CHAPITRE V
Où ron fait voir que l'auteur de la réponse ne peut tirer aucun avantage du livre de Dertram.
Comme les ministres ne trouvent pas souvent des livres anciens qui leur soient favorables même en apparence, s'il s'en rencontre quelqu'un dans ce grand nombre qui nous sont restés qui semble dire quelque chose à leur avantage, ils le font valoir d'une manière si extraordinaire , qu'il paraît bien qu'ils ne sont pas acconlumés à êlre favorisés par les auteurs ecclésiastiques.
Nous avons vu de quelle sorte ils ont voulu faire de Jean Érigène, qui dans la vérité élait un des imperlincnts hommes de son siècle, un honmie admirable, et consommé en toule sorte de lillératinc. Mais voici un autre auteur du même siècle qu'ils relèvent encore beaucoup davantage, parce que son livre, s'étant conservé, leur donne moyen de s'en servir avec quelque sorte d'apparence.
C'est un nommé Rairamne ou Bcrlram , car peutêtre que ces deux noms ne sont que le même; et en effet l'auteur anonyme défenseur de Paschase allribiie à Ratrannie l'ouvrage qui paraît maintenant sous le nom de Berlram , comme, au contraire, Sigeberi et Trilème appellent Beilram celui que Hincmar, dans le prologue du livre de Forma deilatis, et Frodoard, historien célèbre (I. 3, c. 15), nomment Ralramne : d'où il paraît (pie l'on se servait indifféremment de l'un ei de l'autre nom pour marquer une même personne. Ce Ralramne donc composa un livre du corps et du sang de Jésus-Christ par le commandement de Charles-le-Cbauve, qui se plaisait ainsi à consulter les hommes savants, el souvent autant pour appuyer l'erreur que la vérité. Car ce fut lui en partie qui engagea Jean Érigène à écrire de la prétieslination, comme il
PART. m. CIIAP. V. EXAMEN TOUCHANT LE LlVRii: DE BERTRAM.
le témoigne dans le premier chapitre de son livre.
Mais comme les princes ont bien d'autres aiïaires que de s'amuser à disputer des matières de théologie, quoique cet ouvrage ait été entrepris par son ordre, il ne p;)raîtpas qu'il ait eu de suite, ni qu'il ait même été [lublié durant son règne ni longtemps depuis. C'est ce que reconnaît un professeur calviniste de Leiden, qui l'a fait imprimer avec un petit commentaire. < 11
de Toulouse, que le livre de Jean Scot, et celui de Berlram n'étaient que le méiwe livre, et que le véritable auteur en était ce Jean Scot, soit (ju'il se fût voulu cacher sous le nom de Berlram , soit que l'on eùl donné par erreur à ce livre le nom de Ratrnnme ou Bertram , parce qu'il était constant que Rairannîc avait reçu ordre d'écrire sur la même matière, : dcj sorte que son livre ne se trouvant point, on avait pu
« est croyable, dit-il, que le livre de Bertram ne fut pns facilement donner son nom à celui de Jean Scot pu- « publié; parce qu'autrement Lanfranc n'aurait pas blié sans nom d'auteur. Et en elTet il est assez élrasige « manqué d'en parler ; n'étant ni stupide ni insensible. qu'il ne se trouve point d'auteur qui ait connu tons le» I il n'aurait pas manqué de sentir vivement la pointe deux ensemble. Le défenseur anonyme de Pascliase t des arguments que ce livre nous fournit. Je crois fait mention de Berlram , mais il ne parle point de f qu'il y a deux raisons qui ont fait que ce livre est Scot; et Bérenger et Lanfranc parlent de Scot, mais « demeuré caché : la modestie de l'auteur, et la timif dite de l'empereur. Car, encore que les pontifes « romains n'aient commencé qu'au 111' siècle d'après t celui-là à persécuter cette opinion avec le fer el le
ils ne parlent point de Bertram; et quand le livre de Bertram a recommencé de paraître , celui de Scot ne s'est plus trouvé.
Ce n'est pas ici le lieu d'examiner celte conjecture, feu, il y a lieu néanmoins de soupçonner qu'ils étaient Mais ce qui paraît certain est que si ce livre de Berlram
est différent de celui de Scot, il est demeuré comme enseveli durant un long temps ; et ainsi il n'esl nullement étrange qu'il n'ait excité aucun trouble dans son siècle. Cela suffit pour détruire tous les avantages que les ministres en pourraient tirer. Car il n'y aurait pas sujet de s'étonner que dans un mystère qui choque si fort la raison humaine , il se fût trouvé dans un siècle un théologien qui , tâchant de l'y rendre plus conforme , s'éloignât de la créance comnume de l'Église par de vaines spéculations. C'est un effet tout naturel des difficultés que Dieu a voulu joindre à ce mystère, cl de l'inclination que l'esprit humain a d'accommoder toutes choses à la faiblesse de ses lumières. Mais si l'on examine de près la doctrine et les expressions de ce livre, on trouvera qu'il n'est pas si avantageux aux calvinistes qu'ils se l'imaginent , et que ce n'est pas sans raison que les centurialeurs en ont eu une pensée toute contraire.
Car on peut considérer cei auteur en deux manières, ou comme témoin de la doctrine de son siècle sur l'Eucharistie, ou conmie raisonnant de lui-même sur cette doctrine, li est témoin de la docirine de son siècle par le rapport qu'il fait des expressions dont on se servait communément pour exprimer la foi touchant ce mystère; el il raisonne sur celle doctrine , lorsqu'il explique ces expressions .selon ses pensées el ses spéculations.
Si on le considère en la première manière , lanl s'en faut qu'il soil contraire à la doctrine catholique, qu'il peut au contraire beaucoup servir à établir celle vérité, (jue le commun des fidèles de ce siècle était dans la créance de la présence réelle. Car c'est en suivant le langage de l'Église de son temps qu'il dit ; Je ne crois pas qu'aucun des fidèles doute que ce pain n'ait été fait le corps de Jésus Christ; et que le calice ne contienne son sang : « Non enim putamus, ullum fidc" i lium dubitare, panem illuni fuisse Cliristi corpus e/fet ctwn, quod discipulis donans dixit : < Uoc est corpus « quod pro vobis datur ; t sed neque calicem dubitan » sanguinem Chrisii continere. n C'est en suivant le laa-
« déjà, dès ce siècle , dans un autre sentiment (c'esli à-dire, dans l'opinion des catholiques). C'est pourf quoi , comme quelques-uns écrivent que Charles c avait acheté sa consécration des papes, il n'est pas « étrange qu'il ne les ait pas voulu irriter contre lui c par la publication de cet écrit : Bertrami verb scriplum
< editum non fuisse credibile est , de quo alioquin Lanf francus non fuisset taciturus, cUm ejus aculeos liomo c non slupidus non poluisset non senlire. liatiouem cur f ediluni non fuerit, duplicem puto : modesiiani scilicet f aucloris, el imperatoris pusillanimitatem. Nam tametsi I ferro el flammâ pontifices romani hanc sententium , t non nisi tertio post Caroli Calvi obitum seculo, perse- I qui cœperinl, tamen suspicio est alterius sententi^e f Eos fuisse patronos et defensores ; à quihus cùm
< émisse Carolum suam consecralionem scribant noni nulli , quid mircre si hoc edito scripto eos in se provo- ( cave noluit? t Voilà comment parlent les calvinistes mêmes, quand ils parlent de bonne foi. Ils ne s'amusenl pas à contester que l'Église ne fût alors dans la créance de la présence réelle, parce (jue c'est une chose trop claire. Us avouent que ce livre de Berlram fut vu de peu de personnes. Ainsi, reconnaissant qu'il est demeuré caché, ils nous délivrent de la peine de rechercher les raisons pnur lesquelles on n'a pas obligé l'auteur de s'expliquer davantage. En effet , il est entièrement sans apparence que Bérenger n'eût pas cité ce livre pour lui, el n'en eût pas fait un des principaux appuis de son erreur, s'il avait été dans son siècle entre les mains des hommes de lettres, lui qui se servait d'un grand nombre d'autorités beaucoup moins spécieuses, cl qui lirait avantage du livre de Jean Scot sur la même matière, el faisait même valoir cette circonstance, qu'il avait été écrit par l'ordre de Charles-le-Chuuve.
Ce silence de Bérenger et de ceux qui l'ont comioallu louchant Berlram, et une oraison de S. Grégoire qu'Ascelin, écrivant contre Bérenger, mar(|ue avoir été employée par Jean Scot, et qui se trouve dans le livre de Bertram, onifail croire à M. deMarca, archevêque
gage de rÉglise de son temps, qu'il rccoî'naît que le pahi et le vin sont changés au corps et an sang de Jésus-Clirisl par une opération invisil)lc du S.-Esprit : Punis qui offerlnr, ex frugibus tenœ cùm $il assumplus, in Chrisli corpus diini sanctificatur (ransponilur ; sicul et vihwncUm ex vite dejlnxeril, divini tmnen siijmficatione wyslerii effidtuv sanguis , non quideni visibiliier, sed sicut ait prœsens doclor, opérante iiivisibiliter Spirilu smicto. Vtide et smignis et corpus CJirisli dicuntur, quia non qubd cxititis li lentiir, sed qubd inleriùs divine Spirilu opérante facl.isunt , accipinntur ; et quia lovLjè aliud per poteulium nivisibilein existant, quàni visibililer appareant. C'est en suivant ce même langage qu'il conclut : Kx his omnibus quœ sunt liac!eni(S dicta , monslraliim ei^t qubd corpus et xanguis Chrisli , qi^ce Ideiiutn orein Ecclesià percipiuntur, figura suntsecun- .diiin speciemvisibilcm ; atverb secundùminvisibilem si.bstanliam, corpus et saniuis verèChristi existunt. C'est àdire : Nous avons montré par tout ce que nous avons dit jasqnici que le corps ei le sang de Jésus-Christ qià nom reçus datis In bouche des fidèles sont figuras selon V espèce visible ; mais que selon In substance invisible ils sont véiitabU'inent le corps et le sang de Jérns- Christ.
Enfin il témoigne que le principe constant de tous les fidèles était , que l'Eucharistie était le corps de Jésus- Christ, et que le pain et le vin consacrés u^étaient plus ce qu'ils étaient auparavant. < Corpus enim, dit-il , san- « guinemcjue Chrisli fideliler confitenlur, et cum hoc fa-
t CIUNT , NON HOC JAM ESSE QUOD PRIUS FUERE PROCUL
« DUBio PROTESTANTUR. Si hoc profitcri noliierint, t compcllentur negare corpus esse sanguinemque Christi, I quod ncfas est non solitm dicere, veriim etiam cogiiare. » C'est-à-dire : S'ils ne disaient cela , ils seraient obligés de mer que ce fût le corps et le sang de Jésus-Christ , ce que l'on ne peut dire ni même penser sans crime.
Voilà ce que l'on croyait en ce siècle. C'était un crime horrible qne de nier que l'Eucliaristie fût le corps de Jésus-Christ; l'on y faisait profession de croire ([ue le pain et le vin consacrés étaient vérita blenicnt le corps et le sang de Jésus- Christ, cor pus et sanguis Chrisli verè existunt ; que cela se faisait par une opération invisible du S. -Esprit, opérante invisibiliter Spirilu sancto. C'était la manière dont on en parlait, et l'on doit juger par ces expressions poi>ulaires de l'idée (|n'elles devaient naturellement imprimer dans l'esprit du peuple. Bertram y ajoute ses raisonnements. H expli(pie ces paroles à sa fantaisie. Il les détourne si l'on veut à des sens métaphoriques. Mais le peuple n'a point formé sa créance sur ces raisonnements et sur ces explications qu'il n'a janiais entendues, et qui certainement n'ont jamais été populaires, mais sur les expressions mêmes qui ont toujours relent! à ses oreilles.
Si l'on demande donc ce qu'il croyait, il faut dire seloi Bertram même quil croyait que le pain et te vin après la consécration étaient le corps et le sang de Jésus- Christ, et que ce changement se faisuit par une opération invisible du S.Esvrit. Voilà la foi de l'Eglise. Berirani,
RÉFUTATION DE LA RÉPONSE D'UN MINISTRE
en qualité de théologien, a pu raisonner comme il •» voulu sur celle foi ; mais il n'a pas été capable da faire passer ses raisonnements dans le peuple par un livre qui n'a peut-être jamais été vu que de trois ou quatre personnes de son siècle. Ainsi, étant considéré comme témoin de la créance de son siècle, on doit rrcoimaître qu'il dépose clairement pour la présence réelle ; puisqu'il fait voir (jn'on exprimait ce mystère en des termes qui ne pouvaient former une autre idée dans l'esprit du peuple.
Apres cela il est assez inulile de lechercher avec soin quel a été son véritable sentiment. Dans les mystères po|)uIaires, et qui doivent être connus de tous les fidèles d'une foi distincte , la foi du peuple est la véritiible foi. Le corps de l'Église ne peut errer, mais il est très- possible qu'un particulier s'égare. Il est impossible de concevoir que l'Église du IX' siècle ait abandonné la foi de l'ancienne Église ; mais ou conçoit très-facilemenl qu'un théologien se soit évaporé en des raisonnemenls frivoles, et qu'il se soit ainsi écarté de la doctrine de l'Église, principalement lorsqu'il le fait en conservant tous les termes ordinaires qui conlicnnent cette foi , et en les détournant seulement en des sens éloignés des senlimenls communs des lidèles. L'esprit humain se plaît en ces sortes de subtilités , el il n'y a point de mystère sur lequel il n'en ait voulu faire épreuve.
C'est donc une discussion entièrement indifférente pour le fond de nos disputes que d'examiner de quel sentiment a été Beriram. S'ila erré, il a erré tout seul , et en errant même il a rendu témoignage à la doctrine de l'Église par les termes dont il a été obligé de se servir, n'osant pas s'écarter d'un langage si autorisé dans l'Eglise ;t7Îs avJvidsîxçTà ïi:yvpQ/ Su7<a-K0xjij.vJ0i:f
comme S. Basile dit d'Origène sur le sujet du Saint- Esprit. C'est pourquoi je laisse maintenant cet examen , parce qu'il n'est pas utile dans une dispute de celte importance d'amuser l'esprit à ces sortes de contestations. Mais si le principal différend était décidé, il ne me serait pas difficile de montrer à l'auteur que l'on peut soutenir pour le moins avec autant d'apparence que Beriram était dans la créance commune de l'Église catholique, que les minisires soutiennent qu'il y était contraire : que la manière dont ils sont obligés d'expliquer ces expressions pour les rendre calvinistes est pour le moins aussi forcée que celle dont les catholiques se servent pour y donner un bon sens et conforme à leur doctrine ; et que le plus grand avantage qu'ils pnissent prétendre touchant cet auteur est qu'on le tire à part comme un écrivain embarrassé, et (|ui ne peut être utile ni aux uns ni aux autres. Voilà ce que l'on peut leur faire voir quand ils le voudront. Mais comme c'est une dispute de pure curiosité, el qui n'est nullement importante pour la décision de nos différends, il y aurait de l'imprudence de la mêler dans un traité où l'on évite à dessein ces discussions de critique, pour ne s'attacher qu'aux choses qui peuvent contiibuer à faire prendre parti dans luie contesialion qui est telle, que le paradis et