CHAPITRE VIII
Bizarrerie des ministres sur le sujet de Paschase , </«'»', n'a point été contredit par écrit de personne durant sa vie. Adversaires chimériques qui lui sont supposés par les ministres.
Après la discussion des auteurs que les ministres ne rejeltenl pas, nous pouvons mainienani venir à l'examen de ceux qui sont récu-és de part ou d'autre; ce qui nous conduit à cette époque célèbre, qui l'ail le commencement du roman d'Anberiin cl de M. Claude, et où ils placent l'or'^ine de la présence réelle.
Ceux qui auront lu ce que n(»u> avons écrii jusqu'ici, trouveront sans douie que c'es! une chose assez di • vertissante, de voir naître dans la fantaisie de ces ministres ime opinion qu'ils ont déjà vu régner sans contradiction dans l'Orient et da s l'Occident.
Mais si le projet est romanesque , l'exécution l'est encore davantage. C'est une chimère appuyée sur une infinité de chimères; c'est une mubitude de songes entassés les uns sur les autres, (|ue la rai^on fait disparaître, comme le réveil dissipe les vaines imaginations qui nous trompent durant le sommeil. On le doit déjà juger par avance; mais ou ne laissera pas d'être surpris, quand on aura vu la suite de ces visions, parce que l'absurdiié en surpasse de beaucoup tout ce qu'on peut s'en imaginer.
Celui sur qui ils ont jeté les yeux pour le faire auteur d'une doctrine aussi ancienne que lÉglise, est, comme l'on sail, Paschase Ratbert, premièrement simple religieux , et ensuile abbé du monastère de Corbie. Mais ce que l'on ne sail pas, c'est que connue cette nouvelle hypothèse est un pur ouvrage de fantaisie, et que les f intaisies des hommes sont fort différentes, celle desaulres ministres qui ont écrit avant Aubertin ne s'était point encore tournée de ce côlélà, et n'avait pas conçu qu'ils eussent intérêt de faire paraître plus de mauvaise humeur contre Paschase que contre les autres auteurs de ce siècle. Ainsi ce même Paschase, qu'ils chargent mainienani de malédictions, était au commencement, par un autre tour d'imagination, un de leurs meilleurs amis. Henri Boxornius, furieux et emporté calviniste , soutieni qu'il a parlaitemeni bien expli jue ia doctrine de J'Eucha-
ristie, et le rend calviniste parle privilège commun à tons les ministres de faire calvinistes qui il leur plaît. Hospinien le traite aussi très-favorablement, et il le prend pour un des témoins de la vraie doctrine de l'Eglise durant le neuvième siècle- Blondel n'a pas de mauvaise volonté particulière contre lui : il l'accuse seulement d'avoir suivi les innovations qu'il attribue à Anastase Sinaïte et aux Grecs, qu'il prétend avoir été embrassées par Charlemagne et par le concile de Francfort ; mais il ne pense pas à le faire auteur d'aucun changement considérable dans le monde. Il suppose, au contraire, que la question, si le pain consacré était le corps de Jésus-Christ né de la Vierge , était formée avant lui , et qu'ainsi il n'était point auteur de celte expression. Il est vrai qu'il ne lui faut pas faire honneur d'avoir traité Paschase un peu plus favorablement qu'Aubertin ; car il ne le fait que par un excès encore plus incroyable de témérité et de hardiesse. Sa prétention est que non seulement Paschase, mais aussi Lanlranc, Guimond, Alger, les conciles qui ont condamné Bérenger, n'ont point enseigné la présence réelle , ni la transsubslanàation , mais une opinion toute différente, qui est Vassomplion du pain par le Verbe. C'est ce qu'il soutient formellement en ces termes : JusqiCalors, c'est-à-dire, jusqu'aux Yaudois, qui s'élevèrent, dans le douzième siècle, personne dont il reste mémoire ne s' était avisé dépasser plus avant que de présupposer une espèce d'identité entre le sacrement et le corps naturel de Christ , fondée sur P inhabitation de la déilé en iceux. Or cette identité est ce qu'il appelle Vassomption du pain, et c'est ce que M. Claude attribue à S. Jean de Damas , comme une opinion trèsdifférente de celle de la présence réelle.
Quelque délicat que soit M. Claude sur ce qui regarde Blondel , je ne crois pas qu'il puisse trouver mauvais si je lui dis que cette prétention de ce ministre suffit seule pour vérifier ce que l'on a dit de lui, qu'il avait plus de mémoire que de jugement, étant diffi-cile de trouver aucun exemple d'un homme de lettres qui ail avancé une fausseté si notoire, si évidente et si considérable. Pour moi je n'en sais point d'autre que celui que M. Claude nous a fait voir en sa personne, en s'opiniàtrant à soutenir que les sociétés d'Orient ne croyaient pas la présence réelle et la transsubstantiation. Ces deux excès sont à peu près de même nature. Et peut-être que comme M. Claude a honte de celui de Blondel, Blondel aussi aurait quelque honte, s'il vivait, de celui de M. Claude.
Ce qui est admirable, c'est que ces messieurs ne re- I connaissent presque jamais la vérité qu'autant qu'ils en ont besoin pour soutenir leurs erreurs; c'est l'inlérêi qui les y engage, et non la sincérité et la bonne foi. Blondel voit bien qu'il est ridicule de faire bouleverser toute la terre à un pauvre religieux de Corbie, dont le livre n'est peut-être jamais sorti de France durant son siècle, et qui n'a jamais songé qu'à demeurer dans les exercices de la vie religieuse ; mais il le voit parce qu'il a dessein de nier que Paschase ait connu la orésence réelle et la transsubstantiation , et
qu'il veut pousser ses prétentions calvinistes jusqu'au-delà de Grégoire VU, et de tous les condamnateurs de Bérenger.
Aubertin et M. Claude voient bien que Paschase a enseigné très-formellement la présence réelle ; mais ce n'est pas tant la vérité qui tire d'eux cet aveu, que leur intérêt. S'ils avaient voulu, Paschase aurait nié clairement, invinciblement, incontestablement, cerlaint ■ ment la présence réelle ; car ces qualifications ne leur coûtent rien; et M. Claude aurait décidé, comme de Rémi d'Auxerre, qiCil est certain que Paschase n'enseigne point la transsubstantiation. Et si on ne l'en avait pas voulu croire il aurait eu recours à son ordinaire aux exclamations, et il aurait àil : Le moyen de croire que la présence réelle soit tombée dans l'esprit de Paschase ! Pourquoi donc n'en ont-ils pas voulu faire un calviniste, comme il ne leur était pas difficile, par des conjectures semblables à celles qu'ils jugent suffisantes pour mettre les antres de leur parti? C'est qu'ils ont trouvé qu'il leur était plus utile qu'il n'en fût pas.
Ils ont reconnu que tous les autres ministres ne remédiaient point à un très-grand inconvénient, qui est ([u'on voyait toujours dans les plans qu'ils faisaient de la doctrine de l'Église, celle de la présence réelle reçue universellement, sans que l'on sût qui lui avait donné la naissance. Aubertin a donc jugé qu'il était plus à propos d'en charger quelqu'un, et il a choisi pour cela Paschase Ratbert ; en quoi il a été suivi de M. Claude, qui fait gloire de ne dire que ce qu'il a appris dans son livre, hors quelques nouvelles hypothèses dont il a eu besoin pour soutenir sa mauvaise cause. C'est donc à lui qu'ils ont cru devoir attribuer ce grand dessein d'introduire dans le monde la créance de la présence réelle et de la transsubstantiation, et de changer la foi de toute la terre'; et comme ils étaient les maîtres de cette hypothèse fantastique, ils n'ont pas manqué de lui donner, aussi bien qu'à ses disciples, des qualités conformes à un tel projet.
Pour Paschase, ils nous le décrivent non seulement comme un homme obscur , mais comme un homme plein d'adresse et d'artifice. C'était, selon M. Claude, un franc innovateur, qui troubla la paix de ] l'Eglise par des opinions auparavant inouïes , et qui , voyant bien que l'Église de son temps n'était pas pour la présence réelle, par une politique que la vraie piété condamne, ne voulut pas en sortir, parce qu'il n'était pas le plus fort, espérant de travailler si bien à l'avenit qu'enfin il se rendrait le maître. Et pour ses disciples, c'étaient des gens qui employaient raille artifices pour faire réussir insensiblement leur dessein; qui se servirent de la fraude et de la violence pour empêcher qu'il ne se fît avec éclat ; qui ont pris des soins infinis pour dérober à la postérité la connaissance de la manière dont il s'est fait ; c'étaient des gens qui firent triompher le mauvais parti par les intrigues de cour, par les liaisons des grands, par les intérêts des évoques. Enfin, quand on aura rassemblé toutes les quilités de ces paschasisles, selon les diverses descrip-