Chapitre XVI
Examen d'un reproche de M. Claude, fondé sur une
insigne fulsi/ication , et sur plusieurs faux raisonne-
vienls.
XXVI' REMARQUE. — Paroles de M. Claude y p. 687.
« M. Ar.nauld ne se conleiiie pas de recueillir pour lui seul le fruit de ses victoires. Il veut encore en faire pan aux socinicns ; et ses conceptions sur ce sujet sont remarquables. J'avais rapporté quelques
là le sentiment de S. Angastin, lorsque disputant contre Maximien, évéque arien , il lui disait : Je ne dois point vous alléguer pour préjugé le concile de Nicée , ni vous à moi celui d'Arimini. Car comme je ne
preuves tirées dé l'Ecriture touchant la Innilé, pour faire voir de quelle manière ce mystère est établi dans la parole de Dieu. Ce ne sont , dit-il , que des suppositions sans preuves. C'est déjà quelque chose d'assez bizarre que d'appeler des preuves, et des preuves tirées de l'Ecriture, des suppositions sans preuves. Elles seraient, dit il, encore très-raisonnables dans la bouche d'un catholique, parce qu'il accompagne ces preuves de l'intelligence publique de toute l'Eglise, et de toute la tradition. Mais ces mêmes preuves sont infiniment affaiblies dans la bouche d'un calviniste sans autorité, sans possession, et qui a renoncé à la tradition et à l'autorité de l'Eglise. Celte proposition me surprend. Quoi ! Les preuves de l'Ecriture louchant le mystère de la Trinilé n'auront d'elles-mêmes aucune force ? ce ne seront que des preuves faibles, et infiniment faibles de leur nature sans le benélicede la tradition , et toute leur évidence et leur force dépendra de l'inielligence publique de l'Eglise? Hoc magno mercenlur Arridœ. Les ariens ei les sociniens ont bien de l'obligation à M. Arnauld; mais ce n'était pas
ni.î, liv.i.chap. {2 et i:^.
suis pas obligé d'acquiescer à l'autorité de ce dernier , vous n'êtes pas aussi tenu de déférer à l'autorité du premier. Agissons par l'autorité de l'Ecriture, qui est un témoin commun à vous et à moi; opposons chose à chose, cause à cause, raison à raison. Si le principe de M. Arnauld eût eu lieu, ç'eûl été une grande imprudence i S. Augustin de mettre ainsi à part rinielligence publique et la tradition, pour se réduire à la seule Ecriture , puisque les preuves qu'on lire d'elle sur le sujet de la Trinilé sont faibles et infiniment faibles , séparées de la tradition et de rantoriié de l'Eglise. Que répondra M. Arnanld à un sociiiien qui lui dira qu'il faut mépriser celle inielligence publique et celle tradition, qui ne s'est elle-même établie que sur des preuves infininement faibles ? Car après toni, pourquoi rinielligence publique a-t-elle pris les passages do l'Eeritui e en ce sens, si les preuves de ce sens sont si légères en elles-mêmes? Ce n'est ni léniérairemont , ni par enthousiasme, ni sans de justes raisons qiio la tradition se trouve tournée de ce cô;é là. Mais quelles en sont les raisons, si les preuves qu'on lire de l'Ecriture pour fonder ce sens sont elles-mêmes infiniment faibles? M. Arnauld n'y songe pas : non seulement il donne aux ariens et aux sociniens des avantages injustes, mais il ruine lui-même son propre principe à mesure qu'il le croit ciablir. >
RÉPONSE
Il est difficile de s'imaginer rien de plus éirango que le fondementde celte déclamation de M. Claude; et je ne sais comment il s'evpose de nouveau à se faire convaincre d'une imposure inexcusable, après ce qui lui esl déjà arrivé sur un sujet tout semblable. Il avait déjà accusé l'auteur du second traité de la Perpétuité d'avoir dit que Jésus-Christ nu pas fait conninirc sa divinité en des ternies clairs et que- l'an ne. puisse éluder. Et on lui a répondu que c'était une fausseté; que cet auteur avait simpiemenl cent </«(-• J émis Christ n'avait pas fait connaître sa divinité en des termes si clairs qu'il fût impossible de les éluder, en lui marquant ensuite la différence de ces deux propositions. La première , a-t-on dil, qui est de M. Claude^ et qu'il impute faussement à l'auteur de la Perj éinilé , nie absolument la clarté des preuves de la divinité de Jésus Christ : et ainsi elle est Irès-fausse, parce qu'en effet ces preuves sont claires en elles-mêmes, et à l'équrd de ceux qui n'ont pas l'esprit corrompu par l'hériésie. Mais la seconde qui est de l'auteur de la PerpétuilCf dit seulement que Jésus Christ n'a pas fuit connuitre sa divinité en des termes si cl'iirs et si précis qu'il fût impossible de les éluder : ce qui ne lonlienl qu'une vérité de fait dont il est impossible de douter.
M. Claude s'esl trouvé réduit au silence sur une conviction si évidente de celte falsilieation ; mais au lieu d'en devenir plus retenu, il n'a pas laissé d'abuser encore ici sur le même sujet des paroles de; l'auteur de la Perpétuité d'une manière plus hardie. On lui a dit simplement que les preuves tirées de l'Ecriture qu'il rapporte touchant la Trinilé, qui seraient trèsraisonnables dans la bouche d'un catholique, parce qu'il accompagne ces preuves de l'intelligence publique delouti l'Eglise et de toute la tradition, sont infiniment affaiblies dans la bouche d'un cnlvinsle, sans autorité, sans pcsse!>si',n, et qui renonce à la liadilion cl à l'anlortlé de l'Eglise.
El au lieu de celle proposition il en substitue uiia autre irès-différenle, qui est que les preuves de l'Ecriture tonchatit la Trinilé n'ont d'elles-mêmes auciina force, et que ce ne sont que des preuves faibles et infiniment faibles, comme si c'était la même cliose.
Cependant il ne faut qu'un peu de sens commun pour entendre la diflerence de ces propositions que M. Claude confond. Quand on dit que les preuves cfe la Trinité sont inflnimcnl affaiblies dans la b^vîM,,;
UÉPONSK GÉNÉRALE AU NOL'VF.VU LIVRE DE M. CLAUDE
.Is calviiiislcs, .on considère ces preuves en doux (Hais • dans la bouche des callioliques et dans celle dM cii'lvinisles ; et ce n'est que dans celle emiiparai- «^on que Ton dit qu'elles sont infiniment affaiblies, ( 'esl-a-dire qu'elles ont beaucoup moins de force dans la bouche des uns que des autres.
Mais il ne s'ensuit nullement de la qu elles soient faibles et infuiimenl faibles , et encore moins qu'elles u\,ienl aucune force. On peut dire d'une armée victorieuse qui s'esi beaucoup diminuée dans le cours d une campagne, qu'ayant été irès-forte an commcnc-emeiit de celle campagne, elle se serait infiniment affaiblie à la lin. Mais il serait extravagani de conclui e de celle expression que celle armée est donc faible el vilimmenl faible, et qu'elle n'a d'elle-même aucune force. Si un étranger avait tiré colle conséfiuence, on la pardonnerait au peu d'intelligence qu'il aurait de noire langue; mais que M. Claude, qui doit entendre le français, fonde une accusation sur un sens si noloin>mcnt faux après avoir fait déjà une semblable faute, et s'en être mal trouvé, c'est ce qui est infinimenl moins supportable. .
Ce n'est pas néanmoins la seule illusion de cet endroit; il y en a une aulre irès-maligne el irès-considéî-ahle dans celle surprise qu'il témoigne de ce que l'on dit en cet endroit des preuves Urées de rEcriliire sur la Trinité; car il lâche par là de faire croire que l'on avance en cela quelque chose de particulier. Les conceptions, dit-il, rft; M . Arnauld sont remarquables. Celle proposition vie surprend. On n'a droit de parler de cette sorte que quand un auleiir avance quelque chose d'extraordinaire. Cependant il est si faux que l'on ail rien fait de tel, qu'il s'en faut beaucoup qu'on ne soit allé si avant sur ce point que lu plupart des auteurs qui ont traité les controverses.
Le cardinal Bellarmin , qui est le plus connu, en parle en cette manière dans son Traité des traditions : L'égalité des personnes divines, la procession du Saint- Esprit du Père el du Fils comme d'un même principe, le péché originel , In descente de Jésus-Christ aux enfers se tirent à la vérité des Ecritures. ilJtaJs ce n'est pas avec tant de facilité qu'en ne se servant que des Ecritures on puisse jamais coiivaincre des opiniâtres ; car il faut remarquer qu'il y a deux choses dans les Ecritures , les paroles et le sens qui y est enfermé. Les paroles tiennent lieu de fourreau , le sens est le ylaive de l'esprit. De ces deux choses, la première est connue de tout le monde : car quiconque sait lire peut lire l'Ecrilure; mais la seconde n'est pas connue de tous, el on ne peut en un trèsgrand twmbre de lieux, t in plurîmis locis, télre assuré de son sens sans le secours de la tradition.
M. Claude n'ignore pas aussi sansdoule que les auteurs de sa secie reprochent aux catholiques d'être allés encore plus avant que Bellarmin , et il sait ce que Charnier en dit dans son ix' livre, ch. 10, où il fait le catalogue de ces auteurs et des dogmes qu'ils préicndent ne se pouvoir prouver par la seule Lcriiiiie. Pourquoi donc témoigne l-il d'être surpris de ce que l'on a dit dans le livre de la Perpétuité, quiesi indniment moins fort?
Car l'on n'y dit nullement, comme il le suppose, que les preuves tirées de l'Ecrilure pour la Trinité soient faibles, ni qu'elles soient infiniment faibles, ni qu'elles n'aient aucune force. On dit qu'elles sont infiniment affaiblies dans la bouche des calvinistes, qui les séparent delà tradition et du consentement de l'Egl.se; cl si M. Claude veut en savoir la raison, c'est que la ioroe d'iine preuve ne consiste pas dans son évidence absolue, mais dans son évidence relative, c'est-à- (iiie daiîs la proportion qu'elle a avec les différents esiuiis.
La clarlc des preuves de rEcriiurc pour la Trinité cnI loujours la même en soi, soit qu'on les joigne à la iradilioii, soit qu'on les en sépare; mais eHeiî'esl pas la même rel ilivcmcnl, c'est-à-dire à l'égard de tous les esprits. Il y a une inlinilé de personnes t\v\\ se rciidcnl sans peine à ces preuves, lorsqu'on leur repic-
senlc que le sens des pa'^sagcs dont on se sert est confirmé par le consenlcmeiil de ions les siècles, qui ont précédé les hérésies qui se sont élevées conire ces mystères , lorsqu'on leur ''ait voir que toute l'Lglisa l'a embrassé, et que l'autre n'a é é suivi que par des héréliques convaincus de mille crimes. Mais si ces mêmes personnes considéraient séparénient ces passages, elles seraient bien plus facilement troublées par les vains raisonnements des héréliques; la discussion en serait bien plus loi gue, el par conséciuent bien moins proportionnée aux simples. Elles se croiraient obligées de ne se pas déterminer sur les passages allégués par un des partis. 11 faudr.iil donc écouter les uns et les autres, el compnrer leurs preuves et leurs raisons ; et cette comparaison est longue à l'égaid de tous, et dangereuse à l'égard dé plusieurs. Je ne dis pas (|u'avec tout cela les personnes éclairées ne puissent reconnaître dans celte comparaison la vériié de ce dogme capital de notre religion ; mais si les sava ;t9 el les personnes intelligentes et sincères le pcuvcni, combien y a-t-il de simples qui sont capables de s-e confondre et de s'égarer dans cette discussion ? Combien yen a-l il qui n'en ont pas le temps, et qui manquent des secours nécessaires pour cela ?
C'est en quoi consiste raffaiblissement de ces preuves lorsqu'on les sépare de la radition et du consenlemcnt de l'Eglise: en les y joignant, le sens de ces passages est tout d'un coup lixé et an êlé; en les en sépa rani, il laiit le discuter et entrer dans l'examen ri dans la comparaison des passages contraires en a| parence, dont le commun du monde est beaucoup moins capable, et qui est toujours inliniinent plus long.
C'est aussi pour celle raison que l'on a dit que les sociniens se moqueraient du petit amas de preuves que M. Claude fait sur ce mysière : car ce n'esi pas qu'elles ne soient bonnes en elles-mêmes ; mais c'est qu'en prenant celle voie il n'est pas raisonnable de former son jugemeiil si:r les passages d'une des parlies, el qu'ainsi ces passages considérés tous seuls ne sont que des commeiuements de preuves qui, ne remédiant à aucun des picjugés de ces héréliques, ne font qu'exciter leur nuxiuerie quand on les laisse en ceiéiat, el que l'on ne répond pas à ceux quils allèguent.
M. Claude répliquera peut cire que celle autorité de l'Eglise el delà tradition n'élanl pas admise par les sociniens, elle est inuiilc à leur égard; mais si elle n'est pas directement utile aux sociniens , elle l'est directement aux catholiques pour les affermir dans les vérités qu'ils tirent de lEcrilure, pour fixer leur esprit, pour reirancher celte malheureuse licence de l'expliquer à leur f.iniaisic, qui est la source do toutes les hérésies; elle l'est pour les distinguer des calvinistes, qui ne lieniienl à ces vérités que par des liens beaucoup plus faibles, et qui sont en état d'êlre renversés par toutes les difliculics des mystères auxquels ils s'appliquent, comme on Ta prouvé d'une manière à la([uelle M. Claude a trouvé bon de ne rien répondre.
Il e.~l faux de plus qu'elle soit inutile aux sociniens, l>arceque s'ils n'en sont pas persuadés, ils le peuvent être, Cl que l'Eglise catholique ne manque point do pit uves et de raisons pour établir son au oriié. C'est même par là (|ue saint Auguslin a cru qu'il fallait lâcher de ramener les héréliques, aussi éloignés (pie les sociniens de la véritable foi , tels qu'étaient les manichéens ; que si ce saint semble y renoncer en d'arlres endroits, comme dans le livre (jiie M. Claude allègue, ce n'est que par la conduite ordinaire do ceux (jui disput'^nl dans les règles d'une méthode judicieuse, qui est de n'embarrasser pas la preuve dont ils se veuleni servir de divers moyens iraiiés imparfaitement, ft de s'attacher plutôt aux uns en renonçant aux autres, non pour les abandonner absolument, mais pour ne donner pas lien à leurs adversaires de s'étai 1er delà preuve sur laquelle ilsdésircnl d'iiisisJcr.
LiVUE sr:coND.
Les catholiques, cc-mnie callioliiiucs, no soiil do: c lias privés de ces inovens quand ils s'en veillent servir, parce qn'ils ont des moyens |)onr les faire valoir, Cl ponr s'en servir en>uiie à Idrldier tontes les prenve:, de l'Ecriture, il est vrai qu'ils ne les doivent point pmpo^cr tous seuls et sans preuves, comme S. Augustin ne voulait point proposer à Maximin l'autorité du concile de Nicéc loule seule et sans preuves; mais ils les peuvent proposer en les établissant, comme S. Augustin aurait pu proposer l'aulorilé du concile de Nicée en la conlirmanl, et comme il propose en effet raulorilcde l'Eglise auxmanicliéenseiaux donaiistes, (inoiipi'ils refusassent de la reconnaître ; mais les cahinislcs renonçant absolument à l'autorité de l'Eglise et des conciles, sont obligés de ne s'en servir jamais, et ils sont privés par là d'un moyen très-ulile ponr prouver la foi de ces mystères, et qui est même nécessaire à un très-grand nondtre de personnes. Ce qui fait que le changement d'un calviniste en socinien est si commun et si facile , et la réduction d'un socinien au calvinisme si difficile.