PRÉSENCE OU DE L'ABSENCE REELLE. G
cramenlaires, et c'est une grande preuve (prdle l'a toujours été. La seconde a été embrassée au dernier siècle par les luthériens d'Allemagne, et elle avait été déjà suivie par quelques-uns du parti de Bérenger : et la première n'a jamais été suivie de personne, et ne vient présentement dans l'esprit de qui que ce soit.
Cependant M. Claude vent que cette idée d'incompalibililé, qui n'a jamais été suivie de personne, ait été la seule qui ait frappé ces fidèles des huit premiers siècles , et que les autres idées , suivies el embrassées en ce siècle p,ar cent millions d'hommes, ne se soient pas senlemenl présentées à leur esprit ; et il prétend que nous devons plus déférera ses conjeclures, ou plutôt à des aflirmations téméraires, destituées de loules preuves et de tonte vraisemblance, qu'à l'expérience positive de cent millions d'hommes qu'on lui allègue.
Il faut avouer que jamais homme ne s'attribua un empire si absolu sur l'esprit des hommes, que fait M. Claude; il on dispose comme un maître souverain; il sait tout ce qui s'y p;isse, el. ce qui est merveilleux, c'est qu'il lie décide jamais i»lus baidiment de leurs pensées que quand il s';igit de ceux qu'il n'a point vus, et qu'il ne peut connaître en aucune sorte.
Toute la terre, avant Bérenger, a conçu la présence réelle et la iraiissuhslantiation, sans contestation, sans disputes, sur les jiaroles ordinaires dont on se servait dans la célébration des mystères et dans les inslruclions communes. On la pouvait donc bien coticevoir et la croire durant les huit premiers siècles sur ces mêmes paroles. L'argument est assez vraisembla- .ble , et il y a bien des choses que l'on se persuade à moins. Il plaît néanmoins à M. Claude que cela ne soit point; et il répond dédaigneusement (p. 505) qu'il n'y avait que rombre el foibivclé du couvent de Corbie (|ui fût capable de produire l;i piîi:sée de la présence réelle, qu'il appelle un détour d'imagination. Et pourquoi donc, depuis ce temps-là, celte même présence réelle a-l-elle été conçue et crue par toute la terre, et dans une infiMité de lieux qui n'ont jamais su que Paschaso eût éerit , ni même ipi'il eùl élé ? N'en demandez pas la raison à M. Claude; il veut que cela soit, el que l'on l'en croie.
Ces suppositions téméraires sont accompagnées , dans le livre de M. Claude, d'une philosophie qui lui est particulière , el qu'il porte jusqu'à un raffinement où il est difficile de le suivre el de l'entendre, el où peut-être il ne s'entend pas bien lui même. Le commun du monde s'imagine que lorsque deux idées incompatibles sont afiirmées l'une de l'autre, on connaît trois choses : premièrement ces deux idées affirmées, c'està-dire , l'idée de cliacun des termes; secondement raffirmation qui en est faile; Iroisièmemenl la fausseté et l'impossibilité de celte affirmation. Par là il est clair que q'iand on connaît l'incompatibilité de deux terme» affirmes, on connaîl un sens incompatible, et on le rejette en même temps ; car on connaît que ces deux icrmcs incompalibles sont affirmés , et l'on désavoue
ce jugement comme faux. Que si celte proposition est d'une personne à qui on ne puisse allribucr une fausselé, on a une qualrième connaissance, qui esl que ce jugement et ce sens faux que l'on connaît n'est pas celui que l'auleur de la proposition a ou dans l'esprit, st que celle proposition signifie.
Pour appliquer cela maintenant au sujet dont il s'agit, si les fldèles des premiers siècles avaient été frappés de l'incompatibililé de ces doux idées, pain et corps de Christ, affirmées l'une de l'aulre dans les propositions où il est dit que Œiœliarislie est le corps de Jésus-Christ, ils auraient eu premièrement les deux Idées des deux termes , savoir, celle du pain et celle du corps de Jésus-Christ ; sccondemenl, ils auraient eu ridée de l'alfirmaiion de ces deux termes, exprimée par le mol est; troisièmement, ils auraient connu la fausseté de celle affirmation, par la raison de fincompatibilité di; ces deux termes; et en quatrième lieu, ils auraient conclu de là que ce n'est pas le sens de l'Écriture ni de l'Église dans cette proposition. El c'est ce que M. Claude reconnaît lui-même sans qu'il y pense, lorsqu'il dit (p. 287) qu'il esl vrai de dire que les peuples ont rejeté d''eux-mêmes cette unité de ces deux substances, pain et corps, comme inconcevable ; car s'ils ont rejeté celle unité, ils ont donc conçu qu'elle était exprimée par ces paroles : L'Eucharistie est le corps de Jésus-Christ, puisqu'on ne rejette que ce que l'on tonçoit.
Voilà comment on démêlerait ordinairement les choses. Mais il n'a pas plu à M. Claude de suivre une route si commune : il a jugé plus à propos de soutenir nettement que ceux qui rejetaient l'unité du pain et du corps, exprimée, selon lui, littéralement par ces paroles: Ceci est mon corps, n'y concevaient aucun sens, et que toutes ces propositions semblables : Le roi est la tête d'or , les épis sont sept années ; et celle de S. Paul : La pierre était Clirist, ne forment aucun sens, ni vrai ni ùmx, dans l'esprit de ceux qui les entendent en les prenant à la lettre. J'avoue franchement que celle philosophie me passe , et qu'elle me paraît enfermer une fausseté manifeste , qui n'est fondée que sur une petite équivoque. Car toute la subtilité de M. Claude, ou plutôl son illusion, vient de ce qu'il ne distingue pas er.tre un sens conçu et exprimé , et un sens cru et approuvé. II est très-vrai que ceux qui trouvent qu'une proposition enferme une incompatibilité selon la lettre, et qui n'y voient point d'autre sens, n'y approuvent aucun sens ; mais il n'est pas vrai qu'ils n'y conçoivent aucun sens; car ils y conçoivent un sens incompatible, c'est-à-dire, qu'ils y conçoivent que des termes incon:patibles y sont affirmés; et c'est pour cela qu'ils les désapprouvent, et qu'ils concluent de l'incompatibililé de ce sens, que ce n'est pas le sens de la proposition de l'Écriture et de l'Église. Si cette proposition était de quelque homme à qui il leur fût permis d'aiiribuer une erreur et une extravagance, ils en coiichiiaient, au contraire, non que ce sens littéral ne fùi pas le sens de celle proposition, mais que celui qui l'aurail avancée aurait avancé une folie. Ainsi ceux
qui n'approuvent pas ce que soutient un philosophe de notre temps, que si Dieu avait voulu, deux et deux ne feraient pas quatre, et qu'il y aurait des montagnes sans vallées, ne disent pas qu'ils n'entendenl aucun sens dans ces propositions; mais ils disent qu'ils y entendent un sens extravagant et impossible.
En un mot, juger que deux idées sont incompatibles , c'est juger que non seulement l'une n'est pas l'autre, maisque l'une ne peut être l'au Te. Ainsi juger que les idées de pain elde corps de Jésus-Christ sont incompatibles, c'est juger que non seulement le pain ii'eslpaslecorps, mais qu'il ne le peut être. Et par-là il esl visible que ceux qui eussent été choqués de celte incompatibilité , auraient rejeté en un sens la présence réelle; car ils auraient connu que le pain n'était pas le corps de Jésus-Christ; et comme ils n'auraient pas connu dans la philosophie de M. Claude, d'autre moyen de faire que l'Eucharistie fût le corps de Jésus-Christ, ils auraient fait une séparation entière du pain et du corps, et ils auraient nié absolimient la présence et l'existence de Jésus-Christ dans le pain , ce qui est rejeter la présence réelle.
Un homme qui coniiaît la manière dont Jésus-Christ peu têtre dans l'Eucharistie par transsubstantiation , en niant que le pain puisse être le corps de Jésus- Christ, ne nie pas les antres manières dont il peut être dans le sacrement. Mais celui qui n'en connaît aucune les nie toutes , en niant une espèce particulière, parce que son esprit se porte à séparer absolument Jésus-Chrisl de l'Eucharistie.
Tout ce grand discours que M. Claude fait depuis la page 282 jusqu'à la page 290, que les propositions composées de termes incompatibles n'ont aucun sens, ni vrai ni faux , et que ceux qui jugent ces termes incompatibles n'y conçoivent aucun sens , n'a donc véritablement aucun sens raisomiable ; el de plus il est rempli de suppositions téméraires et absurdes. Pourquoi suppose-i-il que tous ceux qui étaient frappés par celle incompatibilité apparente , formaient un désaveu de l'un té de ces termes pam et corps , à cause de cette incompatibilité, comme si celte incompatibilité obligeait nécessairement à former ce désaveu? Ce que nous avons montré être faux, principalement à l'égard des personnes dont il parle. Car il faut remarquer qu'il s'agit ici de gens (pii ne savaient point, scion M. Claude, le détail de l'opinion des sacramentaires , c'est-à-dire, qu'ils n'étaient point instruits de ces deux grandes clés , qu'ils appliqueiità la plupart des lieux des Pères ; l'une, querEucliaristie est le corps de Jésus- Christ en figure , l'autre, qu'elle est le corps de Jésus- Chrislen vertu. On disait à ces personnes, non delà part des hommes, que l'on peut soupçonner d'erreur et d'extravagance, mais de la part de Dieu même et de son Église , que l'Eucharistie était le corps de Jésus-Chrisl. Lessensfiguratifsnese présentaient point à leur esprit. Que pouvaient-ils donc fairequedecéderàune si grande autorité, et de reconnaître que ce qu'on leur enseignait était vrai , malgré la répug::-înce de leur raison ? Et ce serait en vain que M. Clauoe répondrait que l'incom-
6S1 LIV. Vi. CRÉANCE DISTINCTE DE LA
paiibilité des termes les cinpêthail de i'onner ce jugement; c'est mal connaître la nature do l'esprit humain , etla manière dont il agit. Cela serait bon si iiS fidèles avaient pour principe de ne rien croire d'inconcevable; mais ils en ont un tout contraire. La fi i des autres mystères les accoulume à croire des choses où leur raison ne trouve que des incompatibilités , et une raison supérieure leur persuade qu'il n'y a rien de plus raisonnable que de croire plus Dieu que leur raison. Il est donc certain que si les fidèles n'avaient point trouvé d'autre déuoûment de ces paroles : Le pain est le corps de JésusClirisl, ils auraient cru l'unité de ces termes, quelque incompatibles qu'ils paraissent. Ils se seraient formé un certain nuage qui leur en aurait caché l'inconipaiibilité, plutôt que de ne se pas soumettre à cette autorité souveraine qui leur proposait celte vérité ; et en s'aveuglant decette sorte, comme c'est l'ordinaire de l'esprit humain lorsqu'il conçoit des choses incompatibles , de les réduire de soi-même à quoique chose de compatible , enconservantlcsdeux idées de pain et de vin, elles croyant unies, ils seraient tombés naturellement dans l'opinion des luthériens, et ainsi ils auraient toujours cru en celte manière la présence réelle du corps de Jésus-Christ en TEucharislie. Mais ils n'ont pas élé obligés de se l'aire violence , et la raison même les a conduits à croire , non que le pain demeurant pain est le corpsde Jésus- Christ, mais que ce qu'on leur donnait n'était plus du pain , mais le corps de Jésus-Cluist.
Car c'est chicaner d'une manière déraisonnable que de ne pas reconnaître de bonne foi que quand on affirme deux ternies incompatibles l'un de l'autre , sans prendre le mot est pour signifier ou pour figurer, il n'y a proprement que raltribut d'affirmé, et que le sujet est plutôt nié qu'affirmé par ces propositions , n'étant marqué par le mot ordinaire que pour le désigner, non pour faire connaître sa nature et son existence. Toule l'altention de l'esprit se porte alors vers l'attribut, parce que c'e.4 proprement ce qu'on veut lui faire connaître, et il conçoit ensuite le sujet en la manière qu'il est nécessaire, afin que l'attribut soit véritable.
Ainsi , lorsque Raphaël conduisait le jeune Tobie, si quelqu'un, qui eût connu qui il était, eût dit : (^et homme que vous voyez est un auge, Tobie ne se serait pas imaginé qu'il aurait voulu dire par-là qu'il était homme et ange tout ensemblo; mais il aurait conçu sans peine qu'il aurait voulu dire seulement que paraissant hoii.me il é:ait réellement un ange, et que le mot d'iiomme n'aurait élé dans ce discours qu'un terme de dési;^nation, et le mot d'ange un terme d'affirmaiion. Ainsi quand nous disons que la félicilé des méclianls est une misère, ce que 3. Augustin a exprimé par tes termes : Niliil est iiifelicius felicilale peccantium , noi.'S ne pt étendons pas qu'étant félicilé elle soit misère, mais nous prétendons qu'elle n'est du tout que misère, et que c'est par ei reur qu'on l'appelle ielicitc. Ainsi quand un j-.hilos'iphe dit que les douleurs du corps ne sont pas dans le corps, mais dans l'ànie, il ne veat