‹ Perpétuité de la foi de l'Église catholique sur l'eucharistie (volume 2)Chapitre 27 sur 323 · Chapitre XVII · texte numérisé non relu

Chapitre XVII

Examen de la seconde diffieullé touchant les Arméniens,

tirée de l'information de Benoit XJl, el des lettres de

Clément Vl.

L'inforittation de Benoît XII et les lettres de Clément VI montrent seulement deux choses. La première, qu'entre ce grand nombre d'erreurs dont ils ont été chargés devant Benoît, il y avait un article où ils étaient accusés de ne p;is croire la transsubstantiation, et de tenir que le Sacrement était la ligure du vrai corps de Jésus- Christ.

La seconde, (|ue ces deux papes ont été persuadés en général que beaucoup de ces ;iccusatious étaient vraies, sans s'appliquer plutôt à l'article de l'Eucharistie qu'aux aulres.

Mais je ne crois pas que M. Claude veuille prétendre, ni que tous ces articles fussent véritables , puisipie tous ceux qui ont écrit depuis des erreurs des Arméniens ne leur en impuient point la plupart ; ni que ces papes aient cru r|ue tous les Arméniens fussent véi' lablement infectés de tomes. Aussi Benoît XII, écrivant au roi Léon, dit seulement qu'il avait appris qm quelques erreurs exécrables étaient tenues par plusieun « Nonnulli execrandi errores tenentnr à multis i (I). Et plus bas il dit qu'il y en avait quelques uns qui iif paient les âmes par ces erreurs. Qnibus damnabiliia per nonnullos animœ decipiantur : m tis il n'étend nullement ces reproches à toute la nation. C'est poni quoi ce pape écrivant au patriarche d'Arménie, ne suppose en aucune sorte qu'il en soit coupable; mais il lui déclare qu'il lui envoie le catalogue de ces er rouis, afin qu'il les puisse dénciner, ul ad eorum exlirpalionem meliiis et utitiùs precedere vateas. Le pape Clément Vl prit en ce sens la lettre de Benoit, lois qu'il écrivit dans une lettre rapportée par Bain ildus (2), que son prédécesseur Benoît avait prié el exhorté les prélats arméniens de détruire et de condamner dans un synode certaines erreurs qu'il avait appris s'être répandues dans l' Arménie, afin de les arracher du cœur des autres Arméniens, qui, comme les plus simples, avaient été enveloppés dans les filets que la malice de l'ennemi leur avait tendus.

Il est clair par ces paroles que tant s'en faut que Benoît ail accusé les prélats d'Arménie d'être infectés de ces erreurs , qu'il voulait au contraire se servir d'eux pour en désabuser les autres; et c'est ce qui fait voir que M. Claude abuse des paroles de celte même lettre de Clément, qui porte que, sur cet avis de Benoît, ces évêqucs d'Arménie synodo congregatâ ejusmodi errores abjecerunt, el, prout decebat, cas condemnaverunt. Car ces termes, abjecerunt errores, na

l\aiu.,ad ann. 1341, n.

ibid., n. il8.

ITVRE PREMIER.

signifient nullement qu'ils abjurèrent et quitièreni ces erreurs , conune si p)ar cette condnuinalion ils s'en fussent reconims conpahles, puisque ces papes ne leur en avaient point demandé lal)juralioii; mais ils marquent seulement qu'ils rejetèrent ces erreurs , qu'ils les désavouèreni , qu'ils les condamnèrent. Ce n'est p;\s que le jiape Clément VI n'en ait soupçonné qiicliiues-uns d'être engagés dans ces erreurs; mais, comme c'aurait élé un grand embarras que de les en convaincre, et de distinguer les imiocenis d'avec les cou|iab!es, il se cnnienta qu'ils condamnassent toutes les erreurs marquées par Renoîl, sans examiner s'ils les avaient ou ne les avaient pas tenues.

Ce lui la conduite que les papes tinrent dans celte affaire; mais poin- ce qui regarde celle des Arméniens , voici ce que l'on en trouve. 1° Le roi Léon traita toutes ces accusations de calomnies et d'impostures, et il les fit désavouer par un religieux nommé Daniel, dont Rainaldusdit que le livre se trouve encore à Rome (1).

2" Les prélats d'Arménie, sur la réquisition du pape Benoît, anailiémaiisèrent loules ces erreurs.

" Le pape Clément ayant envoyé un formulaire en .\rniéiiie, contenu en 54 articles, dans lesquels il y eu avait un toucliant l'Eucliaristie exprimé en ces termes : Qubd corpus Cliristi sit idem numéro quod cor pus iiiimolatum in cruce, le catholique d'Arménie répondit à cet article qtCil croyait que le corps de Jésns- \Chrisl né de la Vierge, morl en croix, el qui est maintenanl vivant dans le ciel, après les paroles de la consécration, est dans le Sacrenienl de fautel, sous les espèces et la ressemblance du pain. Sur quoi le Pape lui demanda encore sll croyait que le pain fût Iranssubslantié au corps de Jésus-Clirisl.

Quant à ce que ce pape se plaint que ce palriarclie avait retranché seize articles de sa formule de foi , entre les(juels se trouve celui qui regarde l'Eucharistie, cela ne s'enlend nullement de la réponse faite an Pape même, où cet article n'est point omis , mais d'une leilre de ce même palriarciie à d'autres évèques, oii il omettait ces seize articles, apparemment parce qu'il y avait sulfisamnuMil répondu dans ce qu'il avait écrit au Pape, ou pour quelque autre raison qu'il est ridicule de vouloir deviner , puisqu'on sait par sa réponse au Pape ce qu'il croyait de cet article.

Voilà les faits sur lesquels il faut juger de la foi des Arméniens de ce temps -là, el je pense que les pcrsoimcs judicieuses et équitables ne s'éloigneront pas de ce que j'en vais dire.

II n'y a point d'apparence que l'information faite par Benoît MI lût entièrement fausse, car ce pape y procédait de bonne foi; mais il y a encore moins d'ap|)arence qu'mi roi comnic Léon eût la hardiesse de désavouer tnutes ces erreurs et de s'en plaindre connue de calomnies, s'il eût élé vrai qu'elles eussent élé tenues et crues dans lout sou royaume. Il n'y eut jamais d'exemple d'une impudence ([ui allât jusqu'à cet excès.

Il est aussi contre toute vraisemblance que si les prélats d'Arménie avaient élé infeclé> de ces erreurs, ils les eussent abjurées tout d'un coup sans aucune résistance, sur la simple réquisition d'un pape.

Ainsi la raison nous conduit d'elle-même à prendre quelque milieu entre ces deux extrémités, et à croire qu'il pouvait y avoir des Arméniens infectés de quelques-unes de ces erreurs; qu'il y avait quelques prélats ([ui les favorisaient; mais qu'y ayant plusieurs de ces articles dans lesquels on avait mal pris le sens des Arméniens, et n'y ayant aucun qui fût suivi par tout le corps de la nation, le roi Léon eut un prétexte apparent de les désavouer tous.

Ou ne peut savoir précisément de quel genre était celle qu'on leur imputait sur 1 Eucharistie. Il n'est pas impossible qu'il y eût quelques personnes en Ar-

(!) nainal., adann. 13il, n. 118.

ménie qui tussent engagées dans l'erreur de Berenger. Il i)()u\aii y avoir des restes de Bogomiles ; et les Bcrengaiiens avaient pn y faire des partisans. On peut mê(ue sans maître tomber dans une erreur si conforme au sens humain. Il n'est pas impossible aussi (|U0 les témoins se fussent trompés sur cette matière, parce que l'erreur des Arméniens sur la nature (le Jésus-Clirist leur pouvait donner lieu d'avancer des propositions qui paraissaient contraires à la présence réelle, (iuoi(|u'elles n'y fussent pas contraires en elTel. Ceux qui disaient, par exemple, </mç Jésus-Christ n'avait plus de nature humaine, quoiqu'il fût encore une humanité, pouvaient dire, par suite de cette bizarrerie, que la nature hmnaine de Jésus- Christ n'était point dans l'Eucharistie. Tout cela est incertain. Si ces témoins chargent les Arméniens, le désaveu des Arméniens les décharge. El M Claude est le premier qui ait prétendu que la déposition de témoins non confrontés, et désavoués par un roi et par les prélats de lout un royaume, fût une preuve convaincante.

Ce qu'il y a de certain c'est, 1« que la dernière réponse du patriarche d'Arménie est très-claire sur la présence réelle (I). Aussi les théologiens du pape Clément VI ne lui firent plus de qnestions sur cet article, et ce qu'ils répliquèrent ne reg-inl^'il Q''^ la transsubstantiation, el non la présence réelle. Et encore l'on peut diie sans crainte que rexactilude de ceux qui dressèrent les réponses qu'il envoya à ce palriarciie était excessive, puisijn'ils voulmeni l'obliger à faire profession de (|uaniilé d'opinions qui ne sont point reçues par tous les thé<>|iigieiis de l'Eglise. On lui voulut interdire des cérémonies et des i)ratiques que l'Eglise romaine souffre ou approuve dans les sociétés d'Orient. El enfin on lui fit des difficnllés sur des a,ticl<"sà l'égard desquels il s'était exprimé aussi clairement (pi'on le pouvait faire. Il y en a même sur lesqurls l'expression du pain. m lie éi; it |)lns oonlorme au langage de i Eglise (pie celle qn < n voulait exiger île hn. Par exemple, le palriar( be ayant dit dan- l'ariiclc "2.5 : Nmurn Itumana asf-umpia à Verbo est substantialiler imita Vcrbo in uiiiiale peisonœ, les théologiens (lu Pape, pour lui maniner de quelle sorte ils voulaieni (pi'il s'exprima!, lui yé\w\\' A'wanl-.Quivrimus à le si crcdis unilalem nuttnœ humanw et divinœ in Verbo n(m esse substanlitdein , ted personukm , nec naluras divinam el liumanam imitas esse substantialiler, sed supposilaliter , in tmitate personœ ("2). Cependant celle expression, que la nature divine el humaine sont subslanliellemenl unies en Jesus- Christ, qui ne plaisait pas alors à ces théologiens de Clément VI, est de plusieurs Pères, comme de b. Grégoire de Nazianze en sa troisième oraison ; ( o S. Maxime, sur le chapitre 7 de la liiérarchie (Ui ciel ; de S. Jean de Damas , livre 3, chapilie o. Desorte que M. Claude fait voir, ()u ([u'il n'a pas assez considéré celle pièce, ou (pi'il n'en juge pas eqmtahlement lorsqu'il prend prétexte de la queslion (pie les théologiens firent à ce pairiarciie sur la transsubstantiation de traiter sa réponse de snspeclc.

Quoiqu'il ensuit, les théidogiens de Clenuînt \i, qui forment daias celle pièce des difficultés aux Arméniens que l'on peut ai)pelcr excessives , s eumt tenus salistails sur la présence réelle, on ne saurait apporter une preuve plus aulhenlioue de la loi de ce patriarche. , , - „„

Quel jugement peut-on d(mc porter de la créance des Arméniens sur tous ces faits, sinon que sil y a eu fiuchiues Arméniens infectés de l'erreur de I ereie>'T ce qui n est nullement certain, puisque es Ar.ncniens ne l'ont jamais avoué , il est impossiDIe qu'ils aient élé en grand nombre. C (;sl ou les reg es les plus communes du bon sens qu on doit garUci

en jugeant des laits nous cou

d) l^ftlnal., ad ann. 13S1, n. IL (2) ibid., n. 9.

duisent nécessairement.

RÉPONSE GÉNÉRALE AU NOUVEAU LIVRE DE M. CLAUDE

Car comme pour Irouvor le vrai sens d'un autour il ne fani pas s'allacbor à un lieu particulier, mais qu'il faut prendre pour le vrai sens celui (jui convient à Ions les lieux de cet auteur; de même en jugeant des frtils il ne faut point s'arrêter aux hypothèses «lui ne s'accordent qu'avec un fait particulier ; il en faut choisir une qui convienne à tous les faits. Celle de M. Claude est du proniior genre , et celle que nous suivons du second. 11 veut (pie sur l'information de Benoît XII et les plaintes de Clément VI , on croit que les Arméniens étaient tons en ce tcmps-I.Ti dans les senllmeuls de Bérenger. Mais cette hypothèse ne s'accorde ni a ee ce silence de tous les historiens avant Benoît XII , ni avec celui de tous ceux qui ont irailé avec les Arméniens de|)uis Clément VI, ni avec le désaveu (|ue le roi , les évêipies.ct le patriarche en lircnl. Car qu'ya-t-il de plus ridicule que de dire qu'une hérésie comme celle-là se cache pendant deux cents ans à tous les missionnaires des papes et à tous les Latins , qu'elle paraisse douze ou treize ans, et (|u'elle disparaisse tout d'un coup pour toujiMirs ; el qu'au temps même qu'on veut qu'elle ait paru, elle soil désavouée el condauuiée par le roi et les évêques du royaume où l'on prétend qu'elle était étahlie.

Mais la manière dont nous expliquons celte histoire n'a riin que de naturel : nous disons à M. Claude que le corps de la nation des Arméniens n'a jamais éié inl'ecié de celle erreur, (|u'aiusi il n'est pas éiran;4e que tous les mi sionnaires des papes et tous les évêques latins qui ont été en Arménie ne l'y aient pas remarquée. Car ou ne remarijue d'ordinaire (pie les erreurs des peuples entiers, et non celles (les particuliers. Que néanmoins vers l'an 1240 quelques personnes plus exactes décoiivi ircnt, ou s'imaginèrent avoir découvert en Arménie parmi, les autres erreurs de ces peuples, quelques semences de celle de Bérenger, el que ce pape en ayant écrit aux évê(pies d'Arménie, ils condamnèrent ces erreurs, et déiaciinèrenteniièrement celle qui regardait la présence réelle : ce qui a fait que tous ceux qui ont traiic depuis avec les Arméniens n'en ont découvert aucune trace parmi eux.

Cette accusaiion formée contre les Arméniens, est donc très-propre pour faire voir l'absiudité de cette polili(|U(î imaginaire que M. Claude ailrihue à toute l'Eglise latine, mais elle ne délruit nullement la preuve que l'on tire du silen(^.e de l'Eglise latine à l'égard des Arméniens. Celte preuve subsiste, comme je l'ai déjà dit, pour tout le lemps qui précède l'information faiie par Benoît XII non à Rome, mais à Avignon, connue M. Claude a eu raison de le remarquer. Elle subsiste pour tout le temps qui a suivi ce que Clément VI fit ensuite de cette information, c'est-à dire, depuis l'an 1551 jns.pi'à présent. Car tous ceux qui mar(juenl expressément qu'ils ont conféré avec les Arméniens, comme Gerlac cl Oléarius témoignent en même temps qu'ds croient la présence réelle ; toutes les attestations données par des évêques et des prêtres arméniens déclarèrent la même chose, et M. Claude ne nous allègue an contraire que des copistes de Guy le Carmo, dont l'aulorilé est rejetée sur le sujet même des Arméniens par Alphonse à Castro; où un voyageur calviniste nommé llerhert, qui ne manjuc point de qui il appris ce qu'il rapporte, et qui n'ayant point mis cet article dans la première édilion de son livre, s'est avisé de le grossu- dans la seconde de cette addition, qui a toutes les marques d'être plutôt le fruit de ses éludes que de ses voyages. De sorte qu'étant nécessaire ou qu'on croie que Herbert se trompe , ou que l'on s'inscrive en faux contre les lémoiguages de Gerlac et d'Oléarius, tous deux savants et luthériens , qui se sont tous deux appliqués à cette matière , et qui nous marquent de qui ils ont appris ce qu'ils en écrivent, et contre les attestations authentiques de six évêques ïrniémens el de plusieurs prêtres qu on a produites

sans celles que nous produirons encore, il est impossible qu'un cspril raisonnable hésite tant soit ))eu à prendre parti, et qu'il n'en conclue que le témoignage de Herberl (pii serait considérable s'il était seul, n'est d'aucune considération étant comparé avec tous les autres qui le déiuenlent.

C'est eu vain que M. Claude s'cfrorcc d'affaiblir ces attestations données par des évêques el des ecclésiastiques de la nation même, en représentant ceux qui les donnent comme des pensionnaires de Rome. Ces sortes de discours ne lui font point du tout honneur , parce qu'ils mar(|uent peu de justesse d'esprit. Croit-il que l'on pût trouver en France dix évoques qui voulussent signer (pi'il n'y a point ôq calviniste dans ce royaume , ou dix ministres qui osassent témoigner qu'il n'y a point de Français qui n'approuvent toutes leurs opinions? Comment peutil donc s'imaginer que six évêques et plusieurs prêlres voulussent attester publiquement que tous les Arméniens croient la présence réelle, s'ils étaient persuadés du contraire.

L'impudence des hommes a des bornes, et elle n'est pas capable de les engager à toutes sortes d'excès ; principalement si les excès sont grands et les intérêts peiiis, el qu'ils puissent prévoir que la confusion en retomberait sur eux. Or qui ne sait que les Hollandais allant par toute la terre, et ayant plus de commerce avec les Arméniens que nous , il leur serait aisé de faire démeniir ces évêques par d'autres témoignages authentiques, s'ils avaient imposé à ceu« de leur nation.

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