Chapitre XVI
Preuves particulier es fine, nonobstant l'erreur eulychienne, les Arméniens croient que Jésus-Christ a un vrai corps, et que ce corps est présent dans l'Eucharistie. Mais de i)eur que M. CI. .mie ik; préieode (nie ce que nous venons de dire des Ci pliies et dtis abyssins ne sert de lien pour jusiilior les Arméniens, et qu'il ne s'ensuit pas que si les mis a.iuieiienl eii Jé^us- Christ une véritable nature hmnaine, les autres ne la nient pas, je lui souliens de plus que l'on ne peut Conclure de i'eutychianisme que l'on a reproché aux Ariiiéniens qu'ils nient la vérité du corps de Jésus- Christ, et que l'on conelut tout le contraire d's auteurs mêmes que M. Claude allègue et de tous les autres qui en ont parlé.
Une des opinions des eulychiens, ou plutôt une de» manières dont ils s'expli(|uaient , était , connue le marque Nicéphoni, cité par M. Clandj, que le Verbe n'avait point pris \\\\ corps humain de la Vierge; mais qu'il avait été lait chair, et changé en chair sans changement. Or il s'ensuit de '^elte explication qu'il avait donc une chair, quoiqu cile n'eût pas été prise de la Vierge; et l'on ne doit point demander dans ce sentiment comment ils pouvaient admettre une chair dans l'Eucharistie, puisqu'il est clair qu'ils pouvaient y admettre cette chair eu laquelle , seloa eux, le Verbe a élé changé.
Ils disaient aussi quelquefois, comme le rapporte le même Nicéphore après EuiLymins, que le Verbe avait pris un corps incorruptible, incréé , céleste, impassible, subtil, qui n'est pas d'une même nature que le nôtre. Or dans cette hypothèse , il est encore clair qu'ils pouvaient admettre ce corps subtil et impassible dans TEucharislie ; el ainsi voilà déjà deux manières d'expliquer cette opinion dont il ne s'ensuit pas qu'ils niassent la présence réelle.
Mais il faut remarquerqiie les eutychiens joignaient à toutes ces deux manières d'expliquer leur opinion une conséipience que M. Claude n'a pas entendue. Car ils voulaient que Jésus-Christ n'ayant eu qu'un corps incorrupiible, et ayant néanmoins paru avoir un corps corruptible, toutes les actions el tous les accidents de ce corps qui a paru au dehors fussent feinies et phantasiiques. Ils enseignent, dit Nicéphore, que le Verbe a pris un corps incorruptible, incréé, céleste, impassible, subtil, qui a eu néanmoins tous les acci» dents de la chair, mais en apparence seulement, et en la manière d'un spectre. Eulhymius, cité par M. Claude, dit la même chose en termes formels. Et comme il s'ensuit de là, non que ce corps impassible ne fût pas réel, mais seulement qu'il n'avait pas réellement les propriétés qui y paraissaient, M. Claude peut juger par là qu'il n'a pas eu raison de conclure que ce Barzabas'avec qui Cyrille Lucar dii qu'il conféra à .lérusalem , cl ([iii soutenait, comme il le rapporte, que Jésus-Chrjsi n'avait souflert qu'en ap^areace, cfùt
RÉPONSE GÉNÉRALE AU NOUVEAU LIVRE DE M. CLAUDE
pour cela que Jésus-Clirist n'eût point de corps. Car il s'ensuit seulement qu'il croyait que le corps de .lésus-Clirist était réellement incorruptible, et qu'il n'avait souffert la mort qu'en apparence.
La troisième manière d'explifiuer cette opinion des enlychiens, qui était suivie par quelques-uns d'entre eux, était d« dire que la nature humaine a éié absorbée par la nature divine ; mais ( ela se peut encore entendre en deux manières : l'une, que toutes les propriéiés et les caractères de la nature humaine .nieiil été abolis et absorbés , c'est-à-dire que Jésus- Clirist n'ait plus de forme iumiaine, de circonscription, de couleur, qu'il ne soit plus visible, et qu'il n'ait rien des qualités par lesquelles on dislingue les corps; l'autre, que la substance même inlerieure de son humaniié ail été détruite et anéantie. M. Claude soutient que c'est en la seconde manière; et je lui soutiens qu'il n'eu a aucune preuve, et qu'il y a toute sorte d'apparence que ce n'était qu'en la première. En voici les rais'.uis.
1° Toutes leurs comparaisons portent à ce sens. Car celle dont ils se servaient le plus ordinairement était que comme une goutta de miel ou de vinaigre jetée dans la mer ne se voit plus et ne subsiste plus, de même le corps de Jésus-Ciirist étant plongé et abîmé dans l'océan de la divinité, ne conserve plus sa nature et s;i propriéié. Or cette goutte de miel ou de vinaigre jetée daws la mer ne péril pas proprement , elle ne perd point son être, elle n'est point ;inéantic, elle perd stMilernem sa l'orme, et cesse d'être visible.
2° Théodoret voulant montrer, dans son second dialogue, que la nature de .lésus Christ n'était point absorbée, ne prouve autre chose, sinon qu'il garde sa première fortne , sa i)remière ligure, et sa premièra circonscription ; d'où il s'ensuit que conserver sa forme, sa ligure et sa circonscription, et conserver sa substance et son essence, sont la même chose dans son langage, connue nous le ferons voir plus amplement dans son lieu.
3° L'information de Benoît XII qui porte que les Arméniens disent que Jésus-Christ n'avait plus de nature humaine aprè^ son Ascension , porte au même lieu qu'ils disaient qu'il avait une humanité. Armeiii dicunl et lenenl qubd Clirislus post suum ascensionem liabuit liumanilalem, sed non habuil niiluram liuinanam(l); ce qui ne peut avoir d'autre sens, sinon qu'il avait, selon eux, l'essence intérieure de l'immanité; mais que n'en ayant pas les propriétés et les caractères, cette humanité ne se devait pas appeler nature humaine.
4° Celte même information de Benoît XII. qui leur impute de ne pas croire ïa Iranssubstantiaiion, porte expressément qu'ils tenaient que le Sacrement était une ligure du vrai corps de Jésus Christ, d'où il s'ensuit qu'ils reconnaissaient (jue Jésus-Christ avait un vrai corps.
5" Les Arméniens de Léopolis disaient, au rapport de Lazicins, qu'upiès Cincarnalion H y a une telle conjonction et une telle société entre la nature divine et liumaine, quelles n'ont pas même été séparées dans les souffrances de Jésus-Christ. Ils supposaient donc qu'il avait une nature humaine.
0" Ce docteur arménien , nommé Narsès, dont il est parlé dans l'information de Benoît, n. G7, qui enseignait qu'i lorsque l'on disait ces paroles : Ceci est mon lorps, le 3orps de Jésus-Christ était sur l'autel en état de mon, et que quand on disait per quem, il était en état de vie, maniuait clairement par là que Jésus- Christ avait un corps, de quehiue manière qu'il entendît ces paroles.
7" H est rapporté dans l'erreur 25 de celle même information, (pie les Arméniens croy, lient que lors(iuc l'âme do Jésus-Clirist descendit aux enfers , elle se revêtit de la divinité, de |)enr d'être connue, et il à'ensuil le là que selon eux Jésus-Christ avait donc
(I) Rain.ad ann. 13il, n. 32.
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une âme. Tout cela fait voir que quand ils ont dit qu'il n'y a plus de nature humaine en Jésus-Christ, qu'il n'y a plus de chair ni d'âme , que cette nature est engloutie, ils n'ont point voulu dire que Jésus- Christ soit présentement sans corps, et que le mystère de riiicarnaiion soit entièrement détruit par l'union même qui l'établit.
Il ne faut donc point prendre si à la rigueur ces termes d'engloutissement cl de nature absorbée dont quelques-uns d'eux se servaient; et on doit au contraire reconnaître de bonne foi qu'il y avait dans tout ce langage beaucoup de métaphysique et de fausse philosophie, el que les idées qui répondaient à ces termes n'éiaientpas toujours si exlravaganles que les termes mêmes , comme tous ceux qui ont pai lé avec quel(|ue inielligence de l'iiérésie d'Eulychès l'ont reconmi. Ainsi ce n'est point agir équilablement que d'opposer les cons^équcnces que l'on lire de ces termes bizarres et embrouillés aux témoignages positifs el certains des Arméniens, qui déclarent qu'ils croient que le corps de Jésus-Christ est réelleinenl présent dans l'Eucharistie.