CHAPITRE III
Troisième conséquence : Que tous les exemples d'expressions rapportées par Aubertin, pour montrer qu'on peut prendre en un sens métaphorique les passages par lesquels les catholiques établissent la présence réelle el la transsubstantiation, ne sont nullement semblables.
Tous ceux qui ont lu le livre d'Aubertin, savent qu'un des principaux artifices dont il se sert pour éluder les passages par lesquels les catholiques prouvent la présence réelle et la transsubstantiation, est d'en proposer d'autres qui paraissent semblables, et qui néanmoins se prennent, soit dans l'Écriture, soit dans les Pères, en un sens mélaphorique; et il faut reconnaître que si en ce point il ne témoigne pas beaucoup d'exactitude de jugement, il témoigne au moins beaucoup de lecture ; et que ce ramas d'expressions, semblables en apparence à celles qu'il
yal)les sur le sujet du sens qu'il faut donner aux ex- veut expliquer, ne s'est pu faire qu'avec un fort grand
pressions des Pères , que des gens qui philosophent travail.
mille ans ?près sur ces expressions, cl qui manquent C'est ainsi que dans le chapitre II du premier livra.
589 LIV. X. CONSÉQUENCES DE L'ACCORD DES ÉGLISES SUR LA PRÉSENCE RÉELLE.
il ramasse beaucoup de passages de TÉcriture, où il prcicnd que le mot est est pris pour signifier. C'est ainsi que dans l'examen de S. Cyrille de Jérusalem, il prétend prouver que les mois de mulari hi corpus CItristi, n'emportent point un changement substantiel, p;ir plusieurs exemples où ces mots ne marquent qu'un changement métaphorique. C'est ainsi que, dans la page 461, il tâche de montrer que le mot de xupt'w,-, proprement, est compatible avec un sens de figure et de métaphore. C'est ainsi que, dans la page 481, il rapporte divers exemples, pour faire voir que celite expression de S. Grégoire de Nysse, corpus Chrisli dicilur el est, ne conclut pas que le pain consacré soit le corps de Jésus-Christ autrement qu'en figure. Il explique de la même sorte les mots de transmutation , fj.£rxi:olvit7ii, de iranséiémentation /xtra-azoïxstwirtî, et il prétend faire voir qu'ils sont employés souvent en des usages métaphoriques ( p. 487, 488, 489). Enfin on peut dire véritablement qu'en ôinnt à Auberlin celte comparaison de passages , on lui ôte tout ce qu'il a de spécieux, et qui peut éblouir les personnes simples.
11 est donc d'une extrême importance de faire voir l'abus qu'il fait de ces comparaisons. Et pour cela il y a deux voies: l'une plus longue, l'autre plus courte. La première est de marquer précisément par raisonnement la différence de ces expressions qu'il compare, et de l'aire voir qu'elles ne sont pas semblables ; que l'on a dû prendre les unes pour métaphoriques, et les autres pour simples et liliéralcs. C'est ainsi que nous avons montré que celte expression de tous les Pères et de toutes les nations, que l' Eucharistie est véritablement et proprement le corps de Jésus-Christ, n'est nullement semblable à celles auxquelles elle est comparée par Aubertin ; comme de dire que Jésus- Christ est le vrai Melchisédech, que les chrétiens sont les vrais Israélites. Et c'est en celte manière que nous espérons prouver, dans le second volume, que toutes ces comparaisons d'expressionsqu'Auberlinfait, sont louies fausses, et qu'elles découvrent qu'il n'avait aucune justesse d'esprit.
Cette voie est sans doute fort bonne pour ceux qui ont le loisir de s'appliquer à cet examen, et qui ont l'esprit propre à ces considérations un peu abstrailes. Mais il faut avouer qu'elle est longue, puisqu'il s'agit d'expliquer un assez grand nombre d'expressions et de passages ; et l'on doit reconnaître de plus que ce n'est pas la voie commune dont les hommes se servent dans le discernement des expressions. Ils distinguent fort bien celles qui sont différentes ; ils ne les confondent point , ils ne manquent point de donner un sens aux unes, et un autre sens aux autres, sans qu'il ne leur arrive, que fort rarement, de faire des réflexions expresses sur les différences qu'elles ont entre elles. II y en a même beaucoup qui ne sont pas capables de les faire, et qui ne s'y trompent néanmoins jamais. Comment donc les distinguent-ils ? C'est par une vue simple de l'esprit, par une impression qui se fait sentir, et que j'appelle pour cela sentiment. Ils sentent
que ces expressions ont des sens différents, quoique peut-filre ils seraient bien empêchés à en marquer la différence. C'est ainsi que les hommes jugent presque de la diversiié de toutes les choses du monde. On reconnaît tout d'un coup qu'un homme qui ressemble à un autre, n'est pas néanmoins le même , sans s'amuser à considérer en détail ce qu'il y a dans le visage de l'im, qui n'est pas dans celui de l'autre. L'impression marque tout cela dans l'esprit, snns qu'elle lui en fasse connaître distinctement les différences particulières.
Cette voie de distinguer les choses par sentiment, est non seulement la plus universelle, mais elle est aussi la plus sûre, la plus fine et la plus subtile ; car il y a une infinité de choses, comme j'ai dit, dont on sent la différence sans la pouvoir exprimer. Les personnes qui ne sont pas accouiumées à voir des jumeaux fort semblables, s'y trompent souvent ; mais ceux qui vivent avec eux ne s'y trompent j)oint, et ne prennent jamais l'un pour l'autre ; et néaimioins ils auraient souvent de la peine à dire ce qui les distingue. C'est un certain air qui naît de quanliié de petites différences, et qui imprime dans l'esprit l'idée d'une distinction fort sensible, quoiqu'il soit fort difficile de la marquer par les paroles. La raison en est que ce sentiment qui distingue les choses, naît d'une vue confuse d'un très-grand nombre de parties el de circonstances, que l'esprit voit tout d'un coup, et qui font par-là une impression fort différente de toute autre impression; au lieu que le raisonnement ne s'applique qu'à peu de principes, qui peuvent n'être pas ceux qui sont la cause de la distinction des choses. Il est donc visible que la voie commune que les hommes ont pour distinguer les choses et les expressions, est la diversité des impressions qu'elles font sur leur esprit; de sorte que qui est assuré que des paroles forment différentes impressions sur l'esprit, snit en même temps qu'elles sont différentes, soit que l'on puisse, soit qu'on ne puisse pas marquer ce qui les distingue; il suffit qu'on le sente. Les hommes n'en demandent pas davantage ; ils n'ont p;is besoin de tout cet embarras de raisonnement. Le reste n'est que pour la curiosité, el non pour l'ulililé.
Pour renverser donc toutes ces comparaisons d'expressions qu'Aubertin a faites avec tant de peine et de travail, il suffit de répondre que le sentiment el l'impression, qui est la règle la plus commune et la plus sûre de la distinction des expressions, distingue et sépare toutes celles qu'il rapporte comme semblables, puisque les hommes, en suivant leur impression et leur sentiment, ont toujours pris les unes en un sens, el les autres dans un autre.
11 dit que ces paroles de Jésus-Christ, ceci est mon corps, par lesquelles il a institué l'Eucharistie, sont semblables à ces autres paroles de l'Écriture, les sept vaches sont sept années, la pierre était Christ, le roi est la tête d'or. Mais on lui répond qu'il se trompe, et on le fait voir en même temps p;ir une preuve décisive el certaine, qui est que jamais personne n'a cru que les
eept vacheî fussent réellement sept années, ni que la pierre fût réellement Jésus-Christ, ni que le roi Na- Liiclioilonosor eût réellement une tête d'or ; mais que tontes les n;' lions du monde ont cru sur ces paroles de Jésus-Clirist, ceci est mon corps, que le pain consacré émit réellement et véritablement le corps de Jésns- Clirisl, connue nous ravons montré. Et par conséquent cesex|)r('ssio;is sonl très-différenies.
îl dit que celle exprt';Ssion de S. Grégoire de Nysse, que le pain est transnmé au corps de Jésus-Christ, est semblable à celle de S. Jcrônie, que tout ce que nous pensons, que nous disons, et que nous faisons, est citangé par le feu du S -E»pril en une substance spirituelle; ou à ce que dit S. Cyrille, que nous sommes changés au Fils de Dieu. Mais je lui réponds que, sans examiner la difierence de ces expressions, il est visible qu'elles sonl ceriaiiiement irès-difierenles, puisque les unes n'ont jamais donné l'idée a qui que ce soit, ni que les pensées, les actions, et les paroles fussent réellement changées en une substance spirituelle, ni que nous soyons réellement changés au Fils de Dieu ; et que les autres ont persuadé à toutes les nations du monde que le pain était réellement changé au corps même de Jésus-Christ.
Yoilà la règle la plus sûre de la différence des expressions, et il n'y a qu'à l'appliquera loulcs les fausses comparaisons d'Aubertin. Car il se trouve toujours que le senliment universel et commun de toutes les nations a tellement distingué les expressions qu'il représente comme sendjiables, qu'il ne les a jamais confondues, et qu'il a toujours pris les unes dans un sens, elles autres dans un autre. Et que M. Claude ne nous dise pas que je suppose la question, en mettant en fait, d'une pari, que tous les chrétiens n'ont jamais pris ces exj)ressions mélaphoriques, alléguées par Auliert'n, autrement qne comme mélaphoriques ; et de l'antre, qu'ils ont toujours pris les expressions qui regardent l'Eucharistie dans le sens delà présence réelle. Car, de ces deux choses, la première est accordée par M. Claud -, et l'autre est prouvée par tout ce livre, au moins à l'égard des dix dernier» siècles ; et l'impression géiiérale que ces paroles ont faite pendant dix siècles, [irouve, comme nous l'avons dit, celle qu'elles ont faite dans les six premiers. L'impression de ces expressions a donc toujours éié différenle : et par conséquent elles sont différentes en ellesmêmes.
Cela fait voir que toute la subtililé des ministres ne va qu'à obscurcir le sens commun , et que leur manière de raisonner se termine à l'aveuglement aussi bien qu'à l'hérésie. Leur but est d'empêcher les hommes de sentir ce qu'ils sentent, et de distinguer ce qu'ils distinguent. Qu'on laisse agir les hommes scion le sens commun , ils n'auront nulle diHicullé à entendre que qu;ind S. Clirysologue dit que l'or convertit les hommes en bêtes, il ne veut pas dire qu'il les change réellement en bétes ; et le même sens commun leur a fait juger au contraire que quand on prie Dieu dans les Liturgies d'envoyer le Saint-Esprit pour chan-
ger le pain et le vin en son corps et en son sang, on entend le prier de les changer réellement et effectivement. Ils n'ont jamais eu la moindre difficulté sur le sens de ces expressions; ils les ont parfaitement distinguées; ils ont toujours pris l'une dans le sens de figure, et l'autre dans un sens de réalité. Qu'est ce donc que prétend Aubertin? Il prétend, par la ressemblance extérieure et grossière des termes à laquelle il applique l'esprit, éiouffer ce sentiment net et vif par lequel nous distinguons si clairement ces expressions sans aucune confusion ; c'est-à-dire, qu'il lâche d'éieindre dans les hommes la lumière du sens conuîmn , et de les rendre grossiers et stupides , en leur remplissant l'esprit de ces vaines subtilités.
Cela suffit à tout homme raisonnable pour rejeter tout ce vain appareil de comparaisons, dans lesquelles on représente comme semblables des expressions que les hommes n'ont jamais confondues. Mais parce que les ministres ne sonl jamais contents si on n'entre dans leurs voies, et qu'on ne les convain{|ue par raisonnement, on tâchera de les satisfaire en ce poiai dans le second volume, et de leur montrer qu'ils n'ont pas le raisonnement plus juste que cette vue simple que nous avons appelée sentiment. Cependant il est bon de remarquer que la différence de ces expressions étant si visible et si nette par la règle du sentiment qui les dislingue, il ne faut plus mettre en queslioîi si elles sont différenles, puisque cela doit passer pour constant ; mais qu'il faut examiner seulement ce qui en fait la différence, en la supposant comme certaine; et ainsi c'est encore une des conséquences de ce que nous avons éiabli , que toutes ces comparaisons d'expressions qu'on trouve dans Aubertin sont autant d'illusions et de sophismes , puisqu'il prétend unir ce que la nature et le sens commun séparent et ont toujours séparé.