‹ Perpétuité de la foi de l'Église catholique sur l'eucharistieChapitre 248 sur 335 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Examen des machines de retranchement , ou des moyens par lesquels M. Claude s'exempte de faire prêcher la doctrine de la présence réelle à la plus grande partie des chrétiens.

Que M. Claude serait heureux si les effets suivaient ses paroles, comme ses paroles suivent ses souhaits , et s'il suffisait qu'il eût assuré les choses, afin qu'elles fussent vraies, comme il lui suffit qu'il les souhaite, afin de les assurer ! Ce serait alors qu'on verrait réussir sans peine ce merveilleux changement qu'il entreprend de faire au dixième siècle. Mais le mal est que ces choses, qui sont hors de lui, et ces événements passés, ont une certaine nature inflexible et invariable, qui ne s'ajus'c poin?, du tout avec ses désirs ; et ainsi il se trouve toujours qu'il en conte de son côté comme il lui plaît, et que les choses demeurent de l'autre toutes contraires à ce qu'il en dit.

// ne s'agit pas, dit-il (p. 641), de toute la terre : il s'agit de l'Occident et des provinces soumises à l'obéissance du pape. C'est'à-'liie, je ne veux pas qu'il s'en agisse : je ne veux pas me mettre en peine d'expliquer comment la doctrine de la présence réelle et

915 LIV. IX. EXAM. DE LA CROYANCE DE L'ÉGL. DEPUIS L'AN 890 JUSQU'AU SIÈCLE XI. 91^

de la transsubstantiation s'est introduite dans l'Orient, dans les patriarcats de Constantinople, d'Alexandrie, de Jérusalem et d'Antioclie, dans les églises des Arméniens, des Nesloriens, des Jacobites; je neveux point du tout me travailler à deviner comment elle a pcnélré dans l'Ethiopie, dans la Moscovie et dans la Mésopotamie, dans la Géorgie, dans la Mingrelie, dans la Moldavie, dans la Tartarie et dans les Indes. Il vaut mieux dire qu'elle n'y est pas : ce sera plus tôt fait, et par ce moyen je me délivrerai d'un grand embarras.

Mais M. Claude nous permettra, s'il lui plaît , de l'avenir qu'il est homme et non pas Dieu; et qu'ainsi ni ses paroles ni ses volontés ne sont point opératives. Il voudrai t bien que la doctrine de la présence réelle ne lût pas dans toutes ces grandes provinces. Mais elle y est, et elle y sera malgré qu'il en ait. La chose ne dépend point du tout de lui ; et nous l'avons fait voir par des preuves auxquelles on croit qu'il ne résistera pas luimême.

Ainsi , nonobstant tous ses souhaits, il est question de savoir comment la créance de la présence réelle se serait introduite dans tous ces lieux , si elle n'y avait pas toujours été. Il est certain qu'elle y est établie, qu'elle y règne, et qu'elle y domine absolument. On n'y en connaît point d'autre; on ne se souvient point qu'il y ail jamais eu d'autre doctrine. Toutes ces nations croient la tenir par la succession perpétuelle de leurs pères. Il est clair qu'elles ont toujours été dans cette doctrine depuis que l'on parle de bérengariens, et qu'en ce point elles ont toujours été unies avec l'Église romaine. Il faut donc que M.Claude nous dise qui les a fait entrer dans celte créance. Mais comment le ferait-il, puisqu'il ne se veut exempter d'entrer dans celte question que parce qu'il voit que non seulement les preuves solides , mais que les inventions et les fictions mêmes lui manquent? Toutes ses machines lui deviennent inutiles. Il nous parle de Paschase, de disputes, d'intrigues de moines, de violences de la cour de Rome; et pour rendre ridicule tout cet amas de songes et de visions, il ne faut que l'obliger de jeler les yeux sur les deux tiers du monde, qui ne connaissent ni Pascliase ni son livre, et qui bien loin de reconnaître le pape, n'ont point de plus grande passion que de le contredire en tout ce qu'ils peuvent.

Que M. Claude nous dise donc qui les a persuadés d'une créance qu'il prétend être directement contraire à l'Écriture, aux Pères, à la raison et aux sens'/ Quels prédicateurs ont produit ce grand effet? D'où vient qu'aucune de ces nations n'a résisté à l'innovation? D'où vient qu'elles ont toutes oublié qu'elles aient changé de sentiment, et qu'elles prennent leur doctrine présente pour celle que les Apôtres ont établie dans l'Église, et qui est venue jusqu'à eux par la succession de leurs évêques ? '.

M. Claude se fatigue l'imagination à inventer une fable impertinente d'un jeune religieux qui, sans sortir de son couvent, et sans que l'on entende parler de

lui , change la foi de tout l'Occident. Il se donne la gêne pour accompagner cette fable de mille suppositions fantastiques ; il épuise toutes sos figures et loua ses grands mois , pour éblouir un peu les yeux del simples, et pour leur cacher l'absurdité de ce roman.

Mais il ne prend pas garde que tous ses efforts son! vains ; qu'il lui reste encore plus de deux tiers de son ouvrage, sans quoi toutes les peines qu'il prend lui sont inutiles ; qu'il faut qu'il trouve encore d'autres Paschase qui portent celte foi dans toutes les sociétés séparées de l'Église Romaine, et dans les provinces les plus reculées; qu'il faut que tous ces Paschases aient le même succès; que personne ne les contredise et ne s'oppose à leurs entreprises; que personne ne s'aperçoive qu'ils renversent la foi ancienne , et qu'il faut enfin qu'ils aient tous accompli en même temps leur ouvrage , lorsque Bérenger viendra à paraître , afin qu'il pût dire avec raison, que l'Église était périe, et qu'elle n'était demeurée que dans ceux qui le suivaient (Lanfr., c. 25).

Je vois bien que M. Claude , tout hardi qu'il est , succombe sous la grandeur de cette cnireprise. Il en est épouvanté , il y renonce , il demande grâce , il voudrait bien que cela ne fit pas partie de la question. Jl ne s'agit pas, dit-il , de toute la terre. Mais il n'y a pas moyen de le contenter : il s'en agit malgré qu'il en ait, puisque cette créance est établie par toute la terre. Cela ne dépend ni de lui ni de moi : c'est une partie nécessaire de cette grande question , et qui entraîne tout le reste. Ainsi puisque , par un aveu forcé de son impuissance, il reconnaît qu'il ne peut pas dire qu'il se soit fait un chaiigement universel de créance dans tout rOrient, il faul qu'il abandonne tout le reste, et qu'il reconnaisse que tous ses moyens sont ruinés , toutes ses machines brisées , tous ses projeis renversés, et toutes ses hypothèses détruites. S'il nous dit que c'est Paschase qui a inventé celle doctrine, et qu'elle ne pouvait tomber dans l'esprit d'autre que de lui , nous lui montrons ce nombre infini de chrétiens qui ne connaissent ni Paschase ni son livre , et qui font néanmoins de tout temps profession de celle doctrine; et le voilà convaincu de témérité et d'imposture. S'il nous dit que les papes ont contribué, par leur autorité et leurs violences , à la faire recevoir, nous lui faisons voir ces grandes nations où ils n'exercent aucune jurisdiclion , où ils ne sont point reconnus, et parmi lesquelles leurs décisions n'ont aucun crédit ni aucune autorilé, et qui néanmoins sont aussi attachées à la foi de la présence réelle que les peuples les plus soumis au S. Siège; et le voilà encore convaincu de tromper le monde par des fables sans apparence et sans fondement. S'il nous parle de cabales, d'iiilrigucs imaginaires , de disputes de philosophie, par lesquelles il prétend qu'on ait établit cette doctrine , nous lui montrons une infinité de peuples qui ne connaissent point la philosophie de l'école , qui n'ont jamais disputé de ces matières , et où l'imagination même de M. Claude n'a pu. faire agir les intrigues de la cour

de Rome, et qui croient néanmoins la présence réelle comme nous; et ainsi voilà encore tous les contes de M. Claude détruits et anéantis.

CY'St une chose étrange que toutes les liypotlièscs faniasti(|ues sur lesquelles le système deM. Claude est appuyé, y étant tout(^s essentielles, en sorte que la ruine d'une seule suffit pour le renverser tout entier; elles sont toutes néanmoins si visiblement fausses, (ju'il n'y enapasune(iuipuisse subsisteren parlicnlior.

On vient de le voir ruiné sans ressource par Texcmple de tous ces peuples dOricnt qui se sont trouvés dans la foi de la présence réelle, sans lavoir tirée ni de Pascliase, ni de TOccideut; qu'où s'imagine néanmoins qu'il subsiste , et on le va voir de nouveau détruit p;ir la ruine d'une autre supposition.

M. Claude ne veut pas qu'aux temps de Bérenger tous les chrétiens d'Occident eussent une créance distincte de la présence réelle : Il ne s'agit pas dans f Occident, d\l-\\ (p. 041), de tous ceux qui faisaeiiit profession d'être chréliens. Il ne s'agii que d'un parti qui se fortifie, et qui lâche de se rendre le maître des chaires, pour être ensuite maître de toute /'Église. On voit bien ce qu'il veut, et l'iniérèt qu'il a dans cette prétenlion. Il reconnaît que c'est un trop grand ouvrage de faire recevoir cette doctrine à tous les purticidiers de TÉglise d'Occident; la mauvaise humeur d'un seul aurait pu troubler louie l'entreprise et renverser tous les desseins de M. Claude. Il désire donc qu'on ne l'oblige pas à montrer comment la foi de la présence réelle a pu être embrassée par tous les chrétiens sans distinction. Son intérêt y est tout visible; mais ses désirs et ses intérêts ne sont pas des preuves ni des raisons. Y a-t-il <iuelqu'un qui témoigne que le commun du peuple du onzième siècle n'était pas pi^rsuadé de la présence réelle, et qu'il n'avait qu'une connaissance confuse de ce mystère? Non, Bérenger même avoue le contraire, en appelant celte doctrine l'opinion du peuple: Sententiavulgi{(i\), Laiifr. de Corp. et Sang.) , et en soutenant que l'Église était périe. Est-ce que les auteurs qui déclarent que cette créance était celle de loule l'Église , et que tous les cliréliens de la terre en faisaient une profession publique, apportent quelque resiriction à ce témoignage? Non. Il est général et sans exception : et c'est de tous les chrétiens du monde qu'ils disent qu'ils se glorifient de recevoir dans ce sacrement ta vraie chair et le vrai sang de Jésus-Christ , né de la Vierge (Lanfranc,- c 22). S'est-on inscrit en faux contre ce témoignage qu'ils rendent de la créance de leur siècle? Non. Il n'y a que M. Claude qui le fasse six cents ans après, sans aucune preuve. La raison fait-elle voir que dans ce point la foi des pasteurs ne fût pas celle du peuple? Non. Elle prouve tout le contraire, étant incroyable que des pasteurs persuadés de la présence réelle n'aient pas eu soin d'en instruire ceux qu'ils disposaient à la communion, à qui ils devaient juger celte créance absolument nécessaire pour leur faire éviter les communions indignes.

Esl-ce uue raison tant son peu probable, pour mon-

TOUaiANT L'EUCHARISTIE. 916

irer que le peuple n'était pas persuadé de la présence réelle, de ce que quelques historiens, qui témoignent que Bérenger troubla l'Église par une hérésie nouvelle, témoignent en même temps qu'il corrompit plusit-urs personnes par ses nouveautés? Nullemenl. Elle ne mérite point d'autre nom que celui d'une absurdité signalée , qui irait à prouver qu'il n'y eut jamais d'hérésie nouvelle, parce qu'il n'y en a point eu qui n'ait trouvé des sectacteurs, et souvent même parmi les évoques.

Sur quoi donc est fondé ce retranchement, que M. Claude fait d'une partie des chrétiens , pour s'exempter de montrer comment la foi de la présence réelle avait éié universellement reçue? Sur son intérêt et sur son désir. Mais parce qu'ils ne sont pas les règles des choses, ils n'empêcheront pas que la raison et les témoignages précis des auteurs contemporains ne montrent que la foi de la présence réelle éiait généralement embrassée p ir tous les fidèles de l'Église, lorsque Bérenger la troubla par son erreur. Ainsi voilà encore celle machine renversée , et M. Claude obligé de faire recevoir insensiblement la doctrine de la présence réelle, non seulement par un parti considérable, mais généralement par tons les cliréliens. Il a reconnu lui-même que cet ouvrage surpassait son imagination, en ne s'y voulant pas engager ; et par conséquent, voilà encore tous ses projets ruinés, et son système en désordre; tant il est difficile d'ajuster des imaginations vides et creuses avec les vérités réelles qui se trouvent marquées par les événements et les faits constants, qui sont indépendants de nos fantaisies.

Page 1