CHAPITRE VI
Quelle est la doctrine et la discipline des Orientaux sur le même sujet.
Il ne paraît par aucun monument d'antiquité ecclésiastique conservé dans les églises orientales que les melchites, les nestoriens ou les jacobites aient rien changé à l'ancienne discipline pour ce qui regarde les secondes noces. Les anciens canons qui défendent de couronner ceux qui les contractent sonl dans leurs
(i) Ad quinlum : Hic usus est conira illud Ilieronymi , 51, q. 1, cap. Aperianr. Non damno, inquil, bigamos, imô née trigamos et, si dici polest, ocLogamos, etc., quia ex nuptiis quotiescumque repelitis exislunt et bonum prolis et remedium concupiscentise. Catliolicè itaque non sentil quid id lieerc negat. De Convcrs, omn. gent., l. 7, c. 5, p. 489.
/Trente-deux. J
colleclions et dans leurs Rituels; ils excluent des ordres ceux qui ont été mariés deux fois, et si un prêtre, un diacre ou un lecteur, après la mort de sa première femme, en prenait une seconde, il serait déposé. Il y a même une règle particulière parmi les Copines , suivant laquelle un homme qui est né d'un second mariage ne peut être élu pour le patriarcat d'Alexandrie.
Nous avons marqué que les Grecs ont une cérémonie et des prières différentes pour la bénédiction des secondes noces ; la même discipline est observée parmi les jacobilcs. Voici ce que nous trouvons sur cela dans leurs anciens Rituels. Les premières oraisons qui regardent l'institution primitive du mariage dans la loi de nature sont les mêmes que dans l'office des premières noces. Us ne lisent pas la môme épître, mais une particulière, tirée de la première Épîlre aux Corinthiens, cliapitre 7, dans laquelle S. Paul permet les secondes noces. On omet le couronnement et les prières sur les couronnes, et au lieu de l'oraison qui y est propre, on dit celle-ci : Seigneur tout imhsanl. Père de notre Dieu, Seigneur et Sauveur Jésus Christ, vous qui avez formé fliomme de la poussière, et (jui lui avez donné pour son secours, semblable à lui, une femme pour être sa compagne et pour l'assister , afin qu'il engendrât des enfants pour la propagation du genre humain. Comme Paul, apôtre de votre Fils unique Jésus-Christ, a dit à ceux qui ne sont pas mariés, ou qui sont dans Vétal de viduité , qu'il vaudrait mieux qu'ils demeurasseiil comme il était, mais que s'ils ne pouvaient garder la continence, ils se mariassent, parce qu'il valait mieux se marier que de brûler, nous supplions votre bonté, vous qui êtes plein d'amour pour les hommee^ en faveur de votre serviteur N. et de votre servante y, qui s'unissent présentement par le mariage à cause da leur faiblesse, et parce que le célibat leur paraît trop dur. C'est pourquoi, Seigneur, ne leur imputez pas ce péché, mais accordez- leur le pardon et l'absolution, etc. On prononce ensuite sur eux l'absolution. 11 y a d'autres formules qui sont encore plus expresses, pour marquer que l'Église regarde ce mariage connue une faute vénielle ; puisque par les prières on demande à Dieu qu'i7 donrie aux mariés la pénitence du bon larron, la conversion du publicain , tes larmes de la femme pécheresse, et ainsi du reste, comme dans les grecques. C'est pourquoi Echmimi ( p. 2, c. 5, § 7) ayant rapporté celte discipline, et parlant des prières que font les prêtres, ajoute : La prière que le prêtre fait sur eux est uniquement pour demander le pardon de leurs péchés. Si l'un des deux n'a pus été marié, ou le bénit seul.
Dans d'autres Rituels jacobi tes, ci particulièrement dans celui qui est attribué à Jacques d'Edesse, ni dans un autre qui est dans les manuscrits, il n'y a aucune prière ni aucun rit prescrit pour les secondes noces ; ce (|ui peut domier lieu de croire que les jacobites syriens observaient à la rigueur la défensi portée par les anciens canons contre les bigames , qu'il est défendu de couronner, c'est-à-dire de leur donner la
bénédiction nuptiale. De même dans un office du couronnement pour l'usage dos nestoriens, composé par Mar-Renham, il n'y a aucune prière pour les secondes noces, et comme cet office est conçu presque dans les mêmes termes que ceux des Grecs et des Syriens jacobites pour les premières noces , qui ne conviennent pas aux secondes, il est très-possible que l'église nestorienne n'ait eu aucun rit particulier pour les célébrer. Car suivant ce qui a été remarqué dans les chapitres précédents, les Grecs ont changé leur discipline à l'égard des bigames en les couronnant, et alors il a fallu composer de nouvelles prières pour celle cérémonie. Les nesloriens, dont la séparation est aussi ancienne que le concile d'Éplièse , peuvent donc avoir ignoré de semblables prières, qui n'étaient pas en usage avant (in'ils se fussent séparés de l'église grecque. Celles dont les jacobites syriens se servent étant dans le même sens que celles des Grecs, et presque en mêmes paroles, viennent certainement de la même source, qui était la discipline commune de tout l'Orient.
Les Grecs, comme on a vu, fondent la leur principalement sur la lettre de S. Basile à Ampbilochius, et les Orientaux la conservent dans toutes leurs collections de canons, dont la plus ancienne est la syriaque, de laquelle on peut dire qu'elle n'a pas les défauts assez ordinaires dans les autres versions orientales, représentant le texte fort fidèlement, si on excepte quelques endroits que les Grecs des siècles postérieurs n'ont pas toujours entendus de même manière. C'e>t ce qu'on voit dans le quatrième canon, quoicjue dans cette traduction la lettre soil toute de suite sans la division par canons des exemplaires grecs. Par le quatrième ils reconnaissent (pie les troisièmes et encore plus les quatrièmes mariages ne sont pas selon l'esprit de l'Église, puisqu'ils sont punis par une assez longue pénitence. C'est sur ce principe qu'ils mettent, conmie les Grecs, Ls quatrièmes au nombre de ceux qui doivent être considérés conmies illégitimes ; néanmoins avec celle différence que les autres sont cassés, cl que ceux qui les ont contractés sonl obligés de se séparer, ou (pi'ils sont excommuniés ; que les troisièmes et les quatrièmes subsistent, et que ceux qui s'y sonl engagés ne sont pas retranchés de l'Église, mais punis canoaiquement, et séparés de la participation des saints mystères. La pénitence est réglée à proportion des aulres marquées dans les anciens canons, en la manière qui a été expliquée en parlant de la dis(ipli;ie sur la péiiilence. Ainsi l'église syrienne jacobite suit ce canon île S. IJasiio, qu'elle conserve en son entier. On reinar(|uera seulenicnl que le traducteur syrien n'a pas entendu ce mol :toivîî« xïxo^iaff/iévuj, et qu'il l'u rendu par un mol qui signifie une débauche produite par l'intempérance.
Dans les coiloclions des jacobilcs égyptiens, qui son en arabe, on trouve des canons de S. Basile, (|ni sont tirés en partie de ses Épîtres canoniques, pariiculièremenl de ce.lc à Auipiiilochlus, mais ils sonl
mS LIY. YI. DU MARIAGE
plulôl abrégés qii.3 ;radiiits ; ce qui n'en diminue pas l'autorilé, parce qu'ils sont, rëduiis en cet ordre pour l'usnge des églises, et ils sont divisés en cent sept titres ou canons. Ce qui est donc marqué dans le quatrième du texte grec et de l'ancienne version syriaque est rapporté dans la C(tlleclion des Copines au onzième titre en ces termes : Pour ce qui regarde les troisièmes mariages, te concile n'ordonne pas que ceux qui les ont contractés soient chassés hors de l'Église, mais les Pères ont dit qu'on doit regarder de telles gens comme des vases immondes qui sont dans Œglise. Sur les quatrièmes et cinquièmes, le concile ordonne que les hommes ou les femmes qui se seront ainsi mariés plusieurs fois soient chassés de Œglise comme des fornicatcurs. Il est aisé de reconnaître que ce n'est pas là iiïic traduction, mais un canon tiré des paroles de S. I>;isile, accommodées à l'usage du temps auquel la colleclion a été faite. Ainsi ce qui en résulte est, que l'église coplile suivait les mêmes règles qui ont été marquées ci- dessus, comme étant observées [)armi les Grecs; c'est-à-dire qu'elle ne recevait point les troisièmes et les quatrièmes noces, et qu'elle les condamnait comme l'effet d'une intempérance peu convenable à la sainteté des mœurs des ciirétiens ; mais qu'elle ne les cassait pas comme étant absolument illégitimes, ou comme nulles, n'ordonnant pas que les parties lussent séparées ; mais reconnaissant qu'elles étaient ainsi engagées l'une à l'antre par le lien indissoluble du mariage, de même que s'il eût été célébré dans toutes les règles. L'église cophie, et les autres, jacobites, melcbites ou nesloriennes, qui suivaient la même jurisprudence, ne retranchaient pas de toute communion, comme des membres morts, ceux qui avaient contracté de tels mariages; mais on les séparait do la participation des saints mystères, comme des membres malades, auxquels on appliquait les remèdes de la pénitence.
Ebnassal rapporte diverses espèces de mariages illégitimes que l'Église ne bénit point, et dans ce nombre il met les secondes, les troisièmes cl les qualriènics noces, particulièrement ces dernières, qu'il dit être une véritable intempérance et une débauche, ajoutant celles d'une femme qui se marie après l'âge de soixante ans, que nous regardons, dit-il, comme une adultère. II rapporte à celte occasion les paroles do Jésus-Christ à la Samariiaine citées par S. Jérôme, par S. Basile, cl par tous les canonistes grecs; par Eciimimi, Abulbircal et divers autres. Enfin il semble par toute la suite de son discours qu'il ne croyait pas que CCS mariages dussent subsister, puisqu'il les met au même rang que ceux qui étaient contractés entre parents, ou entre ceux qui étaient auparavant liés par des vœux de religion, et ces derniers étaient regardés comme nuls. On voit aussi dans les Réponses canoniques d'Athannsc, évêque de Cus en Thébaïde, qu'il ordonne la séparation de ceux qui auraient fait de semblables mariages, à faute de quoi il décide
(qu'il les faut chasser de l'Église. On trouve en divers
que les Orientaux rejetaient absolument les troisièmes et les quatrièmes mariages.
Ce qui a été rai>port6 jusqu'ici touchant la doctrine et la discipline des Orientaux sur le mariage fait voir d'une manière bien claire qu'ils sont dans des sentiments fort éloignés de ceux des protestants sur cet article, aussi bien que sur tous les autres qu'ils ont pris pour prétexte de leur séparation. Car on reconnaît d'abord que les Grecs et les Orientaux considèrent le mariage chrétien, ou tî/^ioî yà//os, comme une cérémonie sacrée, sans laquelle l'union de l'homme avec la femme n'est pas permise ; que l'Église donne cette permission, qu'elle bénit ceux qui la reçoivent d'elle, que cette bénédiction produit la grâce convenable à l'état conjugal^ et que la chose sacrée, dont le mariage est le signe, est l'union de Jésus-Christ avec sou Église. Ils entendent les paroles de S. Paul touchant ce mystère dans le même sens que les catholiques. Ils regardent la bénédiction des noces connne une fonction ecclésiastique qui appartient aux prêtres. Ils la font dans l'église avec des prières qui conviemient entièrement dans le sens, et même dans les paroles, avec celles que les anciens Rituels latins nous représentent. Les empêciiemenls dirimanls sont les mêmes que parmi nous, non seulement pour raflinilé naturelle, mais pourJa spirituelle, à quoi ils en ajoutent d'autres que nous n'avons pas; reconnaissant par conséquent que l'Église a l'autorité de prescrire sur cela des règles que les chréiieiss sonl obligés de suivre. Les protestants ne peuvent pas dire, comme ont fait leurs premiers chefs, que toutes ces nouvelles lois ont été introduites par les papes, puisque les Grecs et les Orientaux séparés par lo schisme ou par l'hérésie ont la même pratique. S'ils croyaient que se présenter devant les pasteurs en face de l'église pour décltrer son mariage et en recevoir l'approbation était tout ce qu'il y avait d'essentiel dans ce que l'église grecque appelle mariage honorable, chrétien et selon les lois, ils n'auraient pu ordonner la discipline observée dès le commencement du chris<. tianisme à l'égard des bigames. Car ces mariages étaient permis selon la loi civile, et on ne les cassait pas. Mais l'église grecque et orientale leur refusait ce qui dépendait d'elle, c'cst-à-dirc sa bénédiction cl ses prières ; c'était donc quelque chose de spirituel qu'elle leur refusait, parce qu'elle ne croy;ii( pas que ces mariages eussent le rapport mystique avec l'union de Jésus-Christ et de l'Église, et parce qu'ils portaient un caractère d'intempérance. Ainsi lorsque l'église orientale refusait de bénir ces noces secondes, troisièmes et quatrièmes, elle faisait connne à l'égard de ceux qui, étant coupables de grands péchés, étaient séparés delà communion, auxquels on refusai! l'Euchaiistie, de même que l'absolution à des pécheurs impénitents, comme des grâces qui ne devaient être accordées qu'aux enfants obéissants à lÉglise. C'était une semblable grâce qu'elle refusait à ceux qu'elle en croyait indignes; car ce n'était pas la confirmation du mariage, puisqu'il subsistait selon
les lois civiles indépendamment des lois ecclésiastiques ; c'était donc quelque chose d'entièrement spirituel, ce qui ne pouvait être que la grâce sacramentelle. Les Grecs et les Orientaux ont donc toujours cru que la bénédiction nuptiale était un sacrement, ce que les preuves rapportées ci-dessus établissent
suffisamment.