LIV. VI. CRÉANCE DISTINCTE DE LA PRÉSENCE OU DE L'ABSENCE RÉELLE
dans tous ces diffërenls ordres U n'y en avait aucun qui eût une connaissance formelle de la réalité romaine , pour la rejeter ou pour Cadmettre; et c'est pourquoi il ne s'élève pas moins contre l'auteur de la Perpétuité, qm avait prétendu que dans tous les dix premiers siècles les fidèles avaient cette connaissance distincte, que s'il se fût renfermé dans le neuvième et le dixième siècle.
Ce n'est pas qu'il n'y ait de l'équivoque en tout cela : mais il n'a pas plu à M. Claude de le développer, afin d'avoir lieu de se trouver toujours opposé au sentiment do l'auteur de la Perpéiuilé, et de se faire valoir en le réfutant partout. Cependant il devait considérer que ce qu'il a voulu embrouiller pourrait être démêlé, et qu'ainsi il ne tirerait peut-être pas tout le fruit qu'il espère de ce petit artifice.
Quand un homme ne dit que des choses très-claires t irès-conformes au sens commun, ceux qui entref<rennenl de le réfuter tombent d'ordinaire dans ces deux inconvénients : 1° De mai exp!i(iuer son seniiment, afin d'avoir lieu de le combattre ; 2° de lui accorder en effet tout ce qu'il désire, lors même qu'ils font semblant de le contredire.
Ce que l'auteur de la Perpétuité iï\:iit soutetm , touchant la connaissance distincte du mystère de l'Eucharistie , était dans ce degré de clarté, cl ainsi on ne doit pas s'étonner que M. Claude soit tombé dans tous ces deux défauts, comme il est bien facile de l'eu convaincre.
L'auteur de la Perpétuité soulïcnl que les fidèles ont toujours eu dans tous les siècles une créance distincte de la présence ou de l'absence réelle , et qu'ils ont .Su si ce qu'ils recevaient en la communion était ou n'était pas le vrai corps de Jésus-Christ. Or, comme on l'a déjà montré, par cette connaissance distincte de la présence réelle , il n'entend pas une connaissance distincte de la transsubstantiation ; c'est une question à part , pour laquelle il a ses preuves particulières; mais il lui est permis de se renfermer ici dans ce qu'il y a de plus clair, et qui peut être mieux prouvé par la raison qu'il emploie.
Quand il dit aussi que s'ils n'avaient pas eu une créance distincte de la présence réelle, ils en auraient eu une de l'absence réelle, il ne dit pas qu'ils auraient rejeté formellement et spécifiquement toutes les diverses manières de présence réelle qu'on peut inventer; mais il dit qu'ils auraient cru l'absence réelle de Jésus-Christ en la manière que tous les Parisiens connaissent distinctement et absolument que le roi n'est pas à Paris quand il est en Flandre ; quoiqu'ils ne s'avisent pas de dire qu'il n'y est ni par Iraiissubslantiation , ni par consubstaiitiation , ni par polytopie , ni par présence invisible. Ils disent tout cela en un mot, en disant qu'il n'y est pas. Ainsi, comme on l'a déjà remarqué, afin que les fidèles eussent une créance distincte de l'absence réelle , il est seulen)ent besoin qu'ils eussent cru que l'Eucharistie n'él:iil pas le corps mcn-.e de Jésus Christ ; qu'il n'y
était pas réellement présent, et qu'il n'était véritablement que dans le ciel.
Que fait donc M. Claude pour combattre cette doctrine si claire? Il a recours à l'un des artifices dont nous avons parlé. U la déguise et ilTaltère à sa mode: il suppose qu'on a dit ce que l'on n'a pas dit , et il s'amuse à prouver que peut-être les fidèles qui n'auraient pas cru la présence réelle, n'auraient pas pour cela rejeté formellement la transsubstantiation , la consubstantiation , la polytopie ; d'où il conclut qu'ils n'avaient point d'idée distincte de la présence réelle ni de l'absence réelle. // ne s'ensuit pas, dit-il, p. 280, qu'ils aient formellement rejeté les moyens qu'on a trouvés depuis pour ôter celte incompatibilité , ou que deux substances soient l'une dans l'autre , selon l'opinion des consubstanlialeurs , ou que celle du pain cède à celle du corps, selon la créance de Rome. Ils n'ont point pensé à ces prétendus moyens, et ne les ont ni positivement admis^ ni positivement rejetés. N'y a-t-il pas , dit-il encore , de l'absurdité à vouloir que ces prétendus moyens , dont les peuples n'avaient jamais ouï parler , tombassent formellement dans leur esprit, pour les rejeter, ou pour les admettre ?
Mais quand on se donne la liberté de faire raisonner ses adversaires à sa fantaisie, il n'est pas difficile de leur attribuer des absurdités. On soutient à M. Claude que si les fidèles des premiers siècles n'avaient point eu une créance distincte de la présence réelle, ils en auraient eu une de l'absence réelle; c'est-à-dire, qu'ils auraient été persuadés que l'Eucharistie n'est point le corps de Jésus-Ciu'ist; qu'ils auraient été prêts à répondre de cette sorte à toute personne qui leur aurait demandé si c'est le corps de Jésus-Christ ; qu'ils auraient été dans la disposition de s'élever avec force contre tous ceux qui auraient avancé celte nouvelle doctrine. Pour cela il n'aurait point été nécessaire qu'ils eussent envisagé distinctement aucune des manières de présence réelle; il aurait suffi qu'ils les eussent toutes rejelées généralement. El M. Claude prétend renverser tout cela en disant qu'ils n'ont point songé à ces manières parli« culières, comme si Ion ne pouvait pas les rejeiei' toutes sans y songer expressément. i
Peut-on concevoir un procédé plus contraire à la bonne foi et à la sincérité , que de détourner ainsi la question à ce que l'on n'a point dit, lorsque l'on est dans l'impuissance de repondre à ce que l'on a dit effectivement?
Cela suffit pour convaincre M. Claude du premier des deux défauts (jue l'on a marqués, qui est d'imposer à son adversaire des sentiments qu'il n'a point, et de lui faire dire ce qu'il ne dit pas. Et il n'est pas moins facile de lui faire voir qu'il est aussi tombé dans le second, savoir de lui accorder en effet tout ce qu'il demande, lorqu'il le combat avec le plus de chaleur.
C'est ce qui est presque inévitable à ceux qui entreprennent , comme M. Claude , de contredire des choses claires. D'autre part, il est pénible à ces personnes de résister tottjours à la vérité qui les pr«s&fr;
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de l'autre ils se soiil engages à la désavouer et à la conibatlre : ainsi , pour atcoidcr ces deux inclinalions, ils ont coutume de se servir de cet artifice, d'accorder tout ce qu'on leur demande sous d'autres termes pour saLisIaire à la vérité , et de rejeter les mêmes cho3es sous les tenues dans lesquels elles sont proposées par leur adversaire, pour satisfaire à leur passion et à leur engagement. C'est proprement là le procédé de M. Claude.
Il faut se souvenir pour cela de ce que nous avons déjà remarqué , (ju'i! y a trois manières de rejeter la présence réelle, ou de croire l'absence réelle. La première , de croire simplement Jésus - Christ présent dans le ciel , de regarder l'Eucharistie comme son image, de ne le point concevoir présent dans la terre. C'est une des manières de concevoir l'absence réelle de Jésus-Christ de l'Eucharistie , comme c'est concevoir l'iibsence du roi de Paris, de le concevoir en Flandre, et de ne le point concevoir à Paris. La seconde 4 de rejeter généralement et positivement la présence de Jésus-Christ, san^descendre néanmoins n toutes les différentes manières de présence corporelle, spirituelle , visible, invisible. La troisième, de rejeter positivement et distinctement toutes ces différentes manières de présence.
Sur le sujet de ces trois manières, l'auteur de la Perpétuité soutient que si les fidèles n'avaient pas cru la présence réelle , ils n'auraient pu s'emjièciier de la rejeter, ou de la premièie ou de la sccoude manière ; mais il ne dit pas un seul mot de la troisième. Que fait sur cela M. Claude? 11 accorde enticrenieiit la première de ces manières ; il ne dit rien de la seconde, et il combat la troisième, que personne ne veut établir. C'est ce que l'on va voir par ce passage de son livre , p. 291 : Quand rauleur nous dit que ceux qui prenaient les instructions des Pires en un sens métaphorique avaient une idée et une créance distincte de Cabsence réelle, s il entend qu'ils croyaient Jésus- Cliribt présent corporellenienl au ciel , sans songer à ce quon a dit depuis qu'il est en même temps au ciel et en la terre^ là à la manière d'un corps , ici à la tnanicre d'un esprit , j'avoue que les fidèles avaient en ce sens-là une idée très -distincte de l'absence réelle, c'est-à-dire qu'ils ne croyaient point du tout qu'il fût substantiellement présent au sacrement , appliquant toute leur pensée à la présence de sa grâce et de son mérite , s'uttacliant à méditer son amour infini, etc., sans porter leur esprit jusqu'à cette présence de substance , que Rome a depuis trouvée. Mais si , par avoir une créance et une idée distincte de l'absence réelle, l'auteur entend qu'ils connaissaient et rejetaient distinctement ce moyen de faire exister le corps de Jésus-Christ à l'autel, en multipliant sa présence en plusieurs lieux , je dis qu'ils ne l'avaient point du tout. : •
Il est clair par ce passage, i° que M. Claude ne nie positivement que ce que l'on n'a jamais dit, qui est que si les fidèles n'avaient pas cru distinctement la présence réelle, ils l'auraient rejetée expressément «VGC toutes ses conséquences , et eu soécifiaal toutes
TOUCHANT L'EUCH.\IliâTIE.
les diverses manières de présence : copeiidanl il veiU paraître contraire en ce point à l'anl-ur de lu Perpétuité; 2" qu'il ne parle point du tout dans ce pnssage de la seconde manière, très-naturelle et très-simple, de rejeter la présence réelle, qui est de nier généialemenl que Jésus-Christ soit présent au sacrement, el c'est une de celles que l'auteur de la Perpétuité |,rouve avoir dû se rencontrer dans les fidèles des premiers siècles, s'ils n'eussent pas cru la présence réelle; 3° qu'il accorde expressément la première, en soutenant que les fidèles de ce temps-là croyaient Jésns- Cfirisl corporellement au ciel; qu'ils ne songeaient point du tout qu'il fût dans la terre , et qu'ils appliquaient tonte leur pensée à la présence de sa grâce : or, cire dans cette disposition, c'est rejeter en un sens la présence réelle, ainsi que nous l'avons déjà montré plusieurs fois.
Voilà donc une assez plaisante manière de réfuter les gens : de contredire ce qu'ils ne disent point, de ne dire rien sur ce qu'ils disent, el de leur accorder ce qu'ils demandent et ce qui suflit pour leur dessein. Car, comme on l'a déjà fait voir, l'imiiiue but de tout le trailé de la Perpétuité est de monirer que si les peuples n'avaient pas toujours cru la présence réelle, ils n'en auraient jamais souffert l'établissement ; et pour cela il suffit qu'ils aieiit toujours été dans la disposiiion de se soulever contre ceu.v qui l'auraient enseignée , au cas (ju'ils ne l'eussent pas toujours crue. Or la manière d'idée distincte d'absence réelle que M. Claude admet est plus que sufitsante pour cela : car qui pouri-ait s'imaginer que les fidèles , accoutumés à ne regarder jamais Jésus Clirist que dans le ciel, à ne le considérer jamais sur la terre, à ne voir dans le sacrement de l'Eucharistie (|ue la qualité de signe sacré, opérant moralement dans nos âmes, eussent pu souffrir sans bruit et sans éclat celte nouvelle si surprenante que ce qu'ils croyaient n'être que l'image de Jésus -Christ était Jésus-Clirisl même, et le contenait réellement ; que ce qu'ils ne prenaient que pour du pain était le corps même de leur Sauveur? Peut-on s'imagiaer, comme nous avons déjà dit, qu'on persuadât sans bruit à tous les peuples de France que les statues de leurs rois, qu'ils ne considèr<;nt que conmie des statues, enferment réellement leur corps; que les signes qui marquent le vin sont réellement du vin ; que toules les enseignes des marchands contiennent réellement les march uidises qu'elles désignent?
Il n'est point nécessaire , con;me nous l'avons déjà dit , pour être disposé à rejeter ces opinions fautastiques, d'avoir fait auparavant ces réflexions positives ; que la statue d'un roi n'est pas réclloment son corps ; que l'enseigne d'un marchand n'est pas sa marchandise, que du lierre n'est pas du vin. Il suffit que l'idée que nous avons de l'une de ces choses soit telle qu'on y voie l'exclusion de l'autre sitôt qu'on y fait réfle>;i(tn. C'est en cette manière que nous concevons la distinction de toutes les choses du monde ; car nous les discernons rarement p;ir des réllexions expresse*.
eSl LIY. Yl. CRÉANCE DISTINCTE DE LA
Mais on ne Inisse pas de dire avec vérité que nous avons une idée ncite de leur distinction , parce que , sitôt qne nous y faisons attention, nous voyons clairement que l'idée de l'une n'enferme point celle de l'autre, et que nous sommes disposés à résister à ceux qui les voudraient confondre.
Ainsi tout homme qîii n'aurait jamais regardé l'Eucharistie que comme image et comme signe de Jésus-Christ, et qui n'aurait jamais considéré Jésus- Christ présent que dans le ciel , répondrait tout d'un coup à celui qui lui demanderait si Jésus-Christ est réellement jirésent dans l'Eucharistie, qu'il n'y est nullement en cette manière, et ne manquerait jamais de traiter d'abord celte opinion d'impertinente et de ridicule.
Quel moyen aurait -on de faire passer insensiblement à la créance de la présence réelle un homme instruit jusqu'au point où M. Claude suppose que les lidèles un peu éclairés étaient instruits dans les huit premiers siècles de TÉgiise? Lui dirait-on avec les Pères que l'Euçharisiie est le corps de Jésus Christ? y.a.\s il serait accoutumé, selon M. Claude, de n'entendre autre chose par ces expressions , sinon que l'Eucliaristie est le signe du corps de Jésus-Christ. Lui dirait-on avec les mêmes Pères que te pain et le vin iont changés , Iransélémentés , convertis au corps et an sang de Jésus-Christ ? Mais il serait accoutumé encore, selon M. Claude, d'entendre simplement par ces paroles qu'ils sont changés et convertis en la vertu du corps de Jésus-Clirist. Avec ces deux célèbres clés de vertu et de figure, il s'imaginerait ouvrir sans peine tous les passages des Pères. 11 faudrait donc lui montrer avec grand soin, pour le réduire à l'opinion des catholiques, qu'il les entend mal ; qu'ils parlent d'une présence réelle, et non d'une présence de signification et de vertu. Que l'on juge si cela se peut faire sans bruit, sans émotion , sans dispute , et sans qu'il en paraisse dans l'Église aucune trace sensible !
Nous montrerons dans la suite que les preuves de l'auteur de la Perpétuité contre la créance confuse s'étendent encore plus loin , et qu'elles font voir que non seulement les fidèles ont dû avoir en cette matière une connaissance disiincie de la présence ou de l'absence réelle , mais même qu'ils n'ont pu s'empêcher d'y faire rciîcxion. Mais quand elles ne concluraient (jue ce que M. Claude nous accorde pour les premiers siècles, elles ne laisseraient pas d'être suffisantes pour montrer que la présence réelle n'aurait pu s'établir insensiblement dans tous les siècles. Aussi M. Claude semble demeurer en quelque sorte d'accord de celte conséquence, en disant que l'erreur n'osa se montrer dans tous les huit premiers siècles. De sorte que, pourvu qu'on lui montre que le neuvième et le dixième siècle n'ont pu être dans une autre disposition, il s'ensuit que, selon lui-même, elle n'a pu se montrer; or cela sera bien facile : cependant il suffit de remarquer ici que, quoique dans le dessein de contredire l'auteur de Li Perpétuité, il ait prétendu qu'il avait eu tort d'avanctr q!4e si l'on n'aait point eu dans les premiers
PRÉSENCE OU DE L'ABSENCE RÉELLE, mi
siècles la créance de la présence réelle , on aurait eu celle de l'absence réelle, il accorde néanmoins à cet auteur, à l'égard des huit premiers siècles, tout ce qui est nécessaire pour montrer l'impossibilité du changement insensible, ce qui est son unique but.