‹ Perpétuité de la foi de l'Église catholique sur l'eucharistieChapitre 241 sur 335 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Pcs autres prétendus adversaires de Paschase, savoir Raban, Berlram, Jean Scot, Prudence. Quel sentiment la raison tious oblige d'en avoir. Il ne reste plus à examiner que Raban , Berlram , . Jean Scot et Prudence, que M. Claude fait aussi adversaires de Paschase. Voici ce qu'il y a de vrai de chacun de ces auteurs ; Raban est accusé de l'erreur des slercoranisles par l'auteur anonyme et par Guillaume de Malmesbury , et de plus d'avoir contredit Paschase dans une Icltrc écrite à l'abbé Égilon sur la question : Si l" Eucharistie est le corps de Jéms-Clirist né de la Vierge. C'est ce que porte le témoignage do cet anonyme. Pour l'erreur des slercoranisles, elle ne regarde point Paschase , et il suffit de dire ici que l'on s'y peut facilement tromper, et que parce qu'un auteur aura dit que le sacrement de l'Eucharistie nourrit , n'ayant égard qu'à l'effet , on peut lui imputer d'avoir cru qu'elle nourrit par le mélange du corps de Jésus-Christ avec le nôtre. Le seul témoignage d'un auteur aussi peu judicieux que cet anonyme ne suffit pas pour l'imputera Raban, n'y ayant d'ailleurs rien dans ses œuvres qui ne puisse recevoir un bon sens. Pour la seconde question , sur laquelle Raban est accusé par l'anonyme d'avoir contredit Paschase, on peut faire deux ou trois remarques. La première est que l'on n'a nul sujet de croire (|ue Raban ait allaqué Paschase aulrement que Berlram. Or Berlram ne nomme nulle part Paschase ; et non seulement il ne l'attaque point ouvertement , mais il évile mênie de lui paraître contraire , comme nous le montrerons. Ainsi l'on ne peut conclure du témoignage de cet auteur que Raban était adversaire du livre de Paschase, comme M. Claude voudrait bien le faire croire.

La seconde , que cet auteur anonyme est le seul qui parle de celle lettre de Raban à Égilon; qu'elle n'a jamais élé citée ni par Bércnger, ni par aucun autre auteur ; et qu'elle a élé inconnue à tous les écrivains du onzième siècle et de tous les siècles suivants: ce qui doit faire juger que c'était une lettre particu-

fière qui n'avait jamais été fort publique , et qui érait lombée par quelque rencontre entre les mains de cet auteur.

La troisième, que cet anonyme est un des plus petits esprits et des moins judicieux qui se soient jamais mêlés d'écrire, de sorte qu'il n'y a guère de personne plus capable que lui de se tromper dans l'intelligence du sens des auteurs ; et il n'y a que ceux qui ne l'ont point lu qui puissent douter de ce que j'en dis.

Tout ce que l'on peut donc conclure de son lémoignage est que Raban a dit dans cette lettre particulière à Égilon quelque chose de semblable à ce que l'on cite de son Pénilentiel, qui est qu'il y en avait qui enseignaient que le sacrement de l'Eucharistie était le corps né de la Vierge, et que ce sentiment n'était pas bon. C'est ce que cet auteur anonyme a cru contraire à Paschase. Mais l'on n'en peut coriclnre ni qu'il ail attaqué Pascbase ouvertement, ni qu'il ait été chef de parti, ni que l'on ail su même dans son siècle qu'il fùl de ce sentiment, car on écrit plusieurs choses à ses amis qui ne deviennent pas pour cela publiques.

Quand on supposerait que l'auteur anonyme a bien entendu le sens de Raban et qu'il aurait en efTet contredit Paschase, ce serait le plus petit avantage du monde pour M. Claude. Car si la divinité de Jésus- Christ a éié attaquée ouvertement par tant de grands esprits et par tant d'évêques célèbres, si tous les autres articles de la foi ont excité des doutes dans des hommes qui avaient beaucoup de science et de lumière, qui s'élonnera qu'un esprit comme Raban qui était assez huinain, comme il paraît par une de ses lettres que l'église de Lyon a réfutée, soit tombé dans quelque erreur sur le sujet de l'Eucharistie? M. Claude croit-il que les éloges qu'il lui donne après Trilhème ( p. 510), d'avoir élé très-sublil philosophe, rhétoricien, astronome et poète, le rendent incapable de se tromper? Et il ne sert de rien de dire que personne ne lui a reproché cette erreur, car il ne paraît pas qu'aucun autre auteur que l'anonyme ait vu cette lettre à Égilon : de sorte que le seul qui en a eu connaissance l'a condamnée.

Mais de plus, combien y a-t-il d'erreurs dans les auleuis ecclésiastiques qui n'ont jamais été relevées de personne ni reprochées à ceux qui les ont enseignées ! Il y en a des exemples étonnants { in Biblioth., cod. 177) ; et en voici un entre autres qui est singulier en ce genre.

Photius témoigne que Théodore de Mopsueste aviVit fait un livre contre la doctrine du péclié originel. L'Orient et rOccideni ont été aussi animés contre cet auteur qu'on l'ait jamais été contre qui que ce soit. On l'a condamné même après sa mort dans le cinouième concile. Il n'y eut donc jamais personne moins favorable que lui : cependant on ne trouve point que celte erreur capitale remarquée par Photius ait été relevée pnr aucun auteur du sixième siècle dans le temps même que Ton poussait Théodore avec plus de sévérité.

Il y a encore en diverses bibliothèqucf un livre de

ce temps-là attribué à Jean Scot, qui porte pour titre : Dialogue des natures, qui est plein d'une infinité d'erreurs grossières ; et néanmoins il ne paraît pas qu'elles aient été condamnées par aucun jugement ecciésiastique de ce siècle-là.

On ne peut donc rien conclure de ce que personne n'a repris Raban d'une erreur contenue dans une lettre qu'il a écrite à la fin de sa vie, et qui n'a peut-être jamais été vue que par un très-petit nombre de personnes.

C'est ce qu'on pourrait dire à M. Claude s'il était certain que Raban eût été en effet contraire à Paschase. Mais je lui soutiens de plus que cela n'est pas certain, et je l'assure que ce n'est point l'intérêt de la cause que je défends qui me fait entrer dans cette pensée, mais que c'est la seule vue de la vérité.

Voici les raisons qui me persuadent que non seulement l'opinion de M. Claude loucliani Raban est incertaine, mais qu'il y a même toute sorte d'apparence qu'elle est fausse. Cette proposition que le sacrement de l'Eucharistie n'est pas le corps même né de la Vierge, peut avoir deux sens : l'un, que la partie extérieure du sacrement, c'est-à-dire le voile sensible, n'est pas réellement le corps de Jésus-Christ; que le corps de Jésus-Christ n'est pas réellement blanc, rond, et n'a pas en soi tous les accidents sensibles qui nous paraissent : l'autre, que le corps de Jésus-Christ n'est pas réellement contenu dans le sacrement. Dans le premier sens, elle est enseignée formellement par Paschase, par Thomas Valdensis, par la glose du décret et par tous les catholiques, bien loin d'être contraire à leur doctrine. Dans le second, elle est directement contraire à la créance de l'Église. Il s'agit de savoir en quel sens elle a été enseignée par Raban. Nous n'avons plus sa lettre pour nous en éclaircir : le passage que l'on cite du Pénitenliel ne dit que la chose même, et ne détermine pas le sens.

Si nous n'avions donc point d'autre lumière que celle-là, je dirais à M. Claude qu'une des plus grandes qualités d'un critique judicieux est de n'étendre pas ses conjectures plus loin que les apparences que les faits fournissent, et de reconnaître pour incertain ce qui l'est effectivement : Nescire quœdam, magna pars sapientiœ.

Mais voici ce qui peut donner quelque sorte d'éclaircissement au doute où l'on peut être sur l'opinion de Raban. Raban ne dit pas absolument que le sacre meut de l'Eucharistie n'est point le corps de Jésus-Christ né de la Vierge, mais il dit que quelques-uns ont soutenu mal à propos depuis peu que le sacrement de l'Eucharistie était le corps de J ésus-Christ né de la Vierge ; Quidam nuper de ipso Sacramenio corporis et sanguinis Lomini non rectè senlicnles, dixerunt hoc ipsum corpus et sanguinem Domini esse quod de Maria Virgine natum est. C'est donc l'opinion de ces personnes qui disaient du temps de Raban que le sacrement de l'Eucharistie était le corps de Jésus-Christ né de la Vierge, qui doit régler le sens de celte expression de Raban. Or je pense que M.Claude ne se plaindra pas que je prenne pour principe que Raban a fr.il allusion à ceux qui

Ll\. VIII. EXAMEN DES AUTEUKS LATINS DES SIÈCLES VII, VIII ET IX.

dans celle dispule exciléc sons Cliarles-le-Cliauve disaient que le sacrement de fEncliarïslk était le corps . de Jésus-Christ né de laVierge ; cl qu'il a allaqué parlà les mêmes personnes cpic Derlram a ailaquées dans son livre, le mot de nuper marquant expressément qu'il parie d'une dispute présente et nouvelle.

Il ne s'agit donc que de voir qui sont ceux contre qui Bertrani a disputé, et en quel sens ils ont dit que le sacrement de r Euclmrislie était le corps de Jésus - Christ né de la Viercje. Et certainement si l'on en croit l'auleur anonyme, on conclura que c'est Pascliasc : ce qui serait favorable à M. Claude. Mais je prétends lui faire voir qu'il est très-clair que cet auteur anonyme, qui n'est las certainement contemporain, puisqu'il ne sait pas qui était Ralram, et qui parle de toutes choses avec très-peu de jugement, Et c'est de là qu'il concluait que le corps de Jésus-

88G disserlation qu'un savant théologien de l'ordre dfà chanoines réguliers de S. Augustin a eu la bonté de me faire mettre enlre les mains, et qui démêle si bien plusieurs questions de critique que j'avais dessein de traiter, que j'ai trouvé qu'il valait mieux la faire imprimer tout entière à la lin de ce volume. Mai» pour la première qui appartient proprement au sujet que nous traitons ici, elle se peut décider par des prouves très-claires. Car premièreuient il est certain qu'il y a eu effectivement des gens en ce temps-là qui disaient grossièrement que le corps de Jésus-Christ était tel que te sacrement paraissait, c'est-à-dire que !c corps de Jésus-Christ avait en soi réellement la forme de pain ; car celte opinion était une suite nécessaire de celle d'Amalarius telle que nous l'avons expliquée.

s'est trompe sur ce sujet en s'imaginanl que Berlram a combaltu directement la doctrine de Pascliase, et que c'est lui qu'il a eu en vue lorsqu'il prétend prouver que/e sacrement de l'Eucharistie n'est pas le corps même de Jésus-Christ.

C'est une partie de ce que J'ai à dire à M. Claude sur le livre de Berlram. Et afin qu'il comprenne mieux ma pensée, je le prie de remarquer qu'on peut faire sur le sujet de ce livre deux questions toutes séparées. L'une est de savoir si les adversaires qu'il combat directement, je veux dire ces personnes qui disaient que le sacrement de l' Eucharistie était le corps même de Jésus-Christ né de la Vierge, sont Paschase et ses disciples; ou si ce n'est point, au contraire, des gens qui soutenaient que le Sacrement, c'est-à-dire le voile extérieur, était le corps même de Jésus-Clirisl? La seconde, si en combatlant ces personnes il n'a point ruiné la réalité et combaltu sccrètemcnl l'opinion de Paschase et de l'Église, quoiqu'elle ne fût pas le sujet de la dispute?

Je crois sur la première question qu'il est certain que ces adversaires que Berlram attaque directement ne sont point Paschase et ses disciples, el que la présence réelle n'était point le sujet de cette dispule, mais qu'il a pour but principal de combattre des personnes qui soutenaient que le corps de Jésus-Clirist et il ce que nous voyons, ce que nous sentons, el qu'il n'y avait point de différence enlre ce qui paraissait extérieurement el ce qui était intérieurement. Je crois sur la seconde qu'il est assez incertain si Berlram en combattant ces adversaires qu'il avait raison de combattre, n'est point allé trop avant, et si au lieu de soutenir simplement comme Paschase que le corps de Jésus-Christ était caché réellemaït sous le voile du sacrement, il n'a point prétendu insinuer iinement que co corps de Jé>us-Christ était la puissance du Verbe, qui suppléait les effets du corps de Jésus-Christ; et qu'ainsi quoiqu'il y ait lieu de rejeter cet auteur comme se servant d'expressions dangereuses, c'est néanmoins une témérité à M. Claude de dire avec la hardiesse qu'il f;ut que cet auteur est clairement favorable aux calvinistes.

Je réserve à iraiicr le second point ensuite d'une

Ci)rist sortait parles pores, et qu'il lui appliquait ces paroles : Omne quod in os întrat, in vcntrem vadit, et in secessum cmittitur. Il est encore certain par l'accusalion que Flore forme contre lui, d'avoir corrompu la France par ses opinions fantastiques, qu'Amalarius a eu des disciples. Amalarius était proprement de ce temps-là ; car il fut employé par Ilincmar à écrire contre Golescalc.

Voilà donc des gens qui ont dit du temps de Char les-le-Chauve et qui ont dû dire selon leurs principes, que le corps de Jésus-Christ avait en soi tous les accidents extérieurs qui paraissent à nos sens, et qu'il n'y avait point ae différence entre le corps de Jésus-Christ né delà Vierge et le sacrement. Voilà des gens contre qui on a pu soutenir d'une manière orthodoxe que le sacrement de C Eucharistie n'était pas le corps de Jésus- Christ né de la Vierge. Or il paraît manifestement par le livre de Berlram qu'il n'attaque direclement que ce» personnes. 11 propose dans sa préface l'opinion de ceux qu'il combat en ces termes : Quidam fidelium corporis sanguinisque mxjsterium quod in Ecclesià quo~ tidiè celebralur dicunt quod nullâ sub figura, nullâ sub obvelatione fiat, sed ipsius veritatis nudâ manifestatione peragatur. C'est-à-dire, qu'il y a des fidèles qui soutiennent que le mystère du corps de Jésus-Christ qui se célèbre dans l'Église ne se fait sous aucune figure ni sous aucun voile, mais que la vérité y paraît toute nue cl toute manifeste. Et afin qu'on ne dise pas qu'il met la question à savoir si l'on doit croire que Jésus-Christ y est figurément, ou s'il n'y est pas réellement, il s'explique encore plus clairement dès le commencenieni du livre. Voire Majesté demande, dit-il, si te corps el le sang de Jésus-Chrisl qui est reçu dans l'Église par la bouche des fidèles se fait en mystère ou en vérité (c'estl-dire, s'il contient quelque chose de caché qui n'est aperçu que par les yeux de ta foi), ou si, satis te voile d'aucun mystîre, la vue du corps voit extérieurcmeiit ce que la vue de l'esprit regarde intérieurement, en sorte que tout ce qui se fait en ce mystère soit découvert à la vue des sens : et en second lieu, si c'est le même corps qui est né de la Vierge Marie, qui a souffert et qui est mort.

11 Obi donc visible que ces gens qui disaient que

c'était lé même corps, disaient aussi qu'il n'y avait

point de différence entre ce que [es sens apercevaient et ce que la foi découvrait dans ce mystère ; qu'ils disaient que tout s'y passait sans figure et sans voile ; qu'ils disaient que tout ce qui s'y faisait était découvert aux sens; et qu'ainsi ils voulaient que l'objet sensible lut rédlemcnt le corps de Jésns-Ciirist. Or il f;uu n'avoir jamais lu le livre de Paschnse pour croire ou que ce soit là son opinion, ou que son sentiment puisse être représenté par ces termes. Il dit qu'ott ne doit point nier que ce sacrement ne soit figure : Quia myslerium est Sacromeyilum, nec fguram illud negare possumus. Il distingue ce qui se sent extérieurement de ce qui est caciié inlérieurenient : et il enseigne que l'un est figure de l'autre : Est antem fgura vel char acier hoc quod exteriixs senlitur. Et il ne n;et la véi ité qu'au- dedans sans l'exposer aux sens : Sed Iclum verilas et nulla adumbralio quod interiiis percipitur. Il appelle, le sacrement visible la figure et le caractère de la chair et du sang : /î(/.'7MfMiot/s hoc Sacramentum visiùile, figuram et charactereni carnis suœ.

Au lieu que ceux que Bertram, attaque disaient qu'/7 n'y avait rien de caché, et que tout était visible dans ce sacrement fVaschSise fait une proposition contradictoire à celle-là en assurant (cbap. 8 ) que tout n'est pas visible dans ce sacrement, et qu'il y a quelque chose de caché : Hoc quijtpe est quod Sacramentum vel mysterium vocatur. Si enim lotum visibile fieret, nullum in eo mysteriiim vel secrslum csset, nulla fides, nulla vis spiritualis, nulla alia res, quàm quœ oculis et gustui subjacent. Ces gens dont parle Berlram ne voulaient pas (lue l'on vît autre chose par la foi que ce que l'on voyait extérieurement : et Pascbasc fait encore une proposition contradictoire à celle-là : Apprenez, dit-il, ô homme, à goûter une autre chose que ce qxn se sent jjar la bouche de la chair; à voir autre chose que ce que les yeux charnels vous découvrent ; « dlsce ô homo , aliud guslare qnuni quod ore carnis sentilur, aliud videre quàm quod oculis islis carncis mhûslratur. > El que M. Claude ne nous dise pas que Ceriram représente l'opinion de Paschase dans les termes auxquels il la devait exprimer, et non pas en ceux auxquels il l'exprime par (incsse ; car oulre que cela est visiblement faux, il n'y eut jamais d'iiomme assez mal habile pour se servir en exprimant l'opinion de son adversaire, des termes mêmes que cet adversaire condamne et rejelle formellement, sans avertir qu'il ne s'exprime pas en ces termes, mais qu'il se sert d'auircs paroles pour couvrir son opinion. Userait aussi inutile de répondre avec Auberlin (pie par ces figures dont parle Berlram lorsqu'on représentant l'opinion de ceux qu'il combat il leur attribue de dire que le corps de Jésus-Christ se fait sans figures, il entend des ligures de paroles. Car il est clair qu'il prend le mot de figure généralement pour tout voile qui couvre la vérité, et qu'il impute à ces personnes de n'en reconnaître aucun dans l'Eucharistie, ni de paroles ni de choses, mais de n'admettre aucune différence entre ia vue de l'esprit et la vue des sens.

Cela paraît encore par la manière dont Bertram propose l'opinion qu'il veut établir, car tant s'en faut qu'elle soit directement opposée à celle de Paschase, qu'elle est conçue dans les mêmes termes auxquels Paschase exprime la sienne ; de sorte qu'il ne peut y avoir de difierence de sentiment entre ces deux auteurs qu'en ce que Berlram n'a peut-être pas pris les termes dans le même sens que Paschase. Extérieurement, dit-il, on voit la forme du pain qui était auparavant, on aperçoit la même couleur, on sent la même saveur ; mais intérieurement on nous montre une autre chose beaucoup plus précieuse et plus excellente, c'està-dire qu'on inonlre le corps de Jésus-Christ, qui est vu, pris, mangé par la vue de l'esprit fidèle, et non par les sens de la chair. Le vin aussi qui par la consécration sacerdotale est fait le sang de Jésus-Christ, montre une autre chose au- dehors et en contient une autre au-dedanz ; car que voit-on au-dehors que la substance du vin? Mais si vous le considérez intérieurement, ce n'est plus la liqueur du vin, mais la liqueur du sang de Jésus-Christ qui est goûtée par l'esprit de ceux qui croient. Je n'examine pas si Berlram n'enlend point ces paroles en un autre sens que Paschase, mais je dis que Paschase s'exprime en ces mêmes termes; et que tous ceux qui veulent contredire un auteur directement, s'opposent non seulement à son sens, mais aussi à ses paroles, et qu'ils n'emprunienl jamais les paroles de ceux qu'ils comballent pour exprimer leur propre opinion.

C'est encore pour exprimer l'opinion contraire à celle de ceux qu'il combat que Bertram dit que le pain qu'on offre étant pris des fruits de la terre est changé par la consécration au corps de Jésus-Christ , comme le vin qui vient de la vigne est fait par la consécration du divin mystère le sang de Jésus-Christ ; non visiblement, mais comme dit ce saint docteur , par l'opération invisible du Saint-Esprit. Et c'est pourquoi on appelle ces choses le corps et le sang de Jésus-Christ, parce qu'on ne les considère point par ce qu'elles paraissent au'dehors^ mais par ce qu'elles ont été faites intérieurement. C'est ainsi que Paschase exprime ses sentiments. La chose sensible, dit-il, est changée intelligiblement par la puissance de Dieu cl par la parole de Jésus-Christ en sa chair et en son sang. Paschase et Bertram veulent qu'il y ait différence entre ce que l'on voit et ce que l'on croit , et ces adversaires de Berlram ruinaient cette différence. Paschase et Berlram veulent que ce qu'en voit an-dehors soit la (igure du corps de Jésus-Christ, et ces adversaires de Berlram voulaient qu'il n'y eût point de figure, et que l'on vît le corps de Jésus- Christ même. Paschase et Bertram veulent que le changement soit inlelligii)lc et spirituel, et ceux que Bertram combat voulaient qu'il fùi visible, c'est-à-dire que l'on vit réelicment la cliose mise en la place du pain.

Enfin, la conclusion de celte première question est encore exprimée par Bertram en des termes par les quels Paschase exprimerait son sentiment. Exhis omnibus, dit-il, quœ sunl hacleniis dicta , monslratum est quod corpus et sanguis Chrisli qux fideiimn ore in Eccles'à percipinntur ftgnrœ sunt sccundiun speciem visi

LIV. YIII. EXAMEN DES AUTEURS LATINS DES SIÈCLES VII, Vlll ET IX

bilem. Atverb serunduminvhibilein substantiam, idcsl,

divini polentiam Vcrbi, corpus et :<a)iguis Cliristi verè

existunt. C'est selon les termes que dit Paschasc : Est

autem figura vel cliaracler hoc quod exleriiis senlitur ;

sed totum Veritas et nulla adumbratio'quod inleriUs per-

cjpitur.

La seconde question que traite Beriram est dépendante de la première, car ce qu'il veut prouver dircclenient est que le sacrement visible n'est pas le corps de Jésus-Clirisl né de la Vierge. Ce (jui est conlbrme à la doctrine de Pasciiaso qui appelle le sacrement visible , similitudinem carnis ejns, mais qui veut que celte chair née de la Vierge soit réellement cachée et contenue au-dcdans. Il réfute encore direclemenl des gens qui disaient qu'il fallait juger de ce sacrement par les sens, et qu'il n'y avait rien de caché : Dicunt qui niliil lac volunt seciindiim inlcriiis lalenlem virlutcm accipere, sed tolum quod appar.et visibiliier œstitnare. Or il n'y a rien de plus contraire à la doctrine de Paschasc que cette expression et ce sentiment. 11 réiule des gens qui disaient que ce qu'on voyait était le corps de Jésus-Christ m specie, c'est à-dire, visiblement. Or Paschase le niait expressément.

Tous ces arguments vont à distinguer ce qui se voit de la chair naturelle de Jésus-Christ, et la conclusion qu'il en tire est enlièrement conforme à l'expressiou de Paschase : « Exteriiis igiliir quod apparel non est ipsa res, sed imago rei. Mente verb quod senlitur et intelligitur Veritas rci:i Ce qui se voit extérieurement n^ est pas la chose même, c'est l'ininge de la chose. Mais c'est la vérité de la chose qui se sent et qui se conçoit intérieurement, j Par où il marque que ceux qu'il combat enseignaient que ce qui paraît au-dohors était la chose même : ce qui est direclcraent contraire à Paschase qui n'appelle ce que l'on voit que figure, csractère, simililnde, sacrement.

Tout cela prouve démonstrativement que Bcrtram ne combat point directement Paschasc , que ce n'est point lui qu'il rél'ute, que le livre de Paschase n'était point le sujet de la dispute, comme s'est imagine M. Claude, que la question qui lui avait élé proposée par Charles-le-Chauve n'était point celle de la présence réelle, que cette division dont il parle n'était point entre des gens dont les uns soutinssent la présence réelle et les autres la niassent ; mais qu'elle était entre des personnes qui, suivant les principes d'Amalarius, soutenaient qu'il n'y avait point de voile ni de figure dans le sacrement de l'Eucharistie, qu'il n'y avait point de différence entre ce qu'on voyait et ce qu'on croyait, que le corps de Jésus-Christ y était visible , et d'autres personnes qui s'opposaient à ces expressions excessives.

Et c'est pourquoi l'on doit croire que Raban n'a désapprouvé que celle seule opinion combattue dircc» temeni par Bertrani. El par conséquent comme on ne sait autre chose de Raban sinon qu'il n'a pas approuvé l'opinion de ces gens là, et qu'il avait droit de ne l'approuver pas en effet , ou ne peut l'accuser que Ircs-témérairercment d'avoir nié la présence réelle.

Combattre une erreur condamnée p ir Paschase même, n'est pas contredire Paschase. Or c'est tout ce que l'on sait que Rabau a fait. Tout le reste ne peut être fondé que sur des conjectures en l'air qui ne sont pas rccevables.

Comme l'auteur di la dissertation qui sera insérée au douzième livre, prouve par de irès-rorles conjectures que le livre de Jean Scut est le mêuic que celui que nous avons encore sons le nom d î Bcrtram , je n'ai pas besoin de parler ici de cet auteur en particulier, puisque l'on discutera dans cet écrit toutes les questions de critique qui le rogardcnl.

Il suffit de dire ici à l'égard du livre qui paraît sous le nom de Beriram, qu'encore qu'il soit certain qu'il n'attaque point directement Paschasc, comme nous l'avons montré, il n'es'., pas certain néanmoins qu'il ne l'attaque point secrètement, et qu'il ne soit point en effet contraire à la véritable doctrine de Paschase. Car comme il est arrivé souvent dans l'Église que ceux qui ont cond)altu certaines erreurs se sont précipités dans les erreurs opposées, de môme Bcrtram ou Jean Scot a donné sujet de croire qu'au lieu de soutenir comme Paschase que le sacrement de l'Eucharisiie était figure et vérité loxd ensemble, et qu'étant ligure par ce qui paraît aux sens il contient réellement au-dedans le corps même de Jésus-Christ, il a alléré ie sens de ces paroles, et a réduit la présence réelle qu'il admet à une présence de la divinité du Verbe qui suppléait l'effet de sa chair. Il est vrai que ce soupçon n'est point sans apparence, c'est pourquoi l'on ne doit pas s'étonner qu'en ce temps-là il y eût des personnes à qui l'on attribuait cette nouvcaulé contraire à la foi de l'Eglise catholique. Et c'est aussi ce que Ilincmar remarque et condamne expressément dans le trenteunième cbapitre de son livre de la Prédestination : Sunt et alia quœ vocum novilatibus délectantes, unde sibi inanes comparent rumusculos, contra fidei catholicœ veritatem dicuni , videlicei quôd trina sit deilas ; quod Sacramentum altaris non verum corpus et verus sanguis sint Domini, sed tanliim memoria veri sanguinis ejus ; quod angeli nalurâ sint corporales, etc.

C'est de ce passage que M. Claude (pag. 5G7) a pris sujet d'attribuer à Prudence, évêque de Troyes, aussi bien qu'à Jean Scot, d'avoir cru que TEucharistie n'était pas le vrai corps de Jésus-Christ. Et ce qui est étrange , c'est qu'ayant dit dans son premier traité qu'il suspendait son jugement sur Prudence, il témoigne dans sa dernière réponse qu'il se repenl de cette retenue. « J'avais, dit-il, dans ma réponse, sus-

< pendu mon jugement là-dessus, jusqu'à ce (ju'il me a parût clairement qu'il fût parlé de lui dans le passage

< de Ilincmar. Or maintenant deux choses me paraisi sent qui mettent cette vérilé dans une évidence qui « ne permet pas d'en douter. L'une, que c'est vérila- « blement Prudence qui a écrit contre Jean Scot sur î le sujet de la Prédestination ; l'autre, que Ilincmar « parlant de celle dispute (de la Prédestination) dé- « dire que plusieurs estimaient que Prudence et Jean t Scot en étaient les auteurs, bien qu'il ne veuille, dit-il.

( m le croire ni l'assurer, ne se voulant pas, quant à c iui, mêler dans ces conleslalions. Puis toiil d'une f suite, il ajoute : Il y a d'autres choses qu'ils disent f contre la vérité de la foi catholique, voulant flaire par < la jiouveaulé des expressions, et s'acquérir par là quel- ( (jue vaine réputation ; savoir que la déité est trine, que c les sacrements de Vautel ne sont pas le vrai corps et le 4 vrai sang du Seigneur , mais seulement la mémoire de t son vrai corps et de son vrai sang. Qui ne voit (dit « sur cela M. Claude) qu'il parle des deux tenants de t celte dispute, Prudence et Jean Scot, quoiqu'il fasse € sennblant de ne pas croire que ce fût eux? t

Voilà ce que M. Claude appelle des raisons qui mettent la chose dans une évidence qui ne permet pas d'en douter. Mais je pense que l'on avouera que cette évidence se réduit à l'aire conclure très-nettement à tous ceux qui liront ceci que M. Claude a un talent tout particulier de tirer de fausses conséquences.

Je ne dirai pas ici qu'il est fort difiicile déjuger par ce passage si Ilincmar a eu quelque vue d'appliquer à Prudence et à Jean Scot ce qu'il dit de ces erreurs nouvelles ; car il est fort naturel qu'après le discours particulier du différend de la Piédcstination il ait dit en général qu'il y en a qui publient encore cfaulres erreurs contre la foi catholique ; que la déité est trine, que les sacrements de l'autel, etc. Et en effet, ce prenjier exemple ayant un rapport visible à la querelle que Ilincmar a eue avec llatram, religieux de Corbie, sur celte expression de trina deilas, fait voir manifestement qu'il avait d'autres personnes en vue que Prudence et Jean Scot dans ce dernier passage où il rapporte ces erreurs nouvelles , et ([u'il faut d'autres preuves que celle-là pour les y comprendre.

Mais je veux bien accorder à M. Claude que ce dernier passage : Sunt et alia quœ vocum novilatibus délectantes, elc, a rapport au lieu précédent où il avait nommé Prudence et Jean Scot. Mais ne suffit-il pas qu'il attribue les erreurs qu'il marque à l'un ou à l'autre; et est-il nécessaire qu'il les attribue à tous les deux? M. Claude ne sait-il pas que Ilincmar parle de Prudence et de Jean Scot cunme de deux adversaires, de sorte que l'opinion de l'un ne peut être un préjugé pour celle de l'autre, el qu'elle donne plutôt lieu d'en former un tout contraire? Or il est certain que Ilincmar a eu lieu d'aliribuer cette erreur sur l'Eucharistie à Jean Scot, et l'on ne peut douter qu'il ne l'ait voulu marquer en considérant l'histoire de ce temps-là. Et par conséquenl on doit conclure qu'il n'a pas voulu marquer Prudence, parce que Prudence est représenté en ce lieu même comme adversaire de Jean Scot.

Il est donc clair que quand on dirait que Ilincmar attribue les opinions dont il parle à ceux qu'il avait marqués, on ne devrait pas conclure de là qu'il les attribuât toutes à tous deux. Il n'y a nulle apparence qu'il ait attribué l'expression de trina deilas à Jean Scot, qui était opposé à Ralram et à Golescalc défenseurs de cette expression ; et il n'y a nulle apparence qu'il ail attribué à Prudence l'erreur contraire à la

présence réelle , laquelle était certainement imputée à Jean Scot. De sorte que si M. Claude avait à se repentir d'avoir suspendu son jugement sur ce point, ce n'aurait pas dû être en assurant qu'il y a lieu de croire que Prudence el Scot étaient également soupçonnés par Hincmar d'avoir cru que l'Eucharistie n'était pas le vrai corps de Jésus-Christ , mais en assurant au contraire que puisque ce soupçon de Ilincmar tombe naturellement sur Jean Scot, il n'y a point de vraisemblance de le faire retomber sur Prudence adversaire de Jean Scot.

Au reste, il ne faut pas que M. Claude prétende affaiblir le témoignage que Ilincmar rend contre les sacramentaires en condamnant cette opinion que l'Eucharistie n'est pas le vrai corps de Jésus-Christ, comme une nouveauté contraire à la foi catholique, parce que le même Hincmar condamne dans le même passage celte expressioo de trina deitas, qui est néanmoins irès-orlhodoxe. La raison distingue extrêmement ces deux condamnations , et fait voir manifestement que l'injustice de la censure que fait Ilincmar de l'expression de trina deitas ne doit point affaiblir l'autorité de la condamnation expresse qu'il fait de l'opinion des sacrameniaires , parce qu'elle fait voir qu'il est trèspossible qu'il se soit trompé dans l'une , et qu'il est impossible qu'il se soit trompé en l'autre. Car il faut remarquer que l'erreur que Hincmar a cru être renfermée dans cette expression de trina deitas est une véritable erreur, puisqu'il ne la condamne qu'en supposant qu'elle donne droit de conclure qu'il y a trois divinités et trois Dieux. Ainsi, encore qu'il ail eu tort de donner ce sens à celle expression , il avaii pourtant raison de condamner l'erreur qu'il croyait y être renfermée : il ne se trompait que dans l'intelligence de ces paroles trina deitas , mais il ne se trompait point dans la foi de l'Église : et il ne s'en suit point de cette censure téméraire qu'il ail ignoré la créance de son siècle sur la Trinité. L'erreur dans laquelle il est tombé sur ce sujet est donc une erreur fort humaine et qui n'a rien de surprenant ; el elle fait voir seulement que les mots de trina deilas n'étaient pas ordinaires du temps de Ilincmar. Il est vrai qu'il se trompe en supposant qu'ils ne fussent pas autorisés par l'anliquité el par la raison, mais il n'est pas étrange qu'il n'ait pas su toutes les expressions autorisées par l'antiquité , lorsqu'elles étaient devenues rares dans l'usage ; et qu'il n'ait pas été fort juste dans le raisonnement.

Il n'en est pas de même de l'autre opinion sur l'Eucharistie qu'il condamne dans ce passage. Il ne s'agit point de l'expression ; il s'agit de la foi même. S'il s'y était trompé, il se serait trompé dans la foi, et dans la foi d'un mystère populaire. Quelque reproche qu'on puisse faire contre Hincmar, on ne peut lui attribuer avec la moindre vraisemblance d'avoir ignoré le sentiment de l'Église de son temps sur rEucliarislic. C'est choquer visiblement le bon sens que de porter les reproclies qu'on peut faire contre lui jusqu'à cet excès. L'ignorance et la passion des hommes ont dos

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