LIY. XÎI. DISSERTATION SUR LE LIVRE DE BERTRAM
corps de J(îsus Clirist, comme il le déclare exprcssciiient en ces termes : Natwa panis est corruplibilis, et vinum corruptibile, sed per divini Verbi virtutem, vf.rè Cliristi corpus et sanguis ejus.
11 est clair, de plus, que cet auteur n'oppose pas le mol de spirituel au terme de réel, mais au terme de visible. Et c'est pourquoi il se sert indifféremment de ces mots de verlu spiriluelte, et de vertu invisible ; de sorte que quand il dit que rEucharistie est véritable ■ ment le corps de Jésus-Christ, non corporellement, mais spirituellcmenl, cela veut dire qu'elle l'est véritablement, non visiblement, mais invisiblemcnt.
Que si cet auteur et le prétendu Elfric disent aussi bien de la manne que du pain et du vin de l'Eucharistie, qu'elle était changée au corps et au sang de Jésus-Christ : Non passus erat adimc, veriimlamen patient illuni in corpus ejus proprium, et vinum itlum in sanfjuineni suimi per invisibilem virtutem mulavit, prout ente fecit in déserta, antcqiiàm in liominem nascerctur, quando escam cœtcstem in carnem suam, et aquam illam de petrâ flucntem, in corpus ejus proprium mulaverat; il n'y a pas lieu de s'en étonner. Us ont emprunté de Bertram ce langage extraordinaire et inouï. Et peut' être que comme Pholius n'a jamais bien compris le sens des paroles de Théodore de Mopsuesie que nous avons rapportées, quelque habile qu'il fût ; de même ces copistes de Bertram n'ont peut-être jamais bien compris le sens de ses paroles qu'ils ont trouvées. Il y a des gens qui ne citent rien plus volontiers des auteurs que ce qu'ils n'entendent pas; et après tout elles ne sont pas plus difficiles en eux que dans Bertram. Et l'on peut dire en un mot à l'égard de tous les trois, ou qu'ils ont eu ce sentiment incompréhensible, comme leurs paroles le portent, ou qu'ils ont parlé très-peu exactement, et d'une manière fort contraire à la nature.
En ce cas rien n'empêche de croire que ce n'est qu'une expression négligée et imparfaite, dans laquelle ils ont renfermé deux choses fort inégales, en marquant ce qu'elles ont de commun, sans marquer la différence. La manne était la même viande que l'Eu ■ charisiie, comme dit Paschase, et elle ne l'était pas; elle l'était en figure, elle ne l'était pas en réaliié. Ainsi la manne et rEucharistie sont corps de Jésus-Christ spirituellement, mais en deux manières fort différentes. La manne l'est spirituellement en figure, rEucharistie l'est spirituellement en vérité, en réalité. Ces auteurs, qui se sont copiés, ont exprimé le rapport, ils ont tû les différences, n'étant occupés qu'à distinguer la partie extérieure de l'Eucharistie du corps naturel de Jésus-Christ. J'avoue que ces expressions sont dangereuses et trompeuses, mais il n'y aurait point de vérité qu'on ne détruisît, si l'on voulait former ses sentiments sur ces expressions imparfaites que l'on rencontre quelquefois dans les Pères sur tous les mystères. Et c'est pourquoi comme l'auteur de la Perpétuité a eu raison d'établir ce principe, que le langage commun de tous les Pères et de toutes les nations ne peut pas être contraire à la nature et
à la raison, et d'en faire le fondement de la certitu;ie que l'on peut avoir du sentiment des anciens Pères; il a eu raison aussi d'en établir un autre qui n'est pas moins nécessaire ni moins solide, qu'il échappe quelquefois aux auteurs des expressions peu exactes, et même des raisonnements peu justes, sur lesquels il ne faut régler ni ses paroles ni sa créance.
On peut faire encore une réflexion très-imporlanle pour empêcher qu'on ne soit surpris et choqué de la manière dont ces Anglais parlent du pain et du vin qui servent de matière à l'Eucharisiie, mémo après la consécration; et cette remarque se peut appllcjucr à quelques lieux semblables qui se trouvent dans les Pères. C'est que les mêmes objets et les mêmes choses se peuvent souvent considérer de différents biais, et par de différentes idées qui produisent des impressions fort différentes sur l'esprit.
Car il y a des idées philosophiques, exactes, métaphysiques, distinctes; et il y a des idées populaires, grossières, confuses. Concevoir la transsubstantiation philosophiquement et par des idées philosophiques, c'est concevoir la cessation de la substance du pain, la substitution du corps de Jésus- Christ, la permanence des accidents, des apparences sensibles ; c'est philosopher sur la nature des accidents. Mais la concevoir populairement et par une idée commune et confuse, c'est concevoir ce que l'esprit conçoit quand on dit que le pain demeure exlérieurement, et qu'il est changé intérieurement ; que le pain est changé au corps de Jésus-Christ par un changement invisible et spirituel.
Il est certain que quoique ces deux manières de concevoir ce mystère conviennent dans le fond, elles font néanmoins des effets très-différents sur l'esprit. Les idées philosophiques l'appliquent aux difficultés, les lui mettent devant les yeux, et l'obligent à un certain langage. On ne voit plus de pain et de vin quand on ne parle que d'accidents; et ainsi on n'est point porté à s'exprimer par les termes qui désignent le pain comme subsistant.
Mais quand on dit que dans l'Eucharistie le pain est changé intérieurement et demeure extérieurement, quoique l'on dise la même chose, néanmoins ces mêmes difficultés ne se présentent point du tout à l'esprit, on ne songe point aux accidents, on conçoit du pain et du vin qui subsistent, et on désavoue ensuite ce que cette idée a de faux, en disant qu'ils sont changés intérieurement. Comme quand on dit que le roi Louis XIII est mort, le mot de roi présente à l'esprit un roi vivant; mais on désavoue ensuite par le mot de mort la vie qu'il avait dans notre idée. •
Or il est certain que non seulement Bertram et ces auteurs qui le suivent, mais même les anciens Pères, ont conçu l'Eucharistie par cette idée populaire, qui n'oblige point du tout à penser à des accidents sans sujet. Et il est certain que c'est l'idée par laquelle le peuple se la représente, et généralement tous ceux, qui ne sont pas nourris dans la scolasiique. Il est donc certain aussi que comme les manières de cotv-
an PERPÉTUITÉ DE LA FOI TOïICHainT L'EUCHARISTIE.
cevoir les choses sont la source des expressions, on a dû parler de l'Eucharistie selon sa partie extérieure comme étant du pain et du vin, et qu'on a dû en dire, comme fait Fauteur de ces sermons, qu'elle *'st composée de plusieurs grains, qu'elle est corruptible, divisible. Tout cela convient à celte idée ;
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mais on désavoue tout ce que ces expressions pourraient avoir de mauvais, en disant qu'elle est le corps de Jésus-Christ véritablement, et que le pain est véritablement changé au corps et au sang de Jésus- Christ.
XTRAIT
DU LIVRE D'AGAPIUS,