‹ Perles et paruresChapitre 9 sur 49 · G10UE · texte numérisé non relu

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Le fermier et sa femme tentèrent ce pèlerinage, et comme ils avaient acquis de la richesse, ils ne sollicitèrent pas longtemps les faveurs de la magicienne : elle leur donna audience, le premier soir, un peu après le coucher du soleil.

Menai-Woolf remplissait sa mission avec une conscience très évidente, et qui excluait tout soupçon de fourberie mercantile; c'était une magicienne qu'il fallait nécessairement prendre au sérieux, môme si on eût été sceptique ou railleur. Au reste, à ces époques de foi plénière , personne ne songeait à douter des pouvoirs magiques ; dès que le doute et la raillerie sont venus, la nécromancie a disparu de la terre. La foi éteinte, la bouche prophétique s'est fermée. L'homme qui a le plus contribué à détruire toutes ces choses, Voltaire, dans un moment de remords a lui-même écrit ces vers :

Le raisonner tristement s'accrédite,

On court, hélas! après la vérité!

Ah ! croyez-moi, l'erreur a son mérite !

Certes, c'était bien la peine d'écrire cinquante volumes contre l'erreur, pour faire ensuite pareille amende honorable à quatrevingts ans.

Quoiqu'il en soit, les baguettes magiques sont brisées et les magiciennes ne reviendront plus, ce qui donne néanmoins tant d'intérêt aux magiciennes d'autrefois.

La fermière s'attendait encore à rencontrer dans le val une vieille et laide sorcière, et elle avait préparé ses yeux et son courage à

subir quelque horrible apparition ; mais son étonnement fut extrême, lorsqu'elle se trouva face à face avec la plus belle des femmes du comté de Kerry! La fermière croisa dévotement ses mains comme elle eût fait avant l'apparition de la sainte, sa patronne, et ne put s'empêcher de s'écrier : Oh ! la superbe femme! exclamation que la magicienne accueillit très froidement, ce qui attestait chez elle un profond détachement des choses de la terre, et la rendait encore supérieure à son sexe par l'absence de tout amour-propre féminin.

Le fermier expliquait le motif de sa visite à la magicienne, mais sa femme était toujours plongée dans une admiration extatique, et ses deux mains ne se déjoignaient pas.

Menai-Woolf écouta sans regarder le fermier, et quand celui-ci eut fini de parler, elle inclina majestueusement sa noble tête, comme pour dire j'ai compris, et fit signe aux deux villageois de se retirer un peu à l'écart pour ne pas troubler ses profondes méméditations.

Patrick eut toutes les peines du monde à retirer sa femme de son extase d'admiration, causée par la solennelle beauté de la magicienne.

Menai-Woolf, assise sur un trôné, ouvrit le volume mystérieux, qui se nomme le LIVRE par excellence, le seul qui ait échappé à l'incendie d'Omar, et qui, écrit sur des feuilles d'amiante, resta incombustible devant la torche du kaiif. La magicienne lut le fameux chapitre intitulé Tétagrammalon, ce mot que la bouche ne

peut prononcer sous peine de rester muette ; elle prononça au rebours, comme Satan, le verset d'espérance (1) , qui se change en cri de désespoir ; elle cueillit de sa main gauche une touffe de verveine, trois feuilles de houx, une fleur d'ancolie sauvage, et les lança derrière sa tète, en disant sept l'ois : Blake-Dcvil, corne here! Diable noir, viens ici ! Après quoi elle prit son sceptre, ou pour mieux dire, sa baguette magique, joyau de nécromancie fabriqué dans une grotte de Blue-IIill, par un ouvrier mystérieux, et elle traça autour d'elle un cercle qui changea les grains de sable en étincelles phosphoriques qui ressemblaient à des yeux vivants couleur d'iris.

Au même instant, le tonnerre gronda sur les pics de Killarney, et les échos tourbillonnèrent avec des gradations infinies dans les cratères immenses, au fond desquels dorment les eaux noires et plombées des lacs.

Menai-Woolf fit un signe avec sa baguette magique, et les deux villageois s'avancèrent pour recueillir l'oracle qui allait être prononcé. La magicienne agita convulsivement sa tête superbe, comme si elle faisait un suprême effort pour arracher à l'avenir ses arcanes les plus mystérieux, et ses bras se déployèrent dans toute leur majesté souveraine, comme les deux ailes de l'oiseau des Gordilières, dans les rayons de l'équateur.

(1) Ce verset entrait dans les expériences nécromanciennes, lu au rebours. In te domine speravi, non sonfundar in œternum.

Au rebours :

In œternum confundar, non speravi domine in te.

— Femme! — dit-elle, d'une voix qui semblait sortir d'un clavier d'airain; femme, incline ta tête devant la révélation de l'inconnu !

La fermière, qui admirait toujours la beauté de la magicienne, obéit à l'ordre et à la lourde pression de la baguette magique, et s'inclina.

— Femme, poursuivit la magicienne , écoute bien ceci, et ne l'oublie jamais pendant seize ans. Quel que soit l'état vil où tu te trouves aujourd'hui, ta fille épousera le vice-roi d'Irlande. J'ai dit.

Elles nous ont dit toutes les deux la même chose, pensèrent les deux villageois, la prédiction, quoique impossible, s'accomplira.

Et tous les deux, après avoir salué la magicienne, et baisé respectueusement la baguette magique, reprirent le chemin de leur ferme. En arrivant, ils regardèrent leur fille pour voir si l'expérience nécromancienne avait corrigé les vices incurables de sa laideur. Hélas ! cette pauvre jeune fille était encore plus affreuse qu'à l'époque où elle vagissait dans son berceau. Comptez sur le vice-roi d'Irlande après cela !

En supprimant les détails intermédiaires et les chapitres oiseux, qui sont les broussailles du récit, nous franchissons tout de suite le court espace de six mois, et nous retrouvons la fermière Patrick, mère d'une seconde fille, mais, cette fois, la prédiction de la magicienne parut avoir quelque chance de succès autour du nouveau berceau.

Edith, on la nomma ainsi, fut saluée par des cris d'admiration,

et uni; grande profusion de verij-nice , dès qu'elle vit le jour. En général, les Irlandaises et les Irlandais naissent beaux, mais Edith taisait encore exception à cette règle ; elle était d'une beauté incomparable ; comme enfant nouveau-né, sa taille même était précoce ; on lui aurait donné un an lorsqu'elle naquit ; aussi les voisins, conviés au baptême, prédirent qu'Edith serait la plus jolie et la plus belle femme de l'Angleterre et peut-être de l'univers.

Le fermier et la fermière échangeaient des regards d'intelligence, et se comprenaient à merveille. Seulement ils ne parlèrent à personne de la prédiction, en songeant au proverbe bourgeois: chose annoncée n'arrive pas.

On arrivait de tous les points du comté à la ferme de Patrick pour voir ce miracle de beauté enfantine, et toutes les mères demandaient à Dieu de leur donner une Edith à la première occasion. 11 vint même des familles qui habitaient les bords de l'Océan Atlantique, et qui avaient entendu parler de la fille de l'heureux fermier de Killarney. C'était une éternelle procession de curieux ou d'indiscrets, mots synonymes souvent.

Edith croissait en beauté, quoique la chose parut impossible : chaque jour nouveau ajoutait une grâce nouvelle à l'adorable enfant; le seul défaut qu'on aurait pu rencontrer sur ce visage divin, c'était une trop longue absence de sourire. Edith avait un air grave à l'âge de six mois.

Etait-ce là un défaut réel ? Les voisins se divisaient en deux

l±2 LES JOYAUX.

opinions bien distinctes. Quant au père, il voyait avec joie cette gravité si précoce, qui annonçait la vice-reine de Dublin. Les voisins, n'étant pas dans le secret, contrariaient Patrick qui se taisait, en souriant, comme un homme jaloux de son secret.

Laissons Edith croître et se développer au milieu d'une admiration toujours soutenue, et arrivons à la phase où son histoire commence à sortir de l'obscurité d'une ferme, pour rayonner dans les plus hauts lieux.

A quinze ans, Edith était si merveilleusement belle, que tous les fermiers eux-mêmes, malgré leur amour pour l'agriculture, avouaient hautement que ce soleil d'amour n'était plus à sa place dans une chaumière, et que les parents commettaient une sorte de crime en ensevelissant Edith dans les brouillards de Killarney.

Ces reproches causaient le plus grand plaisir à Patrick et à sa femme ; ils étaient tous deux fort rusés, et ils connaissaient l'esprit des voisins.

— Voilà précisément ce que j'attendais, — dit Patrick à sa femme, — et nous avons agi avec grande sagesse, en provoquant ces reproches. Si nous eussions dit à nos voisins: notre fille Edith est trop belle pour rester dans une ferme, et nous allons la lancer, habillée en lady, à Dublin, dans les allées de Phœnix-Park; si nous eussions dit cela, tout de suite les voisins n'auraient pas manqué de blâmer notre conduite, en termes peu charitables, tandis que nous sommes à notre aise, maintenant ; nous aurons l'air d'écouter leurs reproches, et d'obéir à leurs conseils. Les voisins seront contents d'eux et de nous.

M BAGrl ETTE MAGIQUE. 123

C'est bien ce que j'ai pensé aussi, disait la fermière ; je connais les voisins, ils sont tous les mêmes ; aussi faut-il toujours avoir l'air de faire ce qu'ils veulent, lorsque ce qu'ils veulent n'est autre chose que ce que nous voulons.

Ce raisonnement indique assez le caractère observateur et rusé de ces deux villageois. Celui qui observe est toujours plus fin que celui qui est observé. Le peintre a plus d'esprit que la toile.

Patrick feignit de faire violence à ses goûts champêtres, et il vendit sa ferme pour renoncer, disait-il, à son bonheur personnel, et songer au bonheur de sa fille, selon les sages préceptes de ses intelligents voisins.

Les voisins applaudirent en masse à l'héroïque détermination du fermier.

La ferme vendue, Patrick se trouva le lendemain à la tête d'une armée de deux mille guinées, qui, d'après ses plans, devaient lui servir à conquérir, pour Edith, la vice-royauté d'Irlande.

Arrivé à Dublin, Patrick enferma sa fille aînée dans un couvent de religieuses peu favorisées par la beauté mondaine, et se logea dans Salicvi/Ic-Street, n° 17. 11 s'habilla et habilla sa femme et sa fille, selon la loi des dernières modes, et le premier dimanche venu, après la dernière messe de la cathédrale de Saint-Patrick, il vint se mêler fièrement avec sa famille aux exhibitions ambulantes de Phœnix-Park.

Edith paraissait avoir vingt-cinq ans, car sa taille appartenait aux plus magnifiques proportions de son sexe ; un chapeau, façon

Paméla, couronnait sa chevelure ardente sans la couvrir ; destor rents de boucles d'or coulaient sur ses épaules, et encadraient un visage de déesse, un visage où l'éclat de la fraîcheur, la suavité des lèvres, l'émail des dents, adoucissaient la fierté naturelle des traits et du regard.

Au moment où Edith prenait son éventail sur la chaise de l'église, un rayon de soleil descendu des rosaces gothiques de Saint-Patrick anima l'azur orageux de ses yeux, et donna au visage d'Edith un caractère ineffable de grandeur et de solennité. Sa mère la regarda et entra en réflexion.

On sortit de l'église. Edith marchait la première à deux pas de son père et de sa mère.

— Mon ami, — dit Tex-fermière à son mari, d'une voix émue, — as-tu bien remarqué le visage d'Edith?

— Comment! dit l'ex-fermier, je ne remarque, moi, que ce visage ; j'en suis fier comme un roi de son trésor.

— Et ce visage, mon ami, ne te rappelle rien?

— C'est que, ma chère amie, ce visage ne rappelle rien de connu à personne. Tu vas voir quelle sensation notre fille va produire dans Phœnix-Park !

— Tout cela ne répond pas à ma question , — dit la femme d'un ton d'impatience, — et tu es si triomphant de ta fille que

tu n'écoutes pas ce que je dis.

— C'est vrai, ma femme.

— Eh! bien ! je vais t' aider, moi Notre fille ressemble,

comme deux gouttes d'eau se ressemblent, à cette superbe magicienne du vallon de Blakc-Devil; cette magicienne qui nous a fait la grande prédiction.

— Edith ! — cria le père pour faire retourner sa fille.

Edith pirouetta légèrement, et montra son visage à son père, qui eut l'air de le regarder pour la première fois.

— C'est bien ! — dit le père, en souriant ; — tu peux continuer ta marche ; je voulais te voir.

Et regardant sa femme , il ajouta, un instant après , à voix basse.

— Tu as raison, ma femme! Edith lui ressemble. . . Seulement, Edith est beaucoup plus jeune et plus fraîche.

— Oui, oui, mais les traits sont les mêmes, absolument les mêmes ; Edith n'a que quinze ans, et la magicienne en avait au moins trente, quand nous l'avons vue.

— Au moins trente, — dit le mari, pour être toujours de l'avis d'une femme qui lui avait donné une si belle fille.

— Et maintenant, poursuivit la femme, je voudrais bien savoir d'où peut provenir une pareille ressemblance !

— C'est bien simple, répondit l' ex-fermier ; la beauté miraculeuse de la magicienne t'a frappée dans les premiers mois de la conception, et ta fille a pris dans ton sein les traits de la magicienne.

— Oui, ce doit être cela, — dit la femme en réfléchissant. — En effet, quand j'ai vu la magicienne, mon imagination a été toute bouleversée ; j'aurais volontiers passé un jour à regarder son visage, sa taille et son corps. Quel bonheur d'avoir eu l'idée d'aller faire cette visite à Blake-Devil, il y a seize ans ! et nous aurions peut-être deux filles comme Edith, si je n'avais pas vu la sorcière de la première prédiction !

— C'est juste ! remarqua le mari ; enfin contentons-nous de ce que nous avons.

En causant ainsi, ils étaient arrivés à la grille de Phœnix-Park.

Il y avait à cette promenade superbe tout le beau monde de Dublin ; les femmes, en plus grand nombre que les hommes, se faisaient surtout remarquer par cette beauté sympathique qui luit

sur tous les visages du beau sexe irlandais. Edith parut Ce

fut comme une éclipse totale ; les étoiles s'effacèrent devant le soleil. Tout devint cadre, il ne resta qu'un tableau.

L'enthousiasme fit explosion; la foule s'agita comme une mer surprise par l'ouragan ; tous les yeux dévorèrent Edith. Les hommes disaient : mon Dieu ! qu'elle est belle ! et les femmes s'extasiaient comme les hommes, ce qui est le comble du triomphe pour une beauté.

Patrick donnait le bras à sa femme et baissait modestement les yeux, pour ne pas humilier les autres pères. Edith soutenait cet assaut d'admiration fiévreuse, avec un courage superbe ; la déesse promenait fièrement ses regards sur ses adorateurs. Une

femme, qui a la conscience de sa beauté] suprême, ne redoute aucune furie d'enthousiasme, môme en public.

Cependant la mère d'Edith comprit dans son bon sens villageois que cette sorte d'exhibition était peu convenable, et faisant un geste très significatif à son mari, elle prit le chemin de la grille du parc.

Un vif mécontentement éclata dans la foule, lorsqu'elle vit qu'on lui enlevait si vite l'objet merveilleux de son admiration. Des voix même se faisaient entendre, qui disaient : 11 n'est pas permis de se retirer d'une promenade avant l'heure des complies. Nous sommes volés. On fermera la grille. Nous irons nous plaindre au vice-roi.

Patrick regarda sa femme, comme pour lui demander encore un tour supplémentaire de promenade ; mais la mère fut inexorable, et la première, d'un pas résolu, elle franchit la grille du parc, en tenant son Edith par la main.

Une semaine s'écoula, et la jeune Edith, recluse dans son appartement, pour cause d'excès de beauté, attendait le dimanche pour jouir d'un nouveau triomphe, mais la mère la conduisit à Saint-Patrick, à la première messe de Y angélus du matin ; la nuit couvrait encore la ville, et Vite missa est ne fut prononcé qu'à l'aube. Tout Eublin dormait.

— Cependant, dit le mari à sa femme , si nous voulons que la prédiction s'accomplisse ; si nous voulons qu'Edith devienne vicereine d'Irlande, nous prenons, je crois, un mauvais chemin. Ce

n'est pas en cachant notre fille dans les ténèbres de sa lied-Room que le vice-roi pourra la voir et l'épouser.

— Mon cher mari, — répondait la rusée villageoise, en haussant les épaules de pitié, — vous ne savez ce que vous dites.

La fermière ne s'expliquait pas, mais elle avait raison.

Ce dimanche venu, il y avait encore beaucoup plus de monde à Phœnix-Park. La nouvelle du phénomène avait circulé en ville, et le vice-roi lui-même s'était fait humblement piéton et simple promeneur, pourvoir la merveille dont la ville rete ntissait depuis six jours.

Le désappointement fut général. Tout Dublin attendit le phénomène de beauté ; Edith ne parut pas.

Le vice-roi regarda tous les visages de femme ; il connaissait toutes les beautés de Dublin ; il n'aperçut rien de nouveau, et comme les autres, à l'heure des complies, il remonta devant la grille à cheval, et reprit mélancoliquement le chemin de son palais.

La demeure d'Edith avait été découverte par quelques-uns de ces jeunes gens oisifs et hardis, dont le métier est de suivre les femmes, et de prendre le numéro de leurs maisons. Une promenade et une station s'établirent à Sakev Me -Street , devant la maison de la merveille obstinément recluse. Il fut même de bon ton de venir, tous les jours, passer quelques heures sous les fenêtres d'Edith ; on espérait ainsi arriver à satisfaire une curiosité, de jour en jour, plus irritante.

r./V BAGUETTE MAGIQUE. 129

— De progrès en progrès, cette mode prit enfin un caractère inquiétant. La mère d'Edith jugea l'instant favorable pour faire décemment, et à petit bruit, un scandale avantageux.

Elle ferma Edith à double tour dans son appartement, et se rendit avec son mari chez plusieurs hauts magistrats chargés de la sûreté de la ville.

Les magistrats écoutèrent la plainte des époux, et firent tous la même réponse : — Les citoyens sont libres de se promener et de stationner partout où bon leur semble, et aucune Edith ne peut leur ravir cette liberté.

— Eh ! bien ! dit mistress Patrick, nous irons nous plaindre au vice-roi, puisque les subalternes ne nous écoutent pas.

— Allez vous plaindre au vice-roi, répondirent les magistrats.

Patrick demanda une audience au vice-roi.

En ce temps-là ces audiences étaient immédiatement accordées à des plaignants.

Ce fut la mère qui porta la parole devant ce haut fonctionnaire ; elle raconta le blocus de sa maison, et ajouta : — Certainement, nous ne contestons pas aux citoyens le droit de se promener ou stationner partout où bon leur semble ; mais il ne faut pas que la liberté de tous enchaîne la liberté d'une famille ; nous ne devons pas être seuls, mon mari, ma fille et moi, les esclaves de la liberté du peuple de Dublin. C'est pourtant ce qui arrive. Nous sommes de vrais prisonniers dans notre maison de Sakeville;

nos pcrsiennes sont closes ; il ne nous est pas même permis de respirer l'air que Dieu donne à tous ses enfants.

Le vice-roi écouta cette doléance avec bonté. — Madame, lui dit-il en souriant, vous êtes la plus heureuse des mères, et votre plainte le prouve ; quelle femme ne voudrait être à votre place ! Cette violence extérieure que Dublin exerce contre la liberté de votre famille est le compliment le plus flatteur qu'un peuple puisse adresser à la beauté de votre jeune Edith. Quoique investi d'un pouvoir très grand, je me trouve dans un singulier embarras, et après avoir réfléchi mûrement, je crois que le vice-roi d'Irlande n'a qu'un seul conseil à vous donner.

— Quel conseil, monseigneur? — demanda la mère d'Edith avec émotion.

— Un conseil bien simple, poursuivit le vice-roi, celui de quitter Dublin , et de choisir pour votre résidence une grande ville comme Londres, où les existences disparaissent ou passent inaperçues dans le tourbillon général.

Ce conseil ne répondait point aux vues ambitieuses de l'exlermière, et contrariait trop la marche de la prédiction.

— Monseigneur , — dit la mère d'Edith avec une fermeté respectueuse, — nos affaires de commerce nous appellent à Dublin ; notre fortune qui est considérable est engagée dans le mouvement industriel de cette ville, et nous ne pouvons aller à Londres, où nos intérêts ne sont pas en ce moment.

Le vice-roi, qui n'avait jamais vu Edith et qui craignait de voir

partir sa famille en perdant l'occasion de connaître la merveille dont s'entretenait Dublin, imagina un moyen fort naturel (Tailleurs pour satisfaire sa curiosité. — Madame, dit-il, j'ai en ce moment de graves affaires; mes courriers de Londres m'attendent, et je ne puis improviser une loi qui concilie la liberté des citoyens et la vôtre. Mais, voici ce que vous avez à faire. A l'heure du lunch, je vous enverrai ma voiture, et une escorte de quatre dragons de Cold-Stream. Vous reviendrez chez moi avec votre mari et votre jeune Edith, et nous aviserons en famille pour le mieux ; croyezle bien.

La rougeur de l'orgeuil enlumina le visage de la mère d'Edith ; elle salua respectueusement le vice-roi , et son geste annonça, mieux que la parole, qu'une pareille invitation était acceptée avec le plus grand plaisir.

A l'heure du lunch, la famille de Patrick fut introduite dans la salle à manger du vice-roi. Edith, très bien inspirée par son esprit, avait une toilette des plus simples, mais jamais les hautes glaces vénitiennes du palais du gouvernement n'avaient réfléchi une aussi merveilleuse beauté.

Le vice-roi porta vivement la main à ses yeux, comme si ses paupières eussent tout-à-coup subi une éblouissante irradiation de soleil. La mère, qui ne perdait rien de ce qui se passait devant elle, vit le mouvement du vice-roi et se réjouit dans son cœur.

Edith, invitée à prendre place devant une tasse de thé, s'assit avec l'aisance d'une lady habituée au monde ; rien dans son maintien n'annonçait une fille de campagne ; à force d'être belle,

Edith était devenue grande dame à son insu : le vice-roi la regardait, comme un artiste regarde un chef-d'œuvre de marbre exhumé d'une fouille, et en la regardant, il oubliait sa viceroyauté, son rang suprême, ses préjugés aristocratiques, ses hautes alliances de famille, enfin toutes les servitudes écrites sur le cahier des charges de la fière noblesse d'Albion.

Ce lunch fut décisif pour l'avenir du vice-roi, et d'autres lunchs plus dangereux encore suivirent le premier. La mère d'Edith ne perdait pas un signe, un geste, un mouvement du viceroi, et lorsqu'elle jugea le moment favorable, elle dit au vice-roi que des affaires importantes appelaient son mari sur le continent; et que même ils partiraient bientôt tous les trois pour l'Inde, où un établissement considérable les attendait.

La pâleur qui couvrit le visage du vice-roi, donna un bonheur immense au cœur de l'ex-fermière ; aussi, elle ne tarda pas d'ajouter que ce départ était fixé irrévocablement au lendemain.

Le vice-roi, qui se croyait très diplomate comme tous les lords, n'admettait pas la diplomatie dans les êtres subalternes ; il ajouta foi complète aux paroles de la mère d'Edith, il lui demanda un quart d'heure de réflexion solitaire, et se retira dans son jardin pour penser.

Le vice-roi pensa une demi-heure , mais il avait beau penser, l'image souveraine d'Edith rayonnait devant ses yeux, et ne promettait pas de s'éclipser tout-à-coup. Cependant il fallait prendre une résolution ; l'heure s'avançait et devenait exigeante. — Il le faut ! dit le vice-roi.

Cet il le faut! signifiait qu'il fallait oublier un amour trop bourgeois, et rester vice-roi célibataire, pour l'honneur de sa famille qui complail lant de ducs. En rentrant dans la salle, le noble seigneur amoureux pril une pose de Van-Dick, et ouvranl la bouche pour faire à Edith des adieux éternels, il se trompa de route, et la demanda en mariage à son père. Les deux ex-fermiers jouèrent la stupéfaction en comédiens accomplis. — Quoi! vous!.... mylord!.... est-il possible !.... mon Dieu!....

La mère se laissa tomber sur un fauteuil, et fit signe à un domestique de lui donner de l'air pour prévenir un infaillible évanouissement.

Édith , au milieu de cette scène , gardait un calme superbe ; elle aurait cru faire injure à sa beauté, en s' étonnant une minute de se voir épousée par le plus puissant des rois ou des empereurs.

L'affaire fut lestement conduite à sa solution , et comme un vice-roi supprime en un seul instant tout ce qui serait obstacle pour un simple sujet, le mariage fut célébré le lendemain.

— Eh bien ! dit l' ex-fermière à son mari, — est-ce étonnant de voir ainsi se réaliser la prédiction de la magicienne ?

— Oui , dit l' ex-fermier en souriant ; mais il faut convenir aussi que nous avons bien secondé la prédiction.

Malheureusement la magicienne n'avait pas prévu les caprices du ministère anglais. A la nouvelle du mariage du vice-roi et d'Edith, les ministres s'indignèrent et conçurent de vives craintes pour l'abâtardissement de l'aristocratie anglaise. On tint conseil

à Windsor. Les ministres avaient tous des filles à marier, et ils espéraient tous que le vice-roi épouserait une de leurs filles ; cependant, comme il n'est pas permis, en politique, de donner la véritable et secrète raison d'une chose, ils destituèrent le vice-roi pour crime de mésalliance et d'attentat aux prérogatives de la naissance anglaise. Le vice-roi était encore dans sa lune de miel, et il se chagrina fort peu de sa disgrâce. Edith était une royauté !

La moralité de cette histoire de magicienne est plus sérieuse qu'on ne pense, ainsi qu'on va le voir en faisant un tour de promenade sous les arcades de la rue de Rivoli.

M. Hummer, philosophe de Berlin et observateur universel, a fait, l'été dernier, à Paris, une découverte qu'il m'a communiquée, et que je trouve supérieure à celle de Christophe-Colomb. M. Hummer demeurait rue de Rivoli, hôtel de la Terrasse; il dînait à la Poissonnerie anglaise, n° 18, prenait ses bains n° 22, se faisait coiffer chez Rutter, au coin de la rue d'Alger, et achetait des gants sur mesure, au Gloves-Maker, n° 28. C'est vous dire qu'il passait la moitié de sa journée dans cette rue, qui n'est qu'une moitié de rue , mais qui porte un nom de victoire complète : Rivoli.

Quand il entrait dans une boutique de la rue de Rivoli, il trouvait toujours un enfant superbe de l'un ou de l'autre sexe ; et il ne manquait jamais de demander, ce grand observateur, si ce superbe enfant était né dans la maison. Le père et la mère lui répondaient infailliblement Oui , — jamais Non. Ce oui continuel

n'aurait jamais été remarqué par un acheteur ou un passant superficiel, mais vous allez voir le parti que M. Hummer a tiré de ce oui.

Pourquoi, s'est-il demandé, tous les enfants de la rue de Rivoli sont-ils si beaux?

M. Hummer s'est fait lui-même à sa question une réponse triomphante.

Toutes les femmes de Paris n'ont pas, pour promenade habituelle, quotidienne, assidue, le jardin des Tuileries. Les jeunes mariées de la rue Rivoli, surtout dans leur lune de miel, ou dans les premiers mois d'une position intéressante, ne sortent presque pas du jardin des Tuileries ; elles errent sous les ombrages des marronniers, elles respirent les fleurs des jardins, et surtout elles s'amusent beaucoup à regarder les grandes et belles statues de marbre qui peuplent cette promenade, et en font un vrai musée en plein air.

Notez bien que Pédilité parisienne n'a jamais prévu l'excellent résultat que devait avoir, pour les enfants de la rue de Rivoli, l'exhibition permanente de ces belles statues de marbre. Ainsi, on ne doit savoir aucun gré aux conseils municipaux; en général, ce sont des hommes qui ne connaissent pas les lois de Sparte et de toute la Grèce, pays où les édiles prodiguaient les belles statues de marbre pour avoir de beaux citoyens de chair.

Voilà donc trouvé tout le secret de la beauté des enfants de la rue de Rivoli. M. Hummer s'étonne justement de ce qu'un vé-

ritable privilège soit ainsi créé en faveur d'un quartier, et aux dépens du reste de la capitale. En effet, aujourd'hui surtout, avec le mot égalité, gravé sur tous nos murs, il est absurde que le conseil municipal favorise la seule rue de Rivoli d'une beauté de race infaillible, et laisse arriver au monde presque toute une population en la livrant aux hasards gradués de la laideur. Pourquoi n'y a-t-il pas, dans tout Paris, des jardins avec des statues de marbre, bien ciselées, selon toutes les règles de l'art plastique? Quand serons-nous donc arrivés à cette fleur de civilisation qui donnera les mêmes chances de beauté à tous ! Quand viendra le jour où toutes les jeunes futures mères pourront se promener à l'ombre, chaque jour, dans les douze arrondissements, devant les chefs-d'œuvre de Pradier, de Foyatier, de Clesinger, de David, d'Etex, de Duret, de Maindron, de Préault et de tant d'autres artistes qui sont la gloire de l'art?

En attendant cet heureux jour, un éditeur est fort louable lorsque, dans sa spécialité modeste, il publie un musée des femmes de Gavarni ; c'est envoyer le jardin des Tuileries à domicile, par livraisons. Cette publication aura, nous n'en doutons point, des résultats excellents pour la beauté future de nos neveux.

Un autre jour amena un nouveau récit qui prend ce titre :

La Perle.

1 »&' c£ii§3-»4-

On venait de jnuer Zémire et Azor, très ancien opéra, sur le théâtre de Nantes; c'était en 18** ; pour ne pas faire d'erreur chronologique, je supprime deux chiffres du millésime ; on les ajoutera au choix.

Madame de Saint-Saulieux disait à son mari : — Vous partez donc demain, mon cher Gaétan ?

— Il le faut bien, hélas! répondait le mari ; c'est mon état de partir, puisque je commande le vaisseau YAdamastor. Il n'y aurait, pour moi, qu'un seul moyen de rester à terre, ce serait celui de renoncer à l'état de marin.

Il y a dans l'opéra de Zémire et Azor un monsieur qui se

nomme, je crois, Sander, et qui part pour un long voyage ; il demande, en partant, à sa fille : — Mon enfant que veux-tu que je t'apporte au retour ? et la fille répond : — Une rose.

— Voilà une rose, dit M. de Saint-Saulieux, qui ne sera pas de la première fraîcheur au retour de ce bon père Sander.

— Aussi, dit madame de Saint-Saulieux, ce n'est pas une rose que je vous demanderai, moi.

— Et que voulez-vous que je vous apporte de mon voyage, ma chère amie? — demanda le mari avec la tendresse d'un mari qui part pour les Indes.

— Je veux une perle ; mais une belle perle, et celle-là, je la placerai, comme une reine, au milieu d'un collier; elle embellira les autres, si vous la choisissez bien.

— Ma chère amie , — dit le mari en serrant la main de sa femme adorée, — justement, je dois relâcher à Geylan ; c'est le pays des belles perles, et je vous en rapporterai une qui sera la sœur cadette de la perle de Gléopâtre.

— Ah ! je connais l'histoire de cette perle, dit la femme ; Gléopâtre la fit dissoudre dans une coupe de vinaigre, en dînant avec Antoine.

— La mienne, répondit le mari, n'aura pas le même sort.

— Vous ne l'oublierez pas au moins, — dit la jeune femme en élevant un index d'ivoire à la hauteur de ses beaux yeux.

— Moi oublier un souvenir de vous! oh ! ma chère amie, vous

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