CHAPITRE V
Système de l'opinion de M. Claude sur la créance distincte et confuse.
Les bâtiments qui ont été faits à diverses fols, par diverses vues et pour diverses fins, sont d'ordinaire peu réguliers et pou proportionnés, et il en est ih: même des opinions. Car lorsqu'elles n'ont pas été for niées tout d'un coup sur la vue simple de la vérité . mais que l'on a été forcé de les établir par différents intérêts, non seulement elles ont peu de proportion et de régidariié , mais les parties s'entretiennent si peu , et sont si mal jointes entre elles, que souvent les unes ne peuvent subsister que par la ruine des autres.
C'est pourquoi afin d'éclaircir mieux toute celle matière, il est bon de faire remarquer la naissance et le progrès de l'opinion de la créance confuse et distincte dont M. Claude est l'inveiiteur, et de représenter en abrégé tout son système, en faisant voir en détail les diverses parties qui le composent , puisque le représenter en cette manière , c'est en quelque sorte le ruiner.
Quand le ministre Aubertin nous a voulu faire l'histoire de ce changement prodigieux de la créance de toute la terre sur le sujet de l'Eucharistie , il s'y est pris plus grossièrement : il ne s'est point amusé à ce degré de créance confuse; mais il nous a dit simplement que, dans les ténèbres du dixième siècle, l'opinion de la présence réelle se répandit dans toute l'Église, en sorte que ceux du onzième , quoique devenus plus habiles, l'ayant sucée avec le lait, la firent passer hardiment pour véritable. Hinc conligit ut in sequenti , quamvis litteratiores facti , hâc tamcn opinions unà cum lacle imbuli, illam tanquàm veram confidenler obtruserint.
Mais les difficubés de ce changement prétendu ayant été représentées dans le traité de la Perpétuité, M. Claude s'osl avisé , dans sa première Réponse, p. 13, d'avancer cette maxime générale : {^n'avant qu'il y ait eu de la contestation sur une matière , et avant qu'une erreur ait fait du bruit , et se soit rendue remarquable par le combat, la plus grande partie de l'Église, le peuple et une banne partie des pasteurs, se contentent de tenir la vérité dans un degré indistinct , c'est-à-dire, comme il l'explique un peu auparavant, dans un degré de connaissance confuse, dans lequel les idées de la vérité et de l'erreur sont si semblables, qu'on ne les peut discerner que très-difficilement. Voilà le premier établissement de la créance confuse , dans lequel il est clair , comme on vient de faire voir , que M. Claude rétend à tout le temps qui précède l'hérésie de Bé. renger, c'est-à-dire, à tous les dix premiers siècles, et à la moitié du onzième. Mais dans la seconde B&-
ponse , il s'est repenti ;de s'être tant avancé , et il a mieux aimé diviser ses siècles en deux parties , dont l'une comprend les huit premiers, et l'autre le neuvième , le dixième et une partie du onzième. II appelle ( p. 295) les huit premiers siècles les beaux jours de rÉglise , les jours de bénédiction et de paix; et il prétend que la doctrine positive qu'il soutient y était enseignée d'une manière si claire, si forte et si distincte, qu'elle dissipait toutes les difficultés qui pouvaient naître de ces expressions : Le pain est le corps de Jésus-Christ ; il est changé au corps de Jésus-Christ , et d'autres semblables ; les Phcs , dit-il, prenant soin de s'expliquer nettement, et de prévenir l'esprit des peuples contre l'erreur, et en effet, l'erreur n'osa paraître dans tous ces siècles. Il appelle aussi l'état de ces peuples l'état de connaissance distincte, dont il veut qu'on ait passé à la connaissance confuse ; et néanmoins il ne veut pas que dans cet état les fidèles eussent une connaissance distincte de la présence ou de l'absence réelle, quoique nous ayons montré qu'il l'admet en effet malgré qu'il en ait.
Pour accorder cette contradiction apparente, on peut dire que, selon M. Claude, la connaissance de ces peuples était distincte positivement à l'égard de ce point : Que l'Eucharistie est le signe et le mémorial de Jésus-Christ, que Jésus Christ est dans le ciel ; mais qu'elle n'était pas distincte négativement à l'égard de ces propositions exclusives : Jésus-Christ n'est pas réellement dans l'Eucharistie , il n'est pas réellement dans la terre ; de sorte que, comme il prétend qu'on a perdu dans le neuvième et le dixième siècle la connaissance distincte qu'il admet auparavant, il faut qu'il suppose que l'on n'ait pas cru dans le dixième siècle que l'Eucharistie fût le gage et le mémorial de Jésus-Chri^t , et qu'on ait cessé de dire qu'il fût dans le ciel. Ce qui est assez ridicule.
C'est ce qu'il a dit en général touchant l'état des peuples dans les huit premiers siècles : mais pour le particulariser davantage, il décrit en détail les différents ordres de personnes dont il prétend que l'Église était alors composée. Je mets , dit-il , dans l'Église , cinq sortes de personnes, qui n'avaient aucune connaissance distincte de la présence réelle, ni pour ta rejeter, ni pour l'admettre. Premièrer.ient, ceux qui concevaient ces deux termes^ le sacrement et /e corps de Jésus- Chrisl ; le Sacrement sous l'idée que les sens leur en fournissaient ; car soit qu'on l'appelât pain , soit qu'on t'appelât corps, l'idée qu'ils s'en formaient était telle que les yeux lareprésentaient. Ils concevaient ensuite le corps de Jésus-Christ de la manière que l'Evangile nous en parle, un corps, une chair semblable à celle que nous avons, née d'une Vierge, unie au Verbe éternel, vivant en terre, mourant en croix , ressuscitée et élevée dans lu gloire ; en un mot, sous l'idée que la religion nous en donne. L'idée du sacrement leur servait pour passer à l'autre ; mais ils s'arrêtaient là, et ne faisaient point de plus particulière réflexion sur ceci, comment le sacrement était le corps de Jésus-Christ. Leur dévotion était contente de l'usaqe Qu'ils avaient fait du sacrement, à
quoi ils étaient aidés par cette formule de communion : Corpus Chkisti; ils n'allaient pas jusqu'à cette question-là. Secondement, ceux qui allaient jusqu'à la question : Comment ce pain visible, ce sujet qiCon nomme sacrement, est le corps de Christ ? Mais trouvant de l'incompatibililé dans les termes, leur esprit s'arrêtait à la seulediffîculté, sans entreprendre de la résoudre. Troisiè<mement , ceux qui allant jusqu'à la question , allaient aussi jusqu'à la résolution ; mais leur esprit s'arrêtait à des termes généraux , comme que Jésus-Christ nous est présent au sacrement, que nous y recevons son corps et son sang, sans en chercher un plus grand éclaircissement. Quatrièmement , ceux qui après avoir été choqués par l'incompatibilité des termes, trouvaient enfin le vrai dénoûment , je veux dire, que le pain est le sacrement, le mémorial et le gage du corps saint de notre Rédcm-r pleur. Cinquièmement , ceux qui, à l'ouïe de ces propositions : Le pain est changé au corps de Christ ; le pain est le corps de Christ , allaient d'abord à leur vrai et naturel sen.'î, sans embarras ni difficulté, et sans songer même à l'incompatibilité des termes ; entendant fort bien que le pain , demeurant pain , est consacré pour nous être un sacrement qui nous [représente et qui nous communique le corps du Seigneur.
Yoilà ce que M. Claude appelle les beaux jours de l'Église, et le temps de la connaissance distincte. El cependant, de ces cin | ordi-es, il y en a trois qui ne savaient ce que c'était que l'Eucharistie, et qui n'entendaient pas le sens dos expressions qui en renferment la doctrine. Le quatrième le cherchait et le trouvait, dit-il, heureusement après l'avoir beaucoup cherché; et le cinquième le trouvait sans le chercher.
Après ces Luit siècles, M. Claude place le temps de l'ignorance etde la créance confuse. iVoMs déterminons, dit-il , pag. 260 , le temps de l'ignorance des peuples , à peuprès depuis Paschase jusqu'àBérenger ; c'est-à-dire depuis le commencement du neuvièine siècle jusqu'au milieu du onzième; et c'esl-la le temps qu'il appelle de connaissance confuse. Mais comme il est exlrêmemenl empêché à représenter l'état de ces siècles, il se sert quelquefois d'un artilice tout-à-fait plaisant, qui est de décrire l'étal où il prétend que l'Église était dans le onzième siècle après Bérenger, lorsqu'il s'agit de développer l'état où elle était dans le neuvième et le dixième , et dans les premières trente années du onzième.
Il avait déjà commencé d'user de cette supercherie dans la première Réponse , page 19, et l'auteur de la Réfutation la lui avait pardonnée ; mais il est bon de la faire remarquer ici, parce qu'il continue encore dans sa seconde Réponse d'user du même déguisement. 11 rapporte, dans cette page 19 de sa piemière Réponse, la prétention de l'auteur de la Perpétuité en ces termes : L'auteur, dit-il, se moque de nous, quand il dit qu'en supposant le changement que nous prétendons être arrivé, il faut nécessairement qu'il y ail eu un temps où. la créance de la présence réelle était tellement mêlée avec ctlle de l'absence réelle , qu'il y avait la moitié des évertues, des vrêtres et du veuvle qui tenait l'une, et l'autre.