CHAPITRE II
On fuit voir que les mcyem par lesquels les protestants supposent qu'il est arrivé quelque changement de doctrine sur rEucharistia dans les églises d'Orient, n'ont aucun fondement.
Les prolestants ont si souvent reproché à nos théologiens rattachement aux opinions qu'on enseigne ordinairement dans les écoles, de même que si ce que quelques-uns avaient proposé était regardé comme des vérités sur lesquelles personne n'osait contester, qu'il n'y a. rien de plus ennuyeux que ces reproches dans la plupart des livres de controverse. Dans le commencement des disputes sur la rcligioîi, les ministres avaient ramassé tout ce qui paraissait le plus a))surde dans les scolastiqucs , pour faire croire que l'Église catholique enseignait comme de foi un grand nombre d'opinions souvent contradictoires sur l'Envharistic ; et c'est ce qu'Aubcrtin a fait avec plus de hardiebse cl de mauvaise foi qu'aucun de sa secte. Il savait bien en sa conscience, et tous les ministres le savent, qu'il y a une grande dilTérer.cc entre les articles de foi et des conclusions métaphysiques que des scolastiqucs avaient tirées, dans le temps d'ignorance, de ces premières vérités. Us ne pouvaient pas /lier que le concile de Trente, quoiqu'il s'y trouvât un grand nombre de théologiens scolastiqucs, n'avait mis dans aucun de ses décrets aucune opinion qui
fût proprement de l'école. M. le cardinal du Perron, M. le Camus, évoque de Belley, M. l'évéque de Meaux, le P. Yéron, et en dernier lieu les auteurs de la Perpétuité de la foi, avaient assez disiingné la doctrine de l'école et celle de l'Eglise, faisant voir que quoique la plus grande partie de ces disputes qiri occupaient les théologiens scolastiqucs s'accordassent tontes en ce qui était essentiel à la foi, elles n'en faisaient pas néanmoins aucun article que les fidèles fussent obligés de croire. Cela ne s'étend pas seulement à ces anciens théologiens que l'ignorance de leur siècle peut excuser, mais à d'autres qui, étant d'ailleurs fort estimables par leur doctrine et par leurs travaux , se sont néanmoins trompés sur plusieurs points qui ont été éclaircis dans la suite. Ainsi, qnoiqu'avant et depuis S. Thomas on trouve dans tous les théoh)gieiis que les Grecs baptisent avec une forme déprécaloire, et que Bellarmin et plusieurs autres aient reçu ce fait comme constant, on ne les croit pas néanmoins au préjudice du témoignage de tous les rituels grecs, qui font voir le contraire. Si donc ce reproche est très-injuste de la part des prolestants contre les catholiques, ceux-ci le peuvent rétorquer avec beaucoup plus de raison, non seulement en ce qu'ils continuent à vouloir faire croire q«e toutes les subtilités des scolastiqucs sur h matière de l'Eucharistie sont des articles de foi parmi nous; mais encore plus en recevant comme certains divers principes fondés sur rimagination de leurs minisircs, qui n'en ont jamais pu donner la moindre preuve. Telle est celle de M. Claude et de (iresque tous ceux qui l'ont suivi, à l'égard du changement qu'ils prétendent être arrivé parmi les' Grecs, et qui doit s'étendre à tous les Orientaux, quoiqu'on prouve par des témoignages très-authentiques qu'ils sont dans les mêmes sentiments que les catholiques touchant la présence réelle. Ils trouvent un dénouement merveilleux à celte dif/iculté, en supposant que les guerres d'oulre-mcr et les missions ont introduit d«ins tout l'Orient celle nouvelle doctrine. Cela leur paraît si clair, que ceux mêmes qui reconnaissent, cantre les afiirmalions réitérées de M. Claude, que les Grecs el les autres Orientaux croient la présence réelle, se retranchent à celte conjecture, et l'emploient comme une vérité de laquelle il n'est pas permis de douter.
ils ne pourraient pas se servir de ce lieu commun avec plus d'assurance quand il serait \rai , cl qu'on en eût des preuves inconlcslables par l'iiisloire, que dès qu'il est entré des armées dans un pays, aussitôt la religion y a élé changée entièrement; ou que toutes les missions qui ont été envoyées aux infidèles et aux îiérétiques ou schismatiqucs onl en l'effet (ju'on en pouvait sonhaiicr. il fai\t cependant que ces propositions soient généralement vraies, ou au moins qu'elles soient très-vraisemblables , pour en pouvoir tirer les conséquences que les proieslants en tirent. Car c'est un raisonnement absurde que de dire : Les Laiins ont porté leurs armes dans l'Oiienl; ils ont élé long-
589 LIV. X. EXAMEN DE LA SUITOSITION temps maîtres de la P:tlcsiiiic cl «l'une pnriie de la Syrie; donc ils y ont porlc la doclrinc do lu présence réelle. Les papes ont envoyé dos mis-ionnairos au Levant; donc ces missionnaires ont réuni lous les chrétiens du pays à l'obéissance du S.-Siégc. Cependant s'il y a f|uelque chose de faux dans le monde , c'est celte étrange supposition , qui ne peut jamais être faite que p;ir ceux qui n'ont aucune connaissance de l'histoire orientale , ni de l'état des églises séparées de la communion romaine; et certainement les auteurs de ce paradoxe ignoraient tout ce qui a rapport à l'une et à l'autre.
Pour commencer par les guerres d'outre-mer, les Grecs marquent assez eux-mêmes avec quelle jalousie ils virent les Occidentaux entrer dans leurs provinces. Ils avaient peut-être sujet de se plaindre des maux que leur attirait le passage des croisés, dont on ne prétend pas justifier la conduite. Mais on m: peut ignorer que la perfidie des Grecs , leur cruauté , leur duplicité n'allassent à de tels excès, que l'armée chrétienne serait péricenlièrcment dès le premier passage, si elle ne s'éiait ouvert le ciicniin par la force des armes, pour se défendre de toutes les trahisons des empereurs de Con tantinojile. On ne voii pas de Grecs plus furieux contre les Latins que ceux de ce tempslà; et si on suppose <iue, nonobstant les inimitiés et la guerre ouverte , les Latins eurent divers moyens pour leur apprendre le dogme de la présence réelle, ou fait la supposition la plus fausse et la plus insoutenable dont jamais il ait éié parlé dans riiisloire. Les Grecs et les Latins avaient eu déjà plusieurs disputes, lonchant la foi, qui avaient produit un grand nombre d'écrits de part et d'autre. Les contestations , après divers accommodements qui n'eurent pas de suite , paraissaient avoir été terminées au concile de Florence , mais elles recommencèrent aussitôt avec la n)êrne aigreur. Dans ce long intervalle depuis le sclwsme de Pliotius jusqu'à la prise de Conslantinoplc par les Latins, pendant lequel il y a eu un grand commerce entre les deux nations, on ne trouve pas qu'il y ait eu la moindre dispute louchant la foi de l'Eucharistie ; que les uns aient reproché sur ce sujet aucune erreur aux autres, et cela lorsqu'on disputait avec la dernière chaleur sur les azymes et sur des points moins importants. C'est donc avec raison que nos théologiens ont conclu que le consentement des Grecs et des Latins sur cet article avait été parfait; d'autant plus que les calvinistes ne peuvent pas nier qu'il n'y a eu aucun changement de langage , que les Grecs modernes parlaient comme les anciens sur l'Eucharistie , et qu'ils entendaient les paroles des saints Pères dans le même sens que les Latins. On ne peut donc dire que ceux-ci dans le passage qu'ils firent pour aller à la conquête de la Terre-Sainte, aient porté en Grèce une nouvelle créance touchant la réalité , puisqu'elle s'y trouvait déjà établie. Quand cela serait, ce changement n'aurait pu regarder que les Grecs , et il n'avait rien de commun avec les autres chrétiens qui étaient répandus dans tout lOrient.
D'UiN CH.\NGEMENT DE DOCTRLNE, etc. 5D0
Ce ne pniivnîi être donc qu'après îa prise de Jérusalem que les Latins eussent été en état de travailler à ce grand ouvrage; et pour examiner si l'exécution en était si facile, il faut observer quelle était alors la forme du gouvernement spirituel et temporel dans la Syrie et dans les provinces voisines. Les Européens qui excitèrent les autres à entreprendre la guerre sainte n'étaient que ceux qui avaient fait par dévotion le pèlerinage de Jérusalem. On y trouvait des chrétiens de toute sorte de pays, qui gémissaient dans une dure servitude sous les mahométans. Ces bons pèlerins ne s'amusaient pas à disputer avec ceux qu'ils trouvaient sur les lieux : ils voyaient qu'ils étaient chrétiens, et cola suffisait pour les émouvoir à compassion; mais de savoir s'ils étaient orthodoxes, nestoriens ou jacobites , peu de personnes en eussent alors été capables. Les Grecs seuls avaient un patriarche à Jérusalem, car les ncstoriens et les jacobites n'y avaient que des métropolitains. Ces Grecs, ou melchites, n'étaient pas si fort plongés dans le schisme que les autres, parce que, pour le temporel, ils ne dépendaient que des princes mahométans, et que l'autorité des patriarches de Conslaalinoplo , auteurs de tous les schismes, y était fort médiocre. Le motif du zèle des premiers promoteurs de la croisade Au donc de délivrer des chrétiens, sans trrip savoir quels ils étaient, de l'oppression des infidèles, qui était alors fort augmentée, parce que la ville de Jérusalem avaiî été prise par les califes d'Egypte, qui en avaient chassé Sakman et Ilgazi, enfants d'OrtokTurcoman , ancien officier des sultans Seljoukides, dont l'empire immense fut ruiné en fort peu de temps par les guerres civiles que firent entre eux les enfants de Gclaleddin Melikschnh.
L'armée chrétienne prit la ville dans le même temps, et après que Godefroy de Bouillon eut été élu roi, le clergé disposa des affaires ecclésiastiques d'une manière qui ne pouvait être agréable aux chrétiens du pays. Car les Latins occupèrent les principales églises, et les leur ôlèrent. Us établirent un patriarche latin, et des archevêques ou des évêques en plusieurs villes. LorS(|u'Autioclie fut prise, ils y mirent de même un patriarche, qui s'empara de toute la juridiction. On doit convenir que ces préliminaires n'étaient pas fort favorables pour disposer les chrétiens, parliculicirement les ecclésiastiques, à prendre pour maîtres en ce qui regaidait la foi et le gouvernement de l'Église, ceux qui les dépouillaient d'abord de leurs dignités et de leurs biens; ce qui rendait leur condition pire en quelque manière qu'elle n'était sous les mahométans, puisque ceux-ci les laissaient vivre chacun selon les usages de leurs églises. D'un autre côté on ne voit pas, par les histoires de ces temps-là, que les Latins les contraignissent à se réunir à l'Église romaine , ni qu'ils leur défendissent Texercice de leur religion. Ainsi depuis la prise de Jérusalem ^ jusqu'à ce que Saladin la reprit, les Grecs, Içs Syrie. is cl lous les autres chrétiens de Palestine et de Syrie u'eurcnt aucu.'ie comniimlon avec les Latins.
5QI rEUI'ÉTtllTÉ DE LA FOI
Dans loul cet espace de temps, les Grecs avaienl à Alexandrie un palriarclie, qui élail celui des mclcliiles ou orthodoxes ; les jacobites ou Copines avaient le leur, dont on sait la succession. Ceux-ci, par une prétention nouvelle , avaient étendu leur juridiction sur Jérusalem, et nommèrent un évêque avec le seul litre de métropolitain, quoique suivant les canons de Nicée, révêque de cette sainte ville dût être honoré pardessus les autres. Les ncstoriens n'y avaient aussi qu'un métropolitain qui en avait plusieurs avant lui. 11 y avait deux patriarches d'Anlioche, un Grec et orthodoxe, mais schismaliqne, et un jacohile, dont la succession continue jusqu'à présent. On ne trouve point qu'aucun de ces patriarches ait renoncé aux erreurs de sa secte ou au schisme pour se réunir avec les Latins. Au contraire les écrivains du temps, qui ont traité des différentes hérésies, ont mis les Francs, c'est-h-dire les Latins, au nombre de ceux qui avaient des erreurs et des abus , parmi lesquels ils marquent l'addiiion faite au symbole, et les jacobites les accusent aussi de croire deux natures en Jésus-Christ. Ils ne leur reprochent rien sur la loi de l'Eucharistie ; et on peut juger s'ils auraient regardé cet article comme indifférent, puisque parmi les abus q-.i'ils condamnent dans les Francs ils niellent ceux-ci : l'usage des azymes ; que le pain dont ils se servent à la me-se n'est pas cuit le même jour; que les prêtres se lavent la bouche avec de l'eau avant que de célébrer ; qu'ils tuent des animaux; qu'ils portent les armes; enfin qu'ils ne veulent avoir aucune société avec ceux qui n'ont pas la même foi , mais qu'ils les massacrent et les exterminent.
Nous voyons aussi que durant les croisades l'église jacobite , tant à Alexandrie qu'à Antioche , n'a souffert aucun changement dans son extérieur; et que les évêques sont demeurés dans la doctrine et dans la pratique de leurs églises. Il n'y a donc pas lieu de juger qu'il y soit arrivé la moindre alléraiion ; et même il y a des preuves bien cerlaincs du contraire. Denis Barsalibi, savant jacobite, était métropolitain d'Ainid, et il vivait encore dans le temps que les Francs étaient maîtres de Jérusalem. Parmi plusieurs ouvrages, il en a fait un très-estimable, qui est un commentaire sur la Liturgie de S. Jacques , dont les Syriens se servent principalement. Il adresse cet ouvrage à l'évêquc de Jérusalem , et il lui marque dans sa préface qu'il y trouvera de quoi répondre aux Francs <|uand ils attaqueront la doctrine et la discipline des jacobiles. Il paraît donc que ces chrétiens demeuraient dans les mêmes opinions qu'ils avaient toujours professées selon leur secte, et que si quelquefois les Latins les attaquaient sur la religion, c'était d'une manière fort faible. On peut juger par ce qui nous reste d'ouvrages des plus habiles hommes qui fussent dans l'Église latine de ce temps-là, qu'ils manquaient de tout ce qui était nécessaire pour disputer avec les Orientaux; et, à l'exception de Guiil.mme de Tyr, de Jacques de Yilry et de fort peu d'autres, à peine eu rcmarque-t-on un ou deux qui aient rapporté fidè-
TOUCIIANT L'EUCHARISTIE. 592
lenicnt les opinions de ces églises orientales , tant s'en faut qu'ils fussent en élat do les combattre. Aussi quoiqu'il nous reste un assez grand nombre de disputes sur la religion avec les juifs et avec les mahomélans ; d'autres des melchiles contre les jacobites et les nesloriens , et de ceux-ci contre les uns ou les autres, il ne s'en voit aucune contre les Latins.