DIFFICULTES CONTRE L'EUCHARISTIE. M
de plus fréquent parmi les Pères que de prouver l'unité des trois personnes par l'union des premiers fidèles, dont l'Écriture dit qu'ils n'avaient qu'un même cœur et une même âme. Celui, dit S. Augustin, qui a donné à plusieurs cœurs des fidèles de n'être qu'un cœur conservera à plus forte raison dans lui-même cette unité, en sorte que chacune des trois personnes soit Dieu, et que toutes trois ensemble soient Dieu, mais qu'elles ne soient pas trois Dieux, mais un seul Dieu. El saint Ambroise compare cette unité à l'union des fidèles entre eux, à celle d'un mari avec sa femme , et à celle de plusieurs hommes dans la nature humaine.
Il est certain que ces comparaisons sont étrangement éloignées de nous faire concevoir ce qu'il y a de plus incompréhensible dans le mystère de la Trinité, qui est l'unité individuelle de la nature divine, et que chacun sent en les lisant un désir secret que les Pères se fussent expliqués un peu davantage. Cependant ils ne le font pas; ils nous proposent simplement ces comparaisons, sans en appréhender les conséquences et sans en marquer la disproportion , parce qu'ils étaient tous occupés du dessein qu'ils avaient d'établir contre les ariens l'égalité des trois personnes, qui était niée par ces hérétiques.
On doit conclure de ces exemples en général , et d'un grand nombre d'autres qu'on pourrait apporter, qu'on ne doit pas avoir grand égard à ces sortes d'arguments que l'on lire du silence des Pères, et de ce qu'ils ne disait pas toujours tout ce que nous jugerions selon notre sens qu'ils devraient dire , Dieu, qui tenait leurs paroles dans sa main, les ayant fait souvent parler selon ses desseins , et non pas selon les nôtres.
Mais si l'on prend ensuite la peine d'examiner ce qui peut avoir été la cause de ce silence et des païens et des Pères sur les difficultés de plusieurs de nos mystères , on trouvera qu'il n'y a peut-être pas tant de raison de s'en étonner que Ton s'imagine. Car, premièrement, à l'égard des uns et des autres, on doit considérer que la dispute d'entre les païens el les chrétiens était bien différente de celle qui est entre les diverses sectes d'une même religion, qui conviennent de la plupart des principes : c'était une dispute non d'opinion à opinion, mais d'un corps de religion contre un autre corps de religion. Ce n'était pas un combat d'honmie à homme, où chacun est obligé d'attaquer el de se défendre, mais d'armée à armée, où la plupart demeurent sans rien faire ; c'est-à-dire que dans ces disputes il y avait une infinité de points qui demeuraient étouiTés, et dont on ne parlait point du tout, les païens se contentant d'attaquer la religion chrétienne en gros, el lâchant d'en ébranler les fondements en faisant passer pour fables tout ce qui est contenu dans lÉcrilure, el traitant les prophètes et Jésus-Christ même d'imposteurs ; et les cliréliens, au contraire, s.e contentant de se justifier dans les points dans lesquels ils étaient attaqués, et de repousser les calomnies qu'on leur imposait. Secondement on doit considérer que le combat enire la religion chrétienne
RÉFUTATION DE LA RÉPONSE D'UN MINISTRE
el la religion païenne n'a pas tant été un combat de raison conlre raison que de la violence et de la force contre la vérité, parce que toute la force était d'un côté, et toute la vérité de l'autre ; et il est arrivé de là que l'erreur, se trouvant puissante, ne s'est guère mise en peine d'emprunter le secours de la raison. Elle a voulu dominer par les moyens qii'elle trouvait dans ses mains , c'est-à dire parla force et la violence, et tyranniser, non convaincre les esprits. Les païens avaient un tel mépris de tous les chrétiens, qu'ils s'informaient peu du fond de leur religion. Ils n'en connaissaient que le dehors, comme leur manière de vivre, leur mépris de la mort, leur aversion pour les idoles, la profession qu'ils faisaient de suivre la doctrine de Jésus-Christ, l'autorité qu'ils donnaient à l'Écriiure sainte; mais ils ne passaient guère plus avant. Et c'est pourquoi TortuUien leur reproche avec raison que c'était la seule chose où la curiosité était éteinte : Htc solùm curiositas Immana torpescil. Ainsi, il ne se faut pas étonner qu'ils n'aient pas tiré de nos mystères tous les avantages qu'ils en eussent pu tirer s'ils en eussent été plus instruits, et qu'ils n'aient pas prévenu toutes les objections que des hérétiques plus subtils qu'eux ont faites depuis.
Il ne faut pas s'imaginer aussi que la religion chrétienne se soit établie en prouvant en particulier tous les articles de la foi qu'elle propose. Ceux qui l'ont plantée se sont acquis créance par leurs miracles et par la sainteté de leur vie. lis ont prouvé Jésus-Christ parles prophéties, et ciisuiie ils ont fait recevoir sa religion tout entière avec tous les dogmes qui la composent, non par voie de discussion, mais par voie d'autorité, sans s'arrêter à l'explication particulière de chacun de ses articles.
On doit considérer de plus que, comme les preuves dont les apôtres et les Pères se servaient pour détruire le paganisme ou les hérésies étaient soutenues de l'esprit de Dieu qui parlait en eux, et qui faisait une impression secrète sur les cœurs de ceux que Dieu voulait toucher par leurs p'roles , ils se sont mis plus en peine que ces preuves fussent solides el véritables en soi, que non pas qu'elles ne pussent être repoussées par des réparties apparentes. S. Paul parlant aux Athéniens leur dit que le Dieu qui a fait le monde et qui est le Seigneur du ciel et de la terre n'habite point dans des temples formés par les mains des hommes. Craignait-il que ces philosophes ne lui répartissent qu'il est pourtant dit dans les Écritures qu'il autorisait, que le Dieu que les Juifs cherchaient viendrait en son temple : Veniet ad lemplum suum Dominalor^ quem vos quœrilis ? ou qu'ils lui répondissent qu'il n'était pas plus indigne de Dieu d'habiter dans un temple que d'être enfermé dans le sein d'une femme , d'être couché dans une crèche , de loger dans de pativres maisons, comme il l'enseignait luimême de Jésus-Christ , dont il prêchait la divinité , en même temps qu'il lui attribuait toutes ces choses ?
Tous les Pères reprochent aux ariens qu'ils admettaient plusieurs dieux, parce que, séparant la nature du Fils de celle du Père . ils ne laissaient pas de lui
donner le nom de Dieu, el de lui déférer l'adoration qui n'est due qu'à Dieu. Eussent-ils dû abandonner cette preuve parce que les ariens la tournaient contre eux-mêmes, et qu'ils soutenaient que c'étaient les catholifpies qui admettaient plusieurs dieux en communicant l'essence de Dieu à trois personnes distinctes, et égales entre elles? S. Athanase témoigne qu'ils se servaient de colle raison, comme Paul de Samosate s'en servait aussi , el on l'avait employée dans la conférence des évêquos catholiques avec les ariens , sous le roi Gondebaud, rapporiéc dans le 5" tome du Spicileg. Celte raison était solide dans la bouche des Pères , cl elle était apparente dans celle des ariens. Mais la crainte d'une répartie apparente ne leur a pas faitquiîierun avantage réel et solide.
Il en est de même de tous ces reproches que lea Apologistes de la religion chrétienne font aux dieux du paganisme, que ce sont des dieux qui se peuvent enfermer sous la clé , qui peuvent être dérobés par des larrons, qui peuvent être menés en captivité ou en triomphe, qui sont plus grands en une plus grande statue qu'en une petite, qui sont privés de vie et d'action, qui sont exposés aux injures des animaux. Car tous ces reproches sont justes conlre ces fausses divinités et contre la théologie populaire des païens qui croyaient ou que les statues étaient véritablement des dieux, ou qu'au moins leurs dieux y habitaient et y étaient enlièremcnt renfermés, et qu ainsi tout ce qui arrivait à ces statues arrivait en quelque sorte aux dieux qu'elles contenaient, qui changeaient de place , et étaient resserrés dans un lieu particulier, non seulement selon ce corps auquel ils étaient joints , mais selon la divinité même qui y était renfermée. Car les païens ne supposaient point qu'elle fût immense , infinie , incapable de changement, comme la foi nous l'enseigne de la véritable Divinité. Il est certain néamnoins qu'ils pouvaient trouver dans le mystère de rincariialion de quoi repousser ces reproches avec quelque sorte d'apparence, puisqu'il s'ensuit de ce mystère qu'un Dieu a été enfermé dans un lieu particulier et dans des lieux aussi peu dignes de lui que ceux où l'on pouvait enfermer les dieux de pierre et de bois; que ce Dieu a été sujet aux injures des éléments , des bêtes , el principalement des hommes ; qu'il pouvait être pris, resserré, emprisonné, el qu'il l'a été en effet ; el l'on ne peut rien dire de ces dieux de pierres el de bois dont les chrétiens se moquaient, que les païens ne pussent dire avec quelque couleur de ce Dieu que les chrétiens adoraient el donl ils prêchaient l'adoration à toute la terre. Il est sans doute qu'ils pouvaient faire ces reparties , et il n'était pas besoin qu'ils les empruntassent du mystère de l'Eucharistie, qu'ils connaissaient peu , et qu'on leur cachait autant qu'on pouvait, puisque celui de l'Incarnation qu'on leur annonçait, et qu'ils ne pouvaient ignorer, leur donnait occasion de les faire avec tout autant de force et de vraisemblance.
Mais quelque apparence qu'il y eût eu dans ces réponses , elles n'eussent éic nullement solides. Car,