CHAPITRE m
Division générale de toutes les églises selon les palriar^
cals, el selon ks di/férenles communions qui subsistent
présentement.
Ceux qui ont écrit jusqu'à ces derniers temps des différentes religions du monde, des hérésies, ou des églises du Levant, ont la plupart donné une idée trèsfausse du christianisme qui s'est maintenu et qui subsiste encore en ces pays-là. Quelques-uns de ces écrivains font de longues énumérations d'hérésies qui ne sont plus ; ils expliquent mal celles qui ont encore des sectateurs ; ils traitent d'erreurs des opinions ou des pratiques justifiées par l'ancienne discipline; et presque tout ce qu'ils npporlent est fondé sur le témoignage d'auteurs fort suspects, et souvent très-mai informés. Cependant il est irès-ceriain que si lôglise orientale a été autrefois déchirée par un grand nombre d'hérésies, il y a plus de mille ans qu'il n'en reste plus que deux considérables, qui sonl celles des nesloriens et des jacobiles ou monophysitcs, que divers auteurs appellent mal à propos entychicns. Tontes les églises où Jésus-Christ est adoré, si elles ne sont pas orthodoxes ou schismaiiques, sont comprises sous l'ime de ces deux sectes.
Il ne reste plus d'ariens en Orient, el tous les chrétiens font profession publique de la consubstantialilé «lu Fils avec le Père, en récitant tons les jours le Symbole de Nicée dans la Liturgie et daiis leurs prières particulières. On n'y trouve plus de niucédoniens ou d'autres hérétiques qui aient attaqué la divinité «lu Saint Esprit ; car tous reçoivent le Synibole avec l'addition qui fut faite par le premier concile de Constanlinopte , avec laquelle il est rapporté dans les anciennes collections de canons qui se trouvent encore fn diverses langues. A peine les Orientaux connaissent les donatisles el les novatiens ; et s'il s'est glissé quelques erreurs qui pouvaient avoir rapport à celles de
ces hérétiques, outre qu'elles n'ont pas eu de durée , elles se sonl introduites par d'autres motifs , cl sur d'autres principes que ceux sur lesquels ces anciennes hérésies étaient établies, comme on expliquera en son lieu.
li y a des vestiges de manichéisme dans l'Orienl, et particulièrement dans la Perse, mais ce n'est pas parmi les chrétiens. C'est parmi les adorateurs du ftu, que les Persans appellent ateclie perestan , ou guèhres ; d'autres, appelés mougan, nom tiré de celui des anciens mages; et d'autres enfin qui , n'étant paj engagés entièrement dans la superstition prodigicuso des premiers, établissent deux princiftes , l'un bon et l'autre mauvais, comme les anciens manichéens. Les Druses , et ceux qu'on ai)pelle chrétiens de S.-Jean , ouSabaîtes; les ismaélites , qui étaient aussi appelés batenis, ou assassins , dont nos historiens d'oulremer ont tant parlé, avaient aussi beaucoup d'erreurs semblables à celles des manichéens ; mais jamais ils n'ont été regardés comme chrétiens, et même les Juifs et les Mahométans les ont toujours eus en horreur.
On pourra croire cependant que les anciennes sectes ont subsisté plus longtemps en Orient, sur ce qu'il se trouve un catalogue assez ample de ces hérésies, et même de plusieurs qui nous sont entièrement inconnues, dans la préface des canons arabes attribués au concile de Nicée , qui ayant été traduite par Abraham Échellensis, fut insérée dans l'édition des Conciles du Louvre , et a depuis été mise dans celle du P. Labbé. Cette préface n'a pas l'antiquité que son traducteur lui a donnée, puisqu'elle ne se trouve pas dans les anciennes collections syriaques, particulièrement dans une qui est à Florence dans la bibliothèque du grand-duc. C'est un abrégé très-défectueux et trèsiniparfait de VAncoratus de S. Épiphane, augmenté par des copistes ignorants, qui y ajoutaient ce qu'ils trouvaient dans des traités de Grecs modernes sur les hérésies, tels que sont ceux qu'a donnés au public M. Colelier ; et ainsi il ne peut avoir aucune autorité, d'autant même que dans les histoires de l'église d'Alexandrie, celles des nesloriens, el les ouvrages ihéologiqucs qui ont quelque autorité , on ne trouve pas la moindre mention de ces hérétiques anciens.
Il est donc certain, par le témoignage universel de tout ce que nous avons d'auteurs orientaux , et même de quelques Mahomélans qui ont écrit sur cette matière, que depuis plus de mille ans tous les chrétiens orientaux sont melchites, nesloriens ou jacobiles.
Ils appellent me/c/jj/es les orthodoxes qui suivent la doctrine du concile de Calcédoine, et ainsi non seulement les Syriens orthodoxes , mais les Grecs et tous ceux qui sonl soumis à l'église grecque, même les Latins, sont melchites. Les nesloriens sonl ceux qui suivent les hérésies de Nestorius avec fort peu de changemcni , depuis le concile d'Éphèse. Les jacobiles ne reconnaissent qu'une nature en Jésus-Christ , et rejettent le concile de Calcédoine. Les maronites faisaient autrefois une secte à part , et étaient nionoibcliles. Us sont réunis à l'Église romaine , el passent
ainsi pour melcliiies. !I y a aussi des Arméniens réunis qu'on met dans la même classe ; d'aulres sont jacobilcs ain»i que les Éthiopiens. On parlera de toutes ces églises en particulier; mais il faut auparavant expliquer retendue de ces églises orthodoxes , scliismaii(iues ou .hérétiques , en suivant l'ordre des patriarcats.
En commençant par celui d'Occident , dont Rome est le premier siège, aussi bien que de toute l'Église, même selon l'aveu des Orientaux, il n'y a depuis plusieurs siècles sous la juridiction du pape que des melchiles orthodoxes ; car les schismatiques ne reconnaissent pas son autorité. Ce sont des Grecs réunis au Sainl-Siége, comme il y eu a plusieurs dans la Grèce et dans les îles de l'Archipel, qui ont leurs évêques, leur clergé, leurs églises, et sont enlièrement séparés de communion de tous les autres Grecs. Il en reste encore quelques-uns en Calabre cl en Sicile qui conservent le rit grec ; il y en a aussi un collège à Rome. Les maronites sont de même entièrement soumis au pape, et ils fontrofficc en langue syriaque; il n'y en a presque qu'au Mont- Liban ; il y en avait autrefois dans l'île de Chypre , mais il en reste très-peu I)réscntement. Ce sont là les orthodoxes orientaux, exempts de tout schisme, qui se trouvent dans le patriarcat d'Occident. Les schismatiques ont des églises et un évêque ou métropolitain dans Venise , qui gouverne tous les Grecs qui y sont établis, et qui pour le spirituel ne reconnaît que le patriarche de Constantinople. On ne parle pas des chrétiens de différentes nations qui sont soumis au pape en toutes les provinces dti monde, et qui sont gouvernés par des évêque? missionnaires, ou par des vicaires apostoliques. Ils sont regardés comme melchites; et parce que les Orientaux, chrétiens ou mahométans> appellent par distinction la religion catholique la religion ou la secte des Francs, souvent ils disent que tels ou tels se sont faits Francs , pour signifier qu'ils se sont laits catholiques.
Le patriarcal de Conslantinople étant devenu le second par les privilèges des empereurs confirmés par les conciles, lorsque la ville devint capitale de l'empire, outre la grande étendue des diocèses qu'il comprend, a une supériorité absolue sur tous ceux qui suivent le rit grec. Ainsi le patriarche a une entière juridiction , non seulemenl dans la Grèce, mais aussi dans tout rempire des Moscovites, dans la Colchide , la Mingrélie, la Russie, le pays des Cosaques, en Moldavie , en Yalacliie , et partout ailleurs où les Grecs schismatiques sont établis. A Conslantinople, à Smyrne, et en diverses villes de commerce, il y a des Arméniens cl quelques autres négociants de diverses nations qui ne suivent pas la religion grecque. On les doit regarder comme étrangers et soumis à leurs propres patriarches ou supérieurs ecclésiastiques, comme on voit à Jérusalem, où il y a des chrétiens de toutes nations et de toutes sectes.
Le patriarche d'Alexandrie est le premier dans l'église grecque après celui de Conslantinople , dont il
est ordinairement exarque, c'est-à-dire, vic.iire-géné rnl, pour terminer [ihisieurs affaires ecclésiastiquefi qui pourraient être portées par appel au tribunal de celui-ci. En cette qualité plusieurs patriarches d'Alexandrie ont été administrateurs du siège vacant à Conslantinople. Ils prennent le titre tiejvge de toute la terre, y.fi.-r,i xtn o\/.o\)iJ.hr,i,(\\x\ était inconnu dans l'antiquité, cl qu'ils s'attribuent présentement, (juoiqu'on ne trouve pas que les jacobiles l'aient jamais pris. Sa juridiction s'étend dans toute l'Égyple, où il y a des églises grecques; quoiqu'elles ne soient pas en si grand nombre que celles des Cophtes, qui ont aussi leur patriarche, clielde la secle des jacobiles.
Celui-ci est successeur de Dioscore, déposé au concile de Calcédoine ; cl comme après sa mort ses scclaleurs élurent coiitinuellcnieiit des patriarches de leur secte, la succession n'en a jusqu'à prèscni été jamais interrompue. Le Grec a perdu la plus grande partie de sajuridiction, et quelques notices qui l'élendent jusqu'en Ethiopie et aux exlrcmiiès de l'Africiue, servent à faire connaîlre quelle était l'ancienne étendue de ce patriarcal. Mais comme le marque un de ceux dont Allalius ( de Cons., 1. 1 , c. 9, § 2 ) en a lire une , qui paraît la plus exacte, les sévériens, c'est-à dire, les jacobiles, en avaient envahi plusieurs dio éses. La noiice qui a clé imprimée en Angleterre dans les notes sur les canoiis, tirée d'un manuscrit arabe, est de cette espèce (Beverog., Pandecl.-» can., t. 2, p. 148). Car on sait par l'histoire des patriarches d'Alexandrie que les Cophlcs remplissaient presque toute la llaule-Égy{.te , et que les Grecs n'avaient plus depuis plusieurs siècles aucune autorité dans TÉlhiopie. Les notices grecques soumellent au patriarche de ce même rit plusieurs métropoles; lesCophles ou jacobiles n'en avaient point; et tous les évêqucs étaient immédialemenl soumis au patriarche. On trouve seulement dans le douzième siècle un métropolitain de Damielle, et la raison de celle distinction n'est pas connue. Le seul véritable méiropolitain qui dépende de lui est celui qu'on appelle vulgairement le patriarche d'Éihiopie.
Dans toute l'éiendue de la juridiction du patriarche cophte d'Alexandrie, à l'exception des Grecs, qui ne sont presque que dans le Caire et en d'autres villes principales, il n'y a depuis plusieurs siècles que des jacobiles. Les Syriens de la même secte y ont eu quelques églises ou monasières; il y a eu aussi des Arméniens, qui s'y éiaienl élablis à la faveur d'un visir et d'autres grands de cette nation ; et on trouve dans leurs histoires qu'un patriarche des Arméniens vint en Egypte dans le douzième siècle, et fut reçu comme étant dans la même communion. Les nestoriens n'y ont jamais été soufferts; il paraît seulemenl qu'ils y obtinrent aulnfois un monastère par le cridil d'un visir ; mais l'auteur qui marque celle circonstance , et qui écrivait il y a environ quatre cents ans, dit qu'il n'y restait plus qu'un seul religieuï. Les patriarches cophtes avaient usurpé raiilorilé sur le diocèse de Jérusalem, et les prérogatives accordées
/)7 LIV. 1. EXAMEN DES ÉGLISES D'ORIENT AU SUJET DU CONSENTEMEiNT, etc.
jiar les conciles à ce siège n'aVaieai buciin lieu dans l'église jacobile.
Le pan-iarche d'Antioclie avait autrefois une juridiction Ion étendue dans toul ce qui s'appelait le diocèse d'Orient, et dans toute l'Asie jusqu'aux Indes. 11 y a déjà plusieurs siècles que son pouvoir est fort diminué; car il reste très- peu d'églises grecques dans CCS pays éloignés, et ce -sont les seules qui restent soumises au palriarclic grec d'Antioche ( Allât., de l)erp. Cous., 1. 1, c. 9, p. 160). Outre celui-ci, les Syriens jacobilos ont le leur, dont l'aulorité s'étendait autrefois dans louie la Syrie, la Mésopotamie, la Perse cl d'autres provinces où il y avait des chrétiens de sa coraniiinion ; el il a toujours été dans Une correspondance fort étroite avec celui dèsCopliles. On observe que pendant un très-long temps , lorsqu'un des deux jjalriarches avait été élu, il écrivait des lettres appelées sijnodical ou synodales (Uist. pair. Alex. MS. Ar.), pan e ([u'clies étaient dressées et examinées par les cvè(iues assemblés synodalement pour l'élection et l'ordination des patriarches ; el elles contenaient une confession de foi. Deux évoques étaicfil ordinairement chargés de porter ces lettres, qui étaient prcsen-, lées dans une assemblée d'évéques el du clergé séculier el régulier. Le patriarche auquel elles élaieol adressées, après les avoir lues, faisait mettre dans les dypiiqucs le nom de celui qui les avait écrites; on priait |;our lui dans la Liturgie dans la commémoration des vivants ; el en même temps pour son prédécesseur dans la commémoration des défunts. Ensuite le patriarche répondait à la lettre qu'il avail reçue par une semblable, qui contenait un renouvellement de la communion des deux églises el sa confession de foi. Alors le patriarche auquel elle élail adressée la recevait avec les mêmes cérémonies, et faisait mettre dans les dypliques le nom de celui qui l'avait écrite.
Outre ces deux patriarches d'Antioche , le grec et le jacobile , les maronites , réunis depuis plus de six cents ans avec l'Église romaine, en ont un dont l'aulorilc s'clend sur les églises de leur nation , qui sont en pelil nombre ; cl depuis plus d'un siècle les papes lui onl donné le litre de patriarche d'Antioche.
Les nesloriens , avant l'empire des Mahométans , s'étaient répandus dans la Mésopotamie, où ils étaient en très-grand nombre, à cause des écoles fameuses dÉdesse et de Nisibe, qui avaient été occupées par ceux de cette secte. Ils avaient trouvé ur.e grande protection, outre la bberté entière de l'exercice de la religion chrélieime, sous les derniers rois de Peise, qui leur donnaient reiraile , à cause que par les lois romaines ils étaient comme proscrits ; Cosrou surtout, ou CosroësNuchirouan, sous lequel naquit Mahomet, les favorisa extrêmement. Ainsi ils occupèrent le siège de Clésiphonle et de Séleucie des Parllies, où résidait autrefois le catholique de Perse (Ccdren., t. 1, pag. 420). On appelait ainsi un métropolitain revêtu d'une ' autorité supérieure à ceux de son rang, par laquelle, il pouvait dans l'étendue de son diocèse ordonner non «eulemenl deg évêques el archevêques, mais aussi des
métropolitains; et il y avail deux catholiques, l'un de Perse et l'autre d'Arménie. Les nesloriens ayant donc établi l'église iiafriarcaie de leur secte dans la place qu'occupait un de ces catholiques , appelèrent ainsi celui qu'on a depuis appelé leur patriarche , comme on a depuis donné ce litre h celai des Arméniens, qw n'était dans son origine qu'un catholique. Apres 1» ruine de l'empire des Perses, les nesloriens ayant encore tiouvé plus de protc-clion auprès des Mahométans, s'empalèrent de la plupart dos églises de Mésopotamie et des provinces voisines ; ils ciigèreiU de nouvelles métropoles, et ils s'étendirent dans toute la Haute-Asie , dans les Indes et dans la Chine. Jamais cependant aucun de ces catholipies ou patriarches n'a pris le litre de patriarche d'Antioche, ni d'aucune des autres églises patriarcales; et l'évêque qu'ils eurent dans les derniers temps à Jérusalem n'av.iit rang que de simiile métropolitain , et même il n'était pas des premiers.
il n'y a rien de particulier à dire sur le patriarcat de Jérusalcj'T , qui lient le quatrième rang dans l'église grecque. Le concours de toutes les nations du monde à visiter les lieux saints fait qu'il y a toujours à Jérnsah'm de tonte sorte de chrétiens , el presque tous y onl des chapelles particulières, servies |»ar ceux de leur pays cl de leur secte, sans qu'ils aient aucune dépendance du patriarche grec ; cl les jacobites , comme il a été dit, non plus (jue les nesloriens. n'y ont jamais eu de patriarches, mais de simples métropolitains.