LIV. XI. DIFFÉRENDS ENTRE M. CLAUDE ET L AUTEUR DE LA PERPÉTUITÉ
déguisent ; de sorte qu'à la fin il n''est plus lui-même. Cest ce quils disent être arrivé au chrisliaiiisme , et ils y rapportent ce qu'écrit S. Paul en cet illustre passage de la seconde Epttre aux Thessaloniciens, d'une révolte signalée dont les commencements se brassaient dès lors sourdement , pour n''éclaler que longtemps après... Selon celte hypothèse commune, ce me semble, A TOUS LES PROTESTANTS, il faut de nécessité que la doctrine de l'Église ait , dès le second siècle, reçu quelque altération par le mélange de quelque matière étrangère en sa créance et en sa police; qu'au troisième siècle , quelque autre impureté s'y soit pareillement attachée, et ainsi aux quatrième et cinquième, et es suivants, la religion déctiéant de sa pureté et simplicité originelle, et accueillant toujours quelque nouvelle ordure, jusqu'à ce que finalement elle soit parvenue au dernier degré de corruption, aaquel ils disent l'avoir trouvée, et par l'adresse des Écritures l'avoir remise au même point où elle plus éloigné de la bassesse des aj)ôtres que celle qu'on était au commencement. C'est-à-dire, en un mot, qu'ils reproche aux auteurs de sa secte.
I0S4 un style fier, et qui n'a rien du tout qui ressente la simplicité évangcii(iue : il faudrait être absolument sans lumière, pour pouvoir croire que des gens de cette sorte soient des aiiôtrcs choisis de Dieu pour la réformation de l'Église dans tous les siècles.
Qu'il me serait aisé après cela de tourner en ridicule les plaintes de M. Claude, qui se glorilie par une nouvelle espèce d'humililé dans les désordres de ces prétendus réformateurs, conunc les apôtres se sont glorifiés dans leur bassesse. Mais j'aime mieux lui dire sérieusement qu'il ne prend pas garde qu'il y a de l'impiété dans celle comparaison, et qu'il abuse de ce terme de bassesse A' une manière très- injurieuse aux apôtres.
Il devait savoir que, comme il y a diverses sortes de grandeurs, il y a aussi diverses sortes de bassesses que l'on ne doit pas confondre; et qu'il n'y a rien de
prétendent être destinés de Dieu à corriger une infinité d'erreurs qui se sont , selon eux , glissées dans i'Église depuis Jésus-Clirist, et dans la plupart desquelles ils prétendent que les Pères mêmes ont élé plongés.
Quelles qualités ne devaient donc point avoir des personnages qui se déclarent eux-mêmes envoyés de Dieu pour réformer tous les siècles de l'Église, pour découvrir aux hommes ce que Dieu avait caché aux plus fidèles et aux plus saints de ses serviteurs? Quel éclat de sainteté ne devait point paraître dans ces réformateurs de tous les Pères et de tous les saints, pour balancer l'impression que l'autorité de ceux dont ils voulaient corriger les abus fait justement dans l'esprit des peuples; pour rendre croyable ce qu'ils annonçaient et qui était combattu , comme ils l'avouent, par de si grands et de si justes préjugés; pour dissiper l'étonnement qu'une mission si extraordinaire devait causer ; et enfin pour répondre à la grandeur de cette entreprise?
Quand donc , ensuite de cettQ idée que la raison et l'analogie de la foi nous oblige de former, on vient à considérer ces prétendus réformateurs, et que l'on n'apperçoit parmi eux que des ecclésiastiques incontinents, ou des moines déréglés, à qui la débauche a fait quitter leur couvent, et dont la première démarche dans la prétendue réformalion a été de se souiller par des mariages scandaleux, et souvent avec des religieuses ; que non seulement on n'y voit ui sainlelé ni miracles, mais que l'on voit des dérèglements horribles dans plusieurs des principaux, et qu'on ne découvre au plus dans les autres qu'un règlement philosophique, sans onction, sans spiritualité, sans dévotion ; que les uns sont emportés, furieux, insolents, comme Luther, au jugement même de Calvin et des minisires calvinistes, qui disent que ses écrits sont pleins de diables; les autres vains, orgueilleux, téméraires, insolents, sans équité, sans modération, comme Calvin, dans qui on aperçoit partout un esprit profane et séculier, uneoslenlalion d'une vaine suffisance.
11 y a une grandeur humaine qui consiste dans la possession des choses que le monde estime; et une bassesse humaine qui naît de la privation de ces biens, qui sont l'objet de l'orgueil et de la concupiscence des hommes. C'est celle sorte de bassesse qu'on peut remarquer dans lesapôlres et dans les premiers chrétiens. Ils n'avaient ni richesses, ni forces pour se rendre redoutables, ni qualilés extérieures pour attirer l'estime et l'admiration des hommes , ni complaisance pour les flatter dans leurs passions. Ils étaient donc petits et méprisables selon le monde. Mais qu'ils étaient grands et éminents en même temps selon une autre sorte degrandeur, qui est la grandeur divine, qui consiste dans la possession des biens divins et dans les marques de la puissance de Dieu ! Quel éclat de vertu et de sainlelé rejaillissait de toutes leurs actions ! Qu'ils avaient d'onction dans leurs paroles! Qu'ils étaient puissants en œuvres et en miracles; et qu'il y avait' une proportion admirable enlre les grâces dont Dieu les comblait et la vocation à laquelle ils étaient destinés, qui était la conversion du monde ! Leur bassesse extérieure faisait même une partie de celte divine proportion ; car il était digne de Dieu de confondre l'orgueil et la puissance des hommes par des gens qui n'eussent rien que de méprisable selon le monde ; et de leur apprendre à mépriser les richesses elles honneurs de ce monde par des personnes qui en lussent entièrement dépourvues.
En un mol, les apôires et les premiers chrétiens étaient pauvres des biens du monde, mais riches selon la foi ; ils étaient petits selon les hommes, mais grands selon Dieu : et c'est là la bassesse dont il est permis de se glorifier, parce qu'elle enferme la véritable grandeur ; mais ce n'est pas celle qu'on reproche aux auteurs de la prétendue réformalion.
Ils ont élé au contraire assez bien pourvus des lalents et des grandeurs extérieures : ils n'ont élé destitués ni de forces ni de richesses : on ne les a pas plutôt connus dans l'Europe, qu'on les a vus aussitôt les armes à la main se rendre formidables à loua
10o5 PERPÉTUITÉ DE LA FOI
les princes. Bien loin donc qu'on leur insulte sur ce point, on reconnaît très- volontiers qu'on n'a pas droit de le faire; qu'ils ont élé éloquents dans leurs écrits, savants dans les sciences humaines, et parlicuiièrement dans les langues; habiles dans les arts, adroits et prudents dans la politique, grands capitaines et vaillants soldats dans la guerre, redoutables par leur nombre et par leurs richesses. Mais les grandeurs qu'on n'aperçoit point du loul en eux sont les spirituelles et les divines ; c'est-à-dire qu'on n'y a jamais vu ni miracles, ni sainteté, ni aucune marque de l'esprit de Dieu ; et qu'on y voit au contraire partout le caractère de son ennemi. C'est en quoi consiste la bassesse dont on les accuse : et comme elle a une contrariété visible avec le ministère qu'ils se sont attribués de réformateurs des SS. Pères et de tonte l'Église, elle suffit pour prouver que toute leur réformalion prétendue est une pure illusion.
Mais au lieu de ces vaines et fausses consolations que l'orgueil et le dépit fournissent à M. Claude, je lui en veux donner de solides et de vériîables : c'est que tous ces reproches de l'auteur de la Perpétuité ne regardent directement ni lui, ni aucun des calvinistes qui sont à présent. 11 n'a pour eux que des sentiments de compassion : il sait faire une extrême différence entre les auteurs de leur secte et ceux qui ont le maliieurd'y être nés. Il ne prétend point du toutqu'ils soient présentement ni vagabonds, ni apostats, ni déréglés, ni engagés dans les désordres qui ont noirci la vie de leurs fondateurs : il dépend donc entièrement d'eux de ne prendre aucune part à ces reproches, en n'embrassiint pas le parti de ceux à qui on a sujet de les faire, et en n'attachant pas leur honneur à celui de ces gens, qu'ils n'ont aucun sujet de regarder que comme ceux qui les ont malheureusement séduits.
Que ne considèrent-ils plutôt qu'ils sont originairement catiioliques; que c'est dans celte Église que la plupart de leurs ancêtres ont vécu ; que c'est elle qui a engendré en Jésus -Christ ceux mêmes qui se sont révoltés contre elle dans le parti desquels ils se trouvent; qu'ils lui doivent les Écritures qu'elle leur a conservées, et toutes les vérités de la foi dont ils conviennent avec elle, qu'elle leur a annoncées. Qu'ainsi les liens qui les attachent à cette Église sont tout autrement forts, anciens et légitimes, que ceux qui les. unissent à leur nouvelle société ; et qu'ils ont Lien plus d'intérêt à l'honneur de l'Église catholique, qui est leur véritable mère, qu'à ceini de ces faux docteurs qui les en ont séparés. Pourquoi [irennent-ils donc pour eux les justes accusations que l'on forme contre les auteurs du schisme? Que ne se rendent-ils plutôt leurs juges? Que n'examinent-ils leur esprit, puisque leurs principes mêmes le leur permettent? Ils n'ont aucun droitde juger de l'Église, et cependant ils ne laissent pas de la juger. Pourquoi se soumetlent-ils donc aveuglément à ceux qui les reconnaissent pour leurs juges?
S'ils jugent de la religion par la foi, ils doivent se séparer des auteurs des nouveau'.és, et écouter uni-
TOUCHANT L'EUCHARISTIE. i055
quementla voix de l'Église; s'ils en jugent par intérêt, leur intérêt est de trouver que c'est l'Église catholique qui est innocenle, et que ce sont les auteurs de celte division qui sont coupables; et s'ils suivent la raison, ils doivent au moins considérer tranquillement toutes choses, et entre autres ces reproches, puisqu'ils doivent servir à former leur jugement sur le fond ; et au lieu de faire des plaintes inutiles et des déclamations violentes contre ceux qui les leur mettent devant les yeux, ils doivent examiner sans passion s'ils sont vrais, et si la conclusion que l'on en tire est juste et raisonnable. Quand M. Claude prendra cette voie, et qu'il entrera dans cet esprit d'équité et de justice, au lieu de se plaindre de l'auteur de la Perpétuité de s'être servi d'un argument juste, nécessaire et innocent, et qui ne doit nullement blesser les calvinistes d'aujourd'hui, quelque délicats qu'ils soient, il lui fera quelque sorte de satisfaction d'avoir voulu soulever le monde contre lui par des plaintes si aigres et si violentes.
Au reste, quoiqu'il n'y ait pas grand sujet d'ajouter foi à ce qu'il dit dans sa préface, que cet endroit du livre de la Perpétuité n'a pas été bien reçu dans l'une et dans l'autre Église, je ne le démentirai pas néanmoins absolument. sur ce point, puisqu'il se peut fort bien faire qu'il y ait des personnes déraisonnables dans l'une et dans l'autre société ; mais je lui protesterai en même temps que l'injuste délicatesse de ces personnes ne sera jamais la règle qu'on se proposera en écrivant. On n'a aucun dessein d'aigrir ces diflérends de religion par des outrages persoimels et par des termes injurieux; mais on ne doit pas aussi prétendre que, pour éviter des plaintes injustes, on trahisse les inléîêls de l'Église, et que Ton dissimule ce qui sert à faire paraître plus clairement la justice de sa cause. Or on est persuadé que ces reproches contre les auteurs du schisme, qui ont si fort choqué M. Claude, sont de cette nature : et ainsi on a sujet de croire que non seulement les bons catholiques, mais les calvinistes judicieux n'en .seront nullement blessés, elqu'ils ne croiront point qu'on leur ait fr.it injure en leur représentant les désordres des auteurs de leur prétendue réformalion, puisqu'on ne les leur impute pas, et qu'il est en eux de n'y prendre point de part en renonçant à ces mauvais maîtres.
Si l'on voulait être aussi délicat qse M. Claude, que ne pourrait-on point dire de la hardiesse avec laquelle il charge injustement d'injures atroces les papes qui ont condamné Bérenger? Cependant on ne se plaint que de la fausseté de ces reprociies, et non des reproches en soi. Qu'il ne nous fasse donc pas ainsi de nouvelles lois, et qu'il ne prétende pas nous interdire ce qui a toujours été permis à tous ceux qui ont écrit de ces matières : car, comme on a de:>!:ein de le traiter favorablement, et avec toute la civilité que ces disputes permettent, on n'est aussi nullement résolu d'affaiblir en rien la cause que l'on défend, ni de s'assujétir à des gênes inutiles.
J'ai cru cet avertissement nécessaire, non seulement
1057 LIV. XI. DIFFÉRENDS ENTRE M. CLAUDE ET L'AUTEUR DE LA PFUPÛTVnP 1058 pour répondre à celle plainle si emporiée de M. Claude, CIL\P1TRE III "'
mais aussi pour prévenir celles qu'il pourrail faire sur Injmlke des plahm de M. Clande sur le sujet des quelques leruies donl on se serl dans celte réponse. mauvais rahomien.ents qu'où lui a reprochés
comme ceux de calvbnsies, i\>xtravaç,m,ce, àlmposture, Ce (p.i a le plus choqué M. Claude 'près ce nm
de mauvatse fot, de (ausseté, d'abswdilé, et de quelques rameur de ta Peryétuué ,lil cuire les' auteurs de I-. autres de cette nature. Je sais que quant au lernie de prétendue réforuialion, est le reproche qu'il lui f.,ii
calviniste il y en a parmi eux qui s'onensenl quand ou aucomn.enccn.enldcsaln.isicmeparlie d'éirc tomhé
les appelle de ce nom ; et j'ai admiré en cela lem- peu dans quchpie mauvais raisonnement. El comun- l'ai-
d'équité, puisqu'ils appellent eux-mêmes les luthériens g^eur avec laquelle il tâche de repousser ce r.q.roche
du nom de luthériens. Qu'ils donnent des noms de peul faire juger qu'il ne recevra pas fort paiieimnenl
secle à tous ceux qui se séparent de leur société, qiimuilé de reuiarqucs semhlahles (lu'on a cié oblige
comme aux brounisles, aux arminiens, aux socinicns, de lui Caire dans la suite de celle réponse, je pense
aux anabaptistes, et qu'ils Iraitcut bien plus injurieu- *!"''' "^ sera pas nmuvais, pour bî lendre plus irai-
oement les catholiques en leur doiuiant le nom de p.a- ^'d^'^» de lui faire voir qu'il vaut mieux, même pour
pistes, et en les confondant souvent sous ce nom avec l"''0'"ieiir humain, n'être pas si délicat ni si sensible ,
les plus détestables hérétiques, comme on peut voir P^'^'^c que souvent, en pensant se justifier d'une faute,
par ce titre du livre d'un calviniste hollandais : Abréijé °" "*^ ^^''' q"'»-'" conmictlre de nouvelles , et s'aitirer
des controverses avec les puïeus, Juifs, Maltométans,pa- ^'"*'^ de nouveaux reproches.
pistes, anabaptistes, enthousiastes, libertins, sociniens, Le préambule par lequel M. Clàndc prépare ses
remontrants, luthériens. On n'a donc pas cru devoir se lecteurs à cette juslilication découvre d'abord que la
priver de cette liber4é, qui appartient de droit à l'É- raison n'était pas la maîtresse dans son esprit ; car elle
glise, puisqu'il est juste qu'elle appelle ceux qui se se- l';>"rait sans doute empêché d'écrire des discours
parent d'elle du nom de l'auteur de leur schisme; le ^"^S' P*^^ raisonnables que ceux par lesquels il com-
nom de catholiques, qu'ils possédaient étant unis avec mcnce le premier chapitre de sa troisième partie. Je
elle, no leur pouvant plus être donné après leur se- '"^"^ croire, dit-il, que ce que l'auteur de la Perpétuité
paraiion. C'est à ces messieurs à souffrir celte loi, ^''^ ''^ "<"'•'' > « <?'«' plutôt pour ne manquer pas aux ré-
puisqu'elle est très-légitime, et à prendre, s'ils veu- 9^^^ ^'^ *« rhétorique, que pour expliquer ses véritables
lent, ce terme comme un mot de simple désignation, senlinients. La charité ne me permet pas d'en avoir
(|ui exempte d'un long circuit de paroles, ou de la (^'otitre pensée ; car il y a trop de venin et trop peu d"é-
répétilion trop fréquente du mot de prétendus ré- 9«»'<2' dans cette entrée, pour l'attribuer ni à la nature,
formés. '»" « la préoccupation : c'est l'art qui en est le père.
Pour les autres termes que j'ai marqués, j'avoue ^^^^>' ^^ous, qui n'y entendons pas de fmesse, nous parlons
qu'ils sont durs si on les applique mal ; mais pourvu toujours du fond de l'àme ; et quand nous disons quelque
qu'on en évite l'abus, c'est encore une délicatesse blà- cl^ose, on ne se peut tromper en disant que nous sommet
mable de les vouloir bannir des disputes, et d'obliger '"'"' persuadés. Mais il n'en est pas de même de ceux
qui passent leur vie à se composer, qui sont toujours dans les préceptes, et qui tiennent leurs vices et leurs vertus sous les préceptes de leur intérêt. Lorsqu'ils louent ou qu'ils blâment, il ne faut pas demander quel sujet ils
ceux qui écrivent à avoir recours, pour se faire entendre, à des tours et des circonlocutions qui font une impression plus faible et plus languissante sur l'esprit. II n'y a point dans ces disputes d'autre punition pour ceux qui ont tort que de leur faire voir qu'ils ^" °"'' '' /^""' seulement regarder quel fruit ils espè-
sont contraires à la raison ; et c'est être trop sensible que de se plaindre qu'on le leur fasse voir par les termes qui expriment le plus précisément qu'il se peut cette contrariété. Quand on choque clairement la raison, en combattant les notions communes à tous les hommes, cela s'appelle extravagance; si l'on s'en éloigne par de fausses conclusions, ce sont de faux raisonnements; si c'est en niant des faits certains, ou bien en supposant des faits faux, ce sont des faussetés et des impostures. Il ne faut pas confondre ces termes, ni prendre l'un pour l'autre, en accusant d'extravagance ce qui ne serait qu'un simple défaut de raisonnemenl; mais il n'est pas juste aussi de vouloir empêcher qu'on ne donne les véritables noms aux choses, et qu'on ne les fasse connaître telles qu'elles sont. C'est ce que l'on a tâché d'observer exactement; et pourvu que M. Claude demeure dans les mômes bornes, on ne se plaindra jamais de son procédé.
rent en tirer. Pour moi, je ne m'arrêlerai pas à philosopher si c'est par nature, par préoccupation ou par rhétorique , que M. Claude s'est porté à ce discours injurieux. Je liens tous ces principes très-mauvais, et celui de médire par rhétorique plus qu'aucun autre, puisqu'il ne témoigne pas seulement une corruption de cœur, mais aussi uiie très-grande fausseté d'esprit, et qu'il est le plus contraire de tous à la sincérité d'un homme d'honneur. Je me contenterai donc de lui dire que tout ce qu'il dit eu cet endroit est enlièrement contre le bon sens. Car n'étant pas juste que nous prétendions être crus sur noire parole dans ce que nous disons ou des autres ou de nous-mêmes, tous les discours que nous co faisons sont ridicules, à moins qu'ils ne soient accompagnés de preuves qui en fassent voir la vérité, ou qu'ils rencontrent l'impression publique, qui peut suppléer quelquefois au défaut des preuves. Or ni l'un ni l'autre ne se rencontre dans ce préambule de
lOGO
M. Claude. C'est un discours en l'air, sans preuve et sans fondement, et qui, bien loin de rencontrer l'Impression publique, la choque directement. Ce rt'est point du tout ce qu'on reproche à celui contre qui il croit écrire, que de ne dire pas ce qu'il pense, et de régler ses paroles par une vaine rhétorique , plutôt que par ses véritables sentiments : et M. Claude n'est pas d'ailleurs assez connu dans le monde, ni la réputation de sa sincérité assez établie, pour prétendre , comme il fait, que le monde n'en désirera pas d'autres preuves que le témoignage qu'il en rend.
Ce que M. Claude ajoute ensuite de cette dictature 'perpétuelle dans la république des lettres , dont il dit que l'on a revêtu imaginairement celui qu'il croit auteur du traité de la Perpétuité, montre qu'il a trop de sensibilité pour des injures imaginaires, et qu'il en a trop peu pour les lois véritables de la conscience et de l'honneur. 11 ne sait qui est l'auteur de la Perpétuité; peut-être qu'il se trompe dans l'idée qu'il en a , et ainsi il est téméraire d'en parler : mais il ne le serait pas moins quand ce serait celui qu'il a pris soin de désigner dans tout son livre. Jamais il n'y eut d'homme plus éloigné de prétendre à une diclaltire perpé-
tram parce qu'il combattait clairement la présence réelle. Or Tritlième était catholique, et M. Claude ne te désavoue pas. Il veut donc que Trithème catholique, et croyant la présence réelle , ait loué Bertram parce qu'il combattait la présence réelle. Cest le sens de cette voinle développée.
Voilà la cause du ressentiment de M. Claude : c'est ce qui a pénétré jusqu'au vif sa délicatesse ; c'est ce qui lui fait dire en particulier sur ce sujet, qu'il faudrait que la plume d'un censeur leur donnât quelque chose de plus juste et de mieux réglé ; c'est sur cela qu'il accuse l'autour de la Perpétuité d'une opiniâtreté sans exemple; enfin c'est une pointe qu'il prétend justifier ; mais la manière dont il le fait est tout à fait rare. Car si l'on veut savoir à quoi toutes ces injures se terminent , on peut dire qu'elles se terminent à ces deux choses : 1° à avouer malgré lui que s'il avait dit ce qu'il a dit effectivement , il aurait mal raisonné ; 2° à substituer une réponse à l'argument de l'auteur de la Perpétuité, toute différente de celle qu'il y avail faite , mais qui ne vaut encore rien.
Pour faire voir tout cela fort clairement, il n'y a qu à faire remarquer, 1° que l'argument du premier
tuelle dans la république des lettres , ni de déguiser traité de la Perpétuilé, comme M. Claude même le
ses véritables sentiments. Si M. Claude forme ces jugements de lui-même , il témoigne peu de discernement du caractère des esprits. Et s'il croit qu'il lui est permis de prendre avantage des médisances des autres , et de les publier dans un livre , il fait voir qu'il a bien peu d'équité , et qu'il n'a guère dans le cœur cette maxime qui a été gravée dans celui même des païens, de ne traiter pas les autres comme il ne voudrait pas être traité.
\oyons néanmoins si ces emportements ont au moins quelque prétexte apparent , quoiqu'il n'y ait point de prétexte qui doive dispenser des règles de l'honnêteté et de la justice , qui ne permettent jamais d'employer des reproches personnels , fondés sur des bruits téméraires et calomnieux. Toute cette mauvaise humeur ne vient que de ce qu'on lui a reprociié qu'il raisonnait mal : et voici le premier exemple que l'auteur de la Perpétuité en apporte. Pour prouver que Bertram n'était pas clairement calviniste , il avait allégué que Trithème , qui était certainement catholique , avait loué cet auteur : ce qu'il n'aurait jamais fait s'il était clairement contraire à la doctrine de l'Église. M. Claude s'était démêlé de cet argument par une pointe , s'étant contenté d'y répondre en ces termes dans son premier écrit : L'abbé Trithème lui donne des louanges , je n'en doute pas ; mais c'est qu'il est en effet louable , et cela ne fait qu'accroître son autorité. C'est cette pointe où l'auteur de la Perpétuité trouve un défaut de raisonnement ; et il soutient que M. Claude aurait de la peine à y donner un sens raisonnable. Car , dit-il , un discours de l'Eucharistie n'est louable en effet, selon M. Claude, que lorsqu'il combat clairement la présence réelle. Ainsi , quand il dit que Trithème a loué Bertram parce qu'il était louable, ceia veut dire darts son sens que Trithème a loué Ber-
représente, était que Trithème, qui était catholique, ayant loué Bertram comme un écrivain orthodoxe , il s'ensuit qu'il a pris son livre dans un sens catholique ; et par conséquent qu'il ne favorise pas clairement les calvinistes ; 2" que M. Claude, dans sa première réponse , n'avait répliqué autre chose à cet argument, sinon que Trithème avait loué Bertram, parce qu'il était en effet louable ; 5° que c'est celte réponse que l'auteur de la Perpétuité accuse de défaut de jugement^; i" que c'est cette réponse que M. Claude veut justifier.
Or quel est le sens de ces paroles , que Trithème avait loué Bertram , parce qu'il est en effet louable? Signifient-elles qu'il l'avait loué sur sa propre connaissance , ou sur les opinions des autres ? Il est clair qu'elles n'ont que le premier sens , et qu'elles n'ont point le second.
Louer quelqu'un sur le témoignage d'aulrui n'est pas le louer parce qu'il est en effet louable , puisqu'il y a bien des gens que l'on ne juge pas en effet louables quoiqu'ils soient loués par les autres. Louer un homme parce qu'il est louable en effet, c'est se fonder sur la vérité et sur la réalité des choses , et non sur des bruits et des opinions populaires. Voilà le véritable sens des paroles de M. Claude : c'est celui auquel l'auteur de la Perpétuité les a prises ; c'est celui auquel elles seront prises par toutes les personnes de bon sens : et dans ce sens on ne peut nier qu'elles n'enferment une extrême absurdité, puisqu'il s'ensuit de là que , selon M. Claude , Trithème catholique a loué sur sa propre connaissance un écrit clairement calviniste, ce qui est ridicule.
Que fait donc M. Claude pour se démêler de ce faux raisonnement qu'on lui a reproché? Il substitua finement une réponse toute différente , et qui contieni un aveu que la première ne valai* rien. Trithime,
1061 LIV. XI. DIFFÉRENDS ENTRE M. CLAUDE ET L'AUTEUR DE LA PERPÉTUITÉ. 1362
dil-il , a loué Bcrlram et son ouvrage , non qu'il se soit fort appliqué à examiner si sa doctrine était conforme à celle qui régnait au quinzième siècle ; mais parce qu'il a reconnu que sa réputation était grande au neuvième oii il vivait ; que son livre y avait été loué et reçu , cl que sa mémoire avait été respectée dans les siècles suivants. 11 est clair que celte seconde réponse est toute différente de l'autre. Dans la première , M. Claude disait que Trilhème avait loué Bertram , parce qu'il était en effet louable ; et dans la seconde il dit qu'il lui avait donné des louanges , parce qu'il avait été loué par d'autres. Dans la première il fonde ces louanges sur la vérité; dans la seconde il les fonde sur l'opinion d'aulrui. Et il est clair, de plus , que cette seconde réponse enferme l'aveu que la première ne valait rien ; car M. Claude n'y a eu recours que parce qu'il a bien vu qu'il était ridicule de dire que Tritliéme eût loué Bertram sur sa propre connaissance.
Mais puisque M. Claude change ainsi de réponse , on peut aussi changer de censure. L'aulcur de la Perpétuité a condamné avec raison la première comme ridicule ; et je lui soutiens que la seconde mérite d'être rejelée comme téméraire. Car il n'est pas permis de supposer en l'air qu'un auteur comme Trilhème , qui fait un catalogue des écrivains ecclésiastiques , et qui donne des louanges particulières à un auteur, le fiisse simplement sur le rapport d'aulrui , et sur le témoignage que les autres en ont rendu en son siècle. La présomption est au contraire qu'il l'a lu, et qu'il en parle sur sa propre connaissance : et c'est à ceux qui disent le contraire à prouver ce qu'ils avancent. Mais comment M. Claude prouverail-il ce qu'il maintient pour se sauver, que Trilhème a loué Bertram , parce qu'il avait reconnu que sa réputation avait été grande au neuvième siècle où, il vivait , et que son livre y avait été loué , puisqu'il serait bien empêché de marquer où Trithème aurait pu voir ces louanges que l'on a données à Beriram durant le neuvième siècle? 11 est vrai qu'on y a loué Ratramne, mais Trithème n'a point supposé que Bertram et Ratramne fussent la même personne. Or on ne voit pas que Beriram ait été loué sous ce nom par qui que ce soit. Il y a donc de la témérité à M. Claude de nous parler de ces louanges comme de la chose du monde la plus commune , et qui devait êlre fort connue à Trithème : au lieu qu'il lui élait impossible de les avoir apprises, parce qu'elles ne sont nulle pari. De sorte qu'il ne pouvait parler de Bertram que sur sa propre connaissance ou sur le témoignage de ceux de son temps , mais non sur les louanges du neuvième siècle qui ne sont que dans les idées de M. Claude.