CHAPITRE VU
Examen d'un raisonnement populaire par lequel M. Claude prétend prouver que l'auteur de la Perpétuité admet un nouveau genre d'infaillibilité.
Il y a de certaines fautes de raisonnement dont les plus grands esprits ne sont pas exempts, parce qu'elles sont si cachées que le moindre défaut d'application est capable de les y faire tomber. Mais il y en a d'autres, au contraire, si visibles, qu'il semble qu'elles ne soient pas tant des marques d'un éblouissement passager, que d'un défaut fixe et permanent de discernement et de justesse d'esprit. Ces fautes sont encore plus grandes s'il paraît que l'on ait eu de la complaisance pour ces faux raisonnements; si l'on témoigne que l'on en ait été pleinement persuadé, et qu'on les ait crus sérieusement aussi solides qu'ils sont frivoles.
Celui que je suis obligé de reprocher ici à M. Claude est entièrement de ce dernier genre, et il est accompagné de toutes ces lâcheuses circonstances. Il consiste dans une fausse subtilité peu digne d'être proposée par une personne judicieuse ; et il paraît néanmoins que M. Claude en a été si plein qu'il s'y arrête longtemps, et qu'il a voulu lui donner un r.ing honorable dans sa préface, comme le jugeant propre à donner d'abord une impression favorable de sa cause, et à décrier celle de l'auteur de la Perpétuité; de ■iorte qu'il donnerait lieu de ne se pas former une idée fort avantageuse de son jugement, si l'on ne savait qu'il arrive assez souvent que les passions produisent dans les personnes, qui ont d'ailleurs de l'esprit, les mômes obscurcissements que le défaut de jugicssc et de lumière produit dans les autres. Je le
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LIV. I". JUSTIFICATION DE LA MÉTHODE DU LIVRE DE LA PERPÉTUITÉ
pernet pas de lui rendre celte sorte de civilité, je suis obligé de lui dire que non seulement ses lumières le trompent, mais qu'elles le trompent d'une maiiièifî tout à lait grossière , pour ne rien dire davanlage.
L'auteur de la Perpétuité ne prétend nullement désavouer l'infaillibiliié de l'Église et des conciles, à l'égard de toutes sortes de mystères populaires et non populaires. Il ne prétend point attribuer au peu-
dure de même que l'auteur de la Perpétuité ne reconnaît pas l'Écriture pour infaillible , parce que son argument n'est pas fonde sur l'infaillibililé de l'Écriture. Et enfin il le pourrait rendre hérétique sur autant de points qu'il y en a dont il ne parle pas dans son livre, et dont il n'a pas dû parler.
Je crois que M. Claude s'aperçoit déjà d'une partie de son illusion sur le sujet de cette infaillibilité de privilège, qu'il accuse faussemeut l'auteur de la Per-
ple d'autre inraillibilité que celle que tout le monde pétuité d'avoir niée. Ft il n'est pas difficile de lui de-
lui attribue , et que M. Claude lui donne lui-même. Et toutes ces objections ne sont qu'un amas de songes et de chimères, dont il est impossible que M. Claude n'ait un peu de honte , lorsqu'on lui aura expliqué ce qu'il aurait dû entendre de lui-même.
Il y a dans l'Église une infailiibdiléde grâce et de privilège, c'est à-dire, qui dépend d'une faveur toute gratuite de Dieu , qui y conservera la vraie foi jusqu'à la fin des siècles , et cette infaillibilité ne s'étend pas seulement aux mystères capitaux , mais à tous les points ([ui sont mis par l'Église universelle au nombre des ariicles de sa foi. Il n'y a point de catholique ([ui puisse désavouer cette sorte d'infaillibilité, et l'auteur de la Perpétuité est bien éloigné d'en avoir jamais eu la moindre pensée.
Mais celle infaillibilité de l'Église, étant niée par les hérétiques, ne peut pas servir de principe contre eux , à moins qu'on ne l'établisse par des preuves séparées. Car les calvinistes ne se trouveraient pas sans doute suffisamment réfutés sur la matière de l'Eucharistie, si l'on se contentait de faire contre eux ce raisonnement : Toute doctrine condamnée par une Église infaillible est fausse ; or, la créance des calvinistes sur l'Eucharistie est condamnée par l'Église catholique qui est infaillible; donc elle est fausse. Ce n'est pas que ce raisonnement ne soit bon ; mais la mineure, qui dit que rÉglise calliolique est infaillible , étant contestée, et faisant un des principanx points des controverses, il est clair que jiour s'en servir utilement , il faudrait l'avoir établie auparavant ; c'està-dire , qu'il faudrait avoir fait un traité entier de l'infaillibilité de l'Église , avant que de l'employer. Ce n'est point une chose claire de soi-même que cette infaillibilité, puisqu'elle dépend uniquement de la volonté de Dieu , qu'il nous a déclarée par l'Écriture. L'Eglise n'élant pas naturellement infaillible , c'est par les principes de la foi et par une longue suite de raisonnements qu'on doit prouver qu'elle l'est surnaturellement. On voit par là que l'infaillibilité de
couvrir aussi son égarement sur le sujet de cette infaillibilité populaire , sur laquelle il triomplie avec si peu de raison. Il s'étonne que l'on dise que le peuple est infaillible en quelque rencontre. Mais il est étrange qu'il n'ait pas reconnu la vérité d'une chose qu'on ne peut nier, pourvu qu'on y fasse un peu de réflexion. Car c'est une vérité indubitable , qu'il y a une infinité de choses, où non seulement l'Église tout entière, non seulement tous les peuples de la terre , mais un peuple particulier , une province, une ville , une bourgade, une douzaine de personnes, un seul particulier est infaillible en la manière qu'on l'entend ; c'est-àdire qu'il ne peut arriver, ni qu'il se trompe, ni qu'il veuille tromper.
11 y a mille nouvelles à l'égard desquelles le gazetier même est infaillible, c'est-à-dire, où son témoignage esi certain et indubitable : et M. Claude ne doit point du tout craindre de se tromper quand après qu'il aura vu quelque nouvelle considérable , facile à savoir, d'un pays qui ne soit point fort éloigné , où plusieurs personnes prennent intérêt, et dans laquelle il serait ridicule et inutile de mentir, il croira avec une entière assurance ce qu'il en lira dans la gazette. Il peut croire, par exemple, avec certitude le voyage du roi dans les Pays-Bas, la prise de Tournai, de Douai , de Courtrai , de Lille. Je lui conseille aussi de ne témoigner jamais aucun doute de la canonisation de S. François de Sales , de la mort du Pape Alexandre VII , de l'élection du Pape Clément IX. Cependant il ne sait tout cela que sur le rapport d'hommes très- faillibles; mais ces nouvelles néanmoins ne laissent pas d'être accompagnées de circonstances qui les rendent infaillibles. 11 y a de même une infinité de choses que l'on sait infailliblement dans l'histoire, dans la géographie, dans la chronologie. Et je puis dire même que , quoique je n'aie aucun dessein d'attribuer l'infaillibilité à M. Claude . je suis disposé néanmoins à le croire infaillible dans certaines choses ; et que quand je verrai qu'il ne peut avoir intérêt
privilège qui réside dans l'Église universelle , est un en quelque chose, qu'il est impossible qu'il s'y
prmcipe a prouver, et non pas a supposer ; et auisi l'on ne doit pas trouver étrange que l'auteur de la Perpétuité, qui n'a point entrepris de faire un traité de l'Église, n'ait pas cru se devoir servir de cette espèce d'infaillibilité : mais de conclure de là qu'il Ta niée et qu'il ne la reconnaît point, c'est peut-être une des plus téméraires et des plus injustes conséquences qui ait jamais été tirée, quoique M. Claude l'ait fait dès la préface même de son livre. Il pouvait con-
irompe volontairement , qu'il ne pourrait avoir dessein de tromper le monde , sans avoir celui de passer pour insensé, je croirai son témoignage certain. Tout cela est fondé sur l'impossibilité de l'erreur volontaire et involontaire en certaines circonstances; et ces circonstances peuvent arriver à l'égard de tous les peuples, d'un seul peuple, et même des par ticuliers.
Après cela je m'imagine que M. Claude ne s'éton-
PERPÉTUITÉ DE LA KOI TOUCHANT L'EUCilARlSTlE. 2«4
lui soutienne que toutes les sociétés événements ; quil l'admette lui-même en une infinité
liera plus qu'on Cliréliennes sont infaillibles dans les articles populaires, qu'elles tiennent généralement d'une foi distincte , et sur lesquels il ne parait pas qu'il soit arrivé i)armi elles aucun cliangement sensible ; parce que celte infaillibilité, ou plutôt cette certitude n'est pas fondée sur aucun privilège surnaturel, ni sur aucune préservation spéciale ; mais ^ur les circonstances, (jui font voir que c'est un événement impossible quecetle erreur générale et insensible de toutes les sociétés cliréliennes. Elles sont infaillibles dans ces circonsiances , comme les hisloriens , les chronologisles , les géographes le sont en d'autres rencontres, et comme tous les ministres de France le sont dans quelques-uns des événements qu'ils rapportent. C'est tout lemyi=tère de cette infaillibilité, qui ne peulèlre désavouée, ni tournée en ridicule, que par ceux qui ne comprennent pas ce que l'on veut dire.
Celle explication f.sil voir que M. Claude témoigna encore peu d'intelligence, lorscju'il reproche à l'auteur de la Perpétuité d'avoir renfermé ce qu'il avance de l'impossibililé du changement de créance dans les seuls mystères populaires. Car il est clair que cela ne veut pas dire qu'il soit possible que toule l'Église change de cic;ince sur les arlicles qui ne sont pas populaires ; mais cela veut dire simplement que la raison ne nous fait pas voir si clairement cette impossibilité ; de sorte que cet auteur voulant fonder ses raisonnements sur un principe déraison et d'évidence humaine, et non pas sur un principe de tradition et d'auloriié , ou sur des raisonnements plus éloignés et plus abstraits, il a dû se borner par nécessité dans les choses où l'impossibilité du changement paraît évidente par la raison. Il y a des moyens particuliers pour prouver que l'Église ne tombe jamais dans l'erreur sur aucun point qu'elle propose comme de foi à ses enfants. Mais on voit tout d'un coup par le simple sens commun qu'elle ne peut pas tomber toule dans une erreur opposée à quelque créance capitale, et connue distinctement de tous les fidèles, lorsque , ni dans elle ni dans aucune autre des sectes chrétiennes séparées d'elle , on ne remarque aucune trace de changement.
Ainsi l'infaillibilité de piivilége est générale à tous les articles de foi : et l'infaillibililé humaine , c'est-àdire , la certitude qui se prouve par la raison est particulière à certains mystères , et suppose certaines circonsiances qui rendent l'erreur impossible. L'infaillibilité de privilège n'appartient qu'à l'Église catholique. Et celle autre espèce d'infaillibilité appartient à tout le monde, dans les circonstances qui font que l'erreur n'est pas possible. Voilà ce que c'est que cette infaillibilité populaire dont M. Claude i cru pouvoir diverlir agréablement ses lecteurs dans sa préface même , et ([u'il représente comme un nouveau principe inconnu à tous les théologiens , quoiqu'il n'y ail personne qui ne reconnaisse celte sort<>. d'infaillibilité , fondée sur l'impossibililé de cer tains
de rencontres, et que l'on puisse dire que c'est le fondement de la société humaine , qui est toute établie sur la certitude de certains événements humains, et sur l'impossibilité des autres.
Je puis lui prédire par avance qu'une raillerie qu'il fait , et qu'il étend encore dans sa préface , sur ce que l'auteur de la Perpétuité avait dit , que pour faire du livre d'Aubertin un excellent livre , il n'y avait qui changer les objections en preuves et les preuves en objections , n'aura pas un meilleur succès que son infaillibilité populaire.