AU SUJET DE L'ADORATION
s'agit ayant deux parties, tune éclatante et populaire , l'autre sourde et moins exposée à la connaissance publique ; tune ouverlemenl mauvaise et pernicii'-use à la religion , ta:itrc qui semble assez innocente , el qui ne découvre pas formellement son venin ; le changement a commencé par cette dernière, et a fini par la première. J'appelle partie éclatante et pernicieuse l'adoralion de l'hostie , la pompe des processions, la fêle qu'on célèbre à son honneur. El j'appelle la partie sourde le dogme de la transsubslantialion ou de la présence locale. J'avoue que si on eût commencé par l'introduction du culte , le changement eût été plus surprenant et plus sensible , mais on a fait marcher la doctrine devant sans toucher aux conséquences. La pompe des cérémonies que l'Église pratique envers l'Eucharisiie ne pouvant avoir rien de pernicieux et de mauvais qu'en ce qu'elles enfcrmenl l'adoralion , ce n'est pas une innovation si l'adoration n'est pas nouvelle. Aussi l'auleur de la réponse joint-il f adoration avec ces cérémonies, et il prétend généralement que la doctrine de la présence réelle s'est établie dans l'Église avant la pratique de l'adoration de l'Eucharisiie.
C'est en quoi consisie cette remarque qu'il n'accompagne d'aucunes preuves, comme si nous étions obligés de l'en croire sur sa parole, principalement dans une chose si contraire au sens commun. Car l'adoralion de l'Eucharistie est une suite si natiirelie de la foi de la présence réelle, qu'il est incroyable de soimême qu'il se soit trouvé des personnes assez folles pour pouvoir sépaier deux cho>es que la piété el la raison unissent si étroitement. On ne penl croire que Jésus-Christ soit en quelque lieu, sans penser à lui, et cette pensée produit nécessairement dans ceux qui ont quelque senlimenl de religion un abaissement de l'âme qui s'humilie et s'anéantit en sa présence ce qui est une véritable adoration.
Il faut donc, pour ajuster son histoire fabuleuse, que l'auteur suppose aussi que ceux qui avaient découvert que Jésus-Christ élaU présent dans rEuch.arislie, se lïiisaieni une violence continuelle pour retenir les mouvements de crainte et de respect qu« celle créance devait produire, el qu'ils se forçaient à le regarder fièrement, en se donnant bien de garde de l'honorer par quelque action d'humilité soit extérieure ' soit intérieure.
En vérité, il faut être bien préoccupé pour trouver de la vraisemblance dans une supposition si hors d'apparence ! Aussi les principaux d'entre les prélendiis réformés ont reconnu de bonne foi jusqu'ici que l'adoration ne se peut séparer de la foi de la présence réelle. Jésus-Christ est adorable, dit Calvin, en quelque lieu qu'il soit. Qu'y a-t-il donc de plus déraisonnable que de croire que Jésus-Chrisl est dans le pain, el de ne l'y pas adorer? J'ai toujours raisonné de la sorte, dit-il en un autre endroit : Si Jésus-Chrisl est tous le pain, on Cy doit adorer. Bèze et plusieurs autres ministres ont parlé de la même sorte. Puis donc que ces deux actions sont insépambles de leur nature, et que Tune produit l'autre, quelle apparence y a til dans ce qus
9B RÉFUtATlON DE LA RÉPONSE D'UN MINISTRE.
cet auteur dit, que la présence réelle s'est établie avant l'adoration de rEucharislie? Il nous devait donc dire le temps de cet établissement, et je ne vois pas bien où il le pourra placer pour favoriser son opinion, puis qu'Alger en parle de celte sorte, lib. 2, c. 3 , quelque temps après la naissance de Thérésie de
prescrivît rien en cela que ce qui se pratiquait dans l'Église de son temps.
On lit de même dans la vie d'une sainte nommée Théoctiste, écrite par un ambassadeur de l'empereur Léon au X' siècle, que cette sainte, ayant vécu 35 ans dans un désert de l'île de Paros, pria un homme qui
Bérenger : Si Von ne croyait que la vérité et futilité de venait cbasser dans celte île, et qui l'avait rencontrée, ce sacrement est beaucoup plus grande qu'elle ne paraît de lui apporter Tannée suivante la sainte Eucharistie ;
aux sens, la dévotion de tant de personnes qui y assistent, qui y servent, qui l'adorent, seraiî vaine et inutile. Et à la fin do ce même chapitre : Nous adorons ce sacrement comme une chose divine ; nous lui parlons, nous le prions comme vivant et animé, en lui disant : Agneau de Dieu, qui ôtez les péchés du monde, ayez pitié de nous ; parce que sans nous arrêter à ce que nous voyons, nous croyons que Jésus-Christ y est véritablement, quoiqu'il ne s'y voie pas. Cet auteur, qui était presque contemporain de Bérenger, étant mort en H30, et ayant ainsi passé une partie de sa vie dans le onzième siècle, ne parle point de cette coutume comme étant nouvelle dans rÉglise. Et il est clair qu'il la suppose an-
ce qu'ayant fait, lorsqu'il eut trouvé cette sainte, et qu'il eut tiré de son sein la boîle où était la chair du Seigneur, la sainte se jeta incontinent à terre, et reçut le don divin avec gémissement et en arrosant la terre de ses larmes. Elle dit : Seigneur , vous laissez maintenant en paix votre servante, puisque mes yeux ont vu le Sauveur que vous nous avez donné; pratiquant ainsi en même temps et l'adoraiion extérieure par le prosternement de son corps, et l'intérieure, en reconnaissant avec amour que ses yeux avaient vu son Sauveur, c'est-àdire Jésus-Chrisl.
Aussi la Liturgie de Jean-le-Silencieux, qui a passé pour être de S. Chrysostôrae, et dont on se servait
cienne, puisqu'il s'en sert pour prouver la vérité de la en l'église de Consiantinople , marque expressément
présence de Jésus-Christ dans l'Eucharistie. Ce qu'il ne ferait pas raisonnablement si c'eût élé une cérémonie nouvellement établie. Mais quelque temps avant Alger, et à la naissance même de l'hérésie de Bérenger, Durand, abbé de Toarn, parle clairement de l'adoration dans la 3* partie de son traité du Corps et du Sang de Christ. L'escabeau de la divinité, ditil , est la sainte humanité du Rédempteur , à qui il faut rendre le culte d'une humble adoration^ à cause de son unité inséparable avec la Divinité, principalement lonqu'elle supplée à la communion éternelle que nous aurons avec Dieu. Car c\st pour cela que ce sacrement a été jnsrifue. Par-là nous remontons facilement jusqu'au temps où les calvinistes placent ridiculement la naissance de la présence réelle ; mais ils ne l'y trouveront pas séparée de l'adoration. Car, quoiqu'il soit resté peu d'écrivains de ce siècle, il se trouve que ceux qui en restent rendent un témoignage suffisant à l'adoration de l'Eucharislie.
Il est rapporté dans l'extrait grec de la vie du bienheureux Luc, anachorète, qu'ayant été consulter l'archevêque de Corinthe, pour savoir ce qu'il ferait afin de recevoir les vénérables et divins mystères, cet archevêque lui répondit que si par quelque nécessité inévitable on ne pouvait avoir un prêtre dans leur montagne, il fallait metlresurla table sacrée le vase où sont les mystères présanctifiés, puis étendant un petit linge, vous y mettrez, dit-il, les particules sacrées, et faisant brûler de l'encens, vous chanterez des psaumes qui conviennent à ce mystère, et qui le figurent, ou bien le cantique appelé trisagion avec le Symbole de la foi; puis l'adorant, en fléchissant trois fois les genoux, et joignant les mains, vous prendrez avec la bouche le
SACRÉ CORPS DE JÉSUS-ChRIST NOTRE DiEU. C'cSt l'aviS
que lui donne cet archevêque qui était soumis à l'Église romaine, et il ne faut pas s'iaaaginer qu'il lui
la pratique de l'adoration, par cette oraison du prêtre, prise de la Liturgie de S. Basile, par laquelle il adore Jésus-Christ présent dans le ciel et dans la terre : Seigneur Jésus, regardez-nous de votre sainte demeure et du trône de votre gloire ; et venez pour nous sanctifier, vous qui dans les deux êtes assis avec votre Père, et qui êtes ici présent avec nous d'une manière invisible ; daignez par votre main puissante nous donner votre corps pur et sans tache, et votre précieux sang, et par nous à tout le peuple. Il y est dit ensuite que le prêtre adore , et le diacre pareillement du lieu où il est , en disant trois fois secrètement : Seigneur, ayez pitié de moi qui suis un pécheur, et que tout le peuple de même adore avec dévotion. Et pour montrer que cette adoration se rapporte au corps de Jésus-Christ présent sur l'autel, il ne faut que voir ce qui suit dans la même Liturgie , lorsque le prêtre et le diacre communient. Le prêtre prend le saint pain, et baissatit la tête devant la sainte table, il prie en cette manière : Je confesse que vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant, qui êtes venu au monde pour sauver les pécheurs, dont je suis le premier, etc. Seigneur, je ne suis point digne que vous entriez dans la maison souillée de mon âme ; mais comme vous avez daigné reposer en la crèche, en Vétable des animaux, et dans la maison de Simon-le-Lépreux, daignez aussi entrer dans mon âme pleine de passions déraisonnables , comme dans une crèche , et dans ce corps de boue et de mort, tout couvert de la lèpre du péché. On pratiquait la même chose à la communion du calice, et il y est marqué expressément que le diacre adorait , disant : Je viens au Roi immortel : i Ecce venio ad imc mortatem Regem. t
Voilà donc l'adoraiion établie dans l'église grecque, non seulement par la dévoiion de quelques particuliers, ou par une loi sans exécution, mais par une ioi jointe à une pratique commune et inviolable , et faisant partie du culte réglé qu'on rendait à Jésus-
-jir*-,»--^-#^ïfc.-*»».'v*i»,^....'-,-«,.,^