CHAPITRE H
Qu'il est très-possible que le livre de Bertram n'ait point été publié durant le neuvième siècle.
Ce que nous venons de dire prouve manifesteownî
«lt.5 LIV. XII. DISSERTATION SUR LE LIVRE DE BERTRAM.
il SI
qu'encore que le livre de Derlram eût élé publié an neuvième siècle, néanmoins cet auteur n'ayant point eu de sectateurs, et n'ayant point fait de parti, il ne serait pas impossible que Ton n'en eût pas lait de bruit, et qu'il n'y eût pas élé condamné, quoique peut-être ses amis n'eussent pas manqué de lui en faire des reproches qui ne seraient p;>s venus jusqu'à nous. Et quand nous avons dit qu'il n'en peut être arrivé de même des livres de Pascbase, c'est à cause des circonstances par'Jculières qui ne se rencontrent point dans le livre de Rertram ; c'est parce que c'est un livre que M. Claude prétond avoir changé la créance de toute la terre; c'est parce que Paschase a témoigné au commencement de sa jeunesse, et à la fin de sa vie, qu'il n'avait enseigné que la doctrine commune de l'Église de son temps, et que personne n'avait jamais osé contredire ouvertement sa doctrine; ce qui eût élé impossible si elle eût élé nouvelle. C'est ce qui dislingue étrangement le livre de Paschase de celui
M. Claude. Est-ce qu'il a été publié dans les siècles suivants, dans Cobscurilé du dixième, ou pendant les contestations de Lanfiatic, pour favoriser le parii df Bérenger? Mais routeur ne veut pas (jue Béreufjer s" en soit servi.
Réponse. L'auteur do la Perpétuité qui ne dispose pas des faits comme M. Claude, ne veut rien proprement; il rapporte seulement ce qui est, que Rérenger ne s'est point servi du livre de Beriram sous le nom de Beriram; mais il ne dit pas qu'il ne s'en soii pas servi sous le nom de Jean Scot, et il a lémoigné être assez porté à croire que le livre de Jean Scot était le même que celui qui porte préseniemenl le i\o\n de Bertram, quoiqu'il ne s'attache pas absolument à cette opinion comme si elle était loul-à-rail certaine.
M. Claude. Vaurait-il été depuis les conciles qui condamnèrent Bérenger ? Mais par quelle espèce de fidéicommis aurait il passé du neuvième siècle jusqu'au douzième, pour être publié précisément dans le temps
de Beriram ; et qui fait qu'élant très-possible que le oit la transsubstantiation avait gagné le dessus? Quelle
dernier ait élé étouffé sans bruil, il est moralement impossible que le premier n'eût fait un très-grand éclat.
Mais outre cette hypothèse, on en peut encore faire une autre, qui est que le livre de Bertram n'ait été vu au neuvième siècle que d'un petit nombre de personnes; qu'il ne s'en soit fait que deux ou trois copies ; ce qui ôlerait tout sujet de s'étonner qu'on l'eût laissé passer si facilement. L'auteur de la Perpétuité propose celle conjecture, et il l'appuie du sentiment d'un professeur de Leyde, qui a fait imprimer un livre de Bertram avec des notes, où il l'approuve expressément. Mais M. Claude, qui ne souffre pas si patiemment qu'on lui dérobe ainsi ses avantages prétendus, s'élève contre l'un et contre l'autre sans distinction. Car comme il est excessif et violent dans ses mouvements, il se jette toujours dans les extrémités, et souvent dans des extrémités tout opposées. Tout est possible» tout est impossible quand il lui plaît, selon les diverses agitations de sa fantaisie. 11 est possible que le livre de Paschase ait changé sans bruit la foi de tous les cliréliens; et il n'est pas possible que le livre de Bertram soit demeuré inconnu, ou qu'il n'eût pas été contredit s'il eût été connu au neuvième siècle. Il y a plaisir à le voir exagérer ces impossibilités chimériques ; et c'est pourquoi j'aime mieux rapporter ses propres paroles, et y répondre en détail.
III. Claude. Si le livre de Bertram n'avait point été publié au neuvième siècle, comment serait-il à la connaissance de Trilhème au quinzième siècle ? D'oii nous viendraient les exemplaires qui s'en sont trouvés dans les bibliothèques ?
Réponse. M. Claude est admirable de nous faire de telles questions, et de ne prévoir pas de lui-même les réponses qu'on y peut faire. Une ou deux copies du livre de Beriram qui se sont peut-être faites de son temps, ne suffisent-elles pas pour en faire cinq ou six autres qui se sont trouvées dans les bibliothèques de . rE;iro[ie»
apparence y a-t-il qu'on l'eût tenu caché dans les temp$ où on le pouvait produire sans crainte, pour le donner au monde dans un temps où l'on brûlait ces sortes de livres?
Réponse. Les questions de M. Claude ont cela de commode, que quelque supposition que l'on fasse, elles sont toujours ficiles à résoudre. On peut supposer que le livre de Beriram ait élé connu avant ces conciles, puisqu'on peut dire avec toute sorte d'apparence que c'est le même que celui de Jean Scot, condamné au concile de Verceil. On peut aussi supposer, si l'on veui, qu'ayant élé peu connu dans le neuvième siècle, il soit depuis demeuré inconnu jusqu'au douzième, et il n'y a que des gens qui raisonnent comme M. Claude qui puissent trouver en cela de l'inconvénient. Car combien y a-l-il de livres qui après être demeurés longtemps cachés par une pure négligence, ou par un hasard, lors même que l'on en aurait pu faire un plus grand usage, se découvrent dans un autre temps où ils ont bien moins d'effet? Il y a cent exemples decelte sorte. Mais ce qui fait queM. Claude trouve cela fort étrange, est (jue par une imagination assez plaisante il regarde les gens des divers siècles comme les mêmes personnes. C'est de là que vient rétonnement qu'il témoigne, qu'un livre paraisse? en un temps où il est moins utile, el qu'il ne paraisse pas en un autre où il l'aurail élé davantage; comme si c'était les mêmes gens qui l'eussent supprimé en in» temps, et qui l'eussent produit en un autre. Mais s'il lui eût plu de considérer que ceux du douzième siècle n'étaient pas ceux du dixième, ni du onzième, il aurait trouvé fort possible qu'un livre fût demeuré caché dans quelque bibliothèque durant un siècle, parce que les gens de ce temps-là ne se seraient pas avisés de s'y appliquer , et que dans un autre siècle des per sonnes plus curieuses en auraient fait faire des copies.
M.Claude. Quelle raison pouvait empêcher qu^anr^ publiai ce livre au neuvième iicclet
1155 PERPETUITE DE LA FOi TOUCHANT L'EUCHARISTIE ll$f)
Réponse. La stérililé de Tesprll de M. Claude est. émut, et il n'empêcha point que son auteur ne fûtmii au
loul-à l'ail surprenante en cette rencontre, quoiqu'il nombre des saints après sa mort; el on veut qu'on ait
soit d'ordinaire fort abondant. Car comme il ne s'a- fort appréhendé ce scandale pour celui de Bertram. lia-
gïssait que de deviner des raisons possibles de la sup- ban, archevêque de Muyence, écrivit ouvertement contre
pression de ce livre, el qu'il avait tout le champ de la Paschase; on disputait publliuemenl contre lui et contre
vraisemblance, il en devait trouver ceril pour une. ses sectateurs ; ceux qui le défendaient parlaient fon
iicitram eut peut élre craint de le publier lui-niènie ; doucement, et disaient qu'il fallait excuser sa simplicité ;
pcul-ê're que ses amis l'en dissuadèrent; pcut-êlje et après cela on aura gardé le secret pour le livre de Ber-
qu'après l'avo r donné à quelques-uns, personne ne tramlY a t-ilrien de plus mal imaginé que celte con-
pril la I eine de copier un livre qui devait paraître an jeciure politique?
moins obscur à ceux (|ui étaient nourris dans la doc- Réponse. Que M. Claude dirait peu de chose,
irinc (le rÉnlisc ; piutèlie qu'il l'envoya à l'einpc- s'il ne disait que ce qu'il sait sur ce sujet! Mais son
reur, et que rcmperenr ne le lut pas: p-eui-étre qu'il .abondance vient du privilège qu'il se donne de dire
le lui, el qu'il jugea (lue cel écrit ne devait pas être ce qu'il ne sait point. Il ne sait point si l'on ne crai-
publié. Enfui il y a cent raisons qui ont pu empêcher gnit pas de scandaliser le monde par le livre de Jean
le cours île ce livre; et si l'on ne peut pas les propo- Scot, puis(iu'il ne sait point s'il lut publié au neu-
ser comme certainement vraies, on ne peut pas aussi viènie siècle, il ne sait point si personne ne s'en émut,
les rejeter sans témérité comme ceriainemenl fausses, car toutes les émotions ne viennent pas toujours jns-
M. Claude. Bertram composa son livre par le coni- qu'à nous ; il ne sait point s'il a été mis effectivement
mandement de rempercur, sur les contestations que l'o- au nombre des saints : l'auteur de la dissertalioi; pré-
pinion de Paschase avait émues. Jean Erigène avait fait cédente fait voir que celte sainteté prétendue est as-
le sien par le mêm.e ordre. Pourquoi aurait- on publié ce sez mal l'ondée; il ne sait point, au cas que cela fût
dernier si on voulait tenir l'autre caché? Quelle étrange vrai, si ceux qui l'y auraient mis étaient informés de
bizarrerie de s'aller imaginer que de deux livres, dont ses sentiments sur TEucharistie, étant Irès-possiblo
l'un peut être excusé et tourné en un bon sens, comme qu'ils n'en sussent rien, comme il est certain qu'ils
l'auteur offre de le faire, l'autre est loul-à-faii inexcu- ne savaient rien de ses' autres léveries ; il ne sait point
sable, puisqu'il fut brûlé deux cents ans après au concile de Verceil, l'on ail Icdssé paraître le dernier, et gardé l'autre par raison d'étal ?
Réponse. En ôlant à M. Claude les suppositions fausses ou téméraires, sa figure sera assez mal fondée. Qu'il retranche, par exemple, de son discours
si Raban a écrit ouvertement contre Paschase, et on lui a fait voir qu'il y a toute soile d'apparence qu'il n'a jamais songé à lui; il nesail point si l'on disimlaii pubrKjuemenl contre Paschase et ses sectateurs, car on ne sait point ce qui est faux ; il ne sait point que l'auteur anonyme, qui excuse la simplicité do
que le livre de Bertram ail été fait sur les contestations Paschase, entendît cela de sa doctrine, et non de ses excitées par le livre de Paschase; car je lui ai montré expressions et de sa manière d'éorire, puisque cel auque cette supposition était fausse ; qu'il retranche que leur ayant la même foi que Paschase, n'a pas pu prcn-
le livre de .Jean Scot et celui de Rerlram soient deux livres; car l'auteur de la dissertation qui précède celle-ci prouve au moins que celte supposition est incertaine ; qu'il retranche que le livre de Jean Scot ait été publié au neuvième siècle ; car il n'en sait rien, et il n'y a été cité de personne sous le nom de Jean Scot ; (|u'il retranche (pie le livre de Jean Scot fût tout à fait inexcusable, c'est-à-dire, comme l'entend M. Claude, que le mauvais sens y fût si clair que tout le monde l'y aperçut tout d'un coup; car ce n'est pas l'idée que nous en donne Ascelin, qui le compare à ces breuvages empoisonnés qui ne laissent pas de paraître doux, quœ piiùs dulciter mulcenl ; le livre de Bertram paraît de même inexcusable à [)lusieurs, et il ne serait nullement surprenant (|u'il cûl paru inexcusable aux l'ères du concile de Verceil. Ainsi toutes ie.s (li.'éreiices que M. Claude préiend meltre entre le livre de Hertram el celui de Scot, el tous les raisomu'iuenls qu'il fonde sur ces fausses suppositions, sont de pures chimères ; et tout ce ([u'il repiéscnte comme impossible est non seulement possible, mais facile et ordinaire.
M. Claude. On ne craignit point de .... scandaliser par le livre de Jean Scot. Et en effet versonne ne s en
dre la doctrine qu'il croyait être celle de l'Eglise pour une simplicilé ([ui ail besoin d'excuse. Certainement des réponses si téméraires sont encore plus mal inventées que les conjectures donl M. Claude i-e mo(iue.
Tout ce discours ne tend qu'à faire voira M. Claude qu'il aurait dû se coulenter de ce que l'auteur de la Perpétuité lui avait dit sur le sujet de Bertram : 1° qu'il est probable que ce livre a été supprimé au siècle où il a été fait ; 2" qu'il est certain que Ton n'en peut pas conclure que la doctrine de la présence réelle ne fût pas celle du neuvième siècle ; 3° que Bertram rend témoignage à celle doctrine par les expressions dont il se sert, et qu'il lire du langage commun de l'Église ; parce qu'elles ne pouvaient cire prises dans un autre sens que celui de la présence réelle par ceux qui s'en servaient.
Comme nous avons encore établi plus fortement ce même point en montrant que l'Église du temps de Paschase était dans cette créance; que Paschase n'a proposé que la doctrine conimune; et que ces expressions ordinaires, que le pain et le vin sont changés au corps et au sang de Jésus-Christ, qu'ils sont véritublemeni te ccrvs el le sang d: Jésus-Christ, qui se trouvent
LIY. XU. DISSERTATION SUR LE LIVRE DE DERTRAM.
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'lans Bcrtram, ne soiil jamais prises, cl n'ont pu se prendre que dans le sens de la transsubstaniialion ; nous aurions encore pins de droit que i'aulciir de la Perpétuité de considérer simplement Berlram comme témoin de la doctrine de rÉglisc, par ces expies ions communes qu'il emprunte, et de nous mettre peu en peine de son sentiment particulier, dont on ne pourrait conclure autre chose sinon que ce théologien a erre ou n'a pas erré. Néanmoins comme M. Clnnde insulte sur ce sujet à l'auteur de la Perpéiuilé d'une manière toul-à-f;iit étrange, je veux bien entreprendre de dégager la parole qu'il a donnée de faire voir quand on voudra que l'on peut soutenir pour le moins avec autant d'apparence que Bertram était dans la créance
s'imagine que ce soit éloquent que de parler de 'a sorte. Mais comme c'est une maladie qui lui est tellement passée en nature, qu'il y a peu d'apparejice qu'il m'en croie, je suis réduit à prier ses amis de l'avertir charitablement que ce genre d'écrire n'est pas supportable, et qu'il n'y a point de lauie d'exactitude contre l'histoire, contrôla chronologie, contre la langue, qui approche du défaut d'esprit qui paraît dans ces exagérations emportées.
Ils en useront comme ils le voudront, c'est leur intérêt et non pas le mien. Mais pour revenir à M. Claude, il n'y a qu'à lui dire tout simplement, que pour satisfaire à la promesse de l'auteur de la Perpétuité, il n'est point du tout besoin, ni de combler les vallées.
commune de l'Église catholique, que les ministres ni d'aplanir les montagnes, ni de iaiie na^^er les oi-
soutiennent qu'il y était contraire, pourvu que M. Claude se souvienne que c'est sans obligation, sans nécessité, et sans prétendre ni'engager par-là à le suivre dans toutes ses antres fantaisies, et sans reconnaître son principe, que tout ce qu'on ne traite pas est clairement pour lui.