PARTIE I. RÉPONSE GÉNÉRALE AUX DIFFICULTÉS CONTRE L'EUCHARISTIE
quoiqu'il s'ensuive du mystère de l'Incarnation qu'un
Dieu a été uni à un corps , qu'il a changé de place , qu'il a pu être emprisonné, et qu'il l'a été en effet, tout cola ne se peut dire de ce Dieu que selon la nature liumaine qu'il a prise, la divinité de Jésus-Christ étant toujours demeurée immuable, impassible, remplissant et contenant tous les lieux ; au lieu que la force du reproche que les chrétiens faisaient aux païens consistait principalement en ce qu'ils supposaient q!ie tontes ces choses arrivaient à leurs dieux selon la divinité môme. Si ce Dieu des chrétiens s'étani fait homme a souffert toutes les misères des hommes, il les a souffertes par puissance et par volonté, et purement selon la nature humaine qu'il avait prise. Mais les indignités que souffraient ces divinités du paganisme étaient des suites de leur impuissance. Les païens ne supposaient point que ces souffrances fussent volontaires, ni que ces dieux eussent un pouvoir absolu de les empêcher. Ils croyaient au contraire qu'ils étaient liés par les destins , et qu'ils ne pouvaient pas faire tout ce qu'ils voulaient. Ils croyaient qu'ils en étaient réellement touchés, émus, affligés ; et ainsi à l'égard de ces divinités païennes , c'était de véritables outrages , qui ne s'arrêtaient point à ces statues, mais passaient jusqu'à la divinité même, qu'ils croyaient sujette à toutes les passions des hommes. Ainsi ces reparties eussent été en effet vaines et frivoles, soit que les païens les eussent tirées du mystère de rincarnation, soit qu'ils les eussent prises de celui de l'Eucharistie, qui n'en est qu'une suite; et il n'est nullement étrange que les Pères n'y aient eu aucun égard, et qu'ils n'aient pas laissé d'employer contre les païens toutes ces raisons que nous avons dites , puisqu'elles étaient fortes et invincibles dans leur bouche, et qu'elles n'eussent eu qu'une apparence fausse et trompeuse dans la bouche des païens. Enfin il faut considérer que l'esprit général des Pères et des chrétiens des premiers siècles a été d'honorer les vérités de la foi par une soumission intérieure, sans prétendre en pénétrer la profondeur, ni en développer les difficultés , qu'autant qu'ils y étaient forcés par les objections des hérétiques. Dieu ne nous appelle point à la vie bienheureuse, disait S. Ililaire, par des questions difficiles ; il ne veut point que nous nous travaillions par des discours étudiés ; rélernité s'acquiert par une (ci facile et exempte de difficultés, i Nec per difficiles nos Deus ad bealam vilam quœc sliones vocal, nec multiplia eloquentis facundiœ génère t sollicitât; in absoluto nobis et facili est œternitas. i Et S. Basile témoigne que les Pères ont conservé les mystères de la foi dans un silence tranquille et exempt de curiosité. Celle humilité les a fait arrêter à la substance même de nos mystères , sans presque en regarder les suites et les conséquences, quoique nécessaires et indubitables ; et les a portés à n'employer autant qu'ils pouvaient pour les exprimer que les paroles mêmes qu'ils trouvaient dans les Écritures saintes. Non relictus est hominum eloquiis , de Dei rébus alius quàin Dei sermo, dit encore S. Ililaire. Et c'est
pourquoi ils étaient très-retenus à parler de ces conséquences, quoique la raison les en tirât d'elle-même. Eliam quœ pro religione dicimus, cum grandi metu et disciplina dicere debemus.
On a toujours cru dans l'Église le péché originel, et cet article de notre foi produit des difficultés impénélrables à la raison de tous les hommes, qu'un péché qui est une action de la volonté puisse passer d'une âme à une âme ; que le corps qui n'est qu'une matière puisse corrompre l'âme qui est un esprit; que Dieu puisse justement former une âme dans un corps qui la corrompt au même instant qu'elle y est reçue ; que Dieu puisse justement imputer un péché inévitable et involontaire. Toutes ces difficultés sautent aux yeux, et frappent d'abord l'esprit. Cependant l'Église passe quatre cents ans sans qu'aucune ait été ni objectée par les païens et les hérétiques, ni éclaircie par les Pères ; et lorsque les pélagiens s'élevèrent , elles parurent toutes nouvelles ; de sorte que S. Augustin en les réfutant trouva bien plusieurs passages des Pères pour établir le péché originel , mais il n'en trouva point où il paraisse que ces difficultés si naturelles aient été seulement considérées par aucun des Pères.
On a toujours cru dans l'Église un seul Dieu et trois personnes, et l'on a déféré le nom et l'adoration de Dieu à chacune de ces trois personnes. Il s'en suit de là des difficuliés qui effraient l'esprit de ceux qui les considèrent. Cependant trois cents ans se passent sans que l'on y fasse grande attention , et sans que les païens en tirent aucun avantage considérable contre la religion chrétienne.
Mais ce qui est plus étrange , comme nous avons déjà dit, est que, quoique les ariens niassent également et l'unité individuelle de la nature divine dans les trois persoimes, et l'égalité de ces trois personnes dans cette nature , et quoique ce qui heurte le plus rudement la raison soit l'unité individuelle d'une nature en trois personnes distinctes, et non l'égalité de ces trois personnes en celte nature, néanmoins ils ont peu fait de réflexion sur cette effroyable difficulté, et ils en ont tiré très- peu d'avantage contre les catholiques. Et les Pères de leur côté en suivant les ariens dans cette dispute ne préviennent point ces difficultés , et ne paraissent pas même les apercevoir. Ils supposent trés-clairement l'unilé individuelle de la nature divine, et la marquent assez souvent en termes formels; mais ils n'éclaircissent et ne marquent point distinctement les incompréhensibilités qu'elle enferme, et qui sont présentement les objections ordinaires des socinicns.
Il en est arrivé de même sur le sujet de l'Incarnation. Ce n'est que la nécessité des hérésies qui a obligé les Pères de considérer plusieurs conséquences de ce mystère qui y sont réellement enfermées , et encore ne irouve-t-on pas dans leurs écrits un grand nombre de questions, que la subtilité des scolastiques a depuis fait naître. De sorte qu'on ne doit pas trouver étrange qu'ils aient usé de la même conduite à
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l'égard du mystère de l'Eucharistie , et que, n'ayant de la foi dans l'Écriture au même temps qu'il les y point été allaqué dans les premiers siècles, ils soient découvrait snnisaumieiit à l'Église, il a voulu aussi
demeurés dans la substance même du mystère, sans en considérer les conséquences. Ils ont adoré Jésus- Christ comme réellement présent sur les autels. Ils ont cru que le pain et le vin étaient changés en son corps cl en son sang. Il s'ensuit de là qu'un corps est on plusieurs liuux, qu'il est réduit en un petit espace, que des accidents subsistent séparés de leur substance. Il est vrai que tout cela s'ensuit, comme il s'ensuit de la Trinité que la divinité du Père n'élanl point en lui distincte de sa paiernilé qui le rend Père, et étant une même chose avec elle, se communique néanmoins au Fils sans elle , et devient une même chose avec la relation ([ui le rend Fils , sans se multiplier , et sans perdre son unité. M.nis les Pères ne s'amusaient pas à regarder ces difficultés , on à les expliquer au peuple, parce qu'ils avaient plus pour but rédification de la piété que la satisfaction de la curiosité, et qu'abaissant profondément leur esprit sous les vérités que Dieu nous a révélées , ils ne se donnaient pas la liberté de lever les yeux pour en considérer toutes les suites et les conséquences.
En effet cette conduite est tellement conforme à l'instinct de la religion , que présentement même , dans l'Église caiholi(iue, que les calvinistes ne soupçonneront pas de ne pas croire la transsubstantiation, non seulement le peuple, mais généralement toutes les per.-onnes de piété ne font guère d'attention à toutes ces suites philosophiques. On y adore Jésus- Christ présent; on croit qu'après la consécration la substance du pain et du vin sont ôlées pour faire place à son corps et à son sang; mais on en demeure là, et on ne trouvera guère que dans les discours et dans les livres de piété on passe plus avant. Ce n'est que dans les écoles que l'on parle de ces conséquences , qui, quoique nécessaires, ne font pas l'objet ordinaire de la dévotion des fidèles. De sorte que, comme ce «erait une très-mauvaise raison de conclure, par exem-
qn'clles fussent quelquefois obscurcies dans la tradition même, pour y être méconnues par les esprits superbes, au même temps que les fidèles les y reconnaissent très-clairement. Il est le maître des paroles et des écrits des honunes , tant bons que méchants ;• et il ne leur permet [.as de dire en tout temps, en tout lieu, en toute occasion, tout ce que nous jugerions qu'ils devraient dire. Il est au pouvoir des hommes de pécher, dit S. Augustin, mais il n'est pas en leur pouvoir de faire tel ou tel péché. C'est Dieu qui règle ceux qii'il doit permettre, et ceux qu'il doit empêcher, en ordonnant les ténèbres, et se ser\ant pour l'exécution de ses desseins du silence et des paroles de ses ennemis et de ses amis.
Ainsi il empêche une hérésie de naître en un temps, et il peimet que l'on jette les semences qui la font naître en un autre. Il tend des pièges à l'orgueil des hommes , et prépare des moyens pour en garantir ceux qu'il veut sauver. Il perniet que les Pères se taisent de certaines choses , qu'ils se servent dans leurs écrits de certaines expressions dont l'apparence porte à l'erreur, et il leur fait insérer en même temps dans leurs écrits des preuves suflisantcs pour soutenir la vérité contre celte erreur. 11 répand des ténèbres et des lumières aussi bien dans la tradition que dans rÉcriiure. L'un et l'autre est un effet de sa Providence : Sicut tenebrœ ejus, ila et lumen ejus. Peut-être que si les païens eussent été aussi subtils à former des difficultés contre la Trinité, la rédemption de Jésus- Christ , la grâce , le péché originel et rEucharistie , que les sociniens et les sacramenlaires le sont à présent, ils auraient retardé le progrès de l'Évangile. Dieu donc a voulu épargner à son Église naissante cette sorte de tentation. Il a arrêté pour un lenips ce débordement de la raison humaine contre la foi ; et pour ne faire combattre sa religion que contre la puissance et l'orgueil du monde, il lui a donné des enae-
pliC, que S. Bernard n'avait point Pâme i-emplie de la mis faibles en raisons , et qui n'étaient armés que de iraussubstaniiation , parce qu'il ne parle point de ces violence.
conséquences , c'en est encore une plus mauvaise de lirer celle même conclusion du silence des anciens Pères , qui n'étant pas nés comme S. Bernard après l'hérésie de Bérenger, mais écrivant sans aucune vue d'une hérésie qui n'était pas encore formée , avaient plus de sujet de n'expliquer aux peuples que ce qui était capable de nourrir leur piété.
C'est ce que l'on peut dire en particulier touchant le silence des anciens Pères, des païens et des hérétiques mêmes, sur les difficultés de plusieurs de nos mystères. Mais ce serait considérer toutes ces choses trop bassement, de ne rechercher que dans les hommes la cause de tous ces effets qui nous surprennent, ce qu'il a plu à Dieu de nous faire connaître de sa conduite , et du double dessein qu'il a d'exercer sa miséricorde envers les uns , et sa justice envers les autres , nous obligeant de remonter plus haut ; et de reconnaître que, comme il a voulu cacher les vérités
Peut-être aussi que s'il eût permis que l'on eût proposé aux Apôtres et aux premiers Pères toutes leg difficultés qu'on a formées depuis contre ces mêmes mystères, il les auraient tellement éclaircies, et ils en auraient établi la vérité par des décisions si formelles, que personne n'eût osé les contredire, et qu'ainsi l'on n'aurait jamais ouï j)arler ni d'ariens, ni de nésloriens, ni d"eulichiens, ni de sacramenlaires. Mais comme il était dans l'ordre de sa Providence que toutes ces hérésies s'élevassent, afin que son Église fût éprouvée, et que la paille fût emportée par ce vent de mort, il a permis aussi que ces mystères fussent couverts de quelques nuages dans l'Écriture et dans la tradition même, et qu'il y eût dans l'une et dans l'autre, soit par les paroles, soit par le silence, des pièges pour les nestoriens, des pièges pour les ariens, des pièges pour les sacramenlaires, et pour tous ceux généralement qui n'ont pas assez d'humililë
6." PART. II. CIIAP. I. CONSIDÉrxATION FONDAMENTALE DE LA RÉPONSE, etc. GG
pour se sonincllre à rauioriié de so:i Eglise. fio.ultés et des preuves lout ensemble. Mais le devoir
Que ceux donc qui demandent avec lanl d'empres- des hommes consiste dans le choix. C'est par où Dieu
senicnl pourquoi les Pères ne nous ont pas expliqué les tente et les éprouve. Les sacramentaircs en font
exactement toules les merveilles de rEucIiarislie, ap- un, et les callioliques un autre. C'est le sujet de leur
préhendent qu'ils n'en soient eux-mêmes la première différend, dans lequel les callioliques ont déjà ceJ
et la vérilahie cause; que ces ténèbres dont ils se avantage non contesté, qu'ils font le choix que toute
plaignent ne leur aient été préparées par la justice de Dieu; et que, comme on peut répondre avec raison à ceux qui s'étonnent pourquoi il est parlé quelquefois si obscurément dans l'Écrilure, et même dans les premiers Pères, de l'égalilé du Fils de Dieu avec son Père, pourquoi S. Cyrille s'est servi de cette expression : Una nalura Yerbi ïncarnaia, que c'est parce que
l'Eglise a fait du temps de Bérenger, et celui que tout ce qui a pu porter le titre d'Église de Jésus-Christ a fait depuis ; celui que S. Bernard , S. Malachie , S. Louis, et une infinité d'autres saints ont fait, alieu que les sacramentaircs font le choix des henri ciens et des vaudois.
On a voulu prouver dans le petit écrit de la Per-
Dieu voulait permettre que son Église fut attaquée pétuilé de la foi de l'Église touchant l'Eucharistie,
par l'hérésie des ariens, et par celle des eulychiens, auxquels ces paroles obscures ont servi de pierre d'achoppement ; qu'ils appréhendent, dis-je, qu'on ne leur puisse dire de même que les païens n'ont poist parlé de l'Eucharistie, que les Pères ne nous en ont pas expliqué en détail toutes les merveilles, qu'ils en ont parlé quelquefois en des termes obscurs, parce que Dieu voulait punir les hommes par l'hérésie des sacramentaircs, dont la présomption méritait que Dieu ne leur ôlât pas ces occasions d'illusion et d'égarement.
Enfin, pour réduire l'auteur de la réponse aux termes précis de la dispute dont il s'agit, et l'empêcher
auquel cet auteur tâche de répondre, que ce choix de toute l'Église du temps de Bérenger et depuis Bérenger, était décisif de ce différend , parce qu'il montrait clairement que c'était aussi celui de toute l'Église ancienne, étant impossible qu'il se soit l'ail aucun changement de créance touchant l'Eucharistie. Celait l'unique but de ce traité, et ce que l'auteur de la réponse avait uniquement à réfuter. 11 s'est servi pour cela de deux voies : l'une indirecte, qui est de proposer des difficultés contre l'Eucharislie, et c'est celle dont on vient de faire voir l'illusion ; l'autre plus directe, en apportant quelques moyens vraisemblables, par lesquels il prétend que ce changement
de s'en écarter, on n'a qu'à lui dire que s'il n'y avait s'est pu faire, et en cela il vient au point de la point d'obscurités il n'y aurait point d'hérésies. Or il question. On ne peut nier qu'il n'y ait quelque chose faut qu'il y en ait, selon saint Paul : Oporlet liœrcses d'ingénieux dans ces conjectures. Mais j'espère de esse. S'il n'y avait point de lumières et de preuves faire voir par une discussion exacte que si elles ont de la vérité, il n'y aurait point d'Église. Et il est en- quelque chose capable de divertir ceux qui se plaisent core plus nécessaire qu'il yen ait une, et qu'elle dans ces sortes de subtilités, elles n'ont rien qui puisse subsiste jusqu'à la fin des siècles, selon la parole de satisfaire ceux qui recherchent la vérité. C'est le su- Jésus-Christ. 11 est donc nécessaire qu'il y ait des dif- jet de ma seconde partie.
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