CHAPITRE II
Preuves positives de la même créance des Moscovites ,
tirées de Jean Lefèvre , de Lazicius et de Danna-
tverus.
Lne personne bien raisonnable ne demanderait pas d'autres preuves de la créance des Moscovites sur cet article. Si M. Claude néanmoins en demande d'autres, il y a moyen de le contenter. En voici une qui est sans repartie.
Le grand-duc de Moscovie, Jean-Basile , ayant envoyé des ambassadeurs à l'empereur Charles Y en Espagne, ces ambassadeurs passèrent à leur retour par l'Allemage, et lurent magnifiquement reçus à Tubinge par l'archiduc Ferdinand. Ce prince eut la curiosité de s'informer particulièrement de la religion des Moscovites; et il donna pour cela commission à Jean Lefèvre son confesseur, depuis évêquc de Vienne, de conférer avec ces ambassadeurs en présence de plusieurs personnes illustres et habiles. Jean Lefèvre exécuta l'ordre qu'il avait reçu , et fit depuis une relation, la plus exacte qu'il |)ut, de ce qu'il avait appris de ces ambassadeurs touchant la icligion des Moscovites, qu'il dédia à Ferdinand : elle est insérée dans un recueil des historiens de .Moscovie et dans le livre de !a religion des Russes, page 170.
Or, dans celle relation, il est expressément marqué que les Moscovites tiennent la iranssubslaniiation et la présence réelle par ces paroles décisives : La consécration , dit-i! , se fail^armi eux par les paroles que Jésus Christ a prononcées ; el iià leur attribuent une telle force , quaussilô: qu'elles ont été prononcées par le prêtre, ils crctjnt nue la créature cède au Créateur; c'est-à-dire que le pain fait place au corps de Jésus- Christ, et que cet effet est nécessaire.
Lazicius, poloiu^is, bohémien m picard de religion, qui a fait imprimer l'écrit d'un (Ulhérien au grandduc de -Moscovie , et la réponse au grand-duc, avec une réfulaiiou de celte réponse i'aite par lui-même, et qui a publié le tout sous le titre de Theologia Moscoviiica , rapportant le passage de Jean Lefèvre, avoue qu'il a reconnu par-là que les Moscovites enseignent la transsubstanliation ; et il combat celte doctrine en l'attribuant aux Moscovites, par une raison piloyal)le. Voici ses paroles.
Ils tirent , dit-il , avec une cuiller d'argent , du calice que le prêtre tient en ses mains, le va'n sucré mêlé dans ce calice, et le font avaler à des enfants de tro'is ans, en leur disant : Prenez le corps de Jésus-Christ , et goûtez de cette fonta'iue immortelle. Car, comme dit Jean Lefèvre , ils donnent aux paroles de la consécration une t. Ile force , qu'aussitôt qu'elle^ soni prononcées, la créa-
turè , scton eux , fait place au Créateur. Mais si cela se fait véritablement, je demande pourquoi te poison ne fit pas place au Créateur, lorsqu'un moine douiinicain de Sienne , qui avait été corrompu par argent, en mit secrètement dans le calice , Can 1313, et fit ainsi mourir Henri VU, empereur, qui prit te sacrement de ce calicelà? Si qnelqtCiin entreprend de nier ce fait contre la foi des liistoircs, quil en fasse lui-même l'expérience. Cola paraît convaincant à ce Bohémien ; et non seulement à lui, niais à plusieurs autres ministres, qui en font une de leurs plus considérables objections contre la Iransàubslanliation. Et, pour moi, la difficulté que j'y trouve consiste à ni'imaginer en quoi ils ont pu y trouver de la difficulié , et ce qui les a pu éblouir dans une si mauvaise raison. Ceux qui disent que le vin fait place au sang de Jésus-Christ, disent-ils qu'une substance qui n'est pas vin fasse place à son sang, et qu'elle soit transsubslantiée ? Si elle n'est donc pas ciiaiigée , elle demeure en sa place ; elle occupe son lieu , elle subsiste proche du corps de Jésus-Christ, quoiqu'cle ne soit pas en même lieu. Ainsi, quand on la prend avec le corps de Jésus-Christ, elle fait son effet comme si on la prenait avec une autre chose.
N'est-ce pas une pensée bien basse et bien grossière de croire que le corps de Jésus-Christ soit déshonoré d'être mêlé avec un poison ; comme si ce poison était autre chose qu'une matière qui a une certaine figure qui peut nuire au corps humain? Or, de quelque figure que soit une matière, longue, plate, pointue, polie, raboteuse, je ne vois pas qu'elle en soit plus noble ou plus méprisable, sinon à l'égard des hommes qui jugent de tout par rapport à ciiiT. Mais en soi, le corps de Jésus-Christ est aussi peu déshonoré d'éire proche d'une matière que les hommes appellent poison , parce que la iigure de ses parties blesse leur corps, que s'il était proche de Teaii, proche de l'air, proche de l'or, proche des perles , et des autres matières qu'il a plu à la fantaisie des hommes d'estimer plus nubles.
Mais sans m'arrêter davantage à réfuter avec plus d'étendue l'objection de ce Polonais, il est clair que, selon lui, les Moscovites croient la présence réelle et la transsubstantiation ; et il n'est nullement douteux, de plus, qu'il ne mérite mieux d'en être cru que M. Claude, qui, étant Français, n'est pas si proche de la Moscovie qu'en était Lazicius.
Voici encore un témoignage précis et positif d'un auteur plus récent, puisque son livre n'est imprimé q\i'en 1GG(>, C'e^t un professeur luthérien de Strasbourg, nommé Danniwerns , qui a fait divers traités sur la religion des peuples , et qui fait voir qu'il a lu exactement tout ce qu'on trouve de ces matières. Cet auteur ne doit pas être suspect à M. Claude, puisqti'il est ennemi de la transsubstantiation aussi bien que lui ; cependant la sincérité l'a obligé d'en parler de cette sorte ; Ils mettent dans le vin contenu dans le calice le pain rompu en morceaux ; ils te bénissent , ils croient qij'il est transsicstantié , et le distribuent acec une cuiller à celui qui communie, en lui disant ces
paroles : C'est le vrai corps et le vrai sang de Jésus-Christ, qui est donné pour vous et pour plusieurs, pour la rémission des péchés ; et toutes les fois que vous te prenez , vous le devez prendre en mémoire de Jésus- Cttrist.
M. Claude peut apprendre de là , que l'intérêt du parti n'est pas si agissant sur l'esprit de tous les protestants qu'il l'est sur le sien ; et qii'd y en a en qui il n'étouffe pas la sincérité; ou plutôt, qu'il y a des personnes qui craignent plus que lui de perdre leur réputation, en avançant des choses notoirement fausses, ou en désavouant celles qui sont claires et constantes.