LIV. IV. DES LlTUIiCIlîS
Uiic loi de célébrer le service en langue inconnue, non seulement contre l'intention de Jésus-Clirisl et lies apôtres, qui avaient expliqué les mystères du royaume de Dieu aux ignorants de même qu'aux savants, mais aussi contre la pratique de toutes les églises du monde, puisque non seulement autrefois, mais encore à présent, dans toutes les égl'.scs qui étaient sur la terre, le service se faisait dans la langue du pays ; et comme parmi les protestants, il y en a eu plusieurs qui ont été savants dans les langues orientales, et encore plus de demi-savants, à cette occasion ils ont étalé leur érudition Lébraiquc, pour faire connaître que le même usage avait été pratiqué parmi les Juifs.
il fallait dire, pour traiter cette question de bonne foi, que l'Église romaine avait d'abord célébré les offices en langue latine, qui était celle du pays, et de la plus grande partie de l'Occident ; que quand elle avait cessé d'être vulgaire, par respect pour l'antiquité, elle a> ait été conservée dans les offices, comme elle l'avait été dans presque tous les actes publics, sans aucun dessein prémédité d'ôter aux fidèles l'instruction qui leur était nécessaire, et à laquelle on avait pourvu par d'autres moyens. De cette manière on aurait trouvé une parlailc conformité de la discipline de toutes les églises sur ce sujet.
Car, p:)ur commencer par les Grecs , il n'y a personne qui puisse ignorer qu'il y a déjà plusieurs siècles que la langue littérale dans laquelle sont écrits tous les offices et les livres ecclésiastiques, est entièrement inconnue au peuple. Cependant on n'a pas encore trouvé (pie la Liturgie ail été traduite en grec barbare, non plus que les offices qui composent l'Eucologe. Il n'y a que le Stjmxarion, qui est un abrégé des Vies des saints, selon l'ordre du calendrier, que Maximus Margunius traduisit en celte langue il y a environ cent ans. II y a des provinces entières où ceux qui font profession de la religion grecque ne se servent pas communément de cette langue barbare, mais de la turque qui est dominante : mais on n'a jamais vu de traduction turque des offices , ni de la Bible, qui soit en usage parmi les chrétiens qui sont répandus dans l'empire ottoman. En Egypte, où les melcliites, c'est-à-dire les orthodoxes, font l'office en grec littéral, et où il est beaucoup moins entendu qu'à Consianiinople, on ne trouve pas qu'il se soit jamais autrement célébré qu'en cette même langue. Les Moscovites et les chrétiens du rite grec établis en Pologne et dans les provinces voisines font l'office en esclavon ancien. Ainsi la plus nombreuse et la plus considérable partie de l'église grecque fuit les offices et les prières publiques et particulières en langue inconnue.
Les Syriens orthodoxes ou melchites, aussi bien que les jacobiies et les nestoriens, font leurs prières publiques, et célèbrent la Liturgie en syriaque. Or, il est très-certain qu'il y a plus de huit cents ans que cette langue, qui était autrefois vulgaire en Syrie el fu Mcsopoluniie, a cessé do l'clre depuis la conquclc
des Arabes, el que personne ne rcnlend qu'après l'avoir étudiée comme nous étudions le latin. Cependant quoique la langue soit inconnue au peuple, il n'y a eu depuis plusieurs siècles aucun changement dans la discipline. Ce ne sont pas les papes qui l'ont empêché ; car les nestoriens, les jacobites et la plupart des melcliites ne sont pas soumis au Saint-Siège. Les Maronites, (pii seuls en reconnaissent l'autorité, ont conservé le même usage, el on ne les a jamais obligés de dire la messe ni les autres offices en latin. 11 y a quelques traductions de la Liturgie en arabe, qui est la langue vulgaire ; mais ce n'est que d'une partie des oraisons que le prêtre prononce à haute voix ; les secrètes ne sont pas traduites, el jamais on ne se sert de ces traductions à l'autel. Ce qu'on y dit seulement en langue vulgaire est l'Épître et l'Évangile , après que la lecture en a été faite en langue syriaque. Celte coutume est observée par les Maronites dépendants de l'Église romaine, aussi bien que par ceux qui ea sont séparés par le schisme ou par l'hérésie.
Les nestoriens qui célèbrent tous leurs offices en syriaque, ont à cet égard une discipline singulière, et qui va beaucoup plus loin que celle de l'Église romaine pour l'usage de la langue latine : C'est qu'en quelque pays qu'ils se soient établis, et où ils ont envoyé des missionnaires en des provinces fort éloignées, jamais ils ne se sont servis d'autre langue que de la syriaque. Les premiers établissements de leur seole indépendante des patriarcats connus dans l'Église furent en Mésopotamie, où la langue syriaque était vulgaire. Elle avait cessé de l'être quand ils s'établirent en Perse, où il y en a encore un grand nombre. Ils l'y portèrent, et on voit par divers endroits de l'Histoire de leurs catholiques ou patriarches, qu'en ces pays-là leurs offices ne se faisaient pas en une autre langue. On ne trouve pas qu'ils aient traduit leur Liturgie ni leurs prières en persan, mais seulement les leclionnaires suivant l'ordre des dimanches et des fêtes de l'année, traduits sur le syriaque, pour s'en servir après la première lecture en celte même langue de l'Évangile et de l'Épître. Les mêmes nestoriens ont porté la religion chrétienne en Tartarie, et parmi ces nations les plus reculées dont à peine on connaît les noms, ils y portèrent aussi leurs offices syriaque. Dans les Indes où il en reste encore excepté ceux de Malabar, que les Portugais ont tâché de réduire à l'obéissance de l'Église romaine, lorsque les premiers Européens y arrivèrent, ils trouvèrent qu'ils faisaient l'otTice en syriaque, comme ils le font encore. Car on remarque une très-grande conformité de ia messe des chrétiens de Malabar, autant qu'on la peut reconnaître sur la traduction imprimée à Conimbre, et ensuite dans la Bibliothèque des Pères , avec celle des nestoriens de Mésopotamie.
Nous ne savons aucun détail des ecclésiastiques do cette même secte qui étaient établis à la Chine dans le huitième siècle, et qui érigèrent l'inscription célèbre qu'on découvrit en 1023 dans la province de Xensi. Mais puis(juc outre les caraclèics chinois iJ
PEUrÉTLUTÉ DE LA FOI TOUCHANT L'EUClIAKISTiE
y en a (le syriaques, rcsemple de la discipline observée dans les Indes, fait juger avec beanconp de vraisemblance (jue les oflices s'y faisaient de la même manière en syriaque. H y a d'aulanl plus de sujet de le croire , que dans le discours que forment les caractères chinois, suivant la remarque du P. Michel Boym, jésuile polonais, on y trouve deux mots étrangers à la langue chinoise, Ololw et Mixio, qui sont inirement syriaques. Celui-ci signifie le Messie, et l'autre Dieu, que ces anciens niis.^onnaires crurent devoir employer plutôt que les aulrcs chinois, jugeant qu'ils ne remplissaient pas l'idée que les chrélicns oui de l'Être souverain, créateur du ciel et de la leire.
On ne parlait point syriaque dans l'ilc de Chypre; néanmoins les nesioriens, qui y avaient plusieurs églises, y avaient porté, comme ailleurs, l'usage de celle langue pour les ofTices el les sacrements, comme il paraît par quelques livres nesioriens écrits à Fainngousle.
li est donc aisé déjuger que les proleslanls onl fait de très-injustes reproches aux catholiques sur l'usage rie la langue laiine dans les prières publiques el les offices sacrés ; puisque les nesioriens onl porté encore plus loin ce respect pour l'antiquité; au lien que la règle n'a jamais élé tellcnienl exclusive dans l'Église romaine, qu'elle n'ait conservé la comniunion avec les Grecs, les Syriens, el d'autres (jui célchraieiil en leur langue naturelle; au lieu que les licsloriens onl fait en quchiue manière ([uc la langue syriaque devînt partie de leur religion.
Les Coplilcs, ou Égyptiens, onl sans doute clans los premiers siècles de l'Église Ui la sainte Écriture, el célébré les offices sacrés dans la langue du pays, surtout dans la lîaule-Égyple, où le grec n'était pas enleniiu de tout le monde comme à Alexandrie, et dans la plupart des aulrcs villes maritimes. Saint Anloine n'entendait point le grec; il prit néanmoins la résolulion de renoncer au monde sur ce qu'il entendit lire dans l'Église: on y lisait donc l'Évangile en langue vulgaire, comme dans la plupart des monastères, il ne se trouve rien dans l'histoire ancienne de f Église qui puisse nous aider à déterminer précisémcnl cet usage qui était presque général; mais on ne voil rien qui puisse détruire cette pensée, qui même est conlirmée par la tradition des chrétiens du pays. Car d'abord on voit qu'aussitôt que Benjamin, patriarche des jacobiles, fut revciui à Alexandrie, où il ne pouvait pas demeurer sous les empereurs catholique;, cl qu'il eut obtenu lonle l'autorilé ecclésiastique sur les chrétiens, même ceux qui, étant orthodoxes, ne lui étaienl pas soumis, les Égyptiens naturels du pays envahirent toutes les églises, el que depuis, le service public s'est fait toujours en langue coplile; les orthodoxes ou Grecs, dont le patriarche ne fut rétabli que quatre vingt-dix sept ans après, ayant conservé les offices grecs et abandonné l'usage de 1 1 langue cophtc. La raison était simple de pari cl d'autre : la plus grande partie des orthodoxes élaicnl Grecs, parlicn-
lièrement à Alexandrie, où les chirges ne pouvaient être possédées par ceux du pays, à cause de leur esprit brouillon et de leur penchant naturel à la sédition. Ainsi les Grecs faisaient le service dans la langue qui leur était naturelle , el ils n'avaient pas lieu de se servir de l'égyptienne qu'ils n'entendaient point, que les Égyptiens naturels gardèrent, parce qu'ils n'entendaient guère la grecque.
Nous avons l'Ilistuire de l'église jacobile d'Alexandrie écrite par Sévère, évciued'Aschmonin, jusqu'au dixième siècle, el continuée jusque vers ia lin du treizième par divers auteurs. Il ne s'y remanpic ri(Mi qui puisse donne r.le moindre indice que ceux de cette secte aient célébré les offices divins en une autre la:!giie qu'en coj)iite, dans laquelle ils dressaient tous les actes solennels, que les aulrcs pati iarches orthodoxes dressaient ordinairement en grec.
Il y a néanmoins sujet de croire que depuis la eoriquêle de l'Egypte par les Arabes, l'usag-; de la langue grecque dans les ofiices sacrés n'y a pas été si universellement aboli, qu'il ne soil reiité quelque part. Cardans un manuscrit Irès-considérable de la Bibliothèque-du-Roi, il y a deux Liturgies, une de S. Basile, l'autre de S. Grégoire de Nazianze en grec î»vec une version arabe; ce qui fait voir qu'elle a élé faitt; depuis le mahoméiisme Ces deux Liturgies sont précisément les nièmes que celles dont les Coidites se servent, el qu'ils onl en leur langue; la première n'ayant aucun rapport, sinon cehii de l'économie généiaie de toutes les Liturgies, avec celle de S. B siîc qui est en usage parmi les Grecs, qui n'en ont aucune sous le nom de S. Grégoire. On ne peut pas dire non plus que telle qu'on la trouve dans le manuscrit, elle soil copiée sur ceux de la première antiquité, parce qu'on rcconnaîl qu'elle est à l'usage des jacobiles. Ou n'en peut pas dire davantage, sinon que jugeant de la discipline de ceux qui s'en servaient par celle qui était en usage dans la même communion , il n'y avait que le grec dont on se servît dans les offices sacrés : l'arabe n'était qu';;fin que les prêtres, avec le secours de cette version , pussent entendre loriginal. Donc, pour revenir aux Cophles, il est vrai que dans les premiers temps de la domination des Aratc», ils conservaient l'u-nge de la langue du pays; nia.s en moins de deux siècles il lut presque entièremeni perdu; el il ya plus de six cents ans qu'il l'est loulà-fail. Ainsi, non seulement les laïiiues, mais les prêtres et les évêques ne savent de cophie que ce qu'ils en apprennent en l'étudiant. Cependant encore aujourd'hui la messe, tous les sacrements, toutes les prières publiques sont en cette langue inconnue; et même, suivant ime constitution patriaraale, tous les laïques sont obligés d'apprendre l'oraison Dominicale , le Symbole , et quelques autres prières en cophie.
Le grec, comme il n'est pas difficile de juger, leur est encore bien plus inconnu ; puisque ceux-mèmes qui font l'office en cette langue la savent à peine, ùipendanl, par respect pour l'anliquilé, il rcslc encore