‹ Perpétuité de la foi de l'Église catholique sur l'eucharistieChapitre 154 sur 335 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Examen des raisons siir lesquelles M. Claude se fonde,

pour assurer que les Moscovites ne croient point la

présence réelle ni la transsubstantiation.

C'est un précepte de l'ancienne rhéioriiîue et de cette éloquence populaire, qui était propre à paraître dans la tribune aux harangues, ou dans le barreau, d'avoir des lieux communs contraires sur les matières qui se présentaient ordinairement. Ainsi ces anciens orateurs étaient prêts tantôt à défendre l'intention du législateur, contre les paroles de la loi ; tantôt à défendre les termes précis de la loi contre les prétendues intentions du législateur; tantôt à affaiblir la preuve des tortures, conune étant aussi propre à faire condamner des innocents qu'à découvrir des coupables ; tantôt à la relever, comme runi(iue moyen de trouver la vérité dans les choses obscures et embrouillées.

M. Claude, dont l'éloquence aurait sans doute été fort propre dans un état populaire, pour soulever une multitude qui se laisse plutôt transporter par le son des paroles et par le geste de l'orateur, que persuader par ses raisons, pratique quelque chose de cette méthode. Car s'il a intérêt de s'attacher aux faits contre les raisonnements, on le verra relever avec excès les preuves de fait, el rabaisser étrangement celles qui se tirent delà raison. Son plus ordinaire reproche contre l'anleur de la Perpétuité, i c'est d'avoir voulu décider une question de fait par des subtilités et des vraisemblances; de n'avoir fait consister tout son effort qu'en quelques raisonnements ou en quelques conjectures ; d'avoir porté la question dans un champ vague de conjectures et de vraisemblances ; d'avoir voulu détourner le coup des preuves de fait de M. Aubertin, par des raisonnements philosophiques ; d'embrasser une méthode qui n'est qu'un détour pour faire perdre une importante vérité sur le point qu'elle se présente aux yeux. »

Il semble donc que la maxime de M. Claude soit que les preuves de fait sont prélërab'cs aux raisonne

menls , et qu'il ne f;iut pas prétendre les dclriiire par des conjecluios. Mais ces messieurs les rhéloricicns n'ont pas des maximes si lixes ni si arrêtées. Ils plaident toutes sortes de causes , et ils ont besoin de toutes sortes de preuves : et ceia ne leur arrive pas seulement en divers ouvraiics , mais souvent en un même livre; parce que les différents sujets qu'on y traite sont comme autant de causes particulières, qui ont souvent besoin de moyens contraires.

C'est pouripioi M. Claude, qui déclame tant en divers endroits pour les l'ails contre les raisonnements, ne laisse pas en d'autres de se défendre par des raisonnements contre des faits certains , indubitables et décisifs. En voici un exemple assez remarquable.

M. Oléarius, qui est certainement un hi mme intelligent et habile , et qui a passé un temps considérable en Moseovie, dans une fonction qui lui donnait moyen de s'informer de toutes choses , atteste que les Moscovites croient la transsubstantiation.

M. Claude demeure d'accord du fait. Qu'est-ce donc qu'il y oppose? Allègue-t-il qiiebiues autres preuves de fait tirées d'auteurs qui déposent qu'ils ne la croient pas? Nullement. Il allègue seulement deux raisonnements , dont il conclut qu'il y a de l'apparence-que M. Olcirius s'est trompé.

Ce n'est pas néanmoins que je prétende le blâmer précisément pour avoir opposé des raisonnements à des faits, ou pour s'être attaché à des faits contre des raisonnements. L'im et l'autre est permis dans certaine^: rencontres, el avec certaines circonstances, pourvu que l'on n'ait pas fait une profession si haute de mépriser les raisonnements , et de ne se régler que par les Aiits , et que Ton n'ait pas autant déclamé fcur ce point qu'a fait M. Claude.

La vérité est qu'il n'y a point de règles générales, mais qu'il y en a de particulières. 11 n'est point vrai qu'il faille toujours préférer les raisonnements aux faits , ou les faits aux raisonnements ; mais il est vrai qu'il faut préférer les faits certains à des raisonnements incertains , et les raisonnements certains à des faits incertains. Et c'est ce qui fait voir que M. Claude commet presque sur ce sujet toutes les fautes qu'on y peut commettre. Il nous propose de fausses règles générales , en déclamant en l'air pour les faits contre les raisonnements. Il n'observe pas lui-môme les règles qu'il établit , en s'amusant souvent à raisonner contre des faits ; et il pèche contre les règles particulières qui sont très-véritables, ou en prétendant renverser des raisonnements très -solides par des faits incertains ou fabuleux, ou en voulant combattre d33 faits très-certains par des raisonnements frivoles , et fondés sur des faussetés manifestes.

On va voir un exemple signalé de ce dernier genre. Car je pense qu'après les preuves que j'ai apportées, que les Moscovites tiennent la transsubstantiation , et les témoignages , tant négatifs que positifs , de tant de personnes irréprochables , on peut mettre ce point e;:tre les faits constants et certains. Le seul té-

TOUCHANT LA l'UÉSENCE RÉELLE. 573

moignage de M. Oléarius suffit m^mo pour cela. M. Claude le connaît : il n'a pas dû ignorer les autres : cependant il prétend détruire tout cela par deux raisonnements, qui sont aussi extraordinaires en absurdité que l'on s"en puisse imaginer. Yoici le premier.

Les Moscovites ayant la même religion que les Grecs , il faut croire qu'ils ont sur le sujet de l" Kuchuristie à peu près les mêmes sentiments qu'eux : or nous avons vu (;ue les Grecs ne connaissent point ce diujme ; donc les Mnscovites ne le connaissent point au>si.

Je m'imagine que .M. Claude voit bien lui-nième, après tout ce que nous avons dit de l'opinion des Grecs, de quelle sorte on le ]>ourrait pousser siii cette téméiité prodigieuse, qui lui fait éiablir poui principe une supposili(Hi aus^i évidemment fausse qu'est celle de soutenir que les Grecs ne connaissent point la transsubstantiation. Mais je veux un peu l'épargner ici : il me suffit de lui dire (pi'en prenani pour principe que les Moscovites ont les mêmes sentiments que les Grecs suv VFMc\i.\rhl\(^ , on peut faire i\v,u\ raisonnements aussi solides et aussi concluants (jue le sien est faux et ridicule.

Le premier est : Les Mosoviies el les Grecs sont de même opinion sur l'Eucliarisiie: or lt!s Grecs croient la transsubslaiitiat on; donc les Moscoxite. la croient aussi.

Le second est : Les Moscovites et les Gre.'S '-ont de mêmes sentiments sur l'Euciiarisiie ; or Icn Moscovites tiennent la transsubstaniialion; donc les Grecs la tiennent aussi.

Je dis (|ue ces deux raisonnements sont très-bons el très-solides ; parce que l'on a très bien prouvé en particulier ces deux mineures , que les Grecs et les Moscovites tiennent la transsubstantiation; et (pie celui de M. Claude ne vaut rien , parce (|ue de dire (pie les Grecs ne la croient pas , c'est la plus insoutenable fausseté qui ait jamais été avancée.

L'autre raisonnement de M. Claude est encore plus défectueux, parce qu'il est fondé sur plusieurs faussetés, et qu'il est contre le bon sens par sa nature même.

Ce même Lazicius polonais, dit-il, que Fortes met en avant, assure que les Arméniens, bien qu'ils nient la transsubstantiation, néanmoins révèrent le S. -Sacrement plus religieusement que les Russiens. Quelle apparence y a-t-il que ces derniers, plus froids en leur dévotion , portassent leur créance plus loin que les autres, et que les autres eussent plus de respect pour une substance de pain, que ceux-ci n'en auraient pour ce qu'ils estime' raient être la substance même du Fils de Dieu ?

On ne s'imaginerait pas aisément combien il y a do déguisements et de faussetés dans ce raisonnement.

Premièrement, de la manière que M. Claude rapporte le témoignage de Lazicius, il est clair qu'il veut faire croire que, selon cet auteur, les Arméniens ne tiennent ni la présence réelle ni la transsubslantialion. S'il ne supposait cela, ricQ pe serait moins raisonnable que de dire, comme il faii, qu'il est sans appnrcnca

nue les Arméniens nieiil plus de respect pour une La seconde illusion du raisonncnienl de M. Claude

siibsiaiice de pain, que les Moscovites pour ce qu'ils est que le passage de Lnzicius sur lequel il se fonde

esiimcraieiit la subslaiice du Fils de Dieu : car si les ne peut rien prouver qu'aulont (jue ce qui est conlenu

Arniciiicns avec la substance du pain adinellcnl en- est xérilabie. Or il csi faux en tout ce qu'il conlient.

coie la présence réelle de Jésus-Christ, il n'est nul- Il est faux (|ue les AruiCiiiens ne croic:it point la

leineiil sans apparence qu'ils aient plus de respect transsubslanlialion; et i;ousIe monlieronsà M. Claude

pour rEncliarislie que cei\x qui n'adniollent point par des preuves de fait un peu plus fortes que celles

celle substance du pain. Le respect envers rEiicbaris- du lénioignage de ce Bobéinien, (|ui n'a peut-être en-

tie vient uiiiqueiucnl delà présence de, Iésus-Cliiis.l; cl Irelcnu (pie quebpics ignoiants de Lcnpolis, ou qui

la présence ou l'absence du pain n'y contribue en rien n'a pas compris que par le moi de nature, ils n'enten-

du tout. Ain^i, comme il [leut atriver qu'entre ceux qui croieul également la iranssubslanliation, les uns rendent plus d'iiOnneur à l'Eucliarisiie que les autres, Userait aussi irès-possible que des peuples, sans croire la transsubstantiation, mais croyant la présence réelle

daient que l'amas des accidents extérieurs.

Il n'est point vrai aussi que les Arméniens honorent plus le Sacrement que les Jlnscoviles. On [leut voir ce que nous avons rapporté d'Oderbonus toncbanl leurs cérémonies. Et quant à la préparation à l'Eu-

rcndisscnl plus d'honneur à rEucliarislie que d'autres charlslie, celle que les Moscovites y apportent est

qui seraient persuadés que le pain ne demeure |)as. Ce n'est donc pas ce que M. Claude veut l'aire entendre. II veut imprimer dans l'esprit de ses lecteurs que Lazicius soutient que les Arméniens ne regardent rEucharisiie que comme une substance de pain, sans y reconnaître Jésus -Christ réellement présent.

trcs-édifianle , puisqu'ils n'ont point accoutumé de cor/inuinier qu'après s'y être préparés par un jeûne de trois jours, ainsi que le religieux Agapius le remarque expressément.

Enfin, quand on supposerait que ce que dit Lazicius est vérit;ible, et qu'on le prendrait même dans

Or c'est ce qui nous donne sujet de lui dire très-jus- le sens auquel M. Claude voudrait qu'on le prît, la tcment ce qu'il dit lui-même irès-injuslemcnl eu conséquei:ce de cet argimieul ne laisserait pas d'être un endroit à l'auteur de la Perpétuité : que c'est une fausse; parce qu'il peut arriver que des peuples ne insigne n>auvaise foi, un manquement inexcusable de croyant pas la transsubsiantialion et la présence résincérité, et une dépravation visible du sens de fauteur elle, rendent plus d'honneur extérieur au Sacrenjcnt qu'il cite. que ceux qui la croient, connue il arrive dans quel- Car il est si faux que Lazicius, dans le passage cité ques lieux, que, quoi(pril y ait une différence infinie par Forbcs, impute aux Arméniens de ne pas croire entre le S. -Sacrement et des images, néanmoins les

la présen e réelle, qu'il leur attribue formellement de la croire. Voici les paroles de Lazicius auxquelles M. Claude nous renvoie :

Ils nient que dans V Eucharistie les éléments perdent leur nature. Ils honorent le Sacrement plus religieusement que les Moscovites. Ils sont persuadés que Jésus-

peuples, par abus, rendent plus de certains honneurs extérieurs aux images qu'au S. -Sacrement.

Cela peut arriver même sans abus Car, comme nous avons déjà dit, les actions extérieures ne sont pas tellement des signes de respect, que le contraire de ces actions extérieures ne puisse être encore une

Christ y est tel que Marie /'a enfanté. IL ont tiré cette marque d'un plus grand respect. On expose souve. t opinion de S. Chnjsostôme, que Jésus-Christ souffre plus dans certaines églises le S. -Sacrement, afin (pie les

dans rEiiihaiislie que sur la croix. El comme je leur demandais une fois comment cela se pouvait fiire, puisque les natures du pain et du vin demeuraient sans changement; ils me répondaient que cela se faisait par la niissance divine, à laquelle il fallait ajouter foi.

11 est ch'.ir par ce passage que L;izicius attribue aux Arméniens de croire la pré.-^euce réelle de Jésus-CInist dans le S. -Sacrement; et par coui-équenl que M. Claude trompe ses lecteurs en leur voulant persuader le contraire.

Qu'il raisonne maintenant, s'il peut, sur le vrai témoignage de Lazicius , et qu'il en conclue que les •Moscovites ne croient pas la présence réelle et la Iranssubslanliation. Voici le Sful argument qu'il peut faire sur ce passage.

Les Arméniens croyant la présence réelle, et no croyant pas la transsubstantiation , honorent plus l'Eucliarisiie que les Moscovites ; donc les Moscovites ne croient ni l'un ni l'autre. Je laisse à M. Claude à

peuples lui viennent rendre leurs hommages et leurs respects : et on l'expose très-raremenl en d'autres par une autre sorle de respect, il peut donc très-bien arriver que, par une coutume ecclésiastique louable, on cache en certains lieux le S. -Sacrement à la vue du monde, ou que l'on le reçoive debout, pour rendre témoignage à la lésurrection de Je us-Christ; quoi- (pie ces n;êmes peuples se niellent à genoiix devani des images, sans qu'on puisse conclure de là qu'ils honorent plus les images que le S. -Sacrement.

Enlin cet argument est lidicule de sa nature. Il s'agit de deux nations subsistantes, et qui peuvent déchirer leurs sentiments. Et M. Claude, au lieu de s'en informer de ceux qui les ont vues, ou de les leur faire demander à elles-mêmes, s'amuse à comparer le respect que les Arniéniens rendent à i'Eucharislie avec celui que lui rendent les Moscovites selon un auteur qui a écrit il y a plus de cent ans ; et par-là il prétend détruire le témoignage d'un témoin oculaire.

nous dire par quelle machine il a tiré cette consé- C'est à peu près comme s'il concluait qu'on ne croit quciico. pa, ^^ France la orésencc réelle, parc« qu'on h't

B81 L!V. V. CRÉANCE t ES ORIKiNTAlIX

umise pas connue en Espagne devant le S.-S;icreinenl, ou qu'on ne l'expose pas si souvcnl qu'en Flandies.

Ce n'esl pas là savoir l'usage des conjectures. Elles sont bonnes à l'égard des choses passées et cachées que Ton ne peut savdir aulrcment : mais il est ridicule de s'en servir lorsque l'on a des moyens certains de s'assurer des choses. La foi d'un peuple ne conclut point précisément celle d'un autre; et toutes les comparaisons (ju'on en peut faire sont inutiles quand l'on peut demander à chacun de ces peuples ce qu'ils croient, ou que l'on peut s'en informer de ceux qui ont cié parmi eux.

Page 1