CHAPITRE V
Examen de la seconde objection des calvinistes , qui est que les Grecs ne font pas de difficulté de donner pour de l'argent toute sorte de témoignage.
Celle objection contre Taulorilé des attestations
ciiécs dans la Perpétuité, est encore un de ces lieux
■ communs dont M. Claude s'est servi avec une liaruliesse sans exemple; et il ne faut pas s'en étonner,
puisqu'il avait reconnu dans ceux de son parti une disposition générale à croire aveuglément tout ce qu'il pourrait avancer de plus faux et de plus abiurde. Sa ' réputation ne courait aucun risque parmi des gens qui ! n'en savaient pas plus que lui ; et dans celte classe i entraient non seulement les personnes sans élude, qui croient loulce que disent ou écrivent leurs minisires ; mais ceux-mêmes qui avaient quelque réputation de ic;ipacité trouvèrent ce dénouement si beau, qu'aussilol ils en lirent des éloges , et le répandirent dans I tous les écrits qu'ils firent à la louange de l'auteur
■ d'une si grande découverte. Ce fut principalement ' à celte occasion qu'ils jugèrent que M. Claude avait
remporté la plus belle réputation que jamais ministre se \soit acquise; ou, comme a dit depuis Tbomme le moins capable (jii'il y eût au mon<le de parler de celle matière, la plus belle victoire qu'on eût jamais rempor- I ice sur les caiholiques (Bayl. , Dicl. Cril. Arn.); cl ce (|iii est le plui éloiinanl, M. Spanheim, fameux ministre en Hollande , fut du même avis, ainsi que M. Siiiiih, en Angleterre, et plusieurs autres qu'il est pcii imi)ortanl de citer. On pardonne aux calvinistes les applaudissements qu'ils donnent au liérosde leur
■ parti, ([uoiqu'eii admirant, comme ils ont fait, el dans tous leurs écrits ce qu'il a dit loucliant les Grecs v.l lous les autres Orientaux, ils n'aient pas donne
I une idée fort avantageuse de leur capacité dans ces
matières, eux qui reprochent continuellement aux I Grecs |i;ur ignorance, jusqu'à ne vouloir pas qu'on les
croie capables de rendie complc de leur créance.
M iis (lucllo peut être celte prétendue victoire, qui : laiss'.i les preuves alléguées dans la dispute sans la ' moindre alleinle, cl qui n'est fondée que sur une I ignorance prodigieuse, mie témérité qui n'est pas » iioius grande , et une calomnie qu'il est impossible
au justifier, selon les règles de la morale cbrélienne, : el même de celle que nous trouvons établie dans les
■ livres des païens.
Pour commencer par le prcrJ.'îr chef, qui est I rii^norajice, on ne croil pas exagérer en disant que
pu la lecture des premiers volumes de M. Claude, sur lesijueLs il acquit une si haute répulalion, il est aisé de reconnaî'.re qu'il n'avait aucune connaissaiin^ de l'église grecque, ni de l'hisloire, ni des auteurs; et qu'à l'exception de la Confession de Cyrille, el de quelques extraits, il n'avait pas lu un seul livre grec de ceux dans lesquels on peut apprendre quelle est la doctrine et la discipline de l'église dont il parlait si hardiment. Les auteurs mêmes qui étaient imprimés il y avait longtemps lui éiaicnt inconnus : il savait encore moins la discipline, el même il ne paraîl pas (ju'il connût les actes synodaux ipii furent faits coiilre (Cyrille. Or il est certain que s'il en avait eu connaissance, il aurait reconnu nécessairement que les Grec» modernes, qu'il a traités de novateurs et de latinisés, iravaient rien mis dans leurs allestalions qui ne fût conforme à la doctrine expliiiuée par lous les autres Grecs; et par conséciuent qu'ils ne pouvaionl élro soupçonnés de s'être laissé corrompre par argent, pour rendre témoignage de ce qui était publiqiiemenl enseigné par leurs prédécesseurs, el prati(pié dans toute leur église.
De plus, sans une extrême ignorance de l'hisloiro des derniers temps, il ne pouvait hasarder une pareille calomnie; puisque chacun trouve dans les livres giccs de quoi la confondre. Car on ne peut lire l'IIorologe, l'Eiicologe, ni les Catéchismes qui sont entre les mains de tout le monde, ni savoir ce qui s'est passé dans l'église de Conslanlinople depuis deux cents ans, sans voir clairement que ce qui se trouve dans les attestations est entièrement conforme aux prières et aux cérémonies que conliennenl ces livres d'église, et aux actes faits autrefois dans l'église grecque pour maintenir l'ancienne doctrine. On ne peut lire ce qui s'est passé entre le patriarche Jéréiiiie et les luthériens, sans comprendre qu'ils n'éiaient pas d'accord sur la foi de l'Eucharistie, ce qui pouvait faire juger à toute personne éclairée qu'on se rendait ridicule en voulant, par des inlerprélalions forcées de quelques périodes déiacliées, prouver que ce patriarche no croyait pas la présence réelle, que les lulhériens, cnn* lie lesquels il disputait, ne rejetaient pas entièrement comme les calvinistes. Un homme médiocrement instruit aurait remarqué la différence entière de ce que Jérémie proposait comme la foi de son église, et de ce que contenait la Confession de Cyrille Lucar. il aurait pris connaissance de ce que les Grecs avaient éciil depuis ce temps-là; el, comme il eût éié impossible de ne pas être convaincu que George Coressius, qui avait été chargé de disputer avec le minisire Léger, ne s'était jamais accordé avec lui ; que Grégoin; protosyncelle , dans son traité sur les sacrements, n'avait fait qu'un abrégé de la doctrine de son maître ; que l'un el l'autre avaient eu une approbation générale dans leur communion; il s'ensuivait que les derniers Grecs avaient parlé comme les anciens ; qu'ils n'avaient point innové en faveur de l'Église romaine, el que par conséquent il n'était pas besoin de les gagner par de mauvaises voies, afin do leur faire dire
PERPÉTUITÉ DE LA FOI TOUCHANT L'EUCHARISTIE
ce qu'ils avaient dii cl publié en toute occasion.
Oïl a des preuves démonstralives que M. Claude a ignoré toutes ces choses, et ses livres en font foi. Mais sans avoir la capacité, dont il élail fort éloigné, sur dos matières qui ne sont pas communes, et qui cependant ne doivent pas élrc ignorées par celui qui enlreprcnd de les traiter, la moindre des pièces dont nous venons de parler, s'il l'avait lue autrement que dans des extraits fort infidèles, devait produire en lui queli|ne douie. Ce n'était pas seulement de ces doutes que tout homme de bien écrivant sur la religion doit avoir, quand il trouve des difficultés capables de lui faire craindre qu'il ne se soit trompé; ce sont ceux que toute personne qui a une répuiation de probité J» soutenir ne néglige pas. On ne peut donc justifier 51. Claude sur la calomnie atroce dont il a attaqué tous les Grecs, sinon en supposant qu'il a ignoré de bonne foi les faits les plus certains, et les plus connus psr rapport à l'église grecque; puisque l'accusation d'avoir témoigné faux sur leur créance tombe .•ntièrement, dès qu'il est constant qu'ils croyaient bnigiemps avant la date des atleslations tout ce qu'ils y ont exposé comme la foi de leur église. On ne peut donc justifier ce mini.stre de la tcménii avec laquelle il a parlé de ees choses, qu'il ne savait pas; et l'ignorance qui pourrait être excusable en un autre, ne l'est pas dans un accusateur, sur une matière aussi importante.
C'est donc sans la moindre preuve, sans connaître ceux qui ont rendu témoignage à la vérité, sans faire attention à ce qui a été cru , écrit , publié et reconnu dans tpute l'église grecque , que M. Claude a avancé la plus étrange de toutes les caloamies, adoptée néanmoins par M. Spanlicim , // a cru, dit un des auteurs de la Perpéluilé (Apol. pour les calliol. , 2* part. , c. 7 ), que pour rendre toutes ces attestations inutiles , il n'avait qu'à dire une injure aux Grecs, en les appelant Graiculi, et les traiter d'âmes vénales, de qui on avait tiré à prix d'argent les attestations de leur foi, toutes contraires à leur véritable créance. C'est par oit il s'en sauve, en disant qu'on a combattu le révércndissime Claude , emendicatis undique per logatos régies , consules , missionarios , Ci.Teculorum liàc de rc testimoniis , à qiiibus nihil non pretio exiorqueas. Notre faiseur d'entretiens dit en un certain endroit , que les maximes de la morale des prétendus réformés sont d'une si grande pureté , qu'on n'oserait les contredire. Mais M. Spanheim ne nous en donne pas ici une grande preuve; car je ne sache point de morale assez impure, quand elle serait païenne ou mahométane , dont 'il ait pu tirer une règle aussi contraire à toutes les bonnes mœurs qu'est celle dont il nous donne un exemple en cette rencontre. Ce n'est pas uiie seule personne qu'il déchire par une calomnie aussi outrageuse qu'éloignée de toute vraisemblance, sans an avoir le moindre fondement; c'est tout une nation , et une nation chrétienne , ou plutôt un grand nombre de nations et de peuples qui composent l'église grecque. Et de quoi les accuse-t-il ? Pouvoir l'ninc tellement venait', qu'on n'a pas en de peine
À tirer d^eux, pour de l'argent , des attestations authentiques de leur fui, toutes contraires à leur véritable créance. Et par qui s'est exécutée cette prévarication cri ■ minellc f C'a été, d'une part , par celui qui était alors patriarche de Constantinople , par trois autres qui l'a^ valent été devant lui, et par quarante- sept métropolitains : et, de l'autre, par l'ambassadeur de France , à qui cette attestation a été donnée dans la forme la plus atithenlique qui se puisse imaginer, pour être présentée à $a majesté , et gardée dans sa bibliothèque , comme un monument perpétuel de la foi de l'église orientale, contre les calomnies des calvinistes. Voilà ce que M. Spanheim voudrait faire croire avoir été acheté à prix d'argent. Mais sans doute qu'il n'a pas pris garde à quoi il s'engageait pour donner quelque couleur à cette étrange calomnie : car il faut qu'il prétende que Cambassadeur de France n'a pas seulement donné de l'argent à ces quatre patriarches et à ces quarante-sept métropolitains , pour tirer d'eux une déclaration toute contraire à leur véritable foi ; mais qu'il en n encore donné à tous les autres évêques grecs , à tous les officiers de l'église de Constantinople , à tous les prêtres et à tous les religieux , afin de les obliger à ne rien dire contre une telle perfidie. Car un seul réclamant et se plaignant de cette prévarication, tout le mystère était gâté, et ces patriarches et métropolitains exposés à une éternelle infamie. Il faudra encore qu'il ait corrompu par de l'argent , ou par quel" que autre voie, les ambassadeurs d'Angleterre et de Hollande, et les ministres qu'ils ont avec eux, aussi bien que les consuls que ces mêmes nations protestantes ont en divers lieux de lu Grèce, pour les empêcher tous de donner avis de cette insigne fourberie , qui aurait été si facile à découvrir. Enfin il faudrait que les ambassadeurs de France tinssent à leurs gages tous lesEuropéeni qui voyagent dans te Levant , tant catholiques que protes tants , afin de les faire tous convenir de ne point dire que les Grecs ont une créance tout opposée à celle dé l'Église romaine touchant l'Eucharistie. Car il n'y en a pas un seul qui nous apprenne cette nouvelle , en nous assurant qu'il l'a sue des Grecs, à qui il a demandé quelle était leur foi touchant ce mystère.
Voilà ce que les autours de m Perpétuité ont répondu à celte calomnie; et celle réponse , qui est sans réplique , n'a pas empêché les calvinistes de continuer de se servir de celle même calomnie , comme do la chose la plus certaine et la mieux prouvée. C'est aussi comme en a parlé M. Dayle, croyant que le bruit commun , rautoritéde M. Claude , et celle de l'auleur de sa vie, élaient de bons garants d'un fait dont ils n'avaient pas la moindre connaissance. Il est vrai que M. Bayle cite M. Whoelcr, compagnon de voyage de M. Spon , non pas pour lui faire dire que les attestations contiennent une fousse exposilion de la foi des Grecs, mais qu'il avait ouï dire à quelques papas, que M. de Noiiilcl avail voulu les corrompre , et qu'ils ne l'avaient pas écoulé. Nous examinerons dans la suite celle pitoyable objection, que M. Allix s'est cou tenté d'indi(|ucr, parce <pic vraiscinbliblomcul il en si'iitail bien la faiblesse.