CHAPITRE VII
Que le mélange des deux doctrines que M. Claude est obligé d'admettre au dixihne siècle est la chose du monde la plus contraire au sens commun. JAauleur de la Perpétuité ayant représenté l'absiirdiié de ce prétendu mélange dans son premier irailé (de la Pcrpél), M. Claude en y répondant s'est avisé de nous décrire , comme nous avons déjà remarqué , l'état où il prétend que l'Église a élé après Rérengcr, lorsqu'il s'agit d'expliquer celui où il doit supposer qu'elle était au dixième siècle. Mais parce que ces sortes d'artilices ne sont bons qne jus(pi'à ce qu'ils soient découverts, il nous permettra de lui dire qu'il n'a rien avancé par ce détour; que la dilïiculté demeure tout entière ; el que bien loin de l'avoir éclaircie, il ne fait que témoigner par cette fuite qu'il lui était impossible de s'en démêler. Ainsi s:ms avoir égard à celle réponse si peu sincère , je ne laisserai pas de lui mettre encore une fois devant les yeux celte conséquence de son hypothèse qu'il évite d'envisager.
Puisque, comme nous l'avons prouvé, toute l'Église se trouva au commencement du onzième siècle dans la doctrine de la présence réelle, elqucM. Claude prétend qu'à la fin du neuvième celle doctrine avait encore peu de partisans , il faut donc que ce soit au dixième siècle qu'elle ait fait tous ces progrès , et qu'elle se soil glissée dans toutes les nations , dans toutes les églises, dans toutes les sociétés , dans tous les monastères , dans toutes les maisons particulières. Il faut qu'elle y ait élé d'abord plus faible que l'opinion contraire ; qu'elle soit venue à l'égaler eu nombre de partisans , el quelle l'ail enfin surpassée, et même abolie. Ainsi pour ne la considérer que dans le milieu où il faut qu'elle ail passé, il est nécessaire qu'il y ait eu un temps dans le dixième siècle où l'Église était composée de trois sortes de personne
fidèles , mais il ne se plaint point de leur infidélilé ni de paschaslstes qui lâchaient d'attirer les autres a de leurs erreurs contre ce mystère : il ne dit point leur sealimeut ; de bcrtraïuisies, c'est-à-dire ae gens
93lj PERPÉTUITÉ DE LA FOI
f|iiî demeuraient opiniâtrement attachés à l'opinion de l'absence réelle ; et de gens qui passaient d'une opinion à l'autre, que nous appellerons les nouveaux convertis. M. Claude voudrait peut-être bien que nous y conçussions encore ces ignorants qui n'avaient qu'une connaissance confuse des mystères ; et des profanes qui ne se mettaient pas en peine de ces disputes, et demeuraient indéterminés : mais , comme nous avons déjà dit , l'ignorance de ce mystère ne peut subsister avec un million de prédicateurs de la présence réelle, et un million de gens qui la rejetaient, ^u'il faut nécessairement admettre en ce temps-là, selon M. Claude. De sorte qu'il n'y a point de siècles où l'on se puisse moins figurer celte ignorance que dans celui-là , puisque l'Eucharistie aurait dû être le sujet le plus ordinaire des discours de tout le monde.
11 est impossible aussi qu'il y ait eu des gens assez profanes pour ne prendre aucune part à une matière si imporlanle à leur salut ; car cette disposition ne pouvant se concevoir sans une extrême irréligion, on en devrait conclure, non que ces gens seraient demeurés indéterminés, et se seraient tenus à l'écart de ces disputes, mais qu'ils auraient condamné positivement l'opinion de la présence réelle, puisqu'ils n'auraient eu aucune raison de se tenir dans celte neutralité, et qu'il leur aurait été bien plus facile de rejeter cette opinion, en s'atlachant à leur raison et à leur sens.
11 n'y aurait donc eu proprement dans l'Église que les trois sortes de personnes que j'ai marquées : et quand il y en aurait eu d'autres parmi les laïques, on ne s'en peut pas au moins figurer d'autres parmi les religieux, les ecclésiastiques et les évêques. Cela supposé, il suffit de dire en un mot à M. Claude, avec l'auteur de la Perpétuité, que pour agir comme il doit supposer qu'ils ont fait, il faudrait qu'ils n'eussent pas été des hommes, mais quelque autre espèce d'animaux et de créatures que nous ne connaissons point. Car c'est une chose étrange que tous ces gens dont M. Claude s'est obligé de composer son église du dixième siècle sont tellement extraordinaires, qu'il ne paraît en eux aucun des mouvements que la foi, la raison ou les passions inspirent aux autres hommes.
Ces paschasisies auraient dû croire qu'une grande partie de l'Église était plongée dans un aveuglement déplorable et une ignorance criminelle ; et M. Claude ne peut pas leur attribuer une autre disposition, puisque c'est ainsi que Paschase parle de tous ceux qui doutaient de la présence réelle. Cependant ils n'y font paraître aucune étincelle du zèle que cette opinion devait produire. Us n'y parlent presque jamais de la chose dont ils devaient sans cesse parler; ils n'écrivent point de ce qui leur aurait dû faire composer une infinité d'écrits ; ils publiaient partout , selon M. Claude, l'opinion de Paschase et de la présence réelle, usais ils ne parlent néanmoins nulle part dans leurs écrits, ni de Paschase ni de la présence réelle.
ils paraissent morts, sans action, sans vigueur ,
TOUCHANT LTUCIIARISTIE. 93G
sans zèle a cet égard ; et néanmoins avec cette inaction, celle langueur, cette négligence, ils persuadent toute la terre d'une opinion contraire à toutes les lumières de la raison et des sens. Ils ne font point de miracles comme les apôtres pour persuader cette doctrine ; ils ne répandent point leur sang comme les martyrs ; ils n'emploient point l'éloquence et la science comme les philosophes et les sages de ce monde ; ils ne se servent point des armes et de la force comme Mahomet; et cependant ils font, dans la fausse hypo thèse de M. Claude, plus que Mahomet, plus que les philosophes, plus que les martyrs et plus que les apôtres mêmes. Us étendent leurs victoires par toute la terre, sans effort, sans soin, sans application , et sans y penser. Ils sont d'une part si orgueilleux, qu'ils osent préférer leur pensée à la foi de toute l'Église ; et de l'autre si modestes, qu'ils ne parlent jamais de leurs progrès ni des conversions qu'ils faisaient. Et enfin, ayant exécuté les plus grandes choses qui aient jamais été faites par les hommes, ils font si bien qu'ils étouffent la mémoire et d'eux-mêmes et de toutes leurs actions, et qu'ils ensevelissent dans un entier oubli le plus grand ouvrage qui fut jamais.
Ce qui est encore plus merveilleux, est que tous ces gens se rencontrent partout, et dans tous les lieux de l'Église, de même humeur et avec les mêmes inclinations. Ils y ont partout le même éloignement de combattre par écrit l'opinion qu'ils voulaient déiruire; la même prudence à ne parler jamais dans les écrits qu'ils nous ont laissés ni de la présence réelle, ni de Paschase, ni de l'aveuglement du monde, ni des erreurs contre ce mystère ; le même dessein de cacher à la postérité la mémoire de ce grand renversement.
Enfin, il faut que M. Claude suppose qu'ils avaient partout le même succès, et que tout le monde se trouva également disposé à recevoir leur doctrine; qu'il ne se rencontra nulle part ni aucun évêijue assez éclairé et assez généreux pour condamner ces nouveaux docteurs, ni aucun écrivain assez habile pour les réfuter, ni aucun ecclésiastique assez zélé pour les déférer devant les tribunaux, ni aucun historien assez exact pour nous décrire le changement qu'ils auraient causé dans l'Église. 11 faut qu'il suppose qu'ils eurent tous la même adresse pour empêcher qu'on ne se soulevât contre eux, et pour se maintenir en paix avec ceux qu'ils traitaient de scélérats et d'infidèles. Un seul qui se serait un peu démenti de cette conduite aurait troublé tout le système de M. Claude, de sorte que pour empêcher ce désordre il faut qu'il fasse plier toute l'Église sous ces paschasisies, et qu'il prétende qu'il n'y ait eu aucune église ni aucun monastère qui se soit fortement opposé à eux.
Voilà sans doute des gens bien étranges et bien différents de tous ceux que nous voyons ou que nous connaissons par les histoires; mais les érigénistes ou bertramisles de M. Claude ne le sont pas moins. Ils sont attaqués, selon lui, par les plus faibles et fes plus méprisables adversaires du monde; et ils ne prennen' pas la peine de se défendre. Ils ont pour eux
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les sens, la raison, rÉcrilure, les Pères, la coiUume, tous ces pastliasisics et ces ërigénisles imaginaires
la niulliiude ; el ils ne se servent d'aucun de ces p;tr le moyen d'une aiiiillièsc bien nomhrée.
avantages. On ne leur oppose que trois ou quatre Lignormice, dil-il (p. GGI), et la néqtigmce les mcl-
cliapitres du livre d'un nligieux sansaulorilé, cl cinq taùiu d'accord : et ce sont deux mauvaises gardes de la
(m six passages des Pères; el les uns se rendent sans vérité. Vune est toujours endormie, et l'autre est tou-
résistancc, et les autres résistent sans vigueur, et sar.s jours aveugle et muette. Lune ne s éveille point au bruil
rél'uter connue ils auraient dû une opiiiion si p';n appuyée. Ils souffrent qu'on les traite de criminels cl d'infidèles sur une matière dans laquelle ils auraient eu pour eux une grande partie de l'Église. Ils demeurent insensibles à ces n-proclies qu'il leur aurait été si facile de repousser; ils n'appréiicndent point les conséquences toutes naluroUes d'mie doctrine qui s'élevait en condamnant tous ceux qui ne la sui-
qne font les étrangers, l'autre, tout éveillée qu'elle est, n'a ni yeux vourvoir, ni boucitcpour crier. Que l'auteur reconnaisse do,:c que le dixième siècle, ayant été un siècle de ténèbres el d'assoupissement, on y a pu avança un changement de foi, parce que ce sommeil et ces ténibres favorisaient cette entreprise, sans que l'entreprise troublât ce sommeil ni dissipât ces ténèbres ; parce que pour réveiller les hommes de ce sommeil, il faut que la
valent pas. Ni l'amour de la religion, ni la vue de main de Dieu même les pousse et les agile; au lieu que
leurs intérêts, ni la crainte d'être accablés par dos pour les faire changer d'état pendant qu'ils dorment, il
adversaires si audacieux, ni la vanité qui porie à sou- f'i^t seulement que la main d'un homme les lie. tenir ses sentimenls et à ne reconnailie pas qu'on ait Je ne veux pas croire que ce soit à dessein el de
été dans l'erreur, ne sont capables de les animer à la mauvaise loi que M. Claude est tombé dans toutes les
défense de la doctrine de l'Église. I! y en ava t parmi fauies dont ce discours est rempli, et je pense lui faire
eux d'évéques, selon M. Claudi;; et ils ne se servaient faveur en disant que l'éclat de ses figures l'a ébloui,
point de leur autorité pour réprimer une nouveaulé et qu'il lui est arri>é, comme il arrive à plusieurs au-
si dangereuse. Il y en avait d'abbés; et, ils souffraient 1res, de prendre la justesse du son pour la justesse du
qu'il se glissât dans leurs monastères une opinion qui sens; de changer les mélapbores en raisons, et de
obligeait leurs religieux à les regarder comme cou- suppléer par de fausses suppositions ce qui est néces-
pables d'une infidélité criminelle. saire pour rendre l'antillièse plus complète. Quoiqu'il
Tous ces bertramistes se rencontrent encore par en soit, si la cause est incertaine, l'effet est certain el
toute la terre di; la même humeur. Ils sont partout indubitable; tout ce discours n'éianl fondé que sur de
également patients, également froids, également sans fausses suppositions et de faux raisonnemenls.
■vigueur, sans zèle, sans prudence, sans prévoyance, sans lumière, sans intérêt, sans crainte, sans cupidité, sans charité.
S'ils se convertissaient, il faut que M. Claude suppose que c'était sans témoigner aucun des mouvements qui devaient naître d'un aussi grand changement que celui de commencer à croire (|ue Jésus-Christ est présent dans la terre sur tous les autels du monde; car il ne saurait montrer qu'aucun d'eux ail fait paraître de l'étonuement et de la surprise d'avoir appris ce secret, du regret de l'avoir ignoré si longtemps, du scrupule de l'irrévérence avec laquelle il aurait traité Jésus-Christ durant le temps de son ignorance, du zèle contre ceux qui ne les auraient pas instruits d'une vérité si importante, de la compassion pour ceux qui ne l'auraient pas connue.
S'ils ne se convertissaient pas, il faut encore qu'il suppose que c'était sans faire paraître aucune des suites naturelles de cette disposition ; sans témoigner aucune indignation contre ceux qui corrompaient la foi de l'Église, aucun mépris de leurs raisons, aucune aigreur contre des gens qui les condamnaient si durement, et sans exciter aucun trouble contre des personnes qui choquaient ouvertement par leur doctrine leurs sens, leur raison, leur cupidité, leur foi et leur conscience.
Il est sans doute fort difficile de composer toute VÉglise de gens qui soient ions de cette humeur, mais il n'est rien d'impossible à la rhétorique de M. Claude, cl il prétend en venir à bout, el faire vivre en paix
P. DE LA F. L
De deux qualités qu'il attribue à ce siècle, savoir l'ignorance el la négligence, il y en a une, savoir la négligence, qui est fausse incontestablement.
11 n'y a point de siècle que l'on puisse avec moins de raison accuser de négligence que le dixième. C'est un siècle de zèle et de ferveur, de conversions, de réformalion, selon l'auteur de la Perpétuité, dans les princes, dans les princesses, dans les évoques, dans les religieux, dans les peuples : et c'est dans les mêmes personnes un siècle de superstition et de fausse dévotion, selon M. Claude. Je ne dispute pas maintenant qui a raison ou qui a tort : mais je dis que le zèle et la sui)erstition, la charité ardente el la dévotion aveugle, excluent également la négligence. Ce n'est pas par la négligence que l'on porte l'Évangile aux peuples barbares, qu'on abandonne sa \'ie [lour le salut des âmes, qu'on convertit pres(iuc la moitié de l'Euroi'.e, qu'on chasse les ecclésiasti(iues scandaleux, qu'on réforme les monastères, qu'(tn pratique des pénitences et des austérités extrêmes. Que M. Claude traite tout cela de superstition tant qu'il voudra, mais rien n'est plus éloigné de la négligence que cotte sorte de disposition. Ainsi le voila déjà obligé de retrancher la moitié de son antithèse.
L'autre ne subsistera guère plus longtemps. Ccttfl ignorance préteiuhic est une pure table. M. Claude \i fonde sur dos discours généraux d'autouis des seizième et dix-septièuie siècles, et elle est démentie par les auteurs du siècle dont il s'agit. Qu'il prenne seulement la peine de consulter ceux que j'ai cites dan»
fTrente.J
PERPÉTUITÉ DE LA FOI TOUCHANT L'EUCHAUiSTlE.
le chapitre piécédenl, et il verra que c'est sans aucun fondement que Ton exagère tant cette ignorance. C'étaient des gens faits comme les autres ; les évoques y !es ecclésiastiques et les religieux y étaient à peu près aussi instruits et aussi habiles que ceux des autres siècles. 11 y a un peu moins d'écrivains, ce qui n'est qu'un effet du hasard ou de la paix de l'Église ; mais ceux qui nous en restent suffisent ponr faire voir, et par eux et par ceux dont ils parlent, que cette ignorance monstrueuse dont on accuse ce siècle est une chimère. Peut-être y savait-on un peu moins les lettres humaines ; mais ce n'est pas là la science de l'Église; et l'on doit plutôt conclure de là probablement que moins on y étudiait les auteurs profanes , pins on y lisait les Pères et les auteurs ecclésiastiques.
En second lieu , M. Claude ne sait point du tout tenir les choses dans leurs justes bornes, ni expliquer les discours des hommes dans le sens auquel l'équité et la droite raison oblige de les prendre. Tous ceux qui parlent en général d'un siècle et d'une nation, étant frappés de ce qui y paraît davantage, se servent d'ordinaire de termes fort généraux et qui semblent envelopper tous les particuliers. C'est ainsi que l'on dit que les Italiens sont artificieux cl infidèles, que les Espagnols sont superbes, et que les Français sont impétueux et imprudents. On dit de même qu'un certain Biècle était fort éclairé, qu'un autre était plein d'ignorance et de barbarie ; mais jamais personne n'a prétendu qu'il fallût prendre à la lettre ces reproches généraux. Et ainsi comme nonobstant ces jugements il ne laisse pas d'y avoir plusieurs Italiens sincères, plusieurs Espagnols très-humbles, et plusieurs Français sages et modérés » la raison doit faire juger de même que dans ces siècles que l'on accuse le plus d'ignorance, il ne laissait pas d'y avoir quantité de gens, dans toutes les provinces chrétiennes, qui étaient au moins médiocrement habiles ; et ce petit nombre de gens n'aurait été que trop suffisant pour résister à rintroduction d'une nouvelle doctrine, et pour avertir le monde du renversement que l'on aurait voulu faire de l'ancienne foi..
5° Cette ignorance même n'aurait pu aucunement subsister durant ce siècle, selon l'hypothèse de M. Claude, parce que toutes choses auraient contribué à la détruire. Le moyen que la foi de l'Église soit attaquée par un million de prédicateurs de l'erreur, qu'il y ait de l'autre côté un million de gens attachés à la vérité, et que ce combat contre tant de gens ne produise pas l'éclaircissement de la doctrine qui fait le sujet de la contestation? Il le produisit bien, selon M. Claude, du temps de Paschase; pourquoi ne l'auraii - il pas produit au dixième siècle oîi il devait être plus grand et plus universel ? Comment ces beriramistes auraient-ils pu s'empêcher d'examiner si les passages des paschasistes étaient véritables, et d'en chercher de contraires? Comment auraient-ils pu étouffer toutes les raisons que l'esprit humain produit avec tant de facilité contre l'opinion de la pré - «ence réelle, si elle eût été nouvelle? L'opposition de
l'erreur n'appliquc-t-elle pas nécessairement l'esorit, et l'application ne détruit-elle pas l'ignorance? Enfin cette ignorance même sur le point de l'Eucharistie est impossible et inconcevable parmi les chrétiens en la manière que M. Claude la représente, c'est-à-dire en ignorant également l'opinion des catholiques et des calvinistes. On peut bien ignorer l'opinion calviniste quand on est bien persuadé de celle des catholiques, mais il est impossible qu'un chrétien n'étant point ininstruit de la présence réelle pût ignorer en même temps la doctrine calviniste.
Car il faudrait par nécessité qu'il eût pris les paroles par lesquelles on exprime dans l'Église le mystère de l'Eucharistie, ou dans le sens littéral, ou dans le sens métaphorique. S'il les eût prises dans le sens littéral, il n'aurait pas ignoré la doctrine catholique; s'il les avait prises dans un sens métaphorique, il n'aurait pas ignoré celle des calvinistes, et il aurait su ces deux grandes solutions de figure et de vsrlu nécessaires pour la défendre.
Il n'y a pas plus de raison à ce qu'il ajoute, que pour réveiller les hommes de ce sommeil il faut que la main de Dieu les pousse et les agile : c'est encore une pensée que la nécessité de l'aiiiithèso a produite, et qui est fausse en toute manière.
Car ce sommeil du dixième siècle est faux et chimérique ; et quand il serait vrai , il est faux encore qu'il fût besoin d'une impulsion particulière de Dieu pour le dissiper, et pour rejeter la doctrine de la présence réelle si elle eût été nouvelle. M. Claude n'a que des connaissances imparfaites des plus communes vérités : la lumière et la grâce de Dieu sont nécessaires pour rejeter des erreurs par un motif de charité, mais la raison suffit pour les rejeter humainement. Prétend-il que ce soit par une impulsion particulière de Dieu que les Juifs, les Turcs, les socuiiens, ne croient point la transsubstantiation ? Pourquoi donc aurait-il fallu une impulsion de Dieu particulière pour la rejeter au dixième siècle?
Enfin on ne voit pas bien ce qu'il veut dire par ces paroles qui finissent sa figure : que pour faire changer d'état aux hommes pendant qu'Us dorment , il faut seulement que la main d'un homme les lie. Car il me semble , pour me servir de sa comparaison, qu'il est assez difficile de lier un homme endormi et de le faire ciianger d'état sans l'éveiller ; qu'il est encore plus difficile d'en her plusieurs , et qu'il est moraleuiciit impossible d'en lier une grande multitude sans en éveiller aucun. Et ainsi en rappliquant au sujet dont il s'agit, on peut dire qu'il est assez mal aisé de proposer à un homme , quelque ignorant qu'il soit, la doctrine de la présence réelle sans éveiller sa curiosité : il est fort difficile de la proposer à plusieurs qui n'en auraient jamais ouï parler sans exciter leur esprit à examiner une opinion si surprenante : et il est impossible de la proposer à une infinité de religieux, de prêtres, d'évêques à qui il est honteux d'ignorer les mystères de la religion, et qui n'auraient eu néanmoins aucune connissance de cette
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docirine, sans irriter leur cupidiié ou leur zèle, et s.tiis éveiller en eux tous les mouvements qui portent à comballre les opinions nouvelles.
Ainsi pour se former quelque idée de la prétention de M. Claude en suivant ses métaphores, il est visible que l'imagination qu'il a que les disciples de Paseliase ont pu faire recevoir leur opinion par toule l'Église à la faveur d'un prétendu assoupissement du dixième siècle, est à peu près semblable à la rêverie d'un liomme qui dirait sérieusement (lue pour conquérir l'einpire des Turcs, il n'y a qu'à les aller tous en-
onzième siècle. Si nous avions, dit il (pag. 308,) celta dispute avec les Grecs ou les Égyptiens, nous ne trouve rions peut-être pas mauvais qu'ils nous demandassent comment ce changement s'est fait, et nous voudrions bien sans répugnance et sans déplaisir nous appliquer à les satisfaire sur cette question. Ce seraient des étrangers qui n'ayant point de part au malheur qw nous est arrivé^ ne mériteraient pas tout-à-fait qu'on blom mât leur curiosité. Mais peut-on souffrir sans quelque espèce de chagrin et de douleur que ces mêmes transsubstantiateurs, ce même parti qui a fait le changement, qui
chaîner pendant qu'ils dorment, et à surprendre toutes a employé mille artifices pour le faire réussir insensi
leurs villes et toutes leurs armées pendant qu'ils sont ilement , qui s'est servi de la fraude et de la violence
ensevelis dans le sommeil. Car comme rimpcrlinence pour empêcher qu'il ne se fit avec éclat, qui a pris des
de celte pensée consiste en ce qu'il est moralement soins infinis pour dérober à la postérité lu connaissance
impossible de surprendre une inlinilé de personnes de la manière dont il s'est fait, nous vienne aujourd'hui
ondorndes, parce qu'il suffit qu'il y en ait quelques- demander raison de cette innovation? Demandez-la, s'il
unes d'éveillées pour éveiller toutes les autres, ainsi l'extravagance de l'hypothèse des minisires consiste en ce qu'il n'est pas humainement possible de persuader à toute l'Église une erreur surprenante et contraire à la raison et à la foi, dont on n'aurait jamais ouï parler, sans qu'il y en ait quelqu'un qui se réveille et qui excite les autres à défendre la foi et à rejeter cette nouveauté. Cependant c'est sur ce songe ridicule que l'on bâtit une religion et une secte, et que l'on fonde l'espérance de son salut : tant il est vrai que comme il ne faut souvent rien aux hommes pour leur causer de la crainte, il ne faut rien aussi pour les rassurer, et pour leur donner une confiance téméraire et insensée parmi les plus grands dangers.
CîlAPlTUE VllI.
Des machines d'oubli , ou des moyens par lesquels M. Claude prétend que les paschasisies, en établissant la doctrine de la présence réelle , détruisirent les marqiies du changement qu'ils avaient fait. M. Claude a bien reconnu qu'il ne lui suffisnil pas de trouver des moyens pour faire réussir son changement insensible, mais qu'il en fallait trouver aussi pour en effacer les traces et pour dissiper le juste étonnemeni où l'on est de ce que l'on n'en voit aucune marque dans les histoires et dans les écrits de ce temps-là qui sont venus jusqu'à nous. Il a donc ou recours pour cela au magasin inépuisable de ses figures, et il en a tiré un discours sur lequel nous avons sans doute des pensées fort différentes. Car la chaleur qu'il y témoigne , et le soin qu'il a pris de l'embellir autant qu'il a pu, font assez voir qu'il le regarde comme le chef-d'œuvre de son élo(|uen(c , n'y ayant rien en effet de plus animé et de plus éclatant dans tout son livre. Et moi je le regarde au contraire comme un modèle achevé d'un discours déraisonnable et contraire à toutes les règles du bon sens. C'est le différend dont je supplie les personnes judicieuses de se rendî'c juges par la lecture de ce chapitre. Yoici celte éloquente déclamation dont il s'agit, par laquelle M. Claude prétend nous ôler le droit de lui demander raison de cet oubli de la créance calvi- Bistc que l'oi remarque dès le conuuence.'i.enl du
vous plaît , à ceux des vôtres qui en ont été les premiers auteurs; demandez-la à ceux qui ont travaillé de tout leur pouvoir à fermer la bouche aux gens de bien; demandezen des nouvelles à la cour de Rome, à ses inquisiteurs et à ses croisés; demandez-en à ceux qui on» tant pris de soin pour nous déguiser les choses : mais quant à nous , laissez- tious au moins en repos. Après nous avoir enlevé NOS TITRES, ne nous venez pas dire : Oii sont-ils? Apyis avoir fait taire tout le monde par lu crainte des derniers supplices , ne nous venez pas dire : Pourquoi n'ont-ils pas parlé? Insultez à notre misère tant qu'il vous plaira, mais ne changez pas en argument contre l'innocence da noire cause le mal que vous-mêmes nous avez fait. Contentez-vous de l'avoir fait ; glorifiez-vous-en si vous voulez , mais n'en tirez pas des preuves contre la vérité de notre religion. Car on ne saurait porter la cruauté plus loin que de nous imputer à crime l'injustice qu'on nous a faite.
Si M. Claude m'avait fait ce discours de vive voix, je croirais que dans l'excès de la chaleur qu'il lémoigne il vaudrait mieux attendre à lui repartir qu'il eût un peu calmé les fougues de cette iniiiéiuciise rhétorique. Mais parce qu'il y a beaucoup d'apparence (jue le temps aur-"» déjà ralenti ce mouvement déréglé, je pense qu'on lui peut maintenant faire considérer avec froideur combien il est dangereux pour le jugement de se laisser emporter à ces saillies si violentes de son imagination.
S'il avait, dit-il, cette dispute avec les Égyptiens et les Grecs, il ne trouverait pas mauvais qu'ils lui demandassent comment ce changement est arrivé, et il se croirait obligé de les satisfaire. Eh bien ! puisqu'il le trouve bon , qu'il se mette donc en devoir de les satisfaire effcciiveuient ; car il ne lui est pas p.ermis de supposer qu'il n'ait point de dispute avec eux. Il en a non seulement avec les Égyptiens et les Grecs, niais aussi avec les Moscovites, les Éthiopiens, les nestoriens, les jacobilcs, les Arméniens, les Indiens. Toutes ces sociétés et toutes ces nations qui n'ont que la même foi que nous sur rEucharistie, lui font h.'.', mêmes questions que nous, et elles lui demandent L; même éclaiicissement. (]u'il leur explique donc s'd