CHAPITRE PREMIER
De la créance des Moscovites. Preuves négalives qui fout voir qu'ils tiemenl la présence réelle et la Iranssubstanlialion.
Comme les Moscovites font partie de ceux qui suivent la religion grecque; qu'ils ont éié longlcmps soumis au patriarche de Constantinople, qui confirmait le métropolitain de Moscou, et qu'à présent même qu'ils s'en sont plus séparés, et que le patriarche de Moscou est nommé par le prince , ils ne laissent pas de conserver encore quelque dépendance de réglise de Constantinople ; ce que l'on a prouvé en général , que les Grecs n'ont jamais douté de la présence réelle et de la iranssnhstaniiation, suffit pour faire conclure le même des Moscovites.
Je crois néanmoins en devoir traiter en particulier,
tant parce que les faux raisonnements que M. Claude
fait sur leur sujet méritent bien qu'on les repré-
r sente, que parce que l'opinion des Moscoviics me
paraît extrêmement considérable en celte matière.
1" C'est un grand royaume , presque entièrement séparé de tous les autres : c'est une nation qui a toujours eu peu de commerce avec toutes les autres nations, du monde. Peu de personnes voyagent en Moscovie , et peu de Moscovites voyagent dans l'Asie et dans l'Europe. Il n'y a jamais eu dans ce pays de mélange de personnes de diverses communions : l'on ne peut dire que les Latins y aient porté leurs opinions par des croisades ; et tous les auteurs remarquei'.t que ces peuples ont eu un extrême soin de conserver leurs anciennes coutumes, et les dogmes qu'ils ont une fois reçus. Enfin , c'est le pays du monde le plus propre à conserver la doctrine qu'on y a d'abord établie, et le moins propre à embrasser une opinion nouvelle.
'i" L'église de ce royaume est une église purement grecque, qui doit sa conversion à l'église grecque, et qui a tiré d'elle la doctrine dont elle fait profession. On n'y lit guère que les œuvres de quelques Pères grecs , traduits en langue esclavonne : on n'explique au peuple que les ouvrages de ces Pères ; on n'y a point d'autres sentiments que ceux qu'ils impriment naturellement dans l'esprit. Et M. Claude ne nous dira pas au moins que le livre de Paschase les ail corrompus, puisqu'on n'y a jamais entendu parler ni de Paschase ni de son livre.
II semble qu'il y ait lieu de croire que la religion chrétienne y ait été établie dès les premiers siècles, puisque l'on voit dans les souscriptions du concile d'Antiochc, tenu sous Jovien, celle d'un nommé Antipalre, évêque des Rosses, ou Rhos, qui est le nom que les Grecs donnaient à tous ceux que l'on a depuis appelés Htitti, ou Ruilwii, dont les Moscovites font
partie. Mais on ne peut nier aussi que le christianisme ne se fût en quelque sorte aboli dans ce pays-li». et qu'il n'ait eu besoin d'y être renouvelé et rétablu
La plupart des auteurs, et entre autres Sigismond , Lnzicius , RayiiaUlus, Hollinger, placent ce renouvellement au dixième siècle : et ce serait encore une gloire pour ce siècle , si la conversion de ce grand royaume lui pouvait être véritablement attribuée. M:'(is le cardinal Daroniiis (1) fait voir, par le témoignage de Nicéphore Calixle, de Curopalate et de Zonarc, qu'on le doit mettre au neuvième siècle, sous l'empire, non du jeiuie Basile et de Conslanlin, comme les nouveaux auteurs l'ont cru , mais sous celui de l'ancien Basile, surnommé le IMacédonien, qui connnença à régner seul après Michel, l'an 867. Et ainsi, comme il est sans apjarence que les Moscovites aient changé de religion sur un point aussi important que celui de rEucharislie. les preuves que nous apporterons de leur créance présente, nous feront voir quelle est celle qu'on leur a prêchée, et qu'on a introduite parmi eux en y établissant la religion chrétieime.
Or ce royaume subsistant, et étant encore aussi florissant que jamais, plusieurs historiens depiùs les deux derniers siècles en ayant écrit, diverses personnes y ayant voyagé, le grand-duc de Moscovie ayant envoyé plusieurs fois des ambassadeurs aux prinres de l'Europe, et les princes de l'Europe ayant envoyé plusieurs fois des ambassadeurs vers ce prince, les relations de ces .imbassadeurs étant écrites; il est étrange que M. Claude, en traitant expressément de celle matière, ait mieux aimé deviner l'opinion de ces peuples sur des conjectures en l'air, que do s'informer s'il ne rencontrerait point en tant de livres qui ont parlé de la religion des Moscovites, des preuves réelles de ce qu'il aurait bien voulu trouver.
L'auteur de la Perpétuité , qui citait un témoin oculaire comme M. Oléarius , et qui avait droit de supposer qu'on ne lui contesterait pas une chose qui a passé jusqu'à présent pour très-ccrlaine , avait pu se dispenser de celte recherche. Mais il eût été bon que M. Claude, qui s'engageait à nier positivement une chose attestée car un témoin si irréprochable , et au-
(1) Baron., inAppend., lom. l,n. 7. C'est une conjecture de Baronius ; mais il est peut-être aussi vraiseml)lal)le qu'Aniipatre était évéque d'une ville de l'Asie Mineure, appelée Rhos, sans qu'il soit besoin d'aller chercher son évêché en Moscovie. Sigism. . pag. 5, et dans la qénéalogie du grand-duc de Moscovie qui est au devant de ses œuvres, marque ta conversion des Russes Can 9^.3; Lnzic, pag. 85 Can 900; Holting.,c. \(i l'ajiQ^A; Raynald., 1505, n. 54, lamarque l'an 9C1 ; Baron., ibid., n. 8.
m LIV. Y. CRÉANCE DES ORIEiSTAUX
lorisée par ropinion publique , eût tâclié de nous iilléguer quelque chose de jiosilif et de réel. Car s'il n'a pas pris la peine d'cxaiiiiiier par la lecture des Buteurs quelle était Topiniou des Moscovites sur le point dont il s'agit entre nous, il lénioigne en cela un peu trop d'enipresseuieiil do faire bientôt imprimer des réponses , et trop peu de soin d'en faire de raisonnables, et qui puissent servir à l'éclaircissement des choses qu'il traite. Et si au contraire il les a lus, et qu'il ail supprime toutes les lumières qu'il y a lrou\ées , il me pardonnera si je lui dis qu'il témoigne peu de sincérité dans cette suppression.
Je n'ai pas cru devoir agir de la sorte. J'ai lu tout ce que j'ai pu trouver sur ce sujet, entre autres huit auteurs recueillis dans un volume imprimé à Spire sous le titre : De Russortim Religione l'an 1S82.
Il y a un autre recueil imprimé à Francfort l'an 11)00 , sous le lilre : De Rébus Moscovilis , qui comprend encore divers iraiiés. Le jésuite Possevina fait un livre sous le même litre , où il parle assez au long de la religion des Moscovites. Il y a outre cela divers voyages qui en traitent : et l'on en trouve aussi diverses choses dans Baronius, dans Raynaldus, dans IJolter, dans Brerewrod,dans nornbec,etdans les autres auteurs qui parlent des difTérentes religions des peuples.
La première chose qu'on peut ren:arquer dans tous ces autours que j'ai cités, est qu'il n'y en a aucun qui attribue aux Moscovites de nier la présence réelle et la transsubsianiiaiion , non plus que de nier la Trinité. Cependant les uns éiant catholiques auraient dû les condamner sur ce point, s'il les eussent crus infeciés de ces erreurs; et les autres étant ou luthériens ou calvinistes, auraient dû en tirer avantage, s'ils eussent cru qu'ils leur eussent été favorables.
Cette raison , quoique négative , ne laisse pas d'être décisive sur ce sujet : car la question de la |)réscnce réelle et de la iranssiibslanliation étant depuis uii siècle la plus célèbre qui soit dans l'Église, les esprits y étant plus appliqués qu'à aucune autre par la contestation , le royaume de Moscovie étant très-considérable; il est impossible que tant d'auteurs, (jui ont écrit de la religion de ces peuples, ne nous eussent point marqué celte différence d'avec l'Église romaine , puisque c'est ce qui les aurait frappés da-
car après la contestation qui s'est élevée sur cet article , il n'y a pas moyeu que l'on dissimule l'opinion qu'on en a, et qu'on la cache à la juste curiosité des
étrangers.
vautage.
Et c'est pourquoi l'on voit que , parce que l'on a accusé les Arméniens de nier la présence réelle quoique Irès-laussenient, comme nous le montrerons , aucun des autours hérétiques n'omet , en rapportant leurs opinions , de marquer expressément celle-là; et plusieurs catholiques même, s'ctant laissé persuader par Guy le canne , que ks Arméniens étaient en effet dans celle erreur, n'ont pas manqué de l'inKérer dans le catalogue de leurs hérésies. On aurait fait sans doute le même sur le sujet des Moscovites , si l'on avait cru d'eux la même chose. On ne l'a pas fait: on ne l'a donc pas cru. Et si l'on ne Ta pas cru , il faut conclure que l'on n'a pas eu sujet de le croire :
Et que M. Claude ne nous dise pas que le silence de ces auteurs sur ce point donne autant de lieu de concline que les Moscovites ne croient pas la présence réelle cl la transsubstantiation, que de prétendre qu'ils !a croient ; et que l'on pourrait dire de même que s'ils la croyaient, les catholiques en auraient tiré avantage , et que les calvinistes ou les luthériens les auraient blâmés d'avoir cette opinion.
Car outre que nous ferons voir à M. Claude qu'ils ne gardent pas tous le silence sur ce pojnt , et qu'il y en a qui déposent bien clairement que les Moscovites tiennent la transsubstantiation , au lieu qu'il n'y en a aucun qui les accuse de ne la pas croire , il est clair de plus que le silence de ceux qui n'en parient point ne conclut du tout qu'à l'avantage des catholiques.
La raison en est que l'Église catholique étant la société originale , matrice et radicale, dont toutes les autres sont sorties comme des sarments qui ont été retranchés de la vigne, elle conserve non seulement dans l'esprit des catholiques , mais même dans celui des hérétiques , un certain éclat et une certaine autorité, qui fait que dans les comparaisons qu'ils font des religions, c'est .toujours avec la religion caiholiquc qu'ils comparent toutes les autres.
Or il est certain que dans celle comparaison, on n'a jamais dessein de marquer toutes les convenances; mais l'on a pour but de marquer les principales différences. Et c'est pourquoi l'on peut bien oublier cl supprimer certaines conformités; mais il est contre la nature et le sens commun que l'on oublie de marquer une différence essentielle , capitale et importante, comme serait celle de ne pas croire la présence réelle et la transsubstantiation. On ne dit pas toujours, en comparant les autres sociétés avec l'Église romaine, qu'elles croient la Trinilc, l'incarnalion , la mort de Jcsus-Chrisl, cl les articles du Symbole comme les catholi(|ues romains; mais on ne manquera jamais de remarquer d'une sociéié qui ne croirait pas quelques-uns de ces articles iini'.ortanls, qu'elle erre dans la foi de cet article.
Ainsi les catholiques cl les liéréliques , en parlant d'une société chrétienne, cl la comparant avec l'Église romaine, peuvent bien ne point parler de la transsubsianiiaiion et de la présence réelle, en supposant qu'elle croit ces points connnc TÉglise romaine; mais il n'esl pas moralement possible que , si pposant que celle société ne les crût pas, ils oubliassent de marquer cette différence.
Ces preuves négatives sont d'auîanl plus considérables et plus décisives, qu'il ne s'agit pas en général d'auteurs qui irailent en passant ou confusément de la religion des Moscovites; mais il s'agit d'auleurs qui en pailenl distinctement cl expressément qui marauenl en particulier toutes les erreurs qu'ils Jieuncnl :
-,, rnirÉTUiTÉ de la foi touchant leuciiaiiistis. kg;
et il s'a-^il. '.'auteurs qui n'eu parlent pas en l'air ; mais nieni ecclésiaslif|ue , et il marque dans la page 29 dont lès uns ont éic en Moscovie, les autres oui iraiie les céicinouies qu'ils pratiquent eu conimuniaut , et avec des Moscovites, et ne rapportent que ce qu'ils principalement celles qui sont éloignées de l'Église conférant avec eux. Il s'agit enfin romaine, i Ils commusiieut , dii-il, sous les deux
espèces, en mêlant le pain, ou le corps, avec le s;mg. Chacun peut recevoir le corps du Seigneur autant de f(sis qu'il veut le long de l'année, pourvu qu'il se soit confessé : mais le temps presciit pour la communion est celui de Pâques. Ils donnent le sacrement aux en-
nvaicnt :*ppris en
d'auteurs qui étaient souvent obligés par leur sujet , cl par l'occasiou qui les faisait écrire, de marquer celte diîTérencc entre la créance des Moscovites et celle de l'Église romaine, si elle leur eût été coimue. Pau! Jove, célèbre historien, a lait le récit d'une ambassade envoyée par le grand-duc Basile au pape Amis de sept ans ; parce qu'ils disent que c'est alors Clément VU. L'ambassadeur se nommait Déméliius. qu'ils commencent d'être en étal de pécher. Si un El comme durant le séjour qu'il fit à Rome, Paul eulanl est si malade, ou si près d'expirer qu'il ne Jove s'informa de lui le plus exactement qu'il put , puisse recevoir le pain, on lui verse une goulle du n.m seulement du sujet de sa légation, mais aussi des calice. On ne consacre point le pain pour communier mœurs des Moscovites et à(^ leur religion, il en a fait qu'à la messe ; mais pour les malades, on en consacre
une relation , à laquelle Sigismoiid , baron d'ilerherstein, qui avait clé deux lois en Moscovie en qualité a'and)assadeur de l'empereur, rend ce témoignage, qu'elle est irès-fidèle, et que l'auleur avait été trèsbien informé. De Moscoviâ, dit-il, scripsit nostrâ œlalePaulus Jovms,elecjanter sanè, et mugnâcum fide; mus est enim inlerprele locuplelissimo (1). C'est l'éloge qu'il donne à cet ambassadeur- Or cet auleur remarque bien que les Moscovites tiennent que le purgatoire, pris pour un lieu particulier où les âmes sont tourmentées par le feu, est fabuleux , quoiqu'ils pratiquent la prière pour les morts : ce qu'il a de la peine h accorder , parce qu'il ne savait pas que les Grecs tiennent le purgatoire d'une nuire manière que les ibéologicns latins. Il leur reproche aussi de ne pas reconnaître l'aulorilé du pape, <!e suivre les cérémonies grecques : mais sur lous les autres articles il conclut généralement qu'ils croient les mêmes choses que nous : In cœleris eadem quce à nobis de relhjione sentiuntur, conslanlisshnè credunt. Je pense que la présence réelle et la transsubstantiation sont des articles assez importants pour être compris sous celte proposition générale.
Des Anglais qui , sous le règne d'Edouard VI, entreprirent de découvrir de nouvelles terres vers le seplenlri-^n , étant abordés en Moscovie, et ayant été conduits à Moscou, un auleur ai.glais dressa une relation de celle navigation, qu'il dédia à Philippe H, roi d'Espagne , qui était alors roi d'Angleterre. Il y fait un chapili'o exprès de la religion des Moscovites, qui commence par ces paroles : Crœcœ Ecclesiœ doçjma amptectuntur. Il remarque que les Moscovites consacrent l'Eucharistie avec du pain levé : mais il ne marque nullement qu'ils ne croient pas la transsubstantiation ou la présence réelle.
L'autorité de Sigismoiid, baron d'IIerberstein, est encore plus considérable. Ce seigneur allemand avait clé envoyé deux fois ambassadeur en Moscovie par l'empereur, cl il s'était appli(iué particulièrement à s'instruire de leur police cl de leur religion. Il rapporte, page 21, la forme de leur gouverne-
fl) Dans la lettre à Ferdinand, roi de Hongrie el de liouemo. lier. Uoscovil. aucl., pag. 126.
le jeudi-saint pour toute l'année. >
M. Claude croit-il qu'il soit vraisemblable qu'un houmic célèbre el habile comme cet ambassadeur , qui marque tant de petites parlicularilés, eût omis de marquer que les Moscovites ne croient point la iranssubslanlialiou ou la présence réelle, s'il eût reconnu en eux cette erreur? Ou s'imagiue-l-il que quand il dit que les Moscovites reçoivent quand ils veulent le corps du Seigneur, ils n'entend pas que ces peuples croient effeeiivement recevoir le corps véritable de Jésus-Christ?
Le même Sigismond a inséré dans son traité une lettre qu'un métropolitain de Moscovie, appelé Jean, écrivit au pape sur les différends de religion qui étaient entre l'Église romaine el les Moscovites. C'était là le lieu où il devait être parlé de la transsubstantiation et de la présence réelle , si le métropolitain ne l'avait pas crue; mais il n'en dit pas un seul mot. Il parle des azymes assez au long : il prétend prouver que Jésus-Christ consacra avec du pain levé ; mais il ne reproche rien aux Latins sur l'effet de la consécration.
Alexandre Guaguin, natif de Vérone, et capitaine de gens de pied dans une citadelle proche de la Moscovie, dans la description qu'il a faite de ce royaume, iraile assez pariiculièrement de la religion des Moscoviies.
Il décrit la coutume qu'ils ont de porter les dons dans l'église, el de les honorer, à la mode des Grecs, avant même qu'ils soient consacrés. Il remarque les mêmes contumes dans la célébration et la distribution de l'Eucharistie , qui sont marquées par Sigismond. 11 rapporte leurs raisons ordinaires, pour montrer qu'il ne faut pas offrir des azymes, mais du pain levé; el il ajoute que le pain qui sert au sacrifice est préparé dans ce pays-là par des femmes d'un âge fort avancé , qui ne sont |)lus sujettes aux incommodités (le leur sexe : ce qui revient assez à une ancienne coutume de l'ordre de Cîleaux , de faire préparer le jiain qu'on doit consacrer par des vierges, pour monirei' par celle cérémonie, la pureté qui est nécessaire à ceux qui y participent. On voii par lout son discours q j'il parle du sacrement de l'Eucbarisiie dans le inèrao sens que l«*s catholiques en parlent , et qu'il
n'a pns eu le moindre soupçon que les Moscovites fiisseiU dans l'erreur toucliaiU la substance de co inysièic.
1! csl fort dirncile que si tous ces ailleurs eussent «onpçohné les Moscovites de ne pas croire la présence réelle, ils ne l'eussent point marqué dans leurs écrits. Mais eu voici d'autres où cette supposition paraît absoluuicnl impossible.
Antoine Possevin, jésuite, fut employé par le pape Grégoire XIII , et par Etienne, roi de Pologne, en diverses négociations avec Jean-B:isile grand-duc de Moscovie. Il amena lui-même de Moscovie à Rome les ambassadeurs que ce prince envoyait au pape : il les ramena de Rome en Pologne. Il eut un soin parliculii r de s'informer de la religion de ces peuples, afin de rendre compte au pnpe , comme il fit, de ce qu'il était à propos de faire pour établir la religion catliolique en Moscovie. Il eut lui- même des conférences expresses avec le grand-duc Basile touchant la religion ; et il fit même un écrit, à la prière de ce prince, qu'il présenta dans une grande assemblée , le 3 mars 1582 , où il entreprend de marquer précisément en quoi consistaient les différences de k religion des Moscovites de celle des catholiques romains. On sait quel rang lient dans l'esprit des catholiques la doctrine de la présence réelle et de la transsubstanlialion. S'il eût donc cru que les Moscovites eussent été engagés en quelque erreur sur ce point , eût-il jamais manqué d'en faire la capitale différence de ces deux religions? Mais il ne s'en avise pas seulement. 11 s'arrête aux erreurs des Grecs , qu'il attribue aux Moscovites avec qneliiues autres opinions particulières sur d'autres points ; et il ne leur fait aucun reproche 6ur la foi de l'Eucharistie.
C'tst pourquoi, en marquant les livres qui sont nécessaires à ceux qui veulent conférer avec les Moscovites, il se réduit ou à ceux qui traitent de leurs opinions, ou à ceux qui réfutent les erreurs des Grecs. Il ne met dans ce catalogue aucun des auteurs qui ont traité de l'Eucharistie; et s'il y insère Bellarmiu et Stapleton, ce n'est qu'à cause des traités quils ont f.iils de l'Église et du schisme , comme il le marque expressément.
Sacranus , chanoine de Cracovie , avait fait longtemps auparavant un c;ii;dogue , le plus ample qu'il avait pu , des erreurs des Moscovites ; et l'on peut dire qu'il y a excédé, en ayant marqué qu'ils n'ont point , ou qui sont plutôt des erreurs et des dérèglements de paliciiliers que des hérésies soutenues par louie la nation. Ou peut voir ce catalogue dans le livre inlilulé : De relig'wne Ilnssorum. Or, bien loin qu'il y r.'prnelie aux Moscovites de ne pas croire la présence réelle et la transsuhstantiaiion , il leur reproche , au contraire, plusieurs choses qui supposent qu'ils la croient.
11 dit dans l'erreur viii , que, selon les Moscovites , le corps de Ji'sus-Clirisl ne se peut consacrer avec des eiymes. Il niarau» donc par-là clairement que les
TOUCriANT LA PRÉSENCE RÉ'LLE. «Cft
Moscovites croient que le corps de Jésus-Christ peut être consacré avec du pain levé.
11 dit dans l'erreur xvi que du pain préparé pour le sacrifice, ils en coupent im morceau en forme da triangle , et qu'ils le consacrent pdur en faire le corps de .lésus-Clnist, in corpus Cliristi consecrant. C'est un catholique (jui parle, et qui entend parler du vrai corps de Jésus-Christ , et qui attribue cette mémo créance aux Moscovites.
Il se serf de la même expression dans l'erreur xmii ; Consecrant, dit-il, paneniin corpus Cliristi.
II est vrai que dans Terreur xx il reproche aux Moscovites de rendre un culte idolâtre au pain et au calice non consacré , et de n'en rendre plus lorsqu'il est consacré. Et post in altari positum , et consccralunt nemo veueraïur neque clevatur. Mais si M. Claude prétendait abuser de ces paroles , il témoignerait peu d'intelligence des coul(mies des Grecs. Car pour co culte idolâtre que cet auteur reproche aux Moscovites, c'est une objection ordinaire que l'on fait aux Grecs , dont Allaiius les défend fort bien, en montrant qu'ils ne prétendent nullement adorer les dons avant la consccralion , puisqu'aucun d'eux ne les prend pour le corps de Jésus-Christ; et qu'ainsi cet honneur n'est point du tout une véritable adoration. Et quant à ce que ce chanoine de Cracovie trouve étrange quo les Moscovites rendent peu d'honneur extérieur au corps de Jésus-Christ après la consécration , c'est qu'il n"a pas assez pris garde à la cause qui les empêchait de le pouvoir faire, qui est que la consécration se fait en un lieu séparé du peuple, comme le témoigne Oderbonus dans sa lettre à Chytreus. Or bien loin que cette coutume vienne do manque de respect envers Jésus- Christ présent dans ce sacrement, c'est au contraire par un souverain honneur que l'on prive pour quelque temps le peuple de la vue n)cme des mystères.
11 y a divers moyens d'honorer Dieu. On l'honore par ses paroles , et on l'honore par son silence : et c'est en quchjne sorte la plus grande des louange? que l'on puisse donner à Dieu, selon ce qui est dit dans le psaume selon l'hébreu : Tibisilentium, Dens, in Sion. On peut donc aussi honorer Jésus-Christ présent, ou eu l'exposant à la vue du peuple pour l'adorer, ou en le cachant à la vue du peuple pour lui imprimer plus de respect envers sa divine majesté. Quand les Moscovites ne pratiqueraient que la dernière sorte de respect, on ne les pourrait point accuser de n'honorer pas le corps de Jésus-Christ. M;iis cela même n'est pas véritable; et il paraît que ce chanoine de Cracovie n'était pas bien informé en ce point, au moins si l'on en croit Oderbonus luthérien, qui a écrit des lettres à Chytreus, de la religion des Russes, parmi lesquels il vivait, et qui prélerid les avoir interrogés avec soin de leur religion. Car voici de quelle manière il décrit ce que les Moscovites pratiquent à la messe après la consécration. Le prêtre, dit cet autour, précédé de trois vùnislres qui portail des flambeaux, étant entré dans le sanctuaire , consacre par les paroles que Jésus Christ a
gç7 PERPÉTUITÉ DE LA FOI
tKirquées , quil prononce en langue vulgaire, et cela se i'uil sur r'aulel de S. Nicolas. Incontinenl après on ouvre les varies, et le peuple qui est persuadé que Dieu habile certainement en ce lieu, s'en va au-devant du prêtre avec de grands cris, répétant une infmilé de fois ces paroles: lIospoDi Pomilon; c est-à-dire, Seigneur, oyez pilié de nous ; et ces cris sont beaucoup augmentés par le bruit des cymbales.
Après cela il se [ait un grand silence dans l'église : et le prêtre, marchant lenlemenl, montre à tout le peuple ce qu'il a consacré en secret ; tenant en sa main droite un calice de plomb, couvert d'un voile de soie, et dans Vautre une patène de même métal. Tout le peuple alors se met à genoux, et le prêtre leur dit en langue moscovite ces paroles : Voilà le corps et voilà le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ, que les Juifs ont fait mourir, tout innocent qu'il était : ce qui excite de nouveaux cris el de nouveaux soupirs parmi le peuple, et leur fait frapper leur poitrine. Le prêtre ayant fuit cela, revient incontinent dans le sanctuaire , el il remet le sacrement sur l'autel de S. Nicolas, d'où, l'on le donne à ceux qui veulent commimier : ce qui ne se fait quelquefois que le lendemain.
Il est visible qne si ce liilhérien a été bien informé, comme il y a de l'apparence, puisqu'il prétend n'écrire que ce qu'il a vu, ou ce qu'il a appris des prêtres de Russie, ce chanoine de Cracovie ne l'élail pas assez en ce point. M .is , quoi qu'il en soit , celte diversité de cérémonies ne donne aucun lieu de conclure que les Moscovites ne soient pas conformes à l'Église romaine dans la créance de ce mystère, puisque les unes et les autres peuvent avoir le même principe, qui est le dessein de témoigner son respect à Jésus-Christ.
Le mémoire des erreurs des Moscovites et Russiens, présenté par Jean Laschi , archevêque de Gnesne, au concile de Lairan sous Léon X, en 1514 , et rapporté par Raynaldus en celte année-là , est absolument la même chose que l'écrit de Sacranus , ch .noine de Cracovie. 11 n'y a qu'une petite préface ajoutée, où il fait la distinction de trois sortes de Russiens; dont on appelle les uns blancs, qui sont les Moscovites; les autres rouges, qui sont sujets au roi de Pologne; et les autres Walaches, qui sont les Moldaves : ainsi on ne se doit point étonner d'y voir le passage que nous venons de rapporter de Sacranus. Ce mémoire nous fournit néanmoins une nouvelle preuve, par l'autorité de cet arclievé(iiie qui l'a rendu sien ; puisqu'il paraît qu'il n'a point cru , non plus que Sacranus, que les Mo^covites fussent dans l'erreur touchant la présence lëeHc et la transsubstantiation, ne leur en imputant aucune sur ces deux points.
Enfin, tous les nouveaux auteurs calvinistes qui ont fait des recherches sur la religion des peuples, comme Ediiin-Saiidy , cliev;ilier anglais ; Ijrcrewod , professeur de Londres; liornbcc , professeur d'Ulreclil ; llollingcr, minis-lre de Zurich, qui ne manquent jamais de marquer ce qu'ils croient désavantageux aux « alUûliqucs , n'ont trouve aucun prétexte ni aucun londemciit d'accuser les Moscovites de ne pas croire
TOLCHAM L'EUCHARISTIE. 868
la présence réelle et la transsubstantiation : et c'est pourquoi ils se sont bien donné de garde de faire des conjectures semblables à celles de M. Claude. Ils ont mieux aimé s'en taire tout-à-fait, en laissant à concluie à ceux qui lisent leurs livres , que comme les Moscovites sont grecs de religion, ils tiennent aussi la présence réelle et la transsubstantiation comme les Grecs.