CHAPITRE Y
Des Melcliites, ou Syriens.
Quelques auicurs ne comprennent sous le nom de Blekhiles que les Syriens ; et d'autres étendent ce nom à tous ceux qui n'étant pas du patriarcal de Constaniinople ne laissent pas de convenir dans les dogmes avec celte église, comme une partie des Égyptiens. Mais il est conslanl, selon les uns et les autres, que tous ceux à qui on donne ce nom de Melchites, pour la raison que nous en avons apportée dans le sec(!nd li\rc, ne sont en rien différents des Crées touchant la foi : et ainsi il ne serait pas nécessaire de prouver en particulier qu'ils croient la transsubstantiation , puisqu'il n'y a qu'à leur ap[)liquer toutes les preuves dont nous nous sommes servis pour jusiificr la foi des Grecs sur ces articles.
On peut néanmoins remarquer 1° que Jacques de Yilry, qui témoigne qu'il y en avait un très-grand nombre dans la Palestine, et qui marque leurs erreurs, ne leur impute point de ne pas croire la présence réelle ni la transsubstantiation ; 2° qu'aucun d(!s écrivains calvinistes qui ont traité des religions n'a trouvé lieu de leur imputer d'avoir sur ces points d'autres sentiments lue les catholiques; 5" que si l'on demande des témoignages positifs de leur foi sur ces articles, on en pont Couver un fort clair dans les notes d'Abraham Éihellciiois, maronite, sur un catalogue de livres chaldéens faits par Abdjesn, ou lie- Ledjesu, évéque ncstoricn, qui se réunit à l'Église romaine. Il prétend que ce passage est tiré d'un livre intitulé Alborhan, c'est-à-dire démonstration, et il l'attribue à Pierre, évéque de Sébaste, frère de S. Basile. Mais, quoi qu'il en soit, il suffit qu'il soit lire d'un livre reçu parmi les Syriens ou Melcliites d'Orient. « Lors, dit-il, que le prêtre se tenant debout devant l'autel fait ses prières, et qu'il prononce les paroles de l'invocation que Jésus-Ciirist a enseignée à SCS apôtres, et qu'il leur a commandé de laisser aux prêtres qui leur succéderaient, le S.- Esprit descend sur celle oblaticMi, et il fait par sa vertu et par sa consécration que le pain devient chaih, et qle le VIN MÊLÉ d'eau devient SANG ; Cil soric qu'il n'y demeure rien de grossier ni de terrestre. »
il répèle encore ensuite cette même doctrine en Ctis termes : Toute l'oblation se cuanck ek chair kt
TOUCHANT LA PRÉSENCE RÉELLE. Hr^^
EN SANG sanctifié par le S.-Esprit. El pour rendre ce changement vraisemblable, il se sert d'une comparaison assez ordinaire aux anciens auteurs qui ont parlé de l'Eucliarislie : c Personne ne nie. dit il, que le S. -Esprit n'ait touie une autre force; pour opérer des effets merveilleux que l'estomac et le foie n'en ont pour opérer dans les corps des créauires. Cependant rcsiomae peut digérer la viande et le breuvage, et peut séparer ce qu'ils ont de plus grossier : li- foie ensuite peut agir sur celte partie plus pure; et en ayant encore séparé ce qu'elle a de moins subtil, il peut changer ces parties plus subtiles, et eu faire ce sang qui se répand par teiil le corps. Ponniuoi donc scrail-il impossible au S.- Esprit de changer ce pain et ce vin mêlé d'eau? i
i° On peut encore alléguer pour justifier la fo e ces peuples les Liturgies égyptiennes, dont nous parlerons pins bas sur !e sujet des Copines , puiMiu'elIcs ont cours parmi les Melcliites égyitiens qui ne se servent pas de la langue grecque. El on peut juger par ce seul passage de la Liturgie d'Alexandrie, raiiportc par Écbrllensis, oui c( titienl tout ce que le piiiple dit après la consécration, combien tous ces peuples font une haute cl pnblifiue profession de croire la présence réelle : Nous croyons (juc c'est là le corps qui a été couché dans rétable. Nous croyons que c'est ce même corps qui a été attaché à ta croix. Nous croyons que c'est ce même corps qui a été enseveli dans le sépulcre. Nous croyons que c'est ce même corps qui est monté aux deux. Credimus hoc esse illud '.orpus quod in prns'pe fucral olini repositum. Credimus hoc psse idem illud corpus quod crvci fucrat i fjïxum. Credimus hoc esse idem illud corpus quod in sepulcro condilum fuerui. Ciedimus hoc esse idem illud corpus quod in cœlos a cendii. Enfin l'on verra dans le douzième livre des atiesiations anlhenliques de plusieurs évé.|iies syriens, (|ni ont été envoyéis par M. IJaron, consul d'Alej), à .M. Piqucl , qui l'avait clé avant lui.
CIIAIMTRE VL Examen de la créance des Arméniens sur l'Eucharistie,
depuis le temps de Dérenger jusqu'au quuiorzième
siècle.
Je diviserai l'examen que j'ai dessein de faire de l.i créance des Arméniens sur la présence réelle > t In transsubslanliation en trois temps di/îéi't nîs. Le premier sera depuis Bércnger jusipTà Jean XXII ; c'esià-dire jusqu'en 1518. Le second sera de; uis le leini s du concile de Florence jusqu'au nôtre : cl le trois ème sera celui qui est entre deux ; savoir entre 1518 et le concile de Florence lenu en 1459.
Ce qui m'oblige de suivre cet ordre est que le pre» mier et le dernier temps éclaircissent et dissipent entièrement quelque légère difficulté oui se rencontre dans 1g temps du milieu.
On ne doit pas nier que les Arméniens ayant embrassé l'erreur d'Eutycbès, de l'unité d'une nature en Jésus-Christ, n'aient pu avoir sur l'Eucharistie les sentiments qui étaient une suite nécessaire de cette erreur. El comme celle erreur consiste à dii-e qn'il
-33 rERPÉTUlTÉ DE LA FOI TOUCHAiNT L'EUCHARISTIE. B84
n Y avait qu'une nature on Jésus-Christ , qui était la voir que s'il y a eu quelque suite dans les pensées des nnc ils ne pouvaient pas admettre dans le sacre- eulycliiens , il consistait plulôt dans le cliangemer.t «nt de l'Eucliaristie une autre chair que celle qu'ils de l'amas des propriétés naturelles qu'ils apiielaient
nature, que dans l"aiié;mlissemont de In nature même prise pour la substance et pour l'être intérieur. Et cela paraît manifestement par tous les ouvrages de ceux
qui ont réiulé les eutychiens, el par les eulycliiens mêmes; car les gayanites, qui étaient des eutychiens
divi m en
reconnaissaient en Jésus-Christ même; c'est-à dire une chair qui ne composait qu'une nature avec la nature divine. El c'est pourquoi Eutliymius dans sa Panoplie lire expressément cette conséquence de l'opinion des Arméniens.
Us enseignent, dit-il au titre 20 , que la chair de les plus éloignés des catholiques , ne laissaient pas
Jésus-Clirisl a éié changée dans la divinité, el qu'elle d'avouer que l'on recevait dans la sacrée communion
n'avait plus que la même essence de la divinité même; le corps même el le sang même de Jésus-Christ, Fils de
et que comme une goutte de tniel ou de vinaigre jetée dans Dieu incarné, et ué de la sainte victrie Marie mire de
la mer ne se voit plus , ne subsiste plus , de même le Dieu. Ils reconnaissaient donc un corps en ioM^i-
corps de JésusChrit étant plongé et abîmé dans l'océan Christ, quoiqu'ils niassent que ce corps Tùl nne na-
de la divinité , ne conserve plus sa nature et sa pro- lure. i/s ?n'e«<, dit Anastasc S'imilc, que son mut corps
priélé; et qu'ainsi il n\j a point deux natures en Jésus- soit une nature.
Christ, mais qu'il n'y en a qu'une , qui est toute de la II n'est donc pas difficile de comprendre comment
divinité. Par une suite de cette opitiion , ils disent que le ils accordaient ce sentiment avec la transsubslantia-
sacremenl du pain, qui est la chair de Jésus-Christ, lion el la présence réelle; car ils croyaient comme
n'est pas le corps de Jésus-Christ , mais le corps de la tous les chrétiens que ce même Jésus-Clirisl, né de la
divinité. On la voit encore Urée dans l'écrit d'Isaac , Vierge, vu dans le monde, crucifié, ressusciié, était
catholique d'Arménie, contre les Arméniens schisma- réellement présent dans l'Eucharistie, et que le pain
liqucs. 7/s c/j«n^eMf, dit cet auteur, les traditions de était réellement changé en ce Jésus- Christ. M;iis
l'Église catholique et des mystères de Christ , selon leur comme ils ne voulaient pas que le corps de Jésus-
blasplième d'une nature en Jésus-Christ , et ils n'appel- Christ fût une nature distincte de la divinité , ils ne
lent pas la participation des mystères ou le sacrifice du voulaient pas aussi que ce pain transsuhslantié en Jé-
pain, qui esl la chair de Jésus-Christ, le corps de Christ- sus-Christ fût une autre nature que la divinité ; mais
Dieu, comme Jésus-Christ même l'n appelé , mais ils ils voulaient que ce fût un corps qui n'eût plus d'autre
le nomment divinité. nature que celle de la divinilé ; c'est-à-dire un corps
C'est peut-être là un des fondements qu'ont eu divinisé, un corps mêlé et confondu avec la divinité
quelques personnes d'imputer aux Arméniens de ne par la perte de ses propriétés naturelles plutôt que de
pas croire la présence réelle : mais ce fondement esl sa substance, entièrement v;iin et frivole, et ne peut servir qu'à Les Arméniens qui étaient véritablement euty-
démêlcr cette calomnie. Car encore que tout ce qu'Eulhymins et cet Isaac imputent aux Arméniens fût véritable de tous, c'est-à-dire qu'ils eussent été vrais eulycliiens, cela n'empêcherait pas qu'ils n'aient admis la transsubslanlialiou el la présence réelle à leur mode. El pour entendre cela , il faut savoir que de quelque manière que les eulycliiens entendissent leur opinion, et quoiqu'ils soutinssent qu'après l'union de la nature divine avec la nature humaine il ne fallait plus dire qu'il y avait deux natures en Jésus- Christ, mais qu"il y en avail seulement une,vnam naturam posl unionem : el qu'ils enseignassent que la nature humaine avait été engloutie par la divine, ils
chiens, et qui confondaient les natures en Jésus- Christ, se démêlaient sans doule en cette manière do celle difficulté. Mais la vériié est qu'Eutliymius el cet Isaac imposent aux Arméniens en leur imputant généralement d'avoir cru que la lialnre humaine avail été absorbée par la divine, et d'avoir été ainsi purement eutychiens.
Car il faut savoir qu'après le concile de Calcédoine; la secte d'Eutychès ne fut pas embrassée généralement par tous les eulychiens dans la plus extravagante de ses opinions, qui était la confusion des deux natures, el qu'il s'en établit une autre moins absurde . qui, reconnaissant en Jésus Christ un corps et une
ne laissaient pas de dire, que la vierge Marie avait âme non confondus avec la divinilé, ne laissait pas de j
enfanté un (ils qui avait paru avoir un corps comme les autres ; que les apôtres avaient conversé avec Jésus-Christ, en le voyant comme un homme ; que les Juifs l'avaient pris pour un homme; qu'ils l'avaient crucifié comme un homme. Et avec tout cela ils soutenaient que cet enfant né de la Vierge, ce Christ avec qui les apôtres avaient conversé, ce Christ pris et crucifié comme un homme parles Juifs, n'avait qu'une naiure , qui était la divine.
\ Il y aura lieu dans l'examen de Théodoret d'expliquer plus distinctement en quoi consistait cet engloutissement de la nature humaine, et nous y ferons
soutenir qu'il ne fallait pas dire que Jé^us-Christ eûl deux natures. .
Ce sont ceux que Facundus appelle demi-euly- ! chiens, dont l'hérésie consistait principalement dans une opiniâtreté déraisonnable à refuser de se servir des expressions de l'Église. Ces gens condamnaien» Eulycîiés , comme on le voit par la conférence tenue à Conslanlinople entre les sévériens , qui étaient de ces demi-euiychiens, et les catholiques. Ils ne voulaient point que la nature humaine fût confondue, ni détruite , ni absorbée. Ils ''adincttaient aussi réellj que les catholiques; mais ils ne voulaient pis que l'on
dîl qu'il y eût deux naiiires en Jésus-Christ, parce qu'ils prélcndait'iil que les deux natures élant unies ne raisaieiil qu'une nature, comme le corps el l'âme ne l'ont qu'imc même nature humaine. II est hion visihie qu'il n'y a aucune difiiculié à expliiiuer la iraiissuhslanlialion et la présence réelle dans l'opinion de ces derniers, puisque Jésus-Christ, selon eux, ne laisse pas d'avoir un corps on qui le pain se pouvait changer.
Or il est certain (jne la plupart des Arméniens n'étaient eulycliiens qu'en cette manière , c'esl-à-dire , qu'ils n'admettaient nullement la confusion des natures; qu'ils condamnaient Eutychès, el que leur erreur consistait seulement en ce qu'ils refusaient Je se servir de l'expression des deux naîures, et qu'ils voulaient que Ton dît que Jésus-Christ n'en avait qu'une. Brerewod et les autres auteurs nouveaux en demeurent d'accord; et cela paraît manifestement par la confession de foi du patriarche d'Arménie, envoyée à l'empereur Manuel, qui servit de sujet aux conlérences que Tliéorien , député de cet cnq^ereur, eut depuis avec ce patriarche. Nous disons, dit-il, qu'il n'y a qu'une nature en Jésus ClirisL, non en la confondant comme Eulijchcs, non en ôtant à Jcsus-Clirist la nature humaine comme Apollinaire , mais selon Cyrille, patriarche d'Alexandrie , dans les livres quil a écrits contre Nestorius, en disant quil n''y a qu'une nature du Verbe qui est incarnée.
11 est donc visihie (|ue ni Euthymius ni Isaac n'ont pas dû attrihuer généralement aux Arméuiensdes opinions des parfaits eutychiens, ou du moins que Ton ne doit pas entendre ce qu'ils en disent du corps de la nation , mais seulement de ceux qui avaient porté leurs erreurs plus loin que les autres.
Mais de quelque manière que l'on conçoive l'erreur des Arméniens; soit qu'on les regarde conmie des eutychiens parfaits, soit que l'on croie qu'ils n'ont jamais été que demi-eutychiens , il est clair que cela ne fait rien du tout au regard de la présence réelle el de la iranssuhslanliation , et que tout ce que l'on peut conclure de ces lieux d'tuihymius et d'Isaac est que ces auteurs croyaient irès-ceriainement que le pain était le corps de Jésus-Clirist, c'est à-dire, qu'ils croyaient la transsuhslantiation comme nous l'avons déjà montré.
Aussi les autres auteurs grecs qui ont parlé de l'erreur des Arméniens ne se sont point arrêtés à celte conséquence, ei ne leur ont reproché sur le sujet de l'Eucharistie que de ce qu'ils ne mêlaient point d'eau dans le caiice.
On voit dans la Bihliolhèque des Pères un traité de S. Nieon, inliluié : De pessimà Armenorum Religione, où il les accuse de diverses erreurs et de plusieurs abus. Mais sur le sujet de l'Eucharistie, il ne leur reproche autre chose sinon qu'ils ne mêlaient point d'eau dans le calice, et qu'ils usaient de pain azyme : In pane quoque niyslico, dit -il, azyrnis utuntur, et in wnctum calicem aqnam non immiitunt.
Oii ne peut donc rien conclure de l'erreur des Arméniens touchaiit ia nature de Jésus-Christ pouï
P. DE LA F. I
montrer qu'ils ne croient pas la présence réelle et la iranssuhslantialion ; puisqu'encore que les Jacohites j les Cophtes et les Ethiopiens soient dans la même erreur que les Arméniens sur ce point , on ne leur a néanmoins jamais fait aucun reproche sur l'Eucharistie, comme nous le montrerons.
.Mai<; voici des preuves certaines et positives qui font voir qu'ils onl toujours 'cru eiTeclivcnienl l'un et l'auirc point, el qu'il n'y a nul sujet de les accuser (lavoir nié la présence réelle' ou la transsubstantiation.
La première est que Lanfranc , écrivant contre Oérenger, dit positivement que les Arméniens avaient la même opinion que l'Église romaine sur l'Eucharisiie : el il ne le dit pas comme une chose contestée, mais comme un fait certain qui prouve la vérité de la foi. Il renvoie Bérenger aux Arméniens pour apprendre d'eux ce qu'il fi^ut croire de ce mystère, /ntcrrogez, dil-il, les Grecs, les Arméniens, et généralement tous les chrétiens, de quelque nation qu'ils soient, et ils vous répondront qu'ils tiennent cette foi dont nou$ faisons profession.
M. Claude nous dira peut-êlre que Lanfranc n'est pas croyable dans sa propre cause. Mais je lui réponds qu'il n'est nullement vraisemblable qu'un homme célèbre comme Lanfranc, écrivant contre un hérétique vivant, qui le pouvait démentir et le couvrir de confusion , eût osé avancer un lait de celle sorte, s'il ne l'eût cru très-véritable; et qu'ainsi il a toute l'autorité qu'un témoin sincère peut avoir. Or il ne suffit pas, pour rejeter un témoin de celte sorte, de dire qu'il se peut tromper, mais il f.iul alléguer des preuves contraires , qui balancent son autorité, Ainsi M. Claude n'en produisant aucune, il n'y a point de personne raisoimable qui ne se doive rendre à l'autorité de Lanfranc.
La seconde preuve est semblable à celle dont nous nous sommes déjà servis à l'égard des Grecs. Rien n'a été plus célèbre dans l'Occident que l'hérésie de Bérenger et des bérengariens. Divers auteurs ont écrit contre cette hérésie, soit en combattant expressément Bérenger, soit en écrivant contre les pétrobusiens , le henrieiens el les autres qui onl suivi la même hérésie. On voit les raisons dont ces héréliques se servaient pour appuyer leurs opinions. On voit les autorités qu'ils onl opposées : mais on ne trouve nulle part qu'ils aient jamais allégué qu'ils et lient en cela du sentiment des Arméniens ou de quelque autre société d'Orient. Cependant il est impossible qu'ils n'aient pas su quelle élait leur opinion , puisqu'il y avait bien plus de personnes dans toutes les provinces de l'Europe qui faisaient en ces ^iècle.s là le voyage d'Orient, qu'il n'y en a qui fas sent maintenant le voyage d'Ilalie.
C'eût éié même un prétexte favorable aux hem-iciens et aux albigeois, pour éviter la rigueur des suj> plices qu'on leur faisait soulîrir. Car comme les Arméniens étaient aux douzième el treizième siècles unis avec l'Église romaine , qu'ils étaient amis des
(Dix-neuf.)
princes ciirclicns, el qiron avait plusieurs liaisons avec eux, ils n'eusscnl eu qu'à se déclarer arméniens de religion pour éviter la rigueur de ces snp plices.
ihic M. C.laiide se consiille soi-même , et qu'il considère si, sachant qu'il y aurait dans l'Orient un prince calviniste qui eût un royaume considéraî)le , qui fût non seulement souffert , mais honoré par les papes; qui fût uni avec tous les princes chrétiens ; dont la religion passât pour ancienne , et qui prétendît l'avoir reçue de ses ancêtres; il serait possible qu'aucun écrivain calviniste n'en eût parlé , et n'eût obligé les écrivains catholiques de répondre aux avantages qu'il en tirerait : et s'il n'est pas vraisemblable, au contraire, que pour se mclire sous la protection de ce prince, et pour empêcher qu'on ne les pût }>oursuivre sans rompre avec lui, ils se seraient continuellement défendus par la conformité de leur doctrine avec celle de ce prince et de ce royaume.
La troisième preuve est que l'on ne pouvait pas ignorer à Rome les sentiments des Arméniens, puisqu'il yen avait souvent, et des évêques mêmes, comme il paraît par l'Iiistoire que Baronins rapporte d'un saint homme d'Arménie, nommé Siméon, qni , étant témérairement traité d'hérétique par un clerc de Rome, fut défendu par un évêque d'Arménie qui se trouva en même temps à Rome, qui fit connaître au pape la sincérité de sa foi ; et néanmoins Grégoire Ml, qui a condamné Bérenger, écrivant l'an 1080 au patriarche d'Arménie qui lui avait dépulé un prêtre nommé Jean, el lui marquant en particulier les erreurs que les Arméniens devaient condamner afm d'êlre reçus à la communion de l'Église, ne fait aucune mention d'aucune eireur contre la présence réelle et la transsubstantiation. Il est donc clair qu'il ne les a point soupçonnés do tes erreurs ; et s'il ne les en a point soupçonnés, qui les en soupçonnera justement?
La quatrième preuve est que sous le pontificat d'EugCne lil , l'an 1145 , le patriarche et les évêques d'Arménie envoyèrent des ambassadeurs au pape pour lui rendre toutes sortes de soumissions , et pour le faire juge des différends qu'ils avaient avec les Grecs. Le pape les reçut, dit Olhou de Fiising qui était présent à Rome , avec beaucoup de témoignages de boulé : il voulut qu'ils assistassent à sa messe, et les avertit de bien remarquer toutes les cérémonies. Get historien rapporte même un miracle d'une lumière extraordinaire que ces Arméniens virent luire sur la tête du pape pendant qu'il disait la messe ; ce qui les anima encore davantage à se soumettre à son obéissance.
Si ce pape avait cru que ces Arméniens eussent été dans l'erreur de Bérenger , se serait-il contenté de les instruire sur les cérémonies de l'Église, et sur la manière de célébrer le sacrifice? Olhon de Frising nous aurait-il tû une circonstance si importante? Aurait il traité de cette sorte des bérengariens , des beiiriciens, des pélrobusiens? Il est donc certain que ni ce pape ni cet iiistorien n'ont considéré les Armé-
nions comme engagés dans les erreurs de Bérenger, quoique l'un et l'autre dussent être très-bien informés de leurs sentiments , puisqu'ils vivaient dans la chaleur des croisades , et que de tout l'Occident on allait continuellement dans l'Orient , où il ne se pouvait faire que l'on n'eût beaucoup de commerce avec les Arméniens , qui non seulement y possédaient des provinces considérables , et qui y étaient fort mêlés dans les guerres que les chrétiens avaient avec les Sarrasins, mais qui étaient outre cela répandus dans la Palestine et dans plusieurs autres lieux de l'Orient, et ainsi demeuraient souvent dans le même lieu avec les chrétiens de l'Occident.
La cinquième preuve est d'un autre genre. On n'aurait pas droit de demander qu'on produisît des passages d'Arméniens pour la présence réelle et le sacrement de l'Eucharistie , puisque l'on n'a point de leurs livres : et néanmoins Dieu a permis que celte sorte de preuve ne nous manquât pas absolument, par la relation que Théorien a faite des conférences qu'il a eues avec le patriarche et quelques évêques d'Arménie, qui s'est conservée jusqu'à présent.
Ce savant homme fut envoyé l'an 1170 par l'empereur Manuel Comnène pour lâcher de réduire ce patriarche à la véritable foi , et empêcher ainsi le progrès que les erreurs des Arméniens faisaient dans l'Asie. Le succès en fut heureux ; et le récit exact qu'il a fait de sa légation peut faire connaître quelles étaient les erreurs que l'on reprochait en ce tempslà aux Arméniens, et qui empêchaient leur union avec les Grecs. 11 n'y est point parlé expressément ni de la présence réelle , ni de la transsubstantiation. Théorien ne s'efforce point d'instruire ou de convaincre sur ce point le patriarche el les autres évê(]ues qui conféraient avec lui : et de là on peut déjà conclure que les Grecs , que nous pouvons maintenant supposer avec raison avoir toujours été très- attachés à la doctrine de la présence réelle et de la iranssubslantiation, n'ont j'amais reconnu dans les Arméniens les erreurs contraires à ces dogmes.
Mais <iuoique l'on n'ait point traité expressément de l'EucIiaristie dans ces conférences , parce qu'il n'en était point question , néanmoins ce patriarche y déclare par occasion son sentiment sur ce mystère en deux endroits importants.. Le premier est contenu dans une lettre qu'il avait écrite à l'empereur Manuel, qui fut lue et examinée dans cette conférence. En voici les termes : Car la matière du sang de Jésus- Christ étant le vin , il est permis de se servir de toute sorte de vin , de quelque couleur qu'il soit , blanc , clairet , ou extrêmement couvert ; parce que la Liturgie le consacre , et fait qu'il devient le sang de JÉsiiS- Christ.
Le second passage est encore plus particulier. La conférence ayant duré jusqu'au soir. Théorien s'aperçut que les prêtres se mirent à chanter l'office de vêpres sans entrer dans l'église. Cela lui donna sujet de demander au patriarche quelle était la raison de celle coutume ? A quoi ie patriarche répondit en tes
fermes : Len docteurs qui nous ont instruits de l'ordre des cérémonies ecclésiastiques ont ordonné qu'il n'y aurait que le divin sacrifice qui se fît dans l'église, et qu'il n'y aurait même que le seul pontife qui entrât audedans, tout le peuple se tenant dehors : qu'ainsi tous les autres offices ecclésiastiques se devaient faire hors de l'église. Et ce n'est pas sans raison qu'ils ont établi cet ordre , parce que ce qui appartient à la loi nouvelle est bien autre que ce qui appartenait à l'attcienne , et l'un surpasse l'autre autant que la vérité surpasse l'ombre : CAR LE Fils de Dieu est sacrifié au-dedans de l'église pour le salut de tout le monde ; et ainsi il est bien raisonnable que nous rendions plus de respect à notre ttmple que les Hébreux n'en rendaient au leur.
On voit dans le discours de ce pairiai clie qu'il regardait rEucliarislie comme la vérité opposée aux figures de 1 ancien Testament ; qu'il la regardai! comme unvéritable sacrifice de propiliation pour tout le monde, comme un sacrifice du Fils de Dieu, et que ces pensées étaient si vivement gravées dans l'esprit des Arméniens, qu'elles avaient produit en eux cet extrême seniiment de révérence de n'oser approcher même du lieu où se liiisait le sacrifice , et de n'en permettre l'entrée qu'aux seuls prêtres à qui il appartenait de l'offrir.
Les temps des croisades ne nous fournissent pasaussi une preuve moins forte à l'égard des Arméniens qu'à l'égard des Grecs pour montrer qu'ils ne pouvaient pas avoir une autre doctrine que l'Église romaine sur la présence réelle et la transsubstantiation. Et l'on peut dire même que cette épreuve est d'autant plus forte à regard des Arméniens que l'union que les papes eurent avec l'église d'Arménie fut plus étroite, plus longue et plus sincère , quoiqu'il n'y ait pas le moindre vestige qu'on les ait obligés de renoncer à quelque erreur sur l'Eucharistie ; si ce n'est à la coutume qu'ils avaient de ne mettre ^'oint d'eau dans le calice. ^
Nous avons vu déjà que le catholique d'Arménie rendit obéissance au papeEugène III ; mais cette union se confirma et s'établit encore davantage sous Innocent III ; parce que le voisinage des princes de Tripoli et d'Antioche , et la nécessité que les rois d'Arménie eurent du secours des templiers et des prmces de l'Occident, les obligea de la rechercher et de la cultiver davantage.
On voit qu'à la fin du douzième siècle Grégoire , palriarclie d'Arménie, et Léon, roi de l'Arménie-Mineure, envoyèrent une ambassade à Innocent III pour reconnaître la primauté de l'Église romaine, el le remercier de ce qu'il avait envoyé par l'archevêque de Mayence une couronne à ce roi, tant de sa part cu'au nom de l'empereur des Romains.
L'an 1202 , ce même roi envoya une autre ambassade au pape pour le prier que son royaume ne fût sujet immédiatement qu'au S.-Siége , et que nul autre que le pape n'eût le pouvoir de l'exconununier. Les lettres du roi étaient accompagnées d'une lettre du patriarche , fini y rcconnaissaU encore très-claircmcnt
TOUCHANT LA PRÉSENCE RÉELLE. àOC
la primauté (fc l'Église romaine, et promettait obéissance au pape. Le pape y est appelé le père de la foi de tous les chrétiens : Pater fidci totius chrislianitiatis. Or il n'y a guère d'apparence qu'un patriarche qui donn:iit cette épiihèie au pape eût une autre foi que lui.
Ce que la raison nous oblige de conclure de celte bonne intelligence et de ce commerce entre le roi d'Arménie et le patriarche des Arméniens d'une part, et le pape Innocent III de l'autre , est qu'il est impossible qu'il y eût en même temps une diversité de créance entre les Arméniens et l'Église romaine sur l'Eucharistie.
Car on ne peut croire avec la moindre apparence ni que cette diversité de créance eût pu demeurer cachée , ni (lu'étant découverte elle eût été soufferte par le pape Innocent 111, et qu'elle ne l'eût pas empêché de communiquer avec les Arméniens.
L'une et l'autre supposition est manifestement cori- Iraire à la raison. Et pour la première, il ne faut que considérer qu'il y avait en ce temps-là quantité d'Arméniens répandus dans la Terre-Sainte, qui était encore possédée en partie par les chrétiens d'Occident, et qui était pleine d'évêques et de religieux latins; qu'il y avait encore des prêtres et des évêques latins dans les villes d'Antioche et de Tripoli, qui étaient peu éloignées de l'Arménie-Mineure, c'est-à-dire, d«. la Cilicie ; qu'il paraît qu'il y avait des archevêques latins à Tarse et à Mamislra, villes d'Arménie, puisqu'ils en furent chassés en 1224, et que le pape Honoré III s'employa pour les dure rétablir; que les chevaliers du temple de Jérusalem avaient de grands bieœs dans l'Arménie; qu'il se faisait des alliances entre les princes latins et les princes d'Arménie, Baudouin, comte d'Édesse, frère de Godefroi-de-Bouillon , et depuis second roi de Jérusalem, ayant épousé la fille d'un grand seigneur de ce royaume; que le pape luMOcent lli envoya deux cardinaux en Arménie pour terminer les différends que Léon avait avec le prince d'Antioche et les temj)liers. Or peut-on s'imaginer que, dans ce commerce si fréquent et si continuel, dans cette communication si étroite, les ministres du pape el les autres ecclésiastiques latins aient pu ignorer quel était le sentiment des Arméniens sur la présence réelle et la transsubslanliation ; ou que les Arméniens n'aient pas su non plus quelle était sur ce point la doctrine de l'Église romaine, dont ils recherchaient la communion, et qu'ils reconnaissaient comme la maîtresse de la foi de tous les chrétiens ? Tous les arguments que l'on a déjà faits pour montrer l'impossibilité de cette ignorance mutuelle de senlimcnts entre les Grecs cl les Latins ont la même force en cetie rencontre. Et sans les répéter ici je pense qu'on peut supposer sans crainte qu'il n'est pas possible que la doctrine des Arméniens sur l'Euchalistie soit demeurée inconnue à Innocent 111 et aux autres papes qui l'ont suivi
Il faudrait donc que les ministres nous dissent que ce pape, connaissant fort bien que le patriarche d'Ar-
PERPÉTUnÉ DE LA FOI TOUCHANT L'EUCHARISTIE.
ménie aussi bien que le roi étaient bérengariens , ne laissait pas de les traiter de catholiques ; qu'il se lernia les yeux pour ne pas \oir ce qu'il voyait, et qu'il ûl semblant de n'en rien savoir.
Mais ceux qui connaîtront un peu l'esprit d'Innocent III ne raccuseronl jamais de cette tolérance. C'était un pape qui n'avait pas de ménagements ni d'égards, et qui se portait très-facilement aux excommunications des princes, sur des sujets même temporels : et c'est ce qu'il lit hien connaître à Tégiad du roi même d'Arménie. Car ce prince s'élant brouillé avec les templiers, et leur ayant pris leur bien, parce qu'ils avaient pris le parti du prince d'Antiocbe contre lui , non seulement le cardinal Pierre, ayant assemblé un concile à Antioclie , fulmina un interdit contre toute l'Arménie, nonobstant l'appel que les Arméniens avaient interjeté au pape; mais le pape Innocent luimême excommunia le roi d'Arménie l'an 1211, et tâcha de porter Jean, roi de Jérusalem, à assister contre lui les templiers, comme on voit par la lettre qu'il en écrivit au patriarche de Jérusalem.
Qu'on juge maintenant s'il y a de l'apparence qu'Innocent 111, qui dans ce temps-là même soulevait toute la France contre les Albigeois , et qui les faisait exterminer avec le for et le feu ; qui excommuniait le roi d'Arménie , quoique nouvellement réduit à l'obéissance du S.-Siége, pour l'intérêt des templiers, eût pu demeurer uni de communion, et traiter si favorablement ces mêmes Arméniens, comme il avait fait auparavant, et comme il fit encore depuis, s'il les avait encore regardés comme de détestables hérétiques, ainsi que l'Église romaine regardait alors les bérengariens , comme elle l'a aussi toujours fait depuis.
Ainsi l'union et la désunion d'Innocent 111 avec les Arméniens prouvent également qu'il ne les a point cru coupables de l'bérésie de Eérenger. Son union fait voir qu'il les a regardés comme catholiques quand il les a reçus à sa communion. Sa désunion prouve que quand il est s'est uni avec eux ce n'a point été par politique, puisqu'il était capable de les pousser p ur de si petits sujets.
Deux ans après, ce même pape écrivit encore durement contre le roi d'Arménie : mais le patriarche de Jérusalem lui ayant témoigné qu'il se repentait de ce qu'il avait fait, il lui donna commission de l'absoudre. L'an 1224, il arriva encore une autre brouillcrie entre les Arméniens et l'Église latine. Les Arméniens chassèrent de leur pays les archevêques de Tarse et de Mamistra , et tous les autres ecclésiastiques latins. Honoré IH s'employa pour les faire rétablir. Il en écrivit au patriarche d'Arménie, qui ne seconda point ses intentions. Une division si grande devait faire éclater les différends de la religion, s'il y en eût eu de cachés : les Latins chassés devaient accuser les Arméniens de toutes les erreurs qu'ils avaient reconnues parmi eux. Cependant la bonne intelligence de ce peuple avec l'Église romaine se rétablit encore , et
continua toujours depuis, jusqu'à la destruction du royaume d'Arménie par les Sarrasins.
Il paraît que l'an 1238 les Arméniens étaient encore unis avec l'Église romaine; car .le patriarche d'Arménie faisant difficulté de reconnaîire la juridiction du patriarche d'Antiocbe, le pape Grégoire IX lui envoya deux archevêipies pour le ramener à son devoir.
L'année d'après il envoya le pallium a ce patriarche qui le lui avait demandé; et il confirma en faveur du roi et de la reine toutes les coutumes des Arméniens qui n'étaient point contraires aux canons. Tout cela fait voir que ce pape aussi bien que ses prédécesseurs ne croyaient nullement que ce palriitrche, ni ce roi , ni cette nation fussent engagés dans l'hérésie de Bérenger.
Clément IV n'en savait pas plus de nouvelles que les autres ; car il s'entretint toujours en bonne intelligence avec ce roi d'Arménie , qui s'ajipelait Ilayton , et qui régna 45 ans. Il le consola dans ses disgrâces ; il fit ce qu'il put pour l'assister contre les Sarrasins qui lui firent souffrir de grandes perles; et généralement on peut dire que jusfju'à Jean XXII, Benoît XII et Clément \T, dont nous parlerons cnsuile, on ne trouve rien dans les lettres des papos qui fasse voir qu'ils aient eu le moindre souj çon de la foi des Arméniens sur le sujet de l'Eucharisiie.
Non seulement les papes, qui étaient éloignés de l'Arménie, et qui ne savaient les choses que par rapport, n'avaient point en ce temps-là aucun soujiçon de la foi des Arméniens sur ce sujet, mais les évoques latins qui avaient des Arméniens sous eux, et les religieux latins qui allaient en Arménie, ne s'en sont jamais aperçus.
Jacques de Yilry, évêque d'Acre ou Ptolémaïde , en peut servir de témoin iiréprocliabic : car quoiqu'il y eût des Arméniens dans Acre même, et dans plusieurs autres lieux de la Palestine, néanmoins dans le catalogue qu'il fait des erreurs, des abus et des mauvaises coutumes des Arméniens, il ne leur impute rien du tout sur le sujet de l'Eucharisiie, sinon qu'ils ne mêlaient point d'eau dans le calice ; comme on peut voir dans la page 1094 de son Histoire : Aquam aulem cum v'ino in Sacramenlo satujubns Clirisli non ponunt, in (juo ritu perverso non modicùm errant.
Le religieux Brocard , qui a fait une description de la Terre-Sainte d'une manière fort simple, et qui ne rapporte (pie ce qu'il y a vu, parle des Arméniens d'une façon qui fait bien voir combien il était éloigné de les regarder comme des hérétiques bérengariens.
Dans la Cilicie et l'Arménie- Mineure, dil-il, qui sont assujetties aux princes des Tarlarcs, presque tous les habitants sont chrétiens : ils fréquentent les églises ; ils entendent la messe; ils fléchissent les genoux; ils prient dévotement; ils portent beaucoup d'honneur aux religieux, comme je l'ai éprouvé moi-même dans le peu de séjour que j'y ai fait... Le roi et tous les princes de sa cour prennent plaisir à entendre la parole de Dieu , qui leur est annoncée tous les jours vers l'heure de tierce par des rcligiftix. qui tirent ce qu'ils disent de l'Ecriture, en
se servant des expticaliorts d,' S. C!injsor.tdme, de. S. Grégoire de Nazimne, de S. Cyrille. Ils sont dévots et modestes à l'église, et l'on n'xj voit point de personnes dissolues et déréalées. Lorsque l'évêque dit la messe, il a ajiprès de lui ses ministres, qui sont le diacre , le sonsdiac-re et Cacohjtc ; et il fdt avec beaucoup de gravité les cérémonies accoutumées.
Ce que Santil rapporte dans soiî Hisloire prouve clairement aussi combien il serait ridicule de s'imaginer que rArméiiic fût, en ce lemps-là, un royaume de bércngariens : car il remarque que le roi Haylon, pelil-(ils de cet aulre Ilaylon qui avait régné quarantecinq ans, prit l'habit de S. -François, et qu'il ne voulut jamais se f..ire couronner, quoiqu'il ne laissai pas de gouverner le royaume ; de sorte qu'on l'appelait communément le frère Jean. Ce fut ce roi Ilayton qui gagna avec Casan, roi des Tarlares, cette grande Lalaille contre les Sarrasins qui est déci'itc par l'historien Ilaylon au douzième chapitre de son Histoire.
Que M. Claude nous dise ce qu'il voudra, un royaume gouverne par un religieux de S. -François , sans qu'il paraisse qu'on ail excité de trouble pour la religion , ni qu'il ait forcé ses snjels à changer de créance, ni que ses sujets aient eu de la défiance de se voir sous sa puissance, n'a guère l'appareuce d'un royaume Itérengaricn : et il faudrait de grandes preuves pour nous faire cioire une chose si peu vraiseudjlable. De sorte que M. Claude n'en ayant aucune, il doit juger lui même que sa prétention à l'égard des Arméniens est entièrement déraisosmable.
On peut tirer à peu près la même conséquence de l'historien Ilayton, qui écrivit par le commandement du pape Clément V l'histoire des Tartarcs et les moyens de faire la guerre aux Sarrasins. Il était prince du Curchy, province d'Arménie, et du sang des rois; et , après avoir passé sa jeunesse dans la profession des armes, il accomplit enfin le vœu qu'il avait lait de se faire religieux , comme il le dit lui-même en ces termes : Moi, père Ilayton, fat été présent à toutes ces choses. Mon dessein avait été, il y avait déjà longtemps, de prendre f habit de religieux; mais à cause des dangers et des embarras extrêmes oii le royaume d'Arménie était réduit , je ii'ai pas cru pouvoir abandonner avec honneur mes parents et mes cmiis dans de si grands troubles. Dieu m'ayant donc fait ia grâce de laisser le royaume d'Arménie en bon état, je me suis résolu incontinent d'accomplir ce que f avais promis à Dieu. Ainsi, en ayant obtenu licence du roi monseigneur , de mes parents et de mes amis, je suis parti de ce champ même oii Dieu avait accordé aux chrétiens une si glorieuse victoire; et étant arrivé en Chypre, j'y ai pris l'habit religieux dans îm monastère de l'ordre de Prémontré, afin qu'ayant servi le monde dans ma jeunesse , je passe le reste de ma vie dans le service de Dieu, en renonçant aux ^. Dompes du monde.
Peut-on s'imaginer que te prince, qui se (îusait de Tordre de Prémontré; que ces seigneurs, ces amis, ifui lui en donnaient permission ; que le roi Livon,
dont il parle dans la suite avec tant d'éloges ; enfin que tout ce royaume d'Arménie, dont il décrit l'histoire si simplement, comme d'un royaume catholique, fussent dans ce temps là même engagés dans l'erreur des bérengariens qui étaient regardés connue hérétiques dans tous les lieuv de la communion du pape ?
Enfin pour omettre plusieurs preuves semblables que l'on peut tirer de l'histoire de ce temps-là, je me contenterai d'une dernière qui est encore plus décisive.
L'an 1518,Offinius, roi d'Arménie, envoya des ambassadeurs au pape, Jean XXII pour renouveler l'union avec l'Église romaine. Il y avait un évèque entre ces ambassadeurs- Et ce pape, à qui l'on avait donné quelques mauvaises impressions de la créance des Arméniens, voulut s'en éclaircir en interrogeant cetévêque de tous les points de la foi. C'est ce qu'il rapporte lui-même dans la lettre qu'il écrivit à ce roi.
Vos ambassadeurs, dit-il , élaxit ici arrivés, il y eut quelques personnes qui nous rapportèrent que les chrétiens arméniens sont différents de l'Église romaine, qui est le chef et la maîtresse de toutes les églises , en quelques dogmes et en quelques cérémonies. Or encore que je ne fusse pas porté à ajouter facilement créance à ce rapport, néanmoins le soin que je dois avoir de votre salut et de celui de vos peuples, et le désir que j'ai que l'intégrilé de votre foi et de celle de votre royaume ne reçoive même aucune atteinte de la médisance, et que votre gloire ne soit ternie par aucune calonmie , m'obligea de faire appeler en particulier vos ambassadeurs en notre palais, où je leur proposai par un truchement, non en paroles éiùgmatiqucs et obscures , mais en paroles précises, la profession de foi que nous tenons, et qui est insérée ci-dessous , et les cérémonies ecclésiastiques que nous observons. Sur quoi l'évêque Jacques, qui en est un, étant interrogé par nous de ce qu'il en croyait , fit cette profession de foi en termes clairs et sans aucune obscurité ni embarras de paroles; elil protesta que vous teniez de cœur et que vous confessiez de bouche ce que l'Église romaine, qui est la mère de toutes, tient sur ces points.
Voilà un examen bien juridique ; et quand il n'aurait été que général , on aurait droit de conclure que la [irufession que cet évêque faisait, au nom des Arméniens, comprenait aussi la transsubslanlialion et la présence réelle. Mais il n'est pas besoin d'argument et de conséquence : la transsubstantiation était expressémenî comprise dans ces articles proposés à cet évê(iue, puisque ce fut celle même profession de foi qui fut si souvent proposée aux Grecs, et qui avait prcmièrenient été dressée par Clément IV, où la iransswbsiai'.tiaiion est contenue en ces termes : Sa ■ cramentum Eucharisties ex azymo confiât eadem Ro~ mana Ecclesia , tenens et docens qubd iti ipso Sacramento panis verè transsubstantialur in corpus Christi^ et vinum in sanguinem Domini nostri Jesu Christi.
Non seulement cet évêque approuva celle profession qui lui fut proposée par le pape en des termes généraux , mais le pape , peur faire mieux connaître la sincérité de la foi des Arméniens, désira qu'il la
prononçât dislinclemenl en sa présence et eu celle des cardinaux, et qu'il mît entre ses mains sa profession de foi écrite, afin qu'on la conservât à la postérité : Ut in fulurum conservetur rei gestœ memoria.
Jean- XXII fait le récit de tout cela dans sa lettre au roi d'Arménie, auquel il envoya celte même profession de foi : et il répète les mêmes choses dans une autre lettre qu'il adressa sur le même sujet au patriarelie et aux évoques d'Arraéiùe. où il les congratule de la pureté de leur loi.
On voit aussi par une lettre du même pape, écrite la même année à d'autres Arméniens qui, demeurant dans la Chersonèse-Taurique, s'étaient soumis à l'évêque de Capha , de la communion romaine, qu'il avait si peu de défiance que les Arméniens ne crussent pas la transsubslanliation , que, quoiqu'il la leur propose expressément en ces termes : In hoc Sacramento transsubstantialis pane in Cliristi corpus, et vino in sangidnem , sub speciebus utriiisque continetur verè sacramenlaliter totus Cliristus, il ne le fait néanmoins qu'incidemment et par manière de principe , pour établir qu'il fallait mettre de l'eau dans le calice avec du vin. Et ce dernier point est celui auquel il s'arrête, et qui fait le capital de sa lettre : au lieu que s'il eût eu la moindre pensée que les Arméniens n'eussent pas cru la iranssubstanliation, il se serait sans doute mis en peine de la prouver et de l'éclaircir encore avec bien plus de soin qu'il ne fait le mélange de Vc.m dans le calice.
Je ne crois pas qu'on puisse douter après ces preuves, qui ne sont balancées par aucunes preuves contraires, que les Arméniens, depuis Bérenger jusqu'à Jean XXII, c'est-à-dire, depuis l'an 1053 jusqu'à l'an 1348, n'aient cru constamment la présence réelle et la transsubstantiation.