CHAPITRE X
Réponse aux raisons par lesquelles M. Claude prétend prouver que Paschase était inventeur de la doctrine de la présence réelle.
C'est une chose étonnante que l'impression que la passion fait dans l'esprit de ceux qui s'y abandonnent. Elle y change les lumières en (énèbres , les ténèbres en lumières , et, en rendant les hommes capables ds rejeter avec mépris les vérités les plus claires, elle les rend en même temps capables d'approuver comme des preuves incontestables les plus faibles et les plus petites conjectures qu'on puisse s'imaginer.
M. Claude est un des hommes du monde qui peut le mieiix servir d'exemple de cette bizarrerie de l'espift humain ; car il n'y a rien de plus étrange que l'usage qu'il fait des mots de clair, de pins clair que le jour, (yinconlestable , d'évident , &.' solide; et au contraire de ceux d'inconcevable , de sans apparence , de faible et de pitoyable. J'avoue que ce m'a élé un divertissement en lisant son livre d'examiner l'application qu'il en Tait. Je trouvais presque toujours qu'il était difficile de s'en servir plus mal à propos. C'est une réflexion qiii mérilerait un chapitre exprès, mais cependant nous en allons voir quelques exemples dans l'examen que nous ferons des preuves qu'il apporte pour montrer que Paschase est un franc innovateur (p. 653.) Si vous lui en demandez son sentiment, il vous dira qu'elles établissent incontestablement ce qu'il prétend : que les passages qu'il rapporte ne persuadent pas, mais (p. 028) qu'ils contraignent de tirer la conclusion qu'il en tire ; et qu'après cela on ne peut plus révoquer en doute que Paschase n'ait élé l'inventeur de la présence réelle. Voyons donc ce que c'est selon M. Claude qu'une preuve incontestable , indubitable , contraignante. Voici la première
Première preuve de M. Claude.
i Paschase se glorifie dans sa lettre à Frudegard < d'avoir réussi dans son dessein d'exciter le monde « à la connaissance de ce mystère : Bien que je n'aie « rien écrit, dit-il, qui soit digne de mes lecteurs, dans t un livre que j'ai dédié à un jeune homme , j'apprends i néanmoins que j'ai ému plusieurs personnes à l'intelli- € gence de ce mystère. Ce qui fait bien voir qu'avant I son livre, l'Église n'était pas préoccupée de sa doct trine. »
Réponse. Il y a bien des choses dans ce passage qui donnent lieu de tirer une conclusion tout opposée à celle de M. Claude ; et il n'y en â aucune qui lui donne le moindre lieu de tirer celle qu'il lire. Ce passage dit qu'il a dédié ce livre non à un jeune homme, comme traduit M. Claude , mais aux jeunes gens ; i Quem cuilibet puero dedicavi ; i et cela fait voir qu'il ne l'avait pas fait pour les personnes savantes qu'il supposait instruites de ces vérités. Il est donc sans apparence qu'il y ail voulu instruire toute la terre d'une vérité qu'il eût cru également ignorée des savants et des ignorants.
Il dil dans ce même passage qu'î7 n'avait rien écrit qui fût digne de ses lecteurs. Or jamais un homme qui découvre un mystère de cette importance ne se servira de ces paroles d'humilité qui supposent que l'oa n'a dit que des choses communes et connues.
Mais, dit M. Claude, Paschase se vante d'avoir porté plusieurs personnes à pénétrer plus avant dans ce mystère, ad intelligentiam hujus mysterii; car c'est le sens de ce terme. Donc l'Église n'était pas préoccupée de sa doctrine. C'est une conséquence que les person • nés judicieuses auront peine à lui pardonner, tant elle est éloignée de la raison. M, Claude devait-il ignorer qu'oulre cette connaissance commune à tous les chrétiens qui leur fait croire les mystères sans beaucoup 1 de réflexion, il y en a une autre plus linnineuse, et qui est souvent marquée dans S. Augustin par le mot d'intelligence (serm. 51 de Verb. Dom.), qui ne précède pas, mais qui suit la foi comme en étant le fruit et la récompense : Sic accipite, sic crédite, dil ce Père, lU mereamini intelligere; fides enim débet prœcedere intellectum, ut sit intellectus fidei prœmium.
Comme donc tous les chrétiens croient les myslè res, ils croyaient tous aussi TEucharistie du temps de Paschase en la manière que nous la croyons ; mais ils n'en avaient pas tous l'intelligence, c'est-à-dire qu'ils n'avaient pas tons considéré ce sacrement adorable avec l'application qu'il mérite ; qu'ils ne savaient pas tous les mysières renfermés dans les symboles, les rapports de l'Eucharistie avec les sacrements de l'aiicienne loi, les fins que Dieu a eues en l'instituant, ceux qui ont droit d'y participer, les dispositions avec lesquelles on en doit approcher, la grandeur du crime de ceux qui profanent le corps du Seigneur, et les antres choses qui sont expliquées dans le livre de Paschase. Tout cela est compris sous le mot d'intelligence; cl il l'y comprend lui-même en expliquant dans îa suite ce qu'il entend par ce terme, et en faisan
B73 LIV. Vlll. EXAMEN DES AUTEURS LATINS DES SIÈCLES Yll, VIII ET IX.
TaDrcgé de lout son livre, sans uuirqr.er c!i parliculier ,a présence rccllc.
Ce n'esl pas que ce mol d'intelligence ne puisse aussi regarder la présence réelle, non comme une vérité nouvelle, mais comme une vcriîé qui se peut concevoir plus foi lenient, et d'une manière qui pénètre pli'.s vivement l'ospril, et le cœur, car il y a plusieurs degrés pour croître dans la connaissance d'un mystère que Ton croit déjà par la foi : mais il regarde encore plus les autres vérités contenues dans le livre de Paschasc, et ce sont ces autres vérités qui ont rendu ce livre plus recommaudabic da.:s rÉglisc. Nous en avons une preuve très-remarquable dans les Conférences de S. Odon, second abbé de Cluny, qui écrivait au dixième siècle. Il cite dans le second livre ce qu'il a cru èire de plus beau et de plus nécessaire dans le livre de Pascliase. Il (ait un éloge de cet auteur comme étant capable d'instruire sur ce mystère les demi-savants d'un grand nombre de vérilés qu'ils ne savent point : cependant il ne cite aucun de ces passages où Paschase prouve la présence réelle, et où il assure le jilus fortement que fEuclicrisiie contient la vraie cluùr de Jcsus-Clirist né de la Vierge. Ce qui fait bien voir que ce n'est point à cause de cette seule vérité que ce livre était estimé, et que comme on la supposait connue de tout le monde et non contestée, on s'y appliquait peu en particulier.
Ce passage n'est donc propre qu'à prouver tout le contraire de ce que prétend M. Claude.
Seconde preuve de M. Claude.
t Après avoir donné son exposition sur l'institu- < tion du S. Sacrement, il ajoute : J'ai discouru de ces « choses plus au long, parce que fui appris que quel- « qties-uns me reprenaient, comme si dans le livré que « j'ai publié des Sacrements de Christ f eusse voulu don- « ner plus à ses paroles qu'elles ne portent, ou établir * quelque autre chose que ce que la vérité nous promet. i Ce qui marque encore que son innovation étonna le I monde dès qu'elle parut. »
Réponse. 1° La cbronologie de M. Claude n'est pas moins nouvelle que sa logique; car son raisonnement suppose que ce livre du Corps et du Sang du Seigneur ait été fait presque au même temps que ce conimentaire sur S- Matthieu où Paschase se plaint de ceux qui le reprenaient. Cependant il y a environ trenle ans entre la publication de ces deux livres, comme il csi aisé de le prouver. Car le livre des Sacrements, c'est-à-dire celui du Corps et du Sang du Seigneur, a été fait en 818, selon M. Claude et selon Clondel. Or les huit derniers livres du commentaire sur S. Matthieu, où se trouvent les paroles qu'il rapporte, ont 1 été faits lorsque Paschase était déjà abbé de Corbie, jornme il le témoigne dans la préface du cinquième livre : et il ne fut fait abbé qu'apiès Isaac en 8iC ; et il ne les fit qu'assez longtemps depuis, comme il le dit dans cette préface ; par conséquent il y a près de trente ans d'intervalle entre ces deux livres, et peutêtre davatuage. De sorte que, comme dans le comaicnlaire sur S. Matthieu il parle de gens qui reprc-
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naient son livre des Sacrements dans le temps même qu'il écrivait ce commentaire : Miror qnid volunt quidam nunc dicere, et qu'il ne paraît pas qu'on l'ait repris auparavant, puisqu'il ne s'est point mis en peine de le défendre, on peut conclure que ce livre que M. Claude dit avoir choqué le monde dès qu'il fut fait, fut près de tiente ans public sans avoir été blâmé de personne.
2° Qui a donné droit à M. Claude de donner le nom de monde à ces inconnus dont Paschase avait seulement ouï parler, mais qui ne l'avaient jamais contredit en face et qui n'avaient jamais écrit contre lui? Ce terme ne peut être employé raisonnablement (|ue pour marquer la plus grande partie des chrétiens, ou au moins de ceux qui avaient lu le livre de Paschase. Or il est IrèS'faux dans ce sens que le monde ait été étonné du livre de Paschase, puisqu'aucun de ses amis, aucun de sa communauté, aucun de ceux avec qui il se trouvait dans les assemblées ecclésiastiques et dans les conciles, ne l'en a formellement repris. Le monde de M. Claude se réduit donc en petit nombre, selon ses termes. C'est un monde inconnu au grand monde, au monde des évêques, des abbés et des religieux qui gouvernaient l'Église de ce temps-là ; c'est un monde opposé à ce que croyait toute la terre du temps de Paschase; c'est un monde qui consiste dans quelque petit nombre de raisonneurs inquiets et téméraires qui blâmaient en secret ce qu'ils n'osaient contredire publiquement : voilà ce que c'est que le monde de M. Claude.
5" M. Claude ne veut pas seulement conclure que la doctrine de Paschase a étonné quelques personnes, mais il veut conclure de cet étonnement qu'il était un franc innovateur, et qu'il a proposé une doctrine inconnue à toute l'Église. Or il en devait conclure tout le contraire. L'étonnement de quelques personnes est très-peu de chose pour une doctrine aussi surprenante qu'est celle de la présence réelle à ceux qui n'en ont point ouï parler. Une personne qui viendrait dire présentement que la figure du roi Henri est son véritable corps n'éionnerait pas quelques personnes seulement, il étonnerait toute !a terre, et il serait regardé comme un insensé par tout le monde. Ainsi c'est une preuve que cette doctrine n'était pas nouvelle, de ce qu'elle n'a été reprise que de peu de personnes.
4° M. Claude nous dira peut-être que le soulèvement de ce petit nombre de personnes prouve au moins que cette doctrine n'était pas universellement reçue dans lÉglise. Mais par ce raisonnement il conclurait aussi que la divinité et l'éternité du Fils de Dieu n'était pas crue de toute l'Église avant les ariens, puisque celte doctrine scandalisa Arius, et que sou scandale se répandit en peu de temps dans toute la terre. II conclurait que l'on n'a pas toujours cru que la Vierge fût mère de Dieu, puisque Nostorius et Anaslase son prêtre s'élevèrent contre ce terme, et contre la doctrine de l'unité de personne en Jésus-Christ dont il est une suite nécessaire. La fausseté de ces
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conséquences lui devait faire connaître la 'ausseté de son principe.
11 est visible au contraire que le bon sens et l'exnérience obligent d'en établir un tout opposé, qui est que toutes les fois qu'on propose \m mystère difficile, quoique cru d'ailleurs uuivcrsoUcnient par les fidèles d'une manière qui fait que l'on s"y applique davan-
pas certaines gens qui raisonnent librement sur les mystères et qui se séparent de l'opinion commune. Troi'iième preuve de M. Claude.
< Quand il propose son opinion, il la propose sous i la forme d'un paradoxe qui doit ravir d'admiration, »
Réponse. Ce reproche est fondé sur ce que Pasohase se sert de ces termes au premier chapitre de son livre ;
tage, les esprits qui ne sont pas assez humbles sont Quia volidt, ticci in figura panis et vint, hœc sic esse.
capables de s'en effrayer, et de chercher dans leur raison des voies pour éviter les difficultés qu'ils ne peuvent supporter : et ils s'en prennent alors souvent à celui qui le leur a fait envisager, en cherchant à le distinguer des autres fidèles.
Quelquefois même ces mauvaises opinions sont déjà toutes formées ; car il ne se trouve que trop souvent des personnes dans la communion même de l'Église qui, donnant trop de liberté à leurs pensées et à leurs réflexions, se forment des idées des mystères assez différentes de celles que les autres fidèles en ont, en détournant à leur sens la plupart des expressions communes. Et il arrive de laque si quelque autre personne, en suivant les idées ordinaires, se sert
omninb nihil aimd quàni euro Clirisli et sangnis post con-' secrationem credenda sunt. Vnde ipsa Veritas ad discipulos : Hœc, inquit, caromea est pro niundi vitâ... Et, ut mirabiliùs loquar, non alia plane, qiiàm quœ nala est de Maria Virgine, et passa est in cruce. Ces mots de ut mirabiliiis loquar donnent sujet à M. Claude de dire hardiment que Pasciiase propose son opinion comme un paradoxe. Mais où M. Claude a-t-il trouvé que ces termes ut mirabiliùs loquar signifient proposer un paradoxe ou reconnaiire qu'une opinion est un paradoxe? Touies les merveillessoni-elles des paradoxes? S. Jean Chrysostôme proposait-il un paradoxe quand il s'écriait sur le sujet de l'Eucharistie : 0 merveille, celui qui est à la droite de Dieu est entre les mains des prêtres! Mer-
de quelque terme qu'ils ne puissent pas de même ré- veille est ce qui surpasse nos esprits; paradoxe est ce
duire à leur sens particulier, ils accusent cette personne de témérité.
C'est proprement ce qu'on a sujet de croire être arrivé du temps de Paschase. Car comme le sacrement de l'Eucharistie est de soi-même très-capable d'exciter des doutes dans les esprits présomptueux, il pouvait y avoir de son temps quelque petit nombre de personnes qui s'étant appliquées à raisonner avec trop peu de soumission sur ce sacrement, s'en étaient formé de fausses idées : et ces personnes étant tonibées sui le livre de Paschase, qui avait été reçu dans l'Église depuis environ trente ans avec une approbation générale, ne laissèrent pas de s'en blesser, parce qu'ils n'eurent pas lant de facilité à en détourner les expressions à leur sens particulier : ce qui fit qu'ils l'accusèrent de témérité.
C'est peut-être ce que Paschase a voulu marquer dans un lieu où il dit à Frudegard qu'il peut voir par les passages des Pères qu'il lui cite qu'il n'a point avancé ces choses témérairement dans le livre qu'il avait fait étant encore fort jeune : Non me temeritalis afflatu talia olim puerum vidisse ; et ce n'est peut-être aussi qu'une simple expression de Paschase, qui n'a rapport à aucune accusation, et qui marque simplement que sa doctrine était celle de tous les Pères. C'est deviner en l'air que de le vouloir déterminer comme fait M. Claude. Mais quoi qu'il en soit, les accusations vagues et secrètes de ce petit nombre de personnes, semblables à celles que ceux qui ont douté des principaux mystères ont toujours faites contre ceux qui les avaient éclaircis et défendus, ne donnent aucun lieu de conclure que la doctrine de Paschase ne fût pas celle de toute l'Église, et n'affaiblissent en rien le témoignage qu'il en rend en disant qtie toute la terre en faisait profession ; ces expressions ayant une exception naturelle qui fait qu'elles ne comprennent
qui choque nos sentiments. Or ce qui surpasse nos esprits ne choque pas pour cela nos sentiments. Qui a donné droit à M. Claude de confondre des choses si différentes? Paschase, se servant d'une expression qui met plus vivement devant les yeux de l'esprit la merveille de l'Eucharistie, se sert de cette expression: Et ut mirabiliiis loquar, qui signifie : Pour votis mieux exprimer cette merveille; et M. Claude en conclut qu'il propose un paradoxe. C'est une de ses preuves incou" testables.
Quatrième preuve de M. Claude.
i II soumet sa doctrine au jugement de Frudegard, « et le prie de voir ce qu'il y a à reprendre en lui. »
Réponse. M. Claude est peut-être le seul homme au monde qui s'avisât de vouloir tirer avantage de cette parole d'humilité, dont se sert Paschase à la fin de sa lettre à Frudegard. La connaissance de la faiblesse de l'esprit humain porte toujours les personnes vraiment humbles à soumettre ce qu'ils écrivent à la censure de leurs amis; et ils ne prétendent pas témoigner par là aucun douie de leur foi, mais reconnaître seulement qu'ils peuvent mêler des défauts humains parmi les vérités de Dieu. Aussi le même Paschase, qui rend cette déférence à Frudegard, ne laisse pas, dans la suite, de condamner très-fortement la témérité de ceux qui osaient choquer la créance que toute l'Église avait de la présence réelle de Jésus-Christ; et il ne ménage Frudegard sur ce sujet qu'autant qu'il est nécessaire pour n'irriter pas un esprit qu'il voulait
gagner.
Cinquième preuve de M. Claude.
t II ne se vante jamais que sa créance soit formel- < lement celle de toute l'Église. »
Réponse. Comme nous avons prouvé ci-dessus que Paschase a fait ce que M. Claude lui impute de n'avoir pas fait, et qu'il l'a fait en plusieurs manières,