CHAPITRE IV
Injuste sensibilité de M. Claude sur une faute imputée à Blondel.
Monsieur Claude n'est pas seulement sensible à ce qui le regarde en particulier, il épouse encore avec plus de chaleur les intérêts des autres ministres ses confrères , comme ou le peut voir (p. 51i, 515)
par la manière dont il repousse le reproche que l'auteur de la Perpétuité avait fait à Blondel d'être tombé dans une contradiction visible.
Il y a pourtant li(;u de l'avenir que son zèle est excessif, puis(iu'il obscurcit sa raison , et que l'empéchant (le voir des fautes réelles où il y en a effectivement, il lui ligure des injures imaginaires où il n'y en a point : car il accuse sur cela l'auteur de la Perpétuité d'imaginations bourrues, d'une critique out à fait injuste et indigue d'un homme de lettres, d'une injustice honteuse , et de s'ériger mal à propos en juge des vivants et des morts.
Ce n'est pas une faute bien considérable que de tomber par surprise en quelque contradiction louchant des laits qui ne sont pas décisifs ; cela peut arriver aux plus habiles et aux plus exacts théologiens ; car les choses pouvant en elles-mêmes exciter différentes vues et différentes pensées, selon les diverses faces par lesquelles on les regarde , et la mémoire n'étant pas toujours assez fidèle pour nous fournir toutes les vues el toutes les pensées qui nous ont passé par l'esprit , il peut arriver qu'en des choses moins considérables, on écrive une chose en un temps , et qu'après l'avoir oubliée , ou en n'y faisant pas de réflexion , on écrive le contraire en un autre temps , parce qu'on l'aura regardée par une autre face.
Ce sont des défauts humains dans lesquels il faut éviter de tomber autant que l'on peut, et qu'il faut reconnaître humblement quand on y est tombé. Mais d'ailleurs la réputation d'un homme de lettres ne dépend point du tout de là ; el Blondel ne laissera pas d'être un fort savant homme quand il se sera contredit en quelques faits. Aussi l'auteur de la Perpétuité n'a ]:imais prétendu étendre plus loin le reproche qu'il lui fait sur ce point qu'au reproche même ; il n'en tire aucune conséquence. Ainsi il n'y a nul sujet de s'en offenser. Mais comme il ne faut rien imputer à qui que ce soit qui ne soit très-vériiable, il justifie parfaitement ce qu'il reproche à Blondel ; car il fait voir que quoique Blondel n'ait eu aucune lumière du sentiment des évêques assemblés à Cressi sur l'Eucharistie, sinon qu'ils ont condamné Amalarius, néanmoins il suppose d'une pan qu'Amalarius élait calviniste: et de l'autre que le synode de Cressi , dont il ne sait rien , sinon qu'il avait condamné Amalarius , l'était aussi : ce qui se contredit mapifeslemeni.
Or, pour expliquer de quelle sorte Blondel élait tombé dans celle contradiction , il propose une conjecture assez vraisemblable , qui est qu'il a suivi en cela deux hypothèses contraires, sans s'apercevoir qu'elles étaient contraires: l'une d'Aubcrliu qui rend Amalarius calviniste, l'autre d'Ussérius qui fail le synode de Cressi calviniste, mais en supposant qu'Amalarius élait catholique. Voilà ce que M. Claude n'a pu souffrir, el qu'il prétend repousser comme un outrage que l'on a fait à la réputation de Blondel. El pour l'en défendre il dit d'abord que Blondel n'a jamais songé à Ussérius, et que la part que l'auteur lio la Pcrvéïuiié lui fail prendre dans celle aventure cti
un épisode de roman (p. 514 ). Mais si c'est un épisode de roman, c'est d'un roman tout à fait possible ; car il est irès-vraiscmblabîe que Bîondcl, qui élait homme de grande lecture, écrivant sur une malièrc , n'a pas ignoré l'opinion d'un homme aussi célèbre dans son parti que le savant Ussérius.
D'ailleurs c'est un roman qui ne tend qu'à excuser Blondcl, et non pas à le charger. Car supposons, puisque M. Claude le veut, qu'il n'ait pas songé à Ussérius, que s'ensuil-il delà? Que Blonde! en est moins blâmable, ou qu'il s'en est moins coniredii? Nullement. 11 s'ensuit tout le contraire, tant M. Claude peu de discernement de ce qui est av?jilagcux à celui qu'il veut défendre. Quand l'anlesr de la Perpétuité attribue à Blondel d'avoir suivi l'oinnion d'Ussérius sur le synode de Cressi , ce n'est pas un reproche qu'il lui lïiit, c'est une excuse qu'il hii fournil. Il est certain qu'il s'est coniredii. Or il vaut toujours mieux que c'ait été avec quelque apparence de raison, comme est celle de suivre l'opinion d'un auteur célèbre, que sans aucune apparence. La contradiction consiste à avoir l'ait le synode qui a condamné Amalarius, et Amalarius condamné par ce synode, de même sentiment sur le point qui a donné lieu à la condamnation. L'auteur de la Perpétuité, pour l'excuser un peu, dit qu'il a allié les opinions de deux différents auteurs, sans faire réflexion qu'elles étaient fondées sur des hypothèses contraires. Si M. Claude ne veut pas qu'on lui fournisse cette excuse , à la bonne heure ; cor tout ce qui s'ensuivra de là est que la faute de Blondel en sera un peu plus grande.
Mais, dit M. Claude (p. S14), quelle contradiction y a-t-il en tout cela ? Est-ce que le synode de Cressi ne peut avoir censuré ["expression d" Amalarius, corpus triforme, sans adopter toutes les fantaisies de Paschase touchant la présence réelle? Est- ce qu il ne peut avoir condamné une des pensées d'Amalanus , sans condamner en même temps toute sa doctrine sur le sacrement ? Est-ce que ceux qui n approuvent pas qu'on dise corpus triforme doivent nécessairement croire la transsubstantiation ? Ce sont des imaginations bourrues. Puisque la liberté
que de dire que le concile de Cressi est calviniste , lorsqu'on n'en a point d'autre preuve sinon qu'il a condanuié un auteur que l'on prétend cire calviniste ? El il se répondra sans doule à lui-même que c'en est une. Il est vrai qu'il ne faut pas imp^jicr tout à fait à M. Claude de n'avoir pas vu celle réplique; car il a tâché de la prévenir, mais à sa nianicie, qui est de rendre toujours pire le mal qu'il prétend guérir. Qui sait , dit-il , si M . Blondel n'a pas eu des lumières particulières là-dessus que nous n'avons pas? .Mais en vérité il se moque de nous, de vouloir excuser un auteur qui se contredit selon tout ce que l'on sait, par des raisons cachées que l'on ne sait point. Si Blondi^I avait su quelque chose de particulier sur ce point, il l'aurait écrit, et il n'aurait pas été assez arrogant pour prétendre qu'on l'en dût croire sur sa parole. De sorte que c'est M. Claude qui lui fait tort de lui attribuer une présomption si déraisonnable.
il n'y a donc pas eu de prudence à M. Claude de faire un si grand éclat et des plaintes si aigres et si animées sur un sujet si léger de soi-même, et où il avait visiblement tort. Celle délicatesse témoigne un défaut d'esprit beaucoup plus grand que celui qu'il a tâché de couvrir. Blondel n'a eu aucun caractère qui le rende inviolable, et qui empêche qu'on ne dise ce que l'on pense de lui. L'auteur de la Perpétuité en l'îiccusant d'avoir eu peu de netteté, et de n'avoir pas excellé en jugement, n'a fait que représenter l'impression publique qui le juslille assez contre les vaines plaintes de M. Claude. Mais peut-être qu'on aura lieu quelque jour de lui en alléguer plus de preuves qu'il n'en désirerait : et l'on ne craint pas de lui dire surtout qu'il ne faut pas être une intelligence fort éclairée pour reconnaître que le livre qu'il a fait contre les évêques est plein de faux raisonnements, et même de faux faits , et qu'une lumière fort médiocre suffit pour les découvrir.