CHAPITRE V
On examine si on peut regarder Cyrille Lucar commt
orthodoxe, comme suint el comme martyr.
Tout ce qui a été dit jusqu'ici louchant Cyrille Lucar, non pas sur des relations fabuleuses , ni sur des témoignages suspects, mais sur ceux de ce qu'il y a de plus considérables Grecs depuis soixante et dix ans, décide assez la (piesiiou qui nous reste à examiner, pour peu qu'on veuille reconnaître la vérité sans préoccupation. Elle ne peut même être si grande; que si on se donne l'attention de comparer ce que les callioliques ont écrit sur ce sujet, avec les récits, les apologies et les panégyriques des calvinistes, on ne reconnaisse que ceux-ci n'ont pu porter leur histoire jusqu'à la vraisemblance; au lieu que les autres n'établissent rien qui ne soit appuyé sur des preuves si solides, qu'on ne leur peut donner la moindre atteinte. Tout ce que les catholiques ont dit est confirmé par le témoignage des Grecs contemporains, autorisé et reconnu véritable par ceux qui sont venus ensuite, par des actes publics, et par toutes les pièces qui font autorité en pareilles questions , en quoi Itn (Dix-huit i
Cyrille
que tous les autres ont copiée, jiisqu
dait Cyrille en particulier , et tout homme peut être
sinon des lettre: 1 trompé à moins. Ses panégyristes et ses apologisles
î pouvaient-ils 'être assurés qu'il ne les avait pas
r trompés? Car ce qu'ils alléguèrent pour prouver sa
bonne foi à leur égard, n'est pas plus fort que ce qui
induisit les Grecs en erreur, et qui les y retint for-
luthériens s'accordent avec eux. Les calvinistes n'onr. oas la moindre preuve à produire , j'un ambassadeur de Hollande et de son ministre , auxquels on fait dire tout ce qu'on veut , car elles n'ont jamais été publiées ; quelques autres lettres d. p'uis l'iiistoire qu'a composée Holtinger, ci'
"ceux qui, ayanli; longtemps. Il donna à M. Haga sa Confession écrite
fait un séjour considérable h. Constantinoplc, auraien ■ pu et dû y apprendre qu'elle ne pouvait être regardé que comme un tissu de faussetés et de paroles per dues. M. Claude les a adoptées , et comme il n'élai pas grand grec, il s'est contenté de les relever pai , toutes les fleurs de son éloquence, mais sans aucune' nouvelles preuves. Enfin l'auteur des Monuments, qui a fait imprimer diverses lettres de Cyrille, les a commentées par un ramas de lieux communs, d'injures cl de fables ; et suivant ce système cet apostat doit être considéré comme orthodoxe, comme un saint et comme un martyr.
Le titre d'orthodoxe s'entend en différentes ma nières, selon le sens de ceux qui l'emploient. Cyrille selon les calvinistes, était orthodoxe , c'est-à-dire i était calviniste, au moins on en pouvait juger ains par la Confession de foi qu'il leur donna, ainsi qu'ils l'assurent. Selon les Grecs il a toujours paru orthodoxe, c'est-à-dire dans des sentiments entièrement opposés. Il est étonnant que M. Smith , Holtinger et d'autres aient voulu inférer de là que la Confession avait été approuvée dans l'église grecque , où elle a été condamnée par plusieurs jugements solennels. Ce n'est qu'en supposant qu'il n'en était pas l'auteur que les Grecs l'ont cru orthodoxe, d'autant même qu'il vivait publiquement dans la profession d'un véritable grec, et qu'il avait plusieurs fois assuré avec serment que cette Confession n'était pas de lui. Ainsi les lettres de M. Haga, celles du ministre Léger, et le peu d'autres pièces sur lesquelles Ilottinger a composé sa relation, ne prouvent rien, supposant même qu'elles contiennent la vérité, sinon que Cyrille leur avait donné cette Confession, assurant en même temps de bouche ot par écrit qu'il croyait ce qu'elle contenait, et s'il disait vrai, il était calviniste. C'est un fait dont il est présentement inutile de disputer; et si les Grecs l'ont contesté durant plusieurs anirces, c'est qu'il les avait trompés par sa conduite extérieure, par ses déclarations et par ses parjures. Ils aimaient mieux en quelque façon être trompés, que d'avouer, à la honte de la nation grecque, que leur chef ecclésiastique eût abandonné la religion de leurs pères. Mais il y a plusieurs années qu'ils ont changé d'avis, ei qu'ils ne parlent de Jui et de sa Confession que pour charger l'auteur et l'ouvrage d'anaihèmes.
Il ne faut pas cependant que les calvinistes insul- . lent aux Grecs à celte occasion, comme s'ils n'avaient pas eu d'opinion fixe sur la religion d'un homme qui était à la tête de leur église, et qu'ils devaient con- " naître. Car s'ils ont été partagés, ce n'a pas été sur la Confession, que personne, depuis qu'elle parut, n'a entrepris de justifier ; ce n'a été que sur ce qui regar-
de sa main ; mais on ne peut nier qu'elle ne fût informe, par conséquent sans autorité, et en cela il le trompa. II lui dit aussi bien qu'à Léger, qu'il l'avait publiée partout. Les Grecs démontrent que cela était faux , puisqu'ils savent comment ces publications doivent être faites, et qu'il n'en restait ni mémoires ni actes. Il dit et écrivit aux calvinistes ce qu'il a mis à la tête de sa Confession, qu'elle était la créance de l'église grecque, et qu'elle avait été dressée d'un consentement unanime : il les trompa encore en cela. Il leur fit croire que la plus grande partie des métropolitains et des autres prélats étaient prêts de soutenir sa Confession au péril de leur vie, et il ne s'en trouva pas un seul qui ne la condamnât. Nous avons fait voir plusieurs autres faussetés, soit dans ses lettres , soit dans ce que M. Haga et Léger ont assuré sur son témoignage : pourquoi donc les calvinistes prétendront-ils qu'un imposteur, convaincu de plusieurs mensonges, leur ait dit vrai , quand il les a assurés qn'il croyait tout ce qu'il avait exposé dans sa Confession ?
Il le leur a dit, il le leur a écrit, mais il a dit tout le contraire en présence de ses métropolitains et du clergé de Constantinople, et il a confirmé cette déclaration par plusieurs serments. Il a prêché le contraire, qui se trouve encore écrit de sa main. Il n'a fait aucun acte de la religion calviniste ; mais il a toujours continué de faire ceux d'un Grec qui ne croit rien de semblable. Ce que les Grecs disent sur ce sujet s'est passé en public et en présence de mille et mille témoins ; et ce qu'on oppose à leur témoignage s'est fait et dit en secret entre deux personnes , que leur religion et la part qu'elles eurent à cet ouvrage de ténèbres rendent suspectes et incapables d'être écoutées. Ainsi on peut légitimement contester aux calvinistes que Cyrille ait véritablement cru ce qu'exprimait sa Confession , puisque tout ce qu'il a dit et écrit pour l'assurer est contredit par des déclarations contraires, publiques et faites en présence d'un nombre infini de témoins ; qu'il n'a jamais fait aucun acte de la religion calviniste, et qu'il n'a pas cessé de faire tous ceux qui appartiennent à l'église grecque. C'est un fait public que les défenseurs de Cyrille n'ont jusqu'à présent osé nier, et ils ne peuvent donner aucune preuve positive qu'il ait abjuré son ancienne religion, j
On suppose que cette question fut traitée juridiquement, et voici comment la chose se serait passée. Léger aurait comparu ayant la Confession écrite de la main de Cyrille, et il l'aurait produite. 11 y aurait joint des lettres missives, écrites par Cyrille, tant à lui qu'à d'autres , dans lesquelles il aurait fait remoi^'
h51 LIV. IX. CONFESSION DE CYRILLE, SA
quer les expressions les plus significatives d'un attachement véritable à la doctrine de Genève, des protestations de n'avoir point d'autre créance, d'y vonloir I vivre et mourir, des éloges de Calvin, des minisires 1 de Genève, et ainsi du reste. Il' y aurait ajouté, s'il I avait voulu, sa déposition , en assurant avec serment I que Cyrille lui avait parlé plusieurs fois en confor- J mté de ces sentiments; enfin que M. l'ambassadeur Ilaga assurait que tous ces faits étaient véri labiés.
Premièrement, Cyrille n'aurait pas répondu, s'il n'avait voulu, à une pareille accusation de Léger comme particulier; car il pouvait lui demander qui il était pour accuser d'hérésie un patriarche; et la qualité de fidèle minisire du S. Évangile n'est pas connue en ce pays-là. A l'égard de la Confession, puisque Cyrille l'a bien désavouée devant les Grecs en public et en particulier , il pouvait avec autant de facilité faire le même désaveu partout ailleurs; d'autant plus que chacun savait de quelle manière devaient être expédiés les actes ecclésiastiques des patriarclies, et que celui-là était dénué de toutes sortes de formalités. Pour tout ce qui s'était passé entre lui , M. Ilaga et Léger, il était aussi recevable à le nier que les autres à l'affirmer , et de plus il pouvait leur opposer le témoignage de tout son clergé qui l'avait vu officier et pratiquer le contraire de ce qu'on lui voulait imputer. Qu'aurait donc pu dire M. Haga et son ministre? Aurait-il produit un certificat par lequel il eût prouvé que tel jour le patriarche Cyrille avait abjuré entre I ses mains les superstitions de Céglise grecque, pour embrasser la doctrine du très-saint docteur Calvin, qui était dans le ciel avec les bienheureux? et l'aurait-il confirmé par le témoignage de M. Haga? Les Grecs se seraient moqués de l'un et de l'autre, et ils auraient pu dire qu'Hs respectaient M. l'ambassadeur, mais que ces sortes d'affaires ne le regardaient pas ; que ce n'était pas à lui à leur apprendre ce qui était cru dans leur église, ni ce que croyait leur patriarche , qu'ils connaissaient mieux que lui, et que sa conduite justifiait assez de pareilles calomnies.
Notre hypothèse n'est point en l'air ; car si on excepte un seul point, qui est que cette discussion ne s'est pas faite juridiquement et dans les formes, tout le reste est arrivé. Les Grecs avaient vu la Confession imprimée à Genève, et ils avaient remarqué dans la préface ce qu'on y a dit du témoignage de M. Haga. Ils en avaient cependant été si peu touchés, qu'après plusieurs années il y en avait encore qui doutaient que Cyrille l'eût jamais donnée , et encore plus qu'il eût les sentiments calvinistes qu'elle contient. On convient que Cyrille peut avoir trompé les Grecs, et il t[ a beaucoup de raison de le croire ; mais il n'y en a pas moins de soupçonner qu'il a aussi trompé les calvinistes, puisque ce qui a été dit prouve d'une manière 1 assez claire qu'ils n'ont aucune certitude sur la vérité j de tout ce qu'il leur a dit en particulier, puisqu'il l'a détruite par tant de déclarations contraires. Ainsi il peut être encore douteux que Cyrille ait été aussi bon |;a|v|riisie qu'ils ont cru.
PUBLICATION ET SA RECONNAISSANCE. 538 Dès qu'on reconnaît , comme on n'en dispute plus présentement, qu'il est auteur de la Confession qui porte son nom , il ne peut être reconnu orthodoxe , selon les Grecs; et en effet ceux qui l'ont cru tel , ne l'ont fait qu'on supposant qu'il n'en était pas l'auteur, ainsi qu'on peut voir dans le synode de Jérusalem' dans les extraits de quelques lettres de M. de Nointel,' dans l'écrit de Neclarius et ailleurs. Ceux qui étant mieux informés , comme les évêques du synode sous Cyrille de Berroée, Mélcce Syrigus et Dosithée, ont cru qu'il avait véritablement donné la Confession imprimée sous son nom, l'ont traité comme hérétique et comme un athée. C'est en effet le jugement qu'en ont fait les Grecs du synode de Jérusalem, et que feront pareillement tous ceux qui ne renonceront pas à toutes les règles de la morale chrétienne. Car de quelle manière pourrait-on justifier une fiction aussi longue et aussi criminelle, puisque, s'il croyait ce qui se trouve dans sa Confession, il le devait déclarer publiquement , ce qu'il n'a jamais fait , comme il a ét4 prouvé ci dessus; s'il ne le croyait pas, il devait la condamner, comme il en fut inutilement sollicité par les Grecs ?
Il est donc étomiant que les calvinistes, qui ne pouvaient ignorer toutes ces choses, n'aient pas eu honte de représenter Cyrille comme un saint. On a vu qu'ils n'avaient aucunes preuves certaines qu'il crût ce qui était exposé dans sa Confession , et qu'ainsi ils n'étaient pas assurés qu'il fût orthodoxe à leur manière. Quand il l'aurait été , sa dissimulation criminelle et la profession publique d'une religion toute contraire renferment tous les crimes, et ne peuvent convenir, non pas à un saint, mais à un chrétien très-déréglé, puisqu'on ne peut faire les deux personnages qu'il a ftnls sans se jouer de la foi et de ses mystères. Dans une lettre écrite en idU , de son exil de Téfiédo au ministre Léger, qui a été imprimée par îiottingcr, et qu'il donne comme un monument précieux, on trouve ces paroles : J'ai voulu écrire à votre révérence pour vous conjurer que, si je meurs, vous nie soyez témoin que je meurs catholique orthodoxe dans la foi de Noire-Seigneur Jésus-Christ, dans la doctrine évangélique , selon la confession belge , la mienne et les autres des églises évangéliques qui sont toutes conformes. J'ai en horreur les erreurs des papistes et les superstitions des Grecs ; f avoue et j'* embrasse la doctrine du ires- digne docteur Jean Calvin, et de tous ceux qui sont dans les mêmes sentiments que lui. Ce M. Cuper dont on a ci-dessus rapporté le témoignage , envoyait aussi en France, celte lettre à ses amis ; Léger ne fut pas fort réservé à en doimer des copies, et on a peine à comprendre que lui ni Golius , qui la donna à Ilotlinger comme une pièce rare, ne vissent pas qu'ils avaient intérêt de la supprimer.
Car elle porte d'abord une conviction entière de la fausseté du litre que Cyrille avait donné à sa Confession, l'appelant celle de l'église orientale, e.t assurant avec la même fausseté qu'il parlait au nom de tous les Grecs généralement. Dans celte lettre si précic«se,
PERPÉTUITÉ DE L.\ FOI TOUCHANT L'EUCHARISTIE
il s'ensuivait
il déclare qii'«7 ablione leurs supcrsiilions donc que la Confession ne représentait pas leur créance. Mais dès qu'il fut rétabli sur le siège patriarcal, il n'abolit pas ces superstitions condamnées par sa lettre; au contraire, il recommença à les pratiquer, comme il avait toujours fait, et il a continué jusqu'à la fin. Appellera -t-on un saint celui qui était capable de faire ce que les plus grands scélér:its ne feraient qu'en tremblant et avec horreur? Pourquoi le ministre Léger n'a-l-il pas donné des éclaircissements sur une matière si importante? Pourquoi Hotliriger n'en dit-il rien, puisque ce seul article suffit à confondre les panégyristes de Cyrille, et démontre que celui qui était capable d'une telle dissimulation , était un homme sans foi , sans loi, sans âme, et non pas un saint?
On a remarqué ailleurs que dans ses lettres on trouvait des calomnies contre diverses personnes , et entre autres contre Coressius, qu'il laissait cependant disputer et écrire contre Léger pour la défense des dogmes de l'église grecque, sans se mettre en peine d'imposer silence à ceux qui attaquaient la foi dans laquelle il disait qu'il voulait mourir. C'est là encore une nouvelle preuve de la fausseté de toutes ses protestations.
Mais que peuvent dire ses apologistes sur sa simonie? Ils croieni peul-êlre qu'il n'y a qu'à dire comme Ilotlinger, qu'?7 fut obligé de dotver telle et telle somme, ce qui ne le justifiait pas, puisiju'il avait toujours eu part au crime des autres. Les calvinistes ne doivent pas s'imaginer qu'on les doive croire au préjudice des Grecs, (pii témoignent tous que, par son ambition effrénée, il attira tous les malheurs imaginables sur l'église de Constantinople; que d'abord il s'était élevé sur le trône patriarcal en donnant aux Turcs plus d'argent qu'on n'avait fait jusqu'alors; qu'il ouvrit ainsi la porte à ces enci-.ères abominables; que les Hollandais lui prêtèrent de l'argent à gros intérêts , car ils ne les accusent pas de l'avoir donné , comme .ont fait quelques catholiques; qu'il en empruntait aussi des Juifs, cl que pour payer le capital et de très-gros intérêts , il exerça toutes les concussions imaginables sur le clergé. Voilà ce que les Grecs disent , en quoi ils s'accordent avec les mémoires les moins suspects de ce temps-là. Chacun sait qu'il y a déjà très-longtemps qu'il est rare qu'un ecclésiastique grec parvienne au patriarcal de Constantinople d'une .manière canonique. Mais quand un patriarche a été ! déposé, il est encore plus rare qu'il soit rétabli autrement que par de mauvaises voies. Car ce n'est pas seulement à cause des sommes qu'il faut donner aux ■ Turcs; c'est encore plus par les conventions secrètes •avec'dcs évêques, pour leur donner des évêchés plus • considérables, en leur donnant, ou en leur promettant de l'argent.Cyriile a été en ce genre un des plus hardis et des plus ardents simoniaques qu'il y eût eu avant lui; et on vent que , sur le témoignage de trois hommes , dont l'un , qui était Iloltinger, n'en savait rieu que sur les lettres des autres, qui étaient étrau-
5oO
gers et suspects pour avoir eu part à toutes ces mau- ; vaises pratiques, on croie les choses les plus absurdes, ei que ies Grecs ne soient pas écoutés sur leur propre histoire.
Il n'y a guère d'absurdité plus grande que de représenter un Candiot, qui avait dès sa jeunesse couru une partie de l'Europe, inquiet, ambitieux, turbulent, qui s'était fait patriarche d'Alexandrie et de Constantinople par de mauvais moyens, comme l'assure Syrigu?, plus croyable que Léger; lorsqu'il avaitété chasse, demeurant tranquille, occupé uniquement des moyens de répandre la doctrine du très-saint docteur Jean Calvin , et qu'on le vint forcer cinq fois de reprendre le patriarcat, et cela dans le temps que d'autres calvinistes , comme Cuper, témoignent la haine presque générale de tout le clergé contre lui. S'il avait éié, non pas un saint, comme ils disent, mais un homme de probilé médiocre, il n'avait qu'à demeurer en repos, il était bien sûr qu'on ne l'en aurait pas tiré pour le remettre sur son siège. Mais, tout au contraire, il n'y a mouvement qu'il ne se donne; ses compétiteurs offrent de grandes sommes, il ajoute à leurs offres, il emprunte à usure, il vend tout, impose des taxes sur le clergé , emploie la violence des Turcs pour faire payer et se rendre terrible : voilà les saints que fait un régent de Zurich.
Enfin, car c'est la dernière ressource, et sur quoi M. Claude déploie son éloquence, on le doit au moins regarder connue un martyr, et même comme un martyr de sa confession, c'est-à-dire du calvinisme. 11 est vrai que le martyre souffert dans la véritable religion aurait effacé ce nombre infini de crimes atroces dont il était coupable. En ce sens-là, les Grecs n'auraient pas manqué de le recoimaître comme martyr. Pour cela il au» rait fallu qu'il eût souffert la mort pour la foi, ce qui pouvait arriver en différentes manières. On ne peut supposer que ce fût simplement pour être chrétien, puisque les Grecs, les autres Orientaux, et même les Latins, ont en Turquie la liberté de professer la religion chrétienne ; ni qu'il ait souffert pour la religion grecque, encore moins pour la calviniste exposée dans sa Confession. 11 faut donc faire ce raisonnement pour trouver le martyre de Cyrille: Que, parce qu'il s'él;iit déclaré calviniste dans sa Confession, il s'était attiré la haine d'une partie de son clergé et celle des Latins ; que ce fut par ce motif qu'ils lui suscitèrent des persécutions, et qu'enfin ils lui procurèrent la mort. Examinons si cela peut passer pour un véritable martyre. 11 ne faut pas pour cela une grande discussion, quand même les faits seraient aussi certains qu'ils sont douteux. Le sultan ordonna la mort de Cyrille sur des accusations vraies ou fausses, d'avoir excité les Cosaques et les Moscovites à attaquer Azak ; car ce fut là le seul motif pour lequel on le fit mmirir. On ne l'accusa pas auprès des Turcs d'être calviniste : déjà . celle accusation avait été portée contre lui avec quel ques autres, suivant la lettre de Cuper, el elle avail eu si peu d'effel, que les dénonciateurs avaient couru risque de la vie. De plus, on ne lui oflrit pas de la liti
sauver s'il \onlail al)jurcr .e caivinisme, puisqu'on ne ix'iivail faire celle proposilion à un homme qui avait tiiijours exlérieuremenl vécu dans la communion de église giecque, dont il était le chef. 11 fallait donc qne, pour être martyr dans la religion qu'il disait eu .>ecrol aux calvinistes être la sienne, et qui était exî pi imée dans sa Confession, il renonçât publiquement à celle de l'église grecque, avouant et délestant sa dissiinnlalii)n, el que pour cela il eût souffert la mort : alors il eût éié leur martyr; mais non pas celui de régiise grecque, encore moins de l'Église catholique. Ils ne peuvent tirer aucun avantage de sou témoignage, ni par l'autorité patriarcale, ni par celle de martyr, qu'ils veulent lui attribuer, s'il n'a jamais été reconnu comme tel parmi les Grecs; car dès qu'ils le regardent comme hérétique, il cesse à leur égard d'être patriarche el d'être martyr; de sorte que tout ce (jnil a pu dire ou écrire contre la religion de ses pères n'a pas plus de force que ce qui serait dit par un particulier apostat. Voici donc ce que les Grecs en ont dit dans le synode de Jérusalem (p. 155), el ce que Dobithée, qui y présida, en a inséré dans sou EncliiiiUiou : Que les adversaires ne se glorifient donc point de Cyrille comme d'un suint ; car il ne fut pas tué injustement, comme il leur plaît de le dire; ni pour le •^om de Jésns-Clirist, ainsi qu'il eût été nécessaire afin quil pût passer pour tel. Mais étant possédé d une ambition démesurée des premières dignités, qui est le crime de Lucifer, selon S. Basile, après s'être emparé trois l'ois, contre les règles, du trône de Conslantinople, depuis sa prem ère entrée, qui parut légitime ; el cela avec des dépenses et des misères infinies des ecclésiastiques, étant insatiable des biens extérieurs de ce monde, el se servant du secours de l'ambassadeur de lîullunde, ce qui le rendait encore plus suspect à l'Église, il souffrit cette mort honteuse. Quand un homme qui a commis de pareilles choses contre r Église aurait été par hasard pieux ou orthodoxe, nous le regardons comme un pécheur, et comme un tel pécheur, que Dieu le doit châtier ci cause de tous les maux qu'il a faits à l'Église avec la dernière impudence. A présent donc, si, comme nos adversaires l'assurent , nous le regardons comme père et auteur de l'impiété, nous ne le reconnaissons pas comme un saint, mais comme un malheureux qui i>'a aucune part avec Jésus- Christ. Voilà le jugement qu'en lirenl les Grecs assemblés à Jérusalem, et que Dosithée, président du jynode, a conlirmé dix-huit ans après, en faisant injprinier les mêmes paroles, avec un seul cliangement; c'esl qu'au lieu de trois fois qu'il disait d'abord que Cyrille avait envahi le siège de Conslantinople, il a mis six dans ['Enchiridion, el avec raison ; car, ayant été quelque temps administrateur, il lui fait patriarche eu 1G21, el au bout de deux ans il lut chassé. Timolhée, mis à sa place, fut empoisonné au bout d'un an , el Cyrille rétabli la seconde fois. Grégoire d'Amasie el Anlhime lui succédèrent; après eux il fut rétabli la troisième fois. Cyrille de Berroée ne tint le siège que huit jours, Cyrille rétabli la quairièr.ie lois. Athanase Patellarus chassé après vingl-
deux jours, Cyrille rétabli la cinauième fois. Puis Cyrille de Berroée la seconde fois, Néophyte d'Iléradée, après lequel Cyrille Lucar fut rétabli la sixième fois.
Il ne se trouvera pas un seul Grec digne de foi qui ail parlé autrement de ce malheureux ; el cependant s'il avait été reconnu martyr, ce devait être dans l'église en la communion publi(|ue de laquelle il a vécu, et non ailleurs; car ce n'est pas à Genève que se dé clarentles martyrs de l'église grecque. Cyrille de B.-r. roée, que les calvinistes el quelques Gr rs aitachéi par amitié à Cyrille Lucar, mais qui ignoraient son hérésie, ses parjures el tous ses autres crimes, iléchireiit sans miséricorde, et qu'ils accusent ^urtoul d'avoir été papiste, eut la même destinée, car il fut étranglé en Barbarie on il avait été relégué. Ce (|ue divers missiomiaires écrivirent de lui à Rome, en le représenlanl comme zélé pour la religi^-n caiholiqu,', cl ce que Aliatius crut trop facilement, jusi|u'à écrire qu'on parlait de le canoniser en le mettant au nombre des martyrs, fut sans aucun elfet. On jugea très-sagcmen» qu'un homme qui avait vécu dans le schisme, qui en avait été le chef étant patriarche de Constaiilinople, et qui dans la condamnation des articles de la Confession de son prédécesseur avail soutenu les erreurs des scliismatiques, ne pouvait êlre regardé comme martyr, surtout parce qu'il ne paraissait pas qu'on l'eût fait mourir pour la foi. Le second Parthénius, qui suc(éda à celui qu'on appelle le Vieux, fut étranglé; le troisième de même nom fut pendu par ordre du caimacam, ayant éié accusé d'avo.r écrit en Moscovie, et ils n'ont point été regardés connue martyrs. Gabriel, en 1658, fut aussi pendu à Burse, sur ce que les Juifs raccusèrent d'avoir baptisé un des leurs qu'ils supposaient s'être fait mahomélan. Il y avail plus de raison de regarder celui-ci comme martyr; on ne l'a pas fait néanmoins.
On demande, après ces preuves s'il y a la moindre raison à vouloir faire passer pour martyr un Grec, que non seulement son église ne reconnait point pour tel, mais qu'elle a frappé d'analhème connue hérétique; qui a été exécuté à mort pour crime d^état; qui n'a jamais eu autre mérite, à l'égard de ceux qui le canonisent, que d'avoir fait ou copié une Confession contraire à la foi de son église; qui l'a faussement attribuée à cette même église, quoiiiu'elle n'en eût aucune connaissance ; qui en même temps a désavoué avec serment et en public celte même Confession ; (|ui a prêché et pratiqué tout le contraire ; enlin qui a vécu el qui est mort dans une si prodigieuse dissimulation, qu'il a été impossible de savoir certainement de quelle religion il était. Le calvinisme a de grandes ressources, si un homme chargé de tant de crimes peut être un saint, el martyr d'une Confessioh qu'il a dés.avouée, non pas seulement par ses paroles, mais par la prati-' " que de tout ce qu'il y condamnait d'idolâtrie et de' superstition. Suflit-il d'avoir transcrit une Confession, dictée par un ministre, el de l'avoir donnée en secret, pourfendre témoignage à la vérité? Cyrille l'à-t-il renouvelée en mourant , el a-i-il déclaré, comme il le
mandait à Léger quatre ans auparavant, qu'il mourait dans la foi ortliodoxe, selon la confession belge et les autres des ôglises réformées, et qu'il avait en horreur les cireurs des papistes et les superstitions des Grecs ? Celui dont HoLlinger a imprimé une lettre en grec, dans laquelle la niort de Cyrille est rapportée d'une manière fort palliéliquc, ne le dit pas, quoiqu'il paraisse qu'il lui était fort attaché, et qu'il était peut-être converti au ctlvinisnie, puisqu'il traite Léger comme son maître. Quand Cyrille l'aurait fait, il n'aurait pas pour tela été martyr de cette Confession, puisque les Turcs se niellaient fort peu en peine de ce (|u'il croyait; et lorsque M. Claude se réduit à dire qu'au moins il est martyr, parce qu'il pouvait sauver sa vie en reniant Jésus-Christ, il paie d'esprit à son ordinaire lorsque les preuves lui manquent. Car où a-t-il pris cette circonstance que tout le monde avait ignorée jusqu'à lui? On sait assez cependant que quand il s'agit de crime d'état celle manière de sauver sa vie n'a pas lieu auprès des Turcs. Ces patriarches dont nous venons de parler pouvaient peut-être plus facilement se délivrer en perdant leurs âmes ; ils ne l'ont pas fait, mais pour cela ils ne sont pas regardés comme martyrs.
On l'a, dit-on , accablé par de fausses accusations pour le faire périr. C'est ce que les calvinistes ne peuvent prouver ; car qui leur a dit qu'il n'eût pas eu vcrilahlenient des intelligences en Moscovic? Esl-cc parce qu'il était un saint qu'ils ne croient pas que cela puisse être? Mais puisqu'on démontre qu'il était un scélérat, et le plus grand fourbe qu'il y eùl depuis longtemps, cela est très-possible. Cet article ne fait cependanl rien au sujet. S'il a été calomnié, les calomniateurs étaient inexcusables, quoiqu'on bonne .justice il eût mérité la mort. Car les Grecs, quoiqu'ils n'aient plus sous les Turcs les lois des empereurs cliréiiens , les savent néanmoins , et ils n'ignoraient pas qu'elles ordonnent la peine de mort contre les hérétiques. Dosithce rapporte l'exemple d'Alexis Comnènc (Enchir. p. 47), qui ayant fait condamner dans un synode Basile , chef des bogomiles , à cause de ses blasphèmes contre la sainteté des mystères et le changement qui s'y fait, le fit ensuite brûler vif dans l'hippodrome. Ils regardaient donc Cyrille comme digne du même châtiment, et plusieurs fois ils ont demandé par celte raison , quoiqu'il- ne paraisse pas qu'ils aient demandé sa mort , qu'il leur fût permis d'en choisir un autre. Quand Cyrille de Bcrroée aurait eu quelque part à sa mort , quoiqu'on ne prétende pas le justifier, puisque ces sortes de procédés ne peuvent être excusés sons aucun prétexte, on ne peut imputer la faute ni au corps de l'église grecque 3M aux catholiques. Car des déclamations emportées d'un homme ici qu'était Holtingcr, ou de Rivet qui «"était pas plus modéré, ne sont pas des preuves, surtout après qu'on a reconnu le peu de connaissance <iu'ils avaient des affaires de ce temps- là. Leurs louanges ne justifieront jamais Cyrille, et leurs calomnies sont si évidemment réfutées, qu'elles no
servent plus qu'à couvrir de confusion ceux qui les emploient.
On peut juger après tout ce qui a été dit sur le témoignage des Grecs , si M. Smith a eu raison de finir ainsi son roman : lia hostium invidiâ , odio et fictis injustissimis cviminalionibus oppressus cecidit vir maximus Ctjrillus Lucarius, quem ob inculpatos mores, nullis probris conimaculalos , et ob acerbissimas vitœ calamilates , et cruentam mortem quam obiit religionis evangelicœ. defendendœ causa , quidquid censeat D. Arnaldus , cl sanctum et marlijrem habebo. Il ne sait pas la moindre circonstance de ses mœurs , quoique , à la vérité , ou n'ait rien reproché à Cyrille sur cet article ; mais l'ambition, la simonie et tout ce qu'il fit contre ses compétiteurs , ne sont pas des preuves d'une conscience fort timorée. Ce fut ce qui lui attira les persécutions et la mort; et pour la Confession, si l'avoir écrite et l'avoir donnée à deux étrangers peut passer pour défense de la religion évangélique , il l'a défendue. Cependant lorsqu'il la désavouait avec serment, il cess;'.it d'être ce généreux athlète cl confesseur de la foi , et il n'en a jamais rendu témoignage ni devant les Grecs , ni devant les Lalins , ni devant les Turcs. Si les preuves par lesquelles on a fait voir la fausseté de loul ce qu'a dit M. Smith, et lloilinger avant lui, ne sont pas suffisantes pour détromper ceux qu'ils pourraient avoir prévenus , celles qu'ils ont employées ne convaincront personne, à moins qu'on n'ait pris son parti , qui est de vouloir, quoi qu'il puisse être dit au contraire , que Cyrille est un saint et un martyr. Qu'il le soit pour eux tant qu'ils voudront, mais qu'ils le prouvent aux Grecs et aux luthériens aussi bien qu'aux catholiques ; qu'ils prouvent aussi qu'on peut être un saint, en confessant par écrit une religion el-en en professant une autre. Enfin, comme ils ne conviennent pas des faits, il leur restera toujours à prouver que deux hommes étrangers , de différente religion , très-peu informés et fort crédules , témoins et parties intéressées, c'est-à-dire, M. Haga et Léger, son ministre, doivent être crus au préjudice de tous les Grecs sur les affaires de l'église grecque.