CHAPITRE PREMIER
De l'autorité des actes faits par les Grecs el par les Orientaux , pour rendre témoignage de ta conformité de leur foi avec les catholiques sur les articles coniroversés entre ceux-ci et les protestants.
La question que nous avons présentement Ji traiter est d'une nature si singulière, qu'en la détachant des circonstances qui l'ont produite, on aurait peine à croire qu'elle eût pu jamais être proposée sérieusement; puisqu'on ne le pouvait faire sans renverser toutes les maximes les plus certaines de droit, dont tons les hommes conviennent , et suivant lesquelles ils se conduisent tous les jours: H s'agit de savoir si iir grand nombre d'actes, de confessions de foi, d'atîestalions , et d'autres semblables pièces qui ont été produites dans la Perpétuité de ta foi, peuvent faire autorité, ou si on les doit rejeter comme des pièces f usscs cl supposées , ou au moins comme entièrement défectueuses dans leur origine , pnis([u'ellcs ne rappcrlcnt pas ndèlcn'icnt la doctrine et la discipline des communions séparées de l'Église latine touchant
rEucbaristie. Jamais avant M. Claude personne ne s'était inscrit en faux contre de semblables preuves; parce que c'est une maxime du droit publie, que quand des actes ont été passés dans des pays éloignés, lorsqu'ils sont certiliés cl légalisés par les ambassadeurs , par les consuls , ou par les autres personnes publiques, ils font foi partout, et ne peuvent être contestés. On ne s'étonne pas qu'il ait poussé la hardiesse jusqu'à un tel excès ; mais il y a sujet d'être étonné que les calvinistes aient reçu avec tant de facilité ce qu'il a avancé sur cette matière; de sorte qu'en une question qui est purement de fait, ils aient cru que son témoignage pouvait balancer ceux de toute la Grèce et des autres communions d'Orient ; et qu'ils n'aient pas reconnu qu'il n'avait imaginé de si étranges paradoxes, que parce qu'il n'avait plus rien à répondre.
Dans son premier écrit, il avait dit avec assurance que la doctrine de la présence réelle et de la traussulislautiation, aussi bien que l'adoration du Sacrement n'étaient connues que dans l'Église romaine, et que tous les autres chrétiens les ignoraient entière-
m LiV. vil. ACTES DES ÉGLISES D'OIUENT ment. La manière seule dont il en avait fait rénuméralion faisait connaître qu'il n'en savait pas même les noms. Il fournit ensuite quelques preuves très-fiubles pour montrer que les Grecs , et tous les peuples qui sont dans la même église, ne croyaient pas la présence réelle. Kllcs roulaient sur des choses cent fois rcfulées par les protestants mêmes; et comme on lui avait opposé leur autorité , il n'eut pas de lionle de traiter Guillaume Forbcs, évêque prolestant d'Edimbourg, comme un catholique déguisé, exagérant celle imagination avec des ligures de rhétorique les plus outrées. Il porta même la hardiesse jusqu'à accuser d'ignorance et de mauvaise foi M. Oléarius , sur ce qu'il avait dit le contraire dans son Voyage do Moscovie et de Perso, ne sachant pas qu'il était cr.core en état de le démentir publiquemcnl, comme il (il. M. Claude opposa aux autorités des Grecs qui avaient été citées dans/a Perpétuité, la Confession de Cyrille Lucar, sans faire la moindre mention des anathènies fulminés par deux patriarches contre l'auteur et contre la pièce. 11 y joignit quelques raisoimcmcnts lires de faits fort incertains, rapportée par des voyageurs ignorants ou suspects ; et comme s'il n'eût pas été obligé de donner des preuves de ce qu'il affirmait avec tant de confiance, il demanda aux auteurs de la Perpétuité des confessions de foi , des actes auiîienliqucs, et des éclaircissements détaillés touclianl divers points de discipline , parce qu'il croyait que jamais on n'en pourrait trouver.
Cependant dans le premier volume de la Réponse qu'ils lui firent, ils citèrent plusieurs auteurs grecs, qui jusqu'alors n'avaient presque pas été connus, l'écrit d'un seigneur moldave, des attestations des Syriens et des Arméniens avec quelques autres pièces, et une lettre de M. Oléarius qui aurait couvert deconfusion tout autre que M. Claude. Dans les volumes suivants , ils produisirent un grand nombre d'attestations des églises de l'Archipel : une, dans la forme la plus authentique el la plus solennelle , de Denis , patriarche de Consiaiitinople, signée de trois qui l'avaient précédé en la même dignité, et d'un grand nombre de métropolitains; d'autres des Syriens melchites, jacobiles et i;cstoriciiS, des Arméniens, des Cophtes, des Mingréliens; enfin le concile de Jérusalem de 1672 , et diverses autres pièces. M. Claude n'a pas répondu au dernier volume , dans lequel sont contenus tous les acles dont nous venons de parler; et il crut que les réponses générales qu'il avait données suffisaient pour en détruire touie l'autorité. Elles se réduisent à établir pour principe que tous les Grecs qui croient la présence réelle et la transsubstantiation ne sont pas de véritables Grecs , mais latinisés ; que tout s'obtient d'eux pour de l'argent; qu'ils sont ignorants jusqu'à ne savoir pas leur créance ; que la plupart ont été corrompus par les missionnaires latins, et qu'ainsi on ne doit faire aucun cas de leurs témoignages.
11 est à remarquer qu'en même temps qu'il voulait ôter toute c. cance à des actes aussi authenti(iues qu'il en fut jamais, il faisait valoir la Confession de Cyrille,
PRODUITS DANS LA PERPÉTUITÉ. SiÔ
des lettres missives de quelques Anglais, et quelques extraits informes de témoignages de Grecs inconnus ; d'où il s'ensuit que , selon lui , toute pièce qui combat la présence réelle doit être reçue, quelque informe ou défectueuse qu'elle puisse être , et que toutes celles qui l'établissent doivent être rejetées. Telle a été la nouvelle jurisprudence de M. Claude, suivant laquelle néanmoins ses disciples, cl les plus fameux ministres de sa communion ont jugé de ces actes, si c'est en juger que d'embrasser aveuglément ce qu'il avait dit sans la moindre preuve, et sans aucune ombre de vraisemblance. Un des premiers qui fit valoir cette pitoyable défaite de M. Claude, fut M. Frédéric Spaiiheim, ministre et professeur en théologie à Leyde , dans un livre qu'il intitula : Striclurœ, contre l'Exposition de la foi catholique de feu M. Bossuet , évêque deMeaux. M. Smith, en Angleterre, traita la même matière dans quelques opuscules qu'il y publia, principalement pour justifier la mémoire et la Confession de Cyiillc Lucar; M. Burnet en toucha quelque chose dans son Voyage d'Italie; enfin ce nombre infini d'écrivains qui se sont élevés en Hollande depuis quelques années, et qui se sont mis en possession d'écrire et de juger de tout, n'ayant pas les premières connaissances de la matière, el n'en sachant que ce qu'ils ont appris dans ces auteurs ou dans d'autres plus méprisables , ont parlé de la fausseté de ces acles, comme ils auraient pu faire de la chose la plus inconteslablcnienl prouvée, en quoi ils ont fait voir autant d'ignorance que de mauvaise foi.
Mais parmi les critiques si peu redoutables , il s'en est trouvé un d'un caractère si extraordinaire , que peut être on n'a jamais vu paraître sur les rangs un tel conlroversiste , soit par ses qualités personnelles , soit par celles de son ouvrage. C'est l'auteur des Mo- )mmeiUs authentiques de la religion des Grecs, qui, avec des lettres de Cyrille Lucar, a fait imprimer le concile de Jérusalem , mais en retranchant tout ce qui l'incommodait. 11 y a joint une traduciion française , et il est fort aisé de reconnaître qu'il ne l'a pas faite sur le grec , mais sur la latine, publiée à Paris trente ans avant la sienne. Les notes qu'il a répandues partout , à dessein de prouver la fausseté de toutes les attestalions produites dans le cours de la dispute sur la Perpétuité, sont des ignorances grossières, des rapsodies de controverse, des faussetés qui se détruisent par la simple lecture des textes; des calomnies, des injures, et des cmportcnients si étranges , qu'on ne croit pas qu'il se trouve rien de pareil dans les écrits de ceux qui ont été blâmés daîis leur propre communion, pour n'avoir pas observé les règles de l'équité et de la bienséance à l'égard de ceux de qui on doit toujours parler avec respect.
C'est cependant un homme qui à peine sait lire le grec , qui ignore tout, qui débite avec confiance des citations de dictionnaires, de journaux et d'autres semblables livres; qui connaît si peu les personnes dont il parle, qu'il prend un ministre d'Alcmar pour un Grec; qui invente des histoires selon qu'il en a be >
iW PERPÉTUITÉ DE LA FOI
soin, et qui, parunlissiide faussetés, d'ignorances, de calomnies et et d'injures outrées, se vante d'avoir démontré la fausseté de toutes les alteslalions qui ont été produites dans la Perpêtuilé. M. Claude n'avait point donné de preuves , il était trop habile pour s'y engager; ce nouveau disciple en prétend fournir un très-grand nombre ; et si on veut le croire , il n'y en a pas une qui ne soit une démonstration, quoique tout ce qu'il a osé avancer soit convaincu de fausseté par des preuves de fait si sensibles , qu'il n'est pas possible d'y rien opposer. Si on cherche de ces preuves dans ce gros volume de Monuments cmthent'iques , on n'y en trouvera pas uneseule, ni dans les ouvrages de tous les autres protestants qui ont attaqué les actes et les attestations dont nous entreprenons la défense; ce qui suffirait auprès de ceux qui chercheraient la vérité sans préoccupation, pour leur faire connaître la léniérité et la mauvaise foi de leurs ministres. Ainsi tout ce qu'ils ont dit et tout ce qu'ils peuvent dire roule sur des raisonnements et sur des préjugés dont on a déjà fait voir la fausselé et l'inutilité, que nous espérons mettre encore dans un plus grand jour, avec le secours des livres qui ont été imprimés par les Grecs mêmes depuis l'édition du dernier volume de In Perpétuité , et par d'aulrcs preuves aussi solides que celles de nos adversaires sont vaines.
Car comme on le reconnaît à la première lecture , ce qu'ils donnent comme des preuves, ne peut passer en bonne logique que pour des conjectures , et des raisonnements fondés sur leurs préjugés , qui n'oBt aucune force dans des matières de fait , surtout lorsque la fausselé, ou au moins l'incertitude de ces préjugés est manifeste. Celui des calvinistes qui fait la base de tout le système de M. Claude sur les Grecs cl sur les Orientaux , est que les Grecs ne croient point la présence réelle ni la transsubstantiation , et qu'ils n'adorent pas l'Eucharistie. Il est manifeslenient faux, puisque les Grecs disent le contraire; et par conséquent il faut trouver un autre déqouemeiil , qui est de l'invention de ce ministre : c'est que ceux qui parlent ainsi sont de faux Grecs. On demande où étaient les véritables ; et il faut répondre , avec M. Claude, que ce sont ceux qui croient ce qui est dans la Confession de Cyrille. On réplique aux calvinistes qu'il ne s'en trouve pas un seul qui ait parlé comme lui, ni avant ni depuis le concile de Florence ; ils nous répondent que s'ils n'ont pas parlé comme lui, ils ont pensé comme lui, et pour cela ils nous renvoient aux commentaires d'Auberiin et à ceux de M. Claude, qui ont porté la pénétration si loin , que ce dernier a prétendu que /xsTouacWts dans les écrits de Gabriel de Philadelphie , signifiait métou- Biose, et non pas transsubstantiation. On leur dit que les Grecs n'ont jamais entendu les passages de leurs anciens auteurs dans le sens qu'Aubertin leur attribue ; c'est qu'ils sont ignorants ou latinisés. Ou leur cite que les Grecs ont exposé eux-mêmes leur foi d'une uiauière toute différente, et coudauané celle de Cvrille.
Toutes ces pièces sont fausses , selon M. Claude ; et quand on vient à la preuve, il n'y en a pas d'autre , sinon qu'il a prouvé que les Grecs ne croyaient pas la présence réelle, ce qui est une pétition de principe très-vicieuse. 11 est vrai qu'il n'a pas dit que tous ceux qui ont donné les actes étaient des apostats et des parjures , que les ambassadeurs étaient des suboriiateurs de faux témoins, des impies , des scélérats : cela était réservé à ce dernier écrivain.