CHAPITRE YI
Des autres erreurs des nestoriens.
Il y a encore un article Irès-imporlant , sur lequel les nestoriens ont été accusés d'avoir une erreur particulière, et c'est sur l'Eucharistie. On trouve dans le mémoire instructif que S. Cyrille donna à Posidonius, l'envoyant à Rome , que Nestorius disait : Ce qui est proposé dans les saints mtjstères est le corps d'un homme ; et nous croyons , dit S. Cyrille , que c'est ta chair du Verbe, laquelle a la puissance de donner la vie, parce qu'elle a été faite la chair et le sang du Verbe, qui vivifie toute chose. Il paraît par les extraits des cahiers do Neetorius (epist. ad iNestor. , t. 5 CodcU.
Ed. Labb., p. 404) qu'il avait dit quelque ciiose de semblable , quid manducamus, divinitateni an carnem ? et que les Pères du concile d'Éphèse opposèrent cette explication sur l'Eucharistie : Neque enim illam ut carnem communem suscipimus, absit hoc; neque rursiim tanquàm viri cujuspiam sanctificati, aut dignitalis itnitati Verbo consociati , aut divinam inhabitaiionem sortitii sed tanquàm verè vivificam ipsiusque Vcrbi propriatriB Et dans l'analhèmc H de S. Cyrille : Si quelqu'un nie que la chair du Seigneur est vivifiante, et qu'elle est la propre chair du Verbe, qu'il soit anathème (1). C'est ce qu'il explique plus amplement en répondant aux objections des Orientaux; et il fait voir qu'on ne pouvait délruire la manière de l'union, telle qu'il l'enseignait avec le concile d'Éplièse , pour établir celle que Nestorius soutenait, sans ôtcr au corps de Jésus- Christ la qualité nécessaire pour nourrir nos âmes el pour leur donner la vie ; ce que le corps d'un pur homme ne pouvait faire , sinon en tant qu'il était uni à Dieu par une union intime , telle qu'était celle par laquelle le Verbe s'était fait chair.
On cite sur cela un passage de S. Anselme, ou plutôt selon la dernière édition de Guillaume, abbé de S.-Thierry, où il est dit que les nestoriens seuls avaient autrefois attaqué le dogme de la présence réelle. Car, dit-il ( Anselm. , de Sacr. altar. , p. 2, c. 13, vct. edit. ), comme ils niaient que la sainte Vierge fût Mère de Dieu , et qu'ils prétendaient qu'elle était seulement mère d'un homme , lorsqu'on leur demandait de qui était le corps que nous recevons de la table du Seigneur, ils détournaient, par une malice hérétique ou par témérité , les paroles de Notre-Scignenr, < 61 vous ne mangez la chair du Fils de l'Homme, » et ils s'en servaient pour tâcher de prouver que ce que nous y recevons est seulement la chair du fils de i homme , de peur que s''ils avouaient que c'était le corps du Seigneur , ils ne parlassent contre eux-mêmes, reconnaissant en Jésus- Christ Dieu et homme l'unité de personne.
Les SS. Pères ont souvent combattu les hérésies , en laisanl voir qu'elles avaient des conséquences irèsdangereuses contre les vérités de la religion, même celles dont ils convenaient avec les catholiques. Ainsi l'objection que S. Cyrille faisait aux nestoriens était bien fondée; mais il ne paraît pas qu'on en puisse conclure que ces anciens hérétiques niassent, ou môme doutassent, que dans l'Eucharistie les chrétiens recevaient le corps de Jésus-Christ selon l'idée qu'ils en avaient, et qui faisait le fondement de leur hérésie. Elle détruisait le mystère de notre rédemption, et par conséquent celui de l'Eucharistie ; mais comme ils no convenaient pas que nous n'eussions pas été rachetés par la mort de Jésus-Christ, quoique, s*il n'eût été qu'un simple homme, quelque plénitude de grâce qi-'il eût reçu , il n'aurait 'pu nous racheter : de même ils Tie convenaient pas que son corps étant reçu dans l'Eucharistie n'opérât pas ce qu'il avait opéré sur la croix pour* notre sanctification.
(1 ) Ces paroles sont tirées de la lettre de S. Cyrille et du synode d'Alexandrie à Nesiorius. *
40 LÎY. î. EXAMEN DES ÉGLISES D'ORIENT
C'est ce qui paraît le plus vraisemblable sur cette tlifficullc, puisque d'ailleurs on ne trouve pas'que ces hérétiques aient eu aucune erreur particulière qui attaquât la vérité du corps de Jésus-Ciirist dans l'Eucharistie. (Quoiqu'il en soit, elle n'avait aucun rapport à celle des bcrengaricns et des sacramentaircs , qui n'y ont voulu reconnaître le corps de Jésus-Christ ni comme celui d'un honmie sanctifié par une plénitude de la Divinité qui habitait en Itii comme dans son temple , ni comn^.c celui de rhomme-Dieu, Aussi on ne trouve pas que les anciens les aient accusés sur cet article autrement qu'a f;iitS. Cyrille, en montrant ' . que les conséquences de leur opinion ruinaient le mystère de l'Encharislie. Le passage attribué à S. An- . sclmc doit être entendu de cette manière, puisque le raisonnement est celui de S. Cyrille.
Pour ce qui regarde les ncstoriens du moyen et des derniers temps , il ne se trouve dans aiicun des auteurs orthodoxes ou jacobites qui les ont attaqués le plus fortement qu'il y ail eu contre eux le moindre soupçon de quelque erreur sur l'Eucharislie. Au contraire, Natif, fils de Yémen, melchite; Ebnassal, jacobito; Pierre, évêque de Mélieha, de la même secte ; et tous ceux qui ont écrit des différentes opinions qui partageaient les chrétiens , assurent que tous convenaient que rEucharislic était le corps cl le sang de Jésus-Christ.
On trouve dans leurs Liturgies et dans les autres offices publics des expressions qui ne peuvent convenir qu'avec la créance de la préseiîce réelle; car ils disent que C Agneau vivant de Dieu est mis sur fautel; que le S.-Espril descend sur le pain, et se mêle dans le calice; que les anges voient avec tremblement ce sacré mystère. Ils ont dans leurs Liturgies les mêmes prières que les Grecs et les jacobites ; et particulièrement l'invocation du S. -Esprit , par l'opération duquel ils demandent à Dieu le changement des dons proposés. Cette expression est tirée de la Liturgie de S. Jean Chrysostôme , fj.noi.êc<.).ùj aùxà Tû «yî6> ^ll£6/;^«Ti nov. Cette Liturgie était celle de l'église de Constantinople , et Ncstorius, qui avait été archevêque de la même église, l'avait laissée à ses disciples; car ces paroles se trouvent dans la Liturgie qui porte son nom. Les rites sacrés sont conformes dans ce qu'ils ont d'essentiel avec ceux de toutes les autres communions ; les autels, les vases sacrés, le pain qui doit être offert, sont bénits auparavant avec de grandes cérémonies. Or, comme il a été dit ailleurs, ces prières et ces rites supposent nécessairement la doctrine de la présence réelle ; et les protestants en ont donné une preuve démonstrative ; car aussitôt qu'ils eurent introduit leurs nouvelles opinions sur l'Eucharistie , ils abolirent également les prières et les cérémonies qui les accompagnaient; au lieu que les nestoriens les conservent encore à présont. On trouve aussi dans leurs histoires quelques miracles sur l'Eucharistie , ce qui est encore une preuve de la foi de la présence réelle : et puisqu'on ce point, aussi bien que dans les prières Çt dans les rites, ils s'accordent avec les autres chré- .,
AU SUJET DU CONSENTEMENT, etc. 5Ô
liens d'Orient; que les Grecs mêmes, qui les doivent connaître par le concours de ceux qui viennent depuis plusieurs siècles à Jérusalem , témoignent qu'ils ont la même foi sur l'Eucharistie que tous les autres , il n'y a pas de sujet d'en douter. En effet Jacques de Vitry et les autres écrivains de l'Histoire d'outremer, non plus que les modernes qui ont ramassé ce qu'ils avaient trouvé en toute sorte d'auteurs, ne reprochent aucune erreur sur la foi de l'Eucharistie aux ncstoriens, mais seulement quelques défauts dans la discipline, dont il sera parlé ci-après.
.Il est vrai qu'on cite le témoignage de l'historien de la visite que fit D. Alexis de Ménesès , archevêque de Goa , dans les églises de Malabar, qui se trouvaient soumises aux Portugais, parce qu'elles étaient dans le p.àys conquis aux Indes sur les infidèles ; et cet auteur dit qu'il se trouva beaucoup d'erreurs et d'abus louchant l'Eucharistie dans leurs Missels : or ces chrétiens de Malabar étaient nestoriens. M. Allix s'est servi de cette autorité dans ses remarques sur le traité de Nectarius, patriarche de Jérusalem, contre la primauté du pape ; et après avoir avoué de bonne foi que IciGrdcs croyaient la présence réelle et la transsubstantiation , il ajoute que cette créance n'est pas ancienne parmi eux ; et la seule preuve qu'il en donne est que les nestoriens de Malabar ne la croyaient point , ce qu'il a cru pouvoir établir sur co que nous venons de rapporter d'Alexis de Ménesès. Dans cette histoire il ne se trouve aucun détail sur ce sujet , sinon qu'il s'était aperçu que dans leurs livres de prières et dans leurs liturgies il y avait beaucoup d'erreurs très-énormes sur l'Eucharistie (1. 1, c, \S, édit. portugaise , p. 58 et suiv.) ; et l'historien ajoute de son chef qu'il croit que les hérétiques de ces derniers temps les ont prises d'eux , et les ont renouvelées en ces pays-ci. H n'en marque néanmoins aucune ; et il est étonnant qu'un homme savant et exact comme M. AIlix s'en soit tenu au témoignage vague d'un religieux portugais , qui fait assez voir dans tout son ouvrage qu'il n'avait aucune connaissance de l'antiquité ecclésiastique , sans laquelle néanmoins il est non seulement difficile, mais impossible déjuger sainement do la discipline des Orientaux.
Il dit que la Liturgie des Malabares contenait plusieurs erreurs qui avaient été insérées par Neslorius ;, qu'ils ajoutaient de l'huile et du sel dans la préparalion du pain eucharistique; qu'ils faisaient l'oflice en syriaque , et qu'ils avaient plusieurs abus dans leurs rites. On n'en peut pas juger plus sûrement que par les décrets que fit publier Alexis de Ménesès dans le synode de Diamper (edit. Conimbr. 1606, fol. 26 et seq.). Dans le premier décret de l'action 5 il est marqué qu'on trouvait dans les oraisons Christi tui; et il ordonne qu'on mette à la place Cliristi Filii tui. Il pouvait y avoir de l'affectation qui eût rapport au ncslorianismc ; on trouve néanmoins de semblables prières dans les livres des Grecs , des Latins , des Syriens et des jacobites, fort éloignés de celte hérésie; mais au lond celle manière de s'énoncer n'attaque ni directe-
Ki PERPÉTUITÉ DE LA FOI
inonl i!Î indireclemenl le mystère de l'Eucharistie.
Or nous connaissons k Liturgie des nesloriens , et jîous l'avons en syriaque , copiée sur un manuscrit irès-aulhentique. Nous y avons trouvé plusieurs expressions , non seulement suspectes , mais qui marquaient clairement le neslorianisme. Pour d'autres qui semblassent donner la moindre atteinte à la foi de la présence réelle, nous n'y en avons pas remarqué une seule; et c'est une preuve assez convaincante qu'il n'y en pouvait avoir dans la Liturgie des nesloriens de Malabar, puisqu'ils dépendaient entièrement du catliolique ou patriarche cfe cette secte , qui leur envoyait un métropolitain ; et ils ne pouvaient avoir une créance différente de celle du ciief de leur église. On ne peut pas non plus douter que la Liturgie que réforma Alexis de Ménesès ne fût la même que celle que nous avons en syriaque ; ce qui se reconnaît par la conformité des citations. Voici donc ces erreurs qu'il crut devoir réformer dans sa visite. Un peu avant la consécration , le prêtre récite une longue ])rière , par laquelle il rend grâces à Dieu de ce qu'il a fait pour le salut des hommes, en commençant piw la création et finissant à la mission de Jésus-Chrisl ; e(, suivant l'usage de toutes les églises , il prononce les paroles de l'insiituiion de l'Eucharistie. Les Grecs et tous les Orientaux disent ces paroles sacrées en différentes manières , et ordinairement ainsi : Hoc est corpus meiim , qtiod pro mullis , pro vobis et pro multis, datur, frangilur vi reinissionem peccatorum. Et sur le calice : Hic est calix novi Testamenli in meo saïujuim qui pro vobis et pro muUis effunditur, ou elfundelur, in rcmîssionem peccatorum. Cette formule est tirée des Évangiles et de S. Paul ; elle a été depuis le commencement du christianisme en usage dans les églises d'Orient, et même en quelques-unes d'Occident, comme dans celle du rit gothique et du mozarabe. Sîéncsès crut qu'elle devait être changée , pour la conformer entièrement à celle du canon romain : on Jic peut néanmoins dire qu'elle enfermât un abus ou une erreur, puisque les Grecs et les autres chrétiens qui se sont autrefois réunis à l'Église catholique n'ont point été obligés de la changer, quoiqu'on l'ait lait à l'égard des Maronites sans nécessité. Dira-l-on que c'est-Ià une erreur contre l'Eucharistie?
Il est marqué au même endroit qu'après la consécration , les Malabares disaient alternalivomenl une oraison ou cantique où il y avait ces paroles : Lorsque le prêtre s'approche de Vautel , il élève ses mains au ciel et il invoque le S.-Esprit , qui descend du ciel , et consacre le corps et le sang de Jésus-Christ. Les censeurs portugais ont trouvé qu'il y avait du péril à se servir de ces paroles , de peur qu'elles ne donnassent lieu de croire que c'est le S.-Esprit qui consacre, et non pa* le prêtre; et ainsi ils les ont changées , quoiqu'on les trouve dans des offices syriaques imprimés à Rome; car il faut n'avoir pas la moindre connaissance de l'antiquité , pour regarder comme suspecte une expression qui se trouve dans tous les offices anciens , et qui est très-familière aux SS. Pères; ou pour
TOUCHANT L'EUCHARISTIE. Ki
croire que le ministère sacré des prêtres est détruit, si le S.-Esprit opère invisiblement par leurs paroles ce qu'elles signifient extérieurement. Par cette raison les censeurs ont altéré l'ancienne formule de l'invocation du S.-Esprit , dont les prêtres demandent à Dieu la descente et l'avènement sur les dons proposés, et qu'en les changeant, il les fasse le corps et le sang de Jésus-Christ. Les protestants ne diront pas que cette oraison détruise la foi de la présence réelle, puisqu'elle la signifie d'une manière claire et incontestable.
Une autre erreur qu'ils remarquent est que lorsqu'après la fraction de l'hostie le prêtre en trempe une porticule dans le calice , et qu'il l'approche des autres qui sont sur le disque sacré , ou la patène , en faisant un signe de croix avec cette même particule , pour unir, disent-ils , le sang avec le corps de Jésus- Christ , ils font entendre l'hérésie des nestoriens, qui croient que sous l'espèce du pain il n'y a que le corps, et le sang seul sous l'espèce du vin ; qu'ainsî^ls touchent riiosiie, et qu'ils y font une fente avec l'ongle du pouce, alin que rnii pénètre l'autre. Celle hérésie est également inconnue aux nestoriens, et à tous les autres chrétiens , qui ne leur ont jamais reproché rien de semblable , puisque le rit sur lequel est fondé le soupçon est commun à toutes les églises d'Orienl. Lorsque dans l'Église latine on fait le mélange d'une particule de l'hostie dans le calice , non seulement cette cérémonie s'appelle commixiio, mais aussi consecruiio. Les commentateurs des Liturgies rendent des raisons de cet usage , qui font connaître qu'il n'a aucun rapport à l'hérésie des nestoriens , et qu'il n'a rien que de conforme à la discipline de toutes les églises , ce qu'on éclaircira ailleurs.
On aurait assez de peine à trouver l'origine de celle prétendue erreur, attribuée mal-à -propos aux nesloriens , si ce n'est dans des auteurs qui ont écrit lorsque les plus habiles théologiens , c'est-à-dire , des scolastiques , disputaient contre les bohémiens touchant la communion sous les deux espèces (1). L'ignorance de la discipline ecclésiastique était telle en ces temps-là, que plusieurs regardaient celte pratique, qui subsistait encore dans toute la Grèce et dans tout le Levant , comme un grand abus, ne faisant pas réflexion que jamais elle n'avait élé regardée comme suspecte , et que jamais l'Église latine ne l'avait reprochée aux Grecs, au milieu de tant de disputes.
(l) On n'a point prétendu en cet endroit, ni ailleurs, offenser les scolastiques; et quand on a dit qu'ils n'avaient alors aucune connaissance de Tancienne discipline , on n'a rien dit que les plus habiles théologiens de ces derniers temps n'aient marqué en termes plus forts , entre autres M. Habert et le P. Morin. Mais comme il s'agit de Jean de Raguse, L suffit dédire qu'un procureur-général des dominicair.s n'était pas uu homme du commun, et que le choix qui fut fait de lui pour traiter la matière de la communion sous les deux espèces , marquait la réputation qu'il avait d'être grand théologien. Or celui qui attribue l'origine de cette ancienne pratique de l'Église à Pelage cl à Neslorius , n'avait assurément aucune connaissance de ranliquilé. {Note des auteur».)
EXAMEN DES ÉGLISES D^RIENT AU SUJET DU CONSENTEMENT, etc. 54