-vous quelque chose comme moi? demanda-t-il à voix-basse.
— Oui, j'entends un murmure confus de voix. Ce sont des hommes.
— Si ce sont des hommes, dit le beau-père, nous sommes perdus ; j'espère que ce sont des tigres.
— Eh! les tigres ne causent pas entre eux, dans les bois ; ils rugissent, et j'entends causer.
— Ma chère fille, ceux qui causent dans une forêt vierge sont plus dangereux que ceux qui rugissent.
— Ah ! dit tranquillement la jeune fille, — cesontdes hommes je viens de les apercevoir.
— Arrêtons-nous, — dit le beau-père d'une voix tremblante, — et cherchons un abri pour nous dérober à leurs regards... Mon Dieu! ma chère Lilia, quelle idée avez-vous eue en refusant d'épouser le gouverneur !
— Mais ce sera donc votre refrain éternel, cher beau-père?
— Oui éternel tant que je vivrai... et je crois que ce ne
sera pas long... J'ai aperçu d'horribles formes couvertes déplumes d'aras... Là bas., dans une éclaircie... l'écho, dans ces solitudes, amène les voix de très loin... Ce sont des sauvages... c'est une
tribu qui a vu, du haut de quelque éminence, notre naufrage, et qui vient, scion les mœurs atroces de ces pays, dépouiller et dévorer les naufragés.
— Oui, dit Lilia avec calme, j'ai lu les détails de ces mœurs dans le voyage de Couture.
— Lequel Couture fut dévoré.
— Non, mon beau-père, c'est lui qui dévora son nègre.
— Je sais que l'un des deux fut dévoré. — Au reste, le moment est mal choisi pour vérifier l'exactitude de la citation
Oh ! que nous serions heureux à la Havane, au palais du gouverneur! j'espère maintenant, ma chère fille, que vous êtes revenue de votre entêtement de fidélité conjugale, en présence de la tribu de Cannibales qui marche vers nous ?
— Non, mon cher beau-père.
— C'est trop fort ! — Venez, Lilia... marchez doucement. — J'aperçois à notre gauche une grotte de lianes où nous pourrons nous mettre à couvert et laisser passer la tribu.
— C'est inutile, cher beau-père; il n'est plus temps; ces hommes nous ont vus; n'ayons pas l'air de les fuir, ce serait les insulter. Allons au-devant d'eux, comme on marche à des amis.
— Ma chère fille, — dit d'Elbonzaen fléchissant sur ses pieds, — nous n'avons plus un quart d'heure à vivre. Avant midi nous serons mangés. Je les reconnais bien maintenant, ce sont des
peaux-rouges Cette folle ! elle pourrait être à présent la
femme du gouverneur de
— Eh! mon cher beau père, — interrompit brusquement Lilia, j'aimerais mieux vous voir dévorer tout-à-1' heure, que de vous entendre redire encore une fois cette phrase.
— Ma chère fille Lilia, il n'y a que cette phrase qui m'apporte quelque soulagement dans mon malheur.
— Eh bien ! pensez-la et ne la dites plus.
— Oui, ma fille, mais si devant ces peaux-rouges on vous proposait de vous marier tout de suite au gouv. . .
— Encore !
— Ce n'est pas la même phrase, Lilia, remarquez bien.
— Toujours la môme, car elle m'ennuie comme l'autre... Eh bien ! voulez-vous le savoir? môme en ce moment je refuserais.
— Devant ces peaux-rouges ?
— La couleur n'y fait rien, oui. Etes-vous content?
Un espace très court les séparait en ce moment de la tribu sauvage, habitante de cette forêt. C'était une tribu alors très célèbre, et aujourd'hui anéantie par les pionniers de la civilisation. Le roi se nommait Kiou-Tavaï ; il portait une coiffure très haute, hérissée de plumes d'aras ; un carquois jouait sur son épaule gauche, et il balançait gracieusement un arc dans ses mains.
Derrière le roi marchaient les princes de sa famille, tous moins hautement coiffés, puis les courtisans et les chefs de la célèbre tribu du Liquidambar, en tout vingt-cinq sauvages, horriblement
tatoués sur leurs épidermes rougeâtres, cl montrant des rangées de dents d'une blancheur éblouissante , comme toutes les races carnivores restées dans l'état naturel.
Le beau-père d'Elbonza joignit ses mains, inclina sa tête sur l'épaule droite, et prit un air plein de bonté, pour le communiquer aux sauvages. Lilia regardait la tribu avec une curiosité tranquille, et ne regrettait nullement le trône de la Havane.
Les femmes seules sont capables de n'éprouver sincèrement aucun regret d'une forte résolution qu'elles ont prise, même quand cette résolution les conduit aux plus formidables extrémités. Les hommes, en pareil cas, affirment quelquefois qu'ils n'éprouvent aucun regret , mais ils ne sont pas sincères comme les femmes ; ils mentent et font les fanfarons.
Kiou-Tavaï fit signe d'arrêter les deux étrangers, et pour leur imposer, il prit un maintien superbe, et s'appuya de la main droite sur son carquois.
La beauté de Lilia parut exciter une vive impression chez le roi de la tribu ; il lui fit plusieurs signes très clairs et dignes d'un chorégraphe, pour lui demander si les autres naufragés étaient restés sur le rivage. Lilia comprit cette langue à la première leçon, et répondit avec une lucidité merveilleuse. Le roi se tourna vers ses courtisans et leur témoigna toute la satisfaction qu'il éprouvait en voyant la beauté de Lilia , et son intelligente pantomime.
Le prince royal murmura aussitôt quelques paroles qui proba-
blement signifiaient ceci : — Puisqu'il n'y a pas d'autres naufragés sur le rivage, rentrons dans nos palais.
Le roi sourit avec une sorte de bonté sauvage, et relevant son arc, comme un sceptre, il désigna du bout le centre de la forêt.
D'Elbonza et sa belle-fille, placés au milieu des chefs de Tarin ée, se mirent en marche pour aller à leur mystérieux destin.
Par moments, le beau-père lançait à Lilia un regard oblique, qui signifiait très clairement ceci : — Eh bien ! ma fille ne regrettez-vous point, etc.. Et Lilia haussant gracieusement les épaules avait l'air de répondre : Je ne regrette rien.
Alorsd'Elbonza regardait le ciel en poussant un soupir ; ce qui signifiait : Voilà un inconcevable entêtement !
Le roi et les princes paraissaient, dans leur route, s'occuper fort peu des prisonniers ; ils échangeaient des phrases brèves, en désignant du doigt un site, un arbre, un ruisseau, une fleur. Le beau-père s'imaginait à chaque instant que le roi à jeun cherchait un endroit favorable à quelque affreux repas d'occasion.
Lilia, ravie de la beauté du site, avait ouvert un de ses écrins de souvenir, et respirait la vie avec délices, pour recueillir ses dernières extases, avant d'être livrée à la mort.
On chemina une heure à travers broussailles fleuries, lianes flattantes, ruisseaux d'eau vive, et on arriva dans un carrefour sombre, où s'élevaient une centaine de huttes. C'était la capitale du royaume. Les naturels de la tribu sortirent pour voir les pri-
sonniers, et ils témoigneront une très grande joie comme des convives affamés qui voient arriver les plats d'un festin.
Les femmes du roi et les princesses arrivèrent ensuite, et se mirent à examiner Lilia avec une attention minutieuse. Ensuite elles eurent l'air de se concerter pour établir une opinion sur la jeune Européenne. Le résultat ne fut pas favorable; toutes les femmes des peaux-rouges décidèrent à l'unanimité que Lilia était horriblement laide, et que son arrivée ne pouvait exciter aucune jalousie dans le sérail du roi et des princes.
Cet avis n'était probablement pas celui du roi Kiou-Tavaï ; il déposa sa coiffure, son arc et son carquois; et s' avançant vers Lilia, il lui demanda si son compagnon était son mari Lilia comprit tout de suite, et elle répondit : Mon mari est mort.
Lilia crut devoir dire la vérité, même à un roi sauvage.
La réponse de Lilia parut faire beaucoup de plaisir au roi ; il sourit, et dans une pantomime encore plus expressive, il dit à la jeune veuve qu'il voulait l'épouser.
Le beau-père, qui assistait à cet entretien mimé, bondit involontairement, et son regard exprima la fameuse phrase interdite, et qui était plus que jamais de circonstance. Lilia ne s'attendait point à cette subite proposition matrimoniale, qui, du reste, est dans les mœurs dos rois anthropophages et absolus; elle fit un léger mouvement nerveux, comme la gazelle qui vient de flairer, à l'abreuvoir, la trace d'un lion ; mais, ce premier frisson passé, elle se garda bien de témoigner la moindre surprise, et le roi ayant
refait sa pantomime, croyant ne pas avoir été compris, Lilia baissa modestement les yeux, comme une jeune fille qui écoute pour la première fois parler mariage à la grille du couvent.
Le roi, plein de fatuité comme tous les hommes sauvages, interpréta en sa faveur le silence modeste de Lilia, et se tournant vers ses gardes, il donna un ordre bref en désignant la principale hutte qui était le palais royal.
Les femmes du roi avaient tout entendu, quoique placées à grande distance de l'entretien, et elles échangèrent entre (Mies des paroles qui, à coup sûr, ne composaient pas l'éloge du bon goût du roi.
Les gardes conduisirent Lilia au palais royal avec les honneurs dus à son rang. D'Elbonza fit au hasard quelques pas pour suivre sa belle-fille, mais d'autres gardes le conduisirent dans une hutte qui servait de prison, dans les guerres que la tribu du Liquidambar soutenait contre la tribu du Serpent.
Le harem du roi était dans une position charmante qui rappelle, dans des proportions très subalternes, la pointe du sérail à Constantinople. Ce harem peut contenir cinq ou six femmes et autant de nattes ; il est construit sur une pointe de rocher au bord d'une petite rivière qui prend sa source dans l'intérieur de la presqu'île, et descend à la mer dans le voisinage de Thérésinas, établissement espagnol de peu d'importance, fondé par des baleiniers.
La sultane favorite reçut Lilia dans la hutte du harem, et on peut même dire qu'elle la reçut fort mal; cela se conçoit. La sul-
taiic était une fort laide personne, d'un âge mûr, et qui secouait un peu trop d'anneaux de laiton à ses narines et à ses oreilles. Toutefois, le monarque fermait les yeux sur ces défauts naturels et ne les ouvrait que sur les qualités absentes. La sultane avait d'ailleurs un talent cité dans les gynécées de la tribu; aucune reine, aucune princesse, aucune grande dame ne confectionnait mieux qu'elle des bottines de chasse avec des aiguilles d' arêtes, du lil du cotonnier, et des peaux de chamois.
La sultane exerçait une grande domination sur l'esprit de son royal époux ; elle avait même réussi à faire chasser du harem deux jeunes rivales qui avaient donné bien des tourments à sa jalousie ; lorsqu'elle vit arriver cette Européenne blanche, son sang sauvage bouillonna dans ses veines, et elle comprit tous les dangers de sa position : Lilia lui apparut dans toute sa beauté redouable.
Ame de ce monde, esprit de tous les êtres, fièvre de la jalousie, tu agites toutes les zones, tu parles toutes les langues, tous les cris, tous les rugissements ; tu agites l'oiseau sur la feuille, le lion dans son antre, le sauvage dans sa hutte, le poisson stupide au fond des mers!
En voyant entrer Lilia, la sultane fit une pantomime qui signifiait : — Que venez-vous faire ici?
Lilia répondit que le roi avait daigné jeter sur elle un regard de bonté, mais qu'elle espérait bien que tout se bornerait là.
— Vous ne connaissez pas le roi, — dit la sultane de l'air d'une femme qui le connaissait.
— Je me soucie fort peu de le connaître, répondit Lilia.
La sultane regarda fixement la veuve espagnole pour bien entrer dans le sens de sa pensée ; elle comprenait difficilement qu'une femme se souciât peu de l'amour d'un roi aussi puissant que Kiou-Tavaï.
— Vous êtes donc désolée d'être entrée ici? — demanda la sultane, toujours en pantomime expressive comme une langue.
— Je crois bien que j'en suis désolée ! répondit Lilia.
— Alors vous n'aimez pas le roi? — demanda la sultane d'un air naïf.
— Non, — répondit Lilia, en riant aux éclats, malgré l'horreur de sa situation.
La sultane témoigna une extrême surprise, et croisa les bras sur les tatouages de sa poitrine.
— Comprenez-moi bien, — dit Lilia, en prenant une main de la sultane pour la serrer avec énergie. — Je l'aime si peu votre roi, que je suis décidée à me briser la tête contre un arbre, ou à me noyer dans cette rivière, si votre roi veut m'épouser malgré moi.
La sultane fit un sourire d'incrédulité. — Voilà, pensa-t-elle, une femme blanche bien rusée; mais je ne serai pas sa dupe. Est-il possible de supposer (prune femme est décidée à se tuer,
parce que Kiou-Tavaï, le plus puissant des rois connus, daigne l'admettre dans son harem.
— A quel moment du jour vient-il ici, le roi ? — demanda l'Espagnole d'un air indifférent.
— Au coucher du soleil, — répondit la sultane, en montrant avec son doigt le soleil, en ce moment au zénith, et en étendant sa main vers l'horizon du couchant.
— Et que fait-il en ce moment, le roi? — demanda encore l'Espagnole.
— Il s'exerce à l'arc, il chasse, il dort, il reçoit les ambassadeurs des rois voisins, il adore les manitous, il joue aux trois sauts avec ses courtisans. — La sultane décrivait toutes ces choses avec sa plus grande lucidité ; un sourire de Lilia témoignait toujours que chaque geste avait été compris.
Lilia poussa un soupir rempli de tristesse, phrase partout comprise, et regarda mélancoliquement le soleil.
Quand leur jalousie s'endort, les femmes sont bonnes dans tous les pays. La sultane écouta ce soupir de Lilia, et vit son regard ; au fond de ces deux choses éclatait un désespoir trop évident. Toutes les pensées du cœur n'ont pas besoin de la traduction d'une langue ; elles se laissent lire sur le visage et dans les yeux.
La femme sauvage prit la main de Lilia, et murmura quelques syllabes que leur douceur et leur sexe rendaient intelligibles à l'oreille étrangère. Lilia répondit de la même façon ; cette fois la pantomime avait été supprimée, et pourtant les désinences har-
ii)h LES JOYAUX.
monieuses de la langue indienne et de la langue castillane, ainsi croisées entre deux lèvres de femmes, remplacèrent l'entretien le plus amicalement formulé. On se comprit des deux parts. Tristesse d'un côté, consolation de l'autre ; Rossini a écrit le même duo entre Arsace et Sémiramis, et que de femmes l'avaient chanté avant lui !
Le soleil qui est sans pitié pour les douleurs du jour, et qui est toujours obligé de descendre sur l'horizon du couchant, pour laisser aux étoiles le soin d'éclairer les douleurs de la nuit, l'impassible soleil déclinait avec une rapidité sensible, et augmentait les angoisses de Lilia.
La femme sauvage, émue aux larmes, frappa son front comme pour annoncer l'explosion d'une bonne idée , et elle regarda joyeusement la rivière qui coulait devant la hutte du harem.
Lilia prit les deux mains de la femme sauvage, et tout son visage, contracté par une curiosité fébrile, demanda l'explication d'une pensée, qui déjà ressemblait à une idée de salut.
La femme sauvage mit un doigt sur la bouche de Lilia, et lui montrant une natte déroulée dans l'alcôve royale, elle lui fit signe de s'asseoir et de l'attendre quelques instants.
Ensuite elle sortit, un rayon de joie au front.
Lilia conçut un faible espoir.
Quand la pauvre sultane reparut, son visage apportait quelque chose de plus que l'espoir. Elle prit Lilia par la main et la conduisit derrière le harem, dans un massif de liquidambars, dont
les racines s'étendaient sur la petite rivière, et retenaient quelques pirogues par des amarres de bambous.
Dans une de ces pirogues, il y avait un vieux nègre qui paraissait attendre pour obéir religieusement à un ordre souverain . La femme sauvage embrassa l'Espagnole, lui montra le ciel où se tournent tous les êtres, et après l'avoir rassurée par les gestes les plus expressifs, elle lui dit de se confier sans crainte à ce nègre, et d'aller où il la conduirait.
, Lilia bondit de joie, comme la gazelle qui a découvert une fontaine, et rendant sa vive caresse à la femme sauvage , elle prit dans les secrets de sa toilette deux boucles de diamants qui bouleversèrent de bonheur la pauvre sultane , et sautant lestement sur la pirogue, elle brisa elle-même l'amarre, et le courant de la rivière emporta la voyageuse et le rameur , avec cette rapidité qu'ont inventée dans l'Inde les courriers-nageurs, Swimming- Corriers.
La flèche du sauvage n'est pas plus agile que sa pirogue lancée à l'eau. Lilia était déjà bien loin de son péril au bout d'une heure ; elle s'épanouissait de joie, en songeant au miracle de sa délivrance, lorsqu'à son tour elle se frappa le front, et poussa un cri de douleur. Hélas ! il y a des occasions où l'égoïsme est per < mis, et où la sûreté personnelle fait tout oublier, même un parent, un ami! Lilia se souvenait, un peu trop tard, de son beau-père, -d'Elbonza, égoïstement délaissé dans la tribu des Cannibales! Que pouvait-elle faire? remonter la rivière? chose impossible; ces sortes de rivières ne se remontent pas ; aborder dans quelque
anse, et faire vingt milles à pied dans des forêts vierges pour délivrer son beau-père? chose plus impossible encore. Il ne restait à Lilia d'autre ressource que celle de s'incliner devant la fatalité : elle s'inclina donc et recommanda son beau-père à la sollicitude du ciel.
Le soir, un peu avant le coucher du soleil, la pirogue s'arrêtait devant un quai de bois palissadé, au village indigent deThérésinas, et même à la porte d'une mesquine posada baleinière, à l'enseigne du Harpon-d' Or .
Lilia retint le rameur nègre à son service, et elle l'acheta librement à lui-même, comme esclave, au prix de cinq cents piastres, garanties par deux bagues de diamants.
On quitte facilement un port de mer, quand on a de l'argent ou des pierreries. Le lendemain même, un vaisseau était en partance pour la Havane. Lilia regarda ce départ comme un conseil de la Providence, et toute dévouée à une idée nouvelle , inspirée par de sages réflexions, elle retint deux places à bord du baleinier, et charma sa traversée en respirant le bonheur dans l'écrin de ses souvenirs.
La pensée de Lilia était honorable et belle, digne d'une Espagnole, ou pour mieux dire, digne d'une femme de tous les pays.
En rade de la Havane, et placée sous la protection d'un pavillon portugais, Lilia écrivit au gouverneur la lettre suivante.
« Excellence, « Le voyage et le malheur m'ont ouvert les yeux.
« J'étais trop peu avancée dans mon veuvage pour accepter même le cœur et la main d'un seigneur puissant comme vous; aujourd'hui je ne regrette pas ma première détermination, mais je la change, ou, en d'autres termes, je la modifie dans l'intérêt de notre bonheur mutuel.
« J'ai fait un vœu à Notre-l)amc-dc-la-lïavane, et vous êtes trop bon chrétien pour vouloir que je me délie d'un vœu. J'ai juré de ne me remarier que dans sept ans et sept quarantaines, après la mort de mon mari. J'ai quatre ans de veuvage à subir encore, et ce délai expiré, j'obéis aux ordres de la Providence qui veut que je contribue au bonheur des Havanais, en m' asseyant à votre droite dans le palais du gouvernement.
« Si ces propositions sont à votre convenance, veuillez bien m'en instruire, j'attends votre réponse à bord de l' Etoile polaire, en rade pour deux jours.
« Ltlia.
« P. S. J'avais oublié de dire à Votre Excellence, que je mets une condition à notre mariage. Mon beau-père, le seigneur d'Elbonza est en captivité dans la tribu du Liquidambar, chez les peaux-rouges, vers les atterrages d'Yucatan ; j'espère que vous enverrez un vaisseau et quelques soldats pour délivrer un noble Espagnol qui n'a pas mérité son sort. Ma main est à ce prix. »
Quelques heures après, Lilia reçut pour toute répense le billet suivant :
« Madame,
« Depuis votre départ, je me suis marié. Il vous est permis de rentrer dans l'île.
« H. S. , gouverneur de la Havane. »
Ce billet donna, en même temps, une grande joie et une violente douleur à l'âme de la jeune et trop fidèle veuve. Elle avait accompli un acte d'héroïsme, dont sa conscience lui savait un gré infini, et elle voyait aussi s'échapper la seule occasion de sauver son beau-père de la dent des cannibales, s'il vivait encore.
A force de vouloir sauver son beau-père à tout prix, elle trouva un autre moyen qui ne brisait pas ses liens sacrés de veuve ; elle descendit à la chambre du capitaine et lui dit :
— Capitaine, combien avez-vous d'hommes d'équipage à votre bord?
— Soixante, madame.
— Espérez-vous harponner beaucoup de baleines, dans votre campagne ?
— Je crois que cette année la pêche ne sera pas heureuse à cause de la concurrence. Je serais content si je ramenais trente tonneaux d'huile.
— Voulez-vous que je propose une campagne qui vous rapportera davantage?
— Proposez, madame.
— Je vous donne cet écrin de diamants, estimés par des usu-
riers, six mille piastres cordonnées, si vous venez délivrer mon beau-père, qui est prisonnier chez les peaux-rouges.
Le capitaine regarda l'écrin, et lui sourit amoureusement.
— Savez- vous précisément, demanda-t-il, l'endroit où il faut débarquer?
— Je vais vous le montrer sur la carte, — dit Lilia, et son joli doigt se posa tout de suite sur le point géographique.
— Ma foi ! c'est tout près d'ici, dit le capitaine, et si monsieur votre beau-père n'a pas été mangé, je réponds de lui sur ma tête.
— Allons toujours, dit Lilia ; j'aurai fait mon devoir.
Aussitôt l'Etoile polaire dérapa et fit voile vers les parages désignés.
— Enfants ! dit le capitaine aux matelots , nous allons pêcher une baleine qui rendra trois onces d'or à chacun de vous.
L'équipage exécuta toutes sortes de faudangos sur le pont.
Tous connaissaient leur capitaine comme un homme qui ne promettait jamais en vain.
Quelques jours après on débarqua, d'après les indications de la belle veuve, tout juste sur le rivage où l'embarcation de d'Elbonza avait échoué. La mer y était fort calme en ce moment.
Lilia reconnut très bien tous les accidents de terrain et de forêt sur lesquels il fallait conduire l'expédition ; elle s'était placée
au centre de la troupe, et recommandait bien de ne faire usage des armes qu'à la dernière extrémité, de peur qu'une maudite balle ne vînt atteindre sa bonne et sauvage libératrice dans la lutte du harem royal.
Quand l'équipage de l'Étoile polaire parvint au carrefour du bois où s'élevaient les huttes de la tribu, le roi, les princes, les courtisans, les gardes, les sentinelles dormaient sur le gazon, à l'ombre des liquidambars.
Le capitaine, armé de deux pistolets, réveilla familièrement le roi, qui sauta sur son arc en poussant le cri de guerre.
Les marins poussèrent de grands éclats de rire, en voyant l'attitude belliqueuse prise par les sauvages, réveillés en sursaut.
Le roi , voyant bien que toute résistance était inutile devant soixante armes à feu, laissa tomber son arc, inclina la tète, et s'offrit seul en holocauste, pour le salut de son peuple.
11 n'y a que des rois sauvages capables d'un pareil dévouement.
Le capitaine fit signe au roi de relever la tête, et lui tendit la main en lui présentant Lilia.
Les sauvages, entre autres qualités de leur race, ont une perception féline qui devine tout.
En voyant Lilia, le roi comprit sur-le-champ le but de cette expédition armée ; il fit un geste amical qui signifiait : — Attendez-moi un instant. — Et courant vers son palais, il en ramena le
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noble prisonnier espagnol dans un état de maigreur qui peut-être lui avait sauve la vie.
L'infortuné d'Elbonza, qui probablement se résignait, chaque matin, à être servi, le soir, sur la table du roi, s'élança au col de sa belle-fille, et lui dit :
— Je te pardonne.
La scène fut touchante.
Le capitaine donna au roi un fusil à deux coups et une bonne provision de poudre et de balles.
Tous les sauvages baisèrent les mains des matelots, et Lilia, égrainant un collier de perles fines, le distribua aux princes et aux courtisans.
On devinerait, sans qu'il fût besoin de le dire, que d'Elbonza et sa belle-fille rentrèrent dans leurs possessions de la Havane, après cette expédition si heureusement accomplie ; mais ce qu'on ne devinerait pas, c'est que Lilia garda son veuvage toute sa vie, et que même, dans l'âge le plus avancé, elle se rajeunissait chaque jour, en respirant les parfums d'un impérissable souvenir, et que sa vieillesse n'avait pas retranché un seul quartier de sa lune de miel.
Les femmes, disait-elle souvent, doivent toujours avoir des diamants et des perles ; c'est leur monnaie ; avec ces bijoux, elles ne sont jamais achetées, et elles achètent tout.
Il est vrai, ajoute l'historien, qu'il faut avoir déjà beaucoup d'or pour acheter autant de perles et de diamants.
Après ce récit , le complaisant traducteur des histoires d'Europe rendit au prince Zeb-Sing la légende irlandaise qu'on peut intituler la Baguette magique.
Si vous connaissez l'Irlande, cette fleur de la terre, cette perle de la mer, comme dit la chanson de ce pays , vous avez admiré sans doute les paysages solennels des lacs de Killarney , dans le comté de Kerry. C'est une forte et superbe nature qui n'a pas son égale au monde ; ce sont des rocs amoncelés en étages , comme pour soutenir le ciel ; de grandes eaux dormantes au fond des gouffres ; des horizons sublimes, où les montagnes découpent avec les arêtes de leurs cimes l'azur pâle du firmament.
Cette nature prédispose les âmes aux rêveries sombres , aux pensées graves, et même aux fabuleuses superstitions.
\lk LES JOYAUX.
Le fermier Patrick, en se mariant avec une pauvre villageoise nommée Augusta, vint consulter, après le huitième mois de son mariage, une habile sorcière de Killarney, pour savoir quel serait le destin de l'enfant qui allait bientôt voir le jour.
La sorcière, jugée infaillible dans ses prédictions, fit la réponse suivante : — Une fille naîtra de vous, et elle épousera le vice-roi d'Irlande.
Patrick, bouleversé par cette réponse inattendue, voulut faire quelques observations, mais la sorcière lui ferma la bouche et ne voulut rien écouter.
Cette sorcière était laide comme la femme de l'enfer qui a inventé les péchés mortels.
La fermière Patrick fit un signe de croix, salua la magicienne, et suivit son mari.
Le soir, les voisins, instruits de la prédiction, affirmèrent tous qu'elle se réaliserait indubitablement, et sans perdre de temps, ils se recommandèrent tous à la haute protection de la future vice-reine d'Irlande.
Un mois après, la fermière Patrick mit au monde une fille... On accourut du village pour regarder sa figure... Elle était d'une laideur idéale, et le père même avoua humblement qu'il n'avait jamais rien vu de si laid.
Les voisins commencèrent à douter du destin promis , et leur foi robuste fut un peu ébranlée par ce monstrueux accouchement.
La fermière seule, en sa qualité de mère, se révolta contre l'opinion générale, et traita tout le monde d'aveugle, môme son mari.
Plusieurs mois s'écoulèrent, et l'enfant croissait en laideur; chaque jour amenait en relief quelque nouvel incident déplorable sur son visage ; si bien que la mère finit par reconnaître elle-même la fabuleuse laideur de son enfant.
A cette époque, on parlait beaucoup, dans le comté de Kerry, de Menai-Woolf, magicienne des magiciennes; elle avait établi le sanctuaire de ses nocturnes évocations dans la déserte vallée de Blake-Devil, qui conduit au lac majeur de Killarney.
Patrick et sa femme , tourmentés tous deux par la prédiction de la sorcière, résolurent de porter de nouveaux présents et une nouvelle demande à la magicienne Menai-Woolf, qui jouissait de la confiance de tous les villageois du comté.
Nous verrons bien, dit Patrick, si les deux sorcières seront d'accord dans leurs prédictions.
Menai-Woolf était une femme irlandaise d'une beauté monumentale ; un statuaire l'aurait choisie pour lui emprunter des formes plastiques dignes du temple des géants ou de Jupiter Olympien, en Sicile. Elle avait ce luxe de chevelure ardente , si commune dans les climats de forte végétation ; ces yeux brillaient de cet éclat sombre qu'on admire en été dans les eaux du golfe de Dublin ; son visage, d'une régularité superbe, rappelait les plus beaux types connus et immortalisés par la palette ou le ciseau..
C'est une erreur assez commune de croire que les magiciennes ont toujours été de laides et vieilles femmes ; Circé, qui a fondé cette race mystérieuse, était d'une beauté homérique ; et dans les âges antiques, les femmes qui se vouaient aux mystères des sciences occultes, soit dans le temple des sibylles à Rome, soit dans les criptes d'Eleusis, en Égypte, étaient toujours douées d'une grande beauté de visage et de corps. Personne ne serait venu consulter de vieilles et laides magiciennes ; on n'aurait pas eu la moindre foi en celles-là, puisqu'elles n'avaient pas eu le pouvoir de se faire belles, c'est-à-dire de se donner la véritable et seule richesse des femmes. Puis les temps sont venus, où, par une dépravation incroyable, les hommes, toujours convoitant les secrets de l'avenir, ont recouru aux sorcières affligées de vieillesse et de laideur ; il est vrai que les belles femmes ont trouvé depuis des ressources plus lucratives, et se sont retirées d'une profession qui jetait sur elles les teintes fatales de l'enfer chrétien.
Menai-Woolf, l'illustre magicienne de l'Irlande, tenait ses assises de nécromancie dans un recoin, très probablement fréquenté par des esprits inspirateurs qui se mêlent, sans être vus, aux affaires de l'humanité visible. Autour de son trône les herbes étaient maigres, les plantes rabougries, les arbustes tordus, les fleurs livides, comme si des pieds de démons eussent foulé ce sol maudit, dans des rondes infernales, sous la maligne influence des lunes du samedi ; ou comme si des vapeurs sulfureuses , exhalées des lieux profonds, eussent desséché, dans ce val, tout ce que la terre produit, avec tant de luxe, aux environs de Killarney.
SB