LIVRE SECOND
ce qu'on l'a accusé d'avoir donné par ses paroles l'idée que Ton avait écrit de la Iranssubslanliaiion contre s:i propre persuasion, en insinuant (|u'un n'en a écrit que par politique el par nnn prudence de la chair. C'est sur cela qu'il lait ce grand bruit , cl qu'il prétend qu'on ne lui a |)n l'aire ce reproche, en la manière que l'on a fait , sans colère, sans violence , sans cmporlemenl , sans i'oulruger scandaleuseinenl. Mais il ne faut pas s'arrêter à ses piiroles, connue j'ai dit. Il fjiut examiner le l'ond , et remariiuer d':ib()rd (jue quand on impute un crime à quelqu'un, il faut exlrèniemenl distinguer ce que l'on dit du crime en soi de la manière dont on l'attribue à celui que l'on en accuse.
Quand on ne fait que représenter la nature du crime, on en p.irle alors selon toute la force de la vérité, et c'est en celle manière que Ton a dit, el que l'on a dû dire avec louie sorte de vérité, de justice et de bienséance, que donner celle idée d'un docteur catholique , qu'il écrit contre sa conscience el sa persuasio)i de la présence réelle el de la Iranssubstanliaiion , c'est une détestable calomnie , c'est un crime abominable, c'est le procédé le plus lâche et le plus injuste dont un homme puisse être capable.
11 y a si peu d'excès el de violence dans ces paroles , que M. Claude avouera sans doute bii-niéine qu'elles sont exactement véritables. Car peut-il nier que ce ne soit un crime détestable d'imputer sans raison et sans sujet à quebju'uu une disposilion délesl:ible el pire eu quelque sorte que l'irréligion cl le libertinage / Peut-il nier que ce ne lût une disposition horrible et abominable (|ue celle d'un prêtre et d'un docleur, qui ne croyant rien de ce que l'Eglise catholique enseigne de l'Eucharistie, ne laisserail pas de faire une profession extérieure de le croire , el de délendre par des livres publics une doctrine dont il ne serait point persuadé dans le coeur?
11 ne saurait donc se plaindre des qiialilications de ce crime. Il le condamne sans doute comme nous et dans les mêmes termes que nous. Ce n'est que de l'application dont il se pourrait plaindre , si ellû était mal fondée. Et il devait considérer sur cela de quelle manière on la lui a faite. Car on y a gardé Jant de retenue , qu'on a voulu même lui laisser une porte pour s'en sauver, en se réduisant sur le sujet à ime alternative. S'il a parlé, M dit-on, de cette sorte sanstj penser, on lui soutient qu'il «si le plus imprudent homme du monde; et s'il en a parlé à dessein, et pour former l'impression que ces paroles donnent naturellement , ou lui soutient qu'il est un des plus liardis calomniateurs qui furent jamais. L'application n'est donc (lu'aliernalive, el l'on remet au jugement des lecteurs de se déterminer sur ce sujet. Il est vrai que l'on inarque un peu auparavant que le premier membre de l'alternaiive n'est guère probable , et qu'il n'est pas assez simple pour n'avoir ])as vu le sens qu'on y donnerait. Mais c'est une rem:irque que le sens comuiun suggère, qui n'est même londée (|ue sur rintelligence el la pénéir;ition qu'on lui attribue , et qui n'empêcherait pas ceux (jui liront cet endroit delà Perpéluilé de le croire plutôt inqirudcut que calomniateur , s'ils jugeaient qu'il lût possible qn'û n'eût pas aperçu dans ces paroles le sens dont on s'esl pbiiul.
Je veux néanmoins qu'on lui ait attribué absolument d'avoir voulu imprimer dans l'esprit du monde que l'on n'avait pas écrit de la transsubstantiation par persuasion, mais par politique et par une prudence de la chair el du sang : voyons de quelle sorie il s'en justifie. Trouvera ■ t-on , dit-il, dans mes paroles que l'auteur de la Perpétuité n'en ait pas écrit par persuasion ou au il n'en ait écrit que par politique, comme M. Arnaula se l'est imaginé? C'est ce qu'on n'y verra pas. Pourquoi élend-il tnes paroles au-delà de ce qu'elles poréent ? et pourquoi outrage-t-il si scandaleusement un homme sur l'imagination qu'on a dit ce qu'on n'a pas dit ? Qu'il ne prétende point , dit il encore , lire
dans mon cœur, ni m'altrihuer un sens mystérietix que je n'ai point déclaré, el qui n'est point contenu dans mes paroles.
Mais si M. Claude n'a que cette réponse à faire, il est très-mal justifié de l'accusation qu'on a formée contre lui. On ne l'a point aceusé d'avoir dil en ter mes exprès que l'on n'avait point écrit de la transsubstantiation par peisuaston , mais par politique. On n':» l)0int prétendu sonder ses pensées ; mais on lui a dit (lue les paroles dont il s'est seivi impriment ce sens dans l'esprit du monde. Qu'il a vu ou (pj'il a dû voir ce sens, et qu'ainsi il est ou très-imprudent s'il ne l'a pas vu, ou un insigne calomniateur s'il l'a vu.
Il n'y a donc en cela que deux questions : l'une si les paroles de M, Claude portent à ce sens ; l'autre si elles y portent d'une manière assez claire pour juger qu'un homme comme lui a dû s'en apercevoir. Car si cela est, on n'a point besoin d'avoir recours à ses intentions cachées pour se plaindre de son procédé. 11 est respoiisable des idées que ses paroles forment dans les autres. Autrement il serait permis à tous les médisants de noircir la réputation des personnes les plus innocentes par des équivoques malicieuses qui n'ont pas moins d'effet que les calomnies les plus grossières, et qui fout même une impression plus vive, et qui pénètre plus avant dans l'esprit, parce qu'elle y est reçue avec moins de résistance et plus d'agrément : et il leur suffirait pour s'en meure à couvert de dire que leurs paroles peuvent souffrir un autre sens.
M. Claude doit donc savoir que, selon les règles de Dieu aussi bien que selon celles du monde, on mérite d'èlre traité de calomniateur toutes les fois que l'on se sert de paroles qui impriment une idée fausse cl injurieuse dans le commun du monde et qu'on a dû s'en apercevoir. El c'est une excuse tout-à-fait vaine d'alléguer que ce mauvais sens n'est point contenu expressément dans les paroles dont on s'est servi. Ces distinctions de métaphysique n'ont point de lieu dans les matières morales. Les paroles contiennent non seulement ce qu'elles marquent littéra- Icmenl, mais aussi les idées qu'elles excitent. Or j'en prends à lémoin toutes les personnes sincères el inlelli génies, si lorsqu'on lit celles-ci dans le livre de M. Claude : Dieu fera voir un jour qui sont ceux qui font tort à l'Eglise, la lumière de son jugement manifestera toutes choses , et j'espère même qu'avant cela les hommes se désabuseront, et alors il ne sera plus nécessaire d'écrire PAR POLITIQUE en faveur de la iranssubstanliaiion. Il ne faudra plus se servir de ce moyen pour se remettre en grâce avec Home et regagner le cœur des peuples ; car les choses ayant changé de face , cette prudence de la chair el du sang n'aura plus de lieu, ,1'on prends à lémoin, dis-je, toutes les personnes judicieuses, si ces paroles ne doimenl pas l'idée de gens qui écrivent de la tran.ssubstantiation contre leur persuasion et leur conscience; si ce n'est pas à quoi les portent les mots de politique el de prudence de In chair et du sang; et si ce sens n'est pas assez visible pour dire qu'il n'y a pas d'apparence que M. Claude ne s'en soit pas aperçu.
il fait une supposition fantastique, que les hommes se désabuseront, c'est-à-dire qu'ils deviendront calvinistes en reconnaissant l'erreur de la transsubstantiation; el c'est sur cela qu'il dit qu'a/ors il ne sera plus nécessaire d'écrire par politique en faveur de la transsubstantiation, parce que les choses ayant changé de face, celte prudence de la chair et du sang n'aura plus de lieu. Il n'y aurait point de sens dans ces paroles, si elles ne supposaient que l'auteur de la Perpétuité n'est pas du nombre de ceux iiui ne se désabuseront qu'alors, mais qu'il est déjà désabusé. Car en supposant ([u'il ne devrait embrasser la prétendue vérité du sentiment des calvinistes que dans ce changement général du monde, pourquoi lui reprocher avec insulte qu'il ne serait plu$ nécessaire alors d'écrire par politique en faveur de la transsubstantiation, puisau'il aurait dans celte hypo-
RÉPONSE GÉNÉRALE AU NOUVEAU LIVRE DE M. CLAUDE
llièse un molif bien plus iifiUircl de n'en plus écrire, nui est nue Oiru l'aui:ùl l'ail changer de pensée ellui en aurait lail connaître la lansselé? El supposant au fomraire (pie, nonobstant le changement des autres, il demeurerait toujours attaciié à la doctrine de la transsubslaulialion, pourquoi le zèle de soulenir un scntim.nl dont il famlraiKpril fût bien fortement persuadé, ne serait-il pas suflisant de le porter à en écrire, sans avoir Itesoin pour cela de considérations poliliqjies? 11 e<l donc clair que les paroles de M. Claude ne peuvent raisoniKiblement regarder qu'un homme qui, n'élanl en aucun temps persuadé de la transsubstiuitiation, serait disposé d'en écrire en un temps, (piand il y irouveraii de l'avantaiîe, selon la prudence de la cliMir, et de ne le plus faire en un autre quand il n'y sei-iiil plus porté par les vues d'une politique humaine. Que si les paroles mêmes dont il s'est servi en cet endroil portent naturellement à ce sens, que sera-ce si on les joint à tout ce qu'im lit dans le livre de M. Claude sur ce sujet? Quelle idée a-t-il voulu donner de ses adversaires quand il les représenti;, en un autre endroit (1), comme des gens qui exhorlenl souvent les calvinistes de se rejoindre à eux, alléguant qiiil y a bien des choses à espérer, et qu'il en conclut que l'on est donc persuadé qu'il se peut faire un changement insensîfc/e; quoiqu'il soit si faux qu'on leur ail jamais tenu ce discours, que l'on délie M. Claude de nommer aucun ministre ni aucune personne de sa secte, capable de cet entretien, avec qui on ait parlé de matières de religion?
Que sera-ce encore si l'on considère cette horrible comparaison qu'il fait d'eux avec ces femmes déréglées (lui afiectent de médire d'un homme en toute rencontre (2), et de le faire entrer par force dans leurs discours sans suite, sans liaison, sans nécssilé, dont il fait l'application en ces termes : On a, dit-il, assez de penchant à juger qu'il y a du mystère dans ce procédé, surtout quand le monde en a parlé comme il a parlé de nous et de ces messieurs. M. Claude a bien vu (pi'il n'y avait pas moyen de pallier celle accusation, c'est pourquoi il a eu recours à son artifice ordinaire, qui est de supprimer les choses auxijuelles il ne peut répondre.
Que sera-ce enfin si l'on considère que dans ce dernier livre même, où il a été obligé de se justifier sur ce point, bien loin de déclarer neltement qu'il n'a eu aucun dessein de les faire soupçonner d'avoir écrit contre leur persuasion, il a eu la hardiesse d'insinuer qu'on a eu raison de les en soupçonner? Car c'est l'idée qu'il donne dans sa préface même, en disant que ces messieurs se sont assez déclarés contre eux, pour ne laisser plus de lieu désormais de les soupçonner de collusion. Cela ne veut-il pas dire qu'il y en avait lieu auparavant? Quoi! M. Claude s'efforcera, par toutes les adresses dont il se pourra aviser, d'autoriser un soupçon abominable, toutes ses paroles contribueront à donner celte idée horrible; et après qu'il l'aura imprimée dans l'esprit de tout le monde, il eu sera quille pour nous dire froidement qu'il ne s'est pas déclaré sur ce point, que ses paroles peuvent avoir un autre sens, que Ton ne doit point sonder ses intentions, et qu'on Vovtrage scandaleusement quand on s'en plaint?
Mais je ne crains point de lui dire que cette manière de se justifier csi pire en quehiue sorie que la calomnie même dont on l'accuse, puisqu'elle tend à autoriser la calomnie en générale, et qu'elle ouvre à tous ceux qui auront envie de médire une voie de le faire, avec toute la malignité qu'ils voudront, sans qu'ils en puissent être repris, selon les principes de M. Claude. Car ils n'auront désormais, selon celle uoiivelle niorale, qu'à se servir de paroles qui puissent litléralemenl recevoir un bon sens, quoiqu'elles en lassent entendre très-clairement un autre à tout le monde ; cl pourvu qu'ils observent cette précau-
(1) 2« Rép., p. 228.
(2) M. Claude dans la préface desa Réponse au P. Nouet.
lion, (]ue les médisants garderont facilement, i! leur sera ])erinis de donner (elle ojiinion qu'ils vondroni de ceux (pi'ils auront envie de décrier, et s'ils s'en plaignent, de les accuser de violence, d'emportement, d'excès et d'outrages scandaleux.