LIV. VIII. EXAMEN DES AUTEURS L
doit pas s'étonner que Rémi les joigne ensemble , et qu'il passe de l'une à l'autre, comme de la cause à rcffet. L'union de r Église, dit-il, est si grande en Jésus- Clirist , qu'il n'y a partout qu'un même pain du corps de Jésus-Clirisl, et un même calice de son sang, i Tania Bit Ecclesiœ unitas, ut imus ubique sit panis corporis Christi, et unus calix sanguinis ejus.t Et ailleurs, expliquant ce passage : Unus panis , unum corpus multi sumus , omnes qui de uno pane participamus; c'est-àdire, dit-il, que participant tous au même corps de Christ, nous sommes ainsi rendus un même corps.
Mais comment distinguerons-nous ces deux unités, puisqu'il les exprime dans les mêmes termes? On les distingue comme on distingue toutes les choses inégales qui sont jointes ensemble, à cause du rapport qu'elles ont entre elles. Comme elles sont semblables, elles conviennent en certaines expressions ; comme elles ne sont pas entièrement semblables, elles ne conviennent pas en toutes. Le rapport de ces deux uni(és des pains consacrés avec le corps de Jésus-Chrisl, et de l'Église avec le même corps, pourra donc faire dire que comme tous les pains que l'on consacre sont un même corps de Jésus-Christ , de même ceux qui mangent dignement ce corps dans l'Église sont un seul corps de Christ ; que ce pain, le corps naturel, et l'Église ne font pas trois corps , jjiais un seul corps. Mais la différence de ces unités fera que toutes les expressions ne seront pas communes. Aussi cet auteur ne dit pas de l'Église qu'elle passe au corps de Jésus-Christ : transit in corpus Christi ; il ne dit pas que bien que ceux qui ont communié paraissent hommes, néanmoins dans la vérité ils sont le corps de Jésus-Christ. 11 ne dira pas qu'ils paraissent hommes, parce que nous aurions horreur de voir de la chair crue et du sang, et que c'est pour cela qu'ils conservent leur ligure. Enfin il y a cent expressions parliculières à l'Eucharistie, qui ne seront jamais employées pour marquer l'union des fidèles avec le corps de Jésus-Christ , et qui font voir que ces deux unités sont très-différentes l'une de l'autre : que l'une est une unité naturelle, qui l'ait que le pain n'est pins pain, mais le corps de Jésus-Chrisl ; que l'autre est une union réelle , par la réception du même corps et par riiabilalion du même Esprit ; mais qui conserve la distinction de la nature des choses unies, et qui ne fait pas que les fidèles n'aient qu'une nature avec le corps de Jésus-Christ, quoiqu'ils ne fassent qu'un même corps avec lui , selon le langage de l'Écriture et des Pères.
La première des réflexions de M. Claude n'a pas plus de solidité que celle que nous venons de réfuter : il prétend que parce que Rémi dit que la divinité remplit le pain, et le joint au corps de Jésus-Christ, il veut dire que le corps de Jésus-Christ, demeurant dans le ciel, et le pain dans la terre, sont unis ensemble par cela seul que la divinité remplit l'un et l'autre , et qu'elle ÊO sert du pain comme d'un instrument, pour communiquer les grâces que le corps de Jésus-Christ nous a méritées. Mais on lui a déjà dit que celle pensée n'est pas raisonnable : car si l'habitation de la divinité dans
ATINS DES SIÈCLES VII, VIII ET IX. gaO
le corps de Jésus-Christ demeurant au c:*l, et dans le pain demeurant en terre et conservant sa nature , et l'application de ce pain à servir d'insiruraent pour conmiuniquer les grâces méritées par le corps de Jésus-Christ , rendait le pain corps de Jésus-Christ , la même habitation de la divinité dans l'eau du baptême, et l'usage que Dieu en fait pour communiquer ses grâces, la rendrait aussi le corps de Jésus-Christ, et donnerait lieu de dire que quoiqu'il y ail dilTérenti-s eaux dont on bapiise, néanmoins ces eaux ne font qu'un même corps de Jésus-Christ; qu'elles sont changées au corps de Jésus-Christ; qu'elles passent au corps de Jésus-Chrisl ; que quoiqu'elles paraissent de l'eau , néanmoins dans la vérité c'est le corps de Jésus-Chrisl. Toutes ces expressions seraient aussi raisonnables à l'égard de l'eau du bapiênie qu'à l'égard du pain et du vin ; et néanmoins M. Claude avouera lui-même qu'à l'égard du baptême elles sont si absurdes, qu'il n'est jamais venu dans l'es^prit de personne de s'eii servir. Ce sens chimérique donnerait lieu de dire aussi que Jésus-Christ n'avait qu'un bras, qu'un pied ; (ju'il n'avait aucune distinction de membres , parce que la même vertu de la divinilé résidait dans tous ses membres, il donnerait lieu de dire que l'âme de Jésus-Christ est son corps, que le corps est l'âme , parce que l'âme et le corps sont remplis de la même vertu de la divinité.
Et que M. Claude ne nous réplique point que l'un n'était pas le sacrement de l'autre; car il ne s'agit pas ici de sacrement ni d'unité de signe , pour laquelle il ne faut aucune verlu ni aucune liabilation de la divinilé. Il s'agit de l'unilé que peut produire celte union du pain an corps de Jésus-Chrisl exprimé par Rémi. M. Claude dit que c'est une simple union de vertu, en ce que la divinilé remplit l'un et l'autre de sa verlu. Et on lui réplique avec raison qu'il y a de l'extravagance à supposer que l'union d'une même verlu en deux choses distinctes puisse faire dire que l'une est le corps de l'auire , qu'elle passe au corps de l'autre, que ce n'est qu'un même corps.
Mais, dit M, Claude, tous ces raisonnements sont hors d'œuvre. Il ne s'agit pas entre nous si la pensée de Rémi est soutenable ou non , si elle a des difficultés ou si elle n'en a pas ; il s'agit seulement s'il l'a eue ou s'il ne l'a pas eue. J'avoue que c'est de quoi il s'agit : mais ces difficultés faisantvoirclairementqu'il n'est point croyable qu'il l'ait eue, il faudrait, pour la lui attribuer, qu'on ne pût donner aucun aulre sens à ses paroles : or tant s'en faut qu'on ne leur puisse donner que le sens de M. Claude, qu'il est clair qu'elles ne peuvent du tout souffrir le sens qu'il y donne. C'est, dit Rémi, un seul corps et un seul sang : car la divinilé le remplit et le conjoint, et fait que comme elle est une , de même il est conjoint au corps de Christ, et est un seul corps de Christ en vérité. Que sert, dit M. Claude, de raisonner contre l'évidence de ses yeux ? Mais que sert à M. Claude de parler contre l'évidence du sens commun ? Rémi dit que la divinité joint le pain au corps de Jésus-Christ : esl-ce les ioindre que de laisser l'un dans le ciel cl l'autre dans
mi
V.i lerre? Rémi dit qu'il fail que c'est un seul corps en vérité : osl-ce iiiodnire cet efl'ol (|iie de hiisscr io p.dn dans l'être du pnin, en soiie (iu"il soit vrai de dire «ju'il n'est p:>s le corps de Jésus-Cinisl dans la vérilé, et qn'il soil faux et ridieuic de dire qu'il soit le corps de Jésus-Christ dans la vérilé? Renii parle donc d'une véritable union qui produise une véritable niiiié, qui fasse que le pain soit iiidisiant du corps de Jésus- Christ ; ce qui est exprimé par le mot de conjonction, et qui fasse qn'il soit dans la vérilé le corps de Jésns- Chrisl ; ce qui fait dire à Renii que le pain et le corps de Jésus-Christ ne sont qu'un seul corps. C'est le vrai et littéral sens des paroles de Rémi : c'est ce que les yeux et la raison y voient; au lieu qu'ils y voient le contraire de l'union chimérique de M. Claude, qui laisse le corps de Jésus-Christ dans le ciel et le pain dans la lerre , et qui ne fait point que le pain soil le corps de Jésus-Christ.
Pourquoi donc, dira M. Claude, Rémi parle-t-il de celte union pour expliquer la transsubslaniiaiion , puisque celle doctrine suppose que le pain ne subsiste plus? C'est ce qu'il aurait fallu clierclicr humblement, et sans celle précipitaiion qui laii tirer des conséquences téméraires de ce que l'on n'enleiul pas. Si M. Claude eût considéré celle difliculté avec cet esprit, il en eût sans peine trouvé l'éclaircissement. Dans le mystère de l'Eucharistie l'effet est certain, qui est que ce qui nous paraii pain est le corps de Jésus-Christ, et que ce corps immortel et glorieux est après la consécration couvert de ce voile sensible qui le cache à nos yeux. Mais la marièrc dont se fait ce changement merveilleux est au-dessus de notre esprit, scion les Pères. Slodus aulem intelUgi non potest, dil S. Jean de Damas. Ccpcidant c'est l;i coutume de l'esprit humain, dans les cIio>es nié i es qu'il avoue et qu'il reconnaît être inconcev;!bles, de s'en former certaines idées iiiîparfailcs qui l'aident à les concevoir en quelque sorte, et d'exprimer ensuile ces idées connue en bégayant, cl par des lerines qui répondent peu dans la vériié à la grandeur de la chose (ju'on veut exprimer, nais qui répondent à celte idée imparfaite qu'on s'en est formée. C'est ce <iui fait que, pour concevoir la manière du changenient qui se lait dans l'Eucharistie , les uns ont a| p(nté pour exemple la conversion naturelle du
toutes les créatures où elle réside, mais par une véritable opération qui les rond iiidislanisei iiimiédialcmeiil unis. Et celle union ne se tennint; pas a une simple conjonction, mais elle fait (jue le pain passe an corps de Jésus-Ciirisl; qu'il cleviml le corps de Jésus- Christ, comme celle cire devient léii, selon la comparaison de S. Chrjsostôme, et comme le pain mangé par Jésu -Christ devenait le corps de Jésns-Cinisl, selon la comp liaison des autres Pères.
Cette union n'est donc que la voie à la transsubslaniiaiion, selon notre manière de concevoir, pirce que nous ne saurions nous empêcher d'en mêler Tidée , quand nous nous en voulons former quelque image imparfaite et défectueuse. Mais celle union se lerniine dans notre pensée à faire qu'il n'y ail plus qu'un seul corps de Jésns-Ciirist : c'est ainsi que les honnnes peiisenl; el Reini , en jiarlanl comme il a parlé, n'a fait que représenter les idées communes.
C'esi donc en vain que M. Claude nous demande en quelle langue joindre le pain au corps de Jésus Christ signifie transsubslanlier : cai- il est vrai que joindre le pain an corps de Jésus-Christ ne signilie transsubstantier en aucune langue ; mais joindre le pain au corps de Jésus Christ, el [aire qu'il svil le corps de Jésus- Christ, et que le pain passe au corps de Jésus-Christ, signilie transsubslanlier dans tontes les langues du monde, et dans celle de Rémi. L'union des deux termes précède la transsubslantiation d'une priorité de nature, selon notre nianière imparfaite de concevoir; el la traussubstanlialion est ce qui suit de celle manière d'union , qui change el convertit le pain an corps de Jé.'US- Clirisl. Et c'est pourquoi, quoi qu'en dise M. Claude, la jonction du pain avec le corps de Jésus Christ ne suppose point la subsistance de l'un et de l'autre, ni selon Rémi, ni selon la raison, puisque c'esl une union de passage, une union de conversion (pii ne laisse subsister que Tiin des termes , el (pii fait qu'c'ncore qu'il paraisse <lu pain , c'esl néanmoins le vrai corps de Jésiis-Chrisl.
Aussi, parce que celle idée est fort iiainrelle, et que l'esprit s'y porte de soi-même, on voit la iranssnbstanliation expliquée par les lermes d'union et de transfusion par divers auieurs. Nous avons déjà dil que l'auleur des homélies qu'on attribue à S. Éloi, et
pain que Jésus Christ changeait en son corps lorsqu'il celui du livre des divins Oi'fices, imprimé sous le nom
en mangeait; et que S. Jean Chrysoslôme apporie celui d'uni; cire qui est jetée dans le len; cl qn'il veut que nous concevions que le pain est consumé p^r la présence du corps de Jésus Chii4, comme celle cire est consumée par le feu. Or, dans toutes ces idées, il y a toujours une certaine union el une conjonction que l'esprit ne saurait empêcher de concevoir avant que reffelsoil produit : car le pain n'est cliangé au corps de celui qui le mange qu'y étant uni, et la cire n'est consumée par le feu qu'y étant jointe.
C'esl en suivant ces idées humaines el naturelles que Rem» nous dit que la divinité qui est dans le corps de Jésus-Christ el dans le pain les joint ensemble; mais non par une simple hahitaiion, sar die joindrait ainsi
d'Alcuin, les avaient empnmtés de Reini, pour exprimer ce que l'Églie croyait de TEiicharistie; el on les voit aussi employés par S. Fulbert , au cinmiencenicnl du onzième siècle. // Jie faut pas, dit-il(episl. 1), que fesprit des fidèles tombe dans le scandale du doute, lorsqu'il entend dire d'une part que Jésus -Christ, après avoir une fois éprouvé la mort ne doit plus mourir, cl qu'il est assis à la droite de son Père, et que de l'uulri il entend nommer vrai corps de Jésus-Christ le pain cow sacré. Et pourquoi? dil ce saint. Parce que ce ne son* pas deux corps. < El illud de Virgine assuviplum , el isiud de maleriulî et virginali creaturâ consecratum, unus idemqne nnifix Spiri'ns invhlliU cperulione in t-uh l'uiliam verte carnis transfundil, carnis videlicet non cajus"
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libet, fed vevè Clirisli. i Voilà IVfîct (iii'il applique par je mol de transfusion, dont il se sert encore cii un autre lieu , aussi bien que de celui de clicngemcnt et de conversion ; n)ais il ne laisse pas d'exprimer aussi cette union, que l'esprit humain conçoit dans ce passage même du pain au corps. Ce qui lui fait dire (pie parce que Jésus- Christ devait bientôt élever dans le ciel son corps , quil offrait une fois pour nous , comme le prix de notre rédemption , en l'éloignant ainsi de nos yeux, afin que nous ne fussions pas privés de la protection présente de ce corps qu'il nous ôtait, il nous a laissé le gage salutaire de son corps et de son sang, non comme le symbole d'un mystère vide, mais comme le vrai corps de Jésus-Clirist, par l'union que le S. -Esprit en fait avec son corps ; t non inanis mysterii symbolum, sed compaginante Spiritu sattclo corpus Christi verum. » Car il faut entendre, selon les anires expressions de S. Fulbert , une union de transfusion , une union de changement, une union de conversion, qui fasse que ce qui paraît pain soit le corps de Jésus-Clirist.
Ce jiassage de S. Fulbert , où il appelle en même temps rEncharistie le gage du corps de Jésus-Christ et le vrai corps de Jésus-ChrisI , me donne lieu d'y joindre un passage d'Amalarius, dont M. Claude abuse, parce que cet auteur dit que le prêtre s'incline et recommande à Dieu ce qui est immolé en la place de Jésus Christ : « Hoc quud vice Christi immolatum est, Deo Patri commendat, > en la même manière (|ue le religieux grec Agapius , dont l'extrait que nous avons inséré dans le livre i, et que nous produirons plus amplement dans le douzième, fait voir qu'il est aussi précis pour la transsubstantiation qu'aucun catlioli- (jue de ces derniers temps, ne laisse pas de dire, f)ar la même expression d'Amalarius , que Jésus-Christ a laissé l'Eucharistie au lieu de lui-même : k-jt kxitoù; parce qu'il y est sous une autre forme.
Amaiarius est d'ailleurs si formel |fOur la présence réelle, comme on l'a vu dans les passages que nous en avons rapporiés, où il reconnaît que Jésus-Christ est présent en la terre, et qu'il est reçu dans nos corps, et où il se met en peine d'expliquer de quelle sorte il cesse d'y être, qu'il faudrait renoncer au sens connnun pour avoir aucun doute de sa créance sur ce mystère.
Tout ce que l'on doit conclure du passage cité par M. Claude, est que ce n'est point une expression contraire à la foi de la présence réelle, de dire que l'Eucharistie est immolée au lieu de Jésus-Christ, comme fait Amaiarius, puisqu'elle compâlit et qu'elle subsiste avec cette foi dans l'esprit de ceux qui en sont le plus persuadés. Et cette conséquence, que le bon sens oblige de tirer, nous fait entrer sans peine dans les raisons de celle expression, qui est la diversité de l'état où Jésus-Cbrisl est dans l'Eucliaristie, de celui où il a éié dans sa passion, et de celui où il est mainteuarii dans le ciel. Car cette diversité le distinguant à nos sens, elle fait qu'on le distingue aussi dans les expressions qui représentent celle impression des iens, quoique ensuite on corrige ces expressions en
reconnaissant que ce que les s"ns nous représentent connue dillcrent de Jésus-Christ est rôellenieiU le corps même de Jésus-Cbrist.
Cela fait voir qu'il ne faut pas décider si vilequ*une expression soit contraire à la présence réelle, et que celle dont il s'agit ne nous doit apprendre qu'à être plus retenus que ne sont les ministres , qui, voyant dans quelques anciens auteurs que Jésus-Christ nous a laissé l'Eucharistie comn)e un gage pour nous souvenir de lui, en concluent aussitôt qu'ils ne croyaient donc pas que ce fût Jésus-Chrisl même; au lieu qu'il paraît , par le témoignage des auteurs qui ont certainement cru la Iranssubstaniiaiion , que celle conséquence est irès-téméraire. On prie M. Claude de se souvenir de cette remarque.