RÉFUTATION DE CET EXEMPLE
Mais avant que de passer outre, il est bon de découvrir les causes secrètes de la mauvaise humeur que M. Claude témoigne contre la mélhode dont on s'est servi dans le traité de la Perpétuité, en réfutant l'opinion des ministres sur l'Eucharistie par l'impossibilité du changement insensible qu'ils prétendent être arrivé dans la créance de ce mystère. C'est que, comme ces changements insensibles sont de grand usage dans leur nouvelle doctrine, il n'a pu souffrir qu'on attaquât un fondement qui est nécessaire aux calvinistes pour l'établissement de la plupart de leurs dogmes.
Car il faut savoir que toute celte grande machine de la prétendue réformaiion, composée de tant d'opinions différentes, a presque besoin dans toutes de celte supposition, que l'opinion contraire qu'elle entreprend de détruire se soit introduite dans l'Église insensiblement. Il se rencontre toujours que la doctrine de l'Église catholique sur les points contestés se trouve en possession de la créance de tous les fidèles ; que le plus souvent les églises d'Orient en conviennent avec elle; que l'on n'en voit point d'origine sensible ; qu'elle n'est jamais attaquée que lorsqu'elle est dominante et universellement reconnue; de sorte que ces messieurs les prétendus réformateurs sont toujours aussi obligés d'avoir recours à leur supposition ordinaire, et de prétendre que celte doctrine s'était glissée dans l'Église insensiblement ; que le diable Py avait semée pendant lo sommeil des pasteurs; que les Pères n'en ont point aperçu le commencement; qu'ils ne fe sont point opposés à son progrès ; qu'elle s'est emparée peu à peu de tous les esprits, et que les hommes y sont entrés sans faire réflexion qu'ils avaient été auparavant dans un autre sentiment. C'est ce qu'il est bon de faire voir en particulier dans quelques-unes des plus importantes controverses qui soient entre les calholicpies et les protestants.
On ne peut guorc concevoir de j'ius étrange rcii'
SW5 LIV. 1. JUSTIFICATION DE LA METHODE DU LIVRE DE LA PERPÉTUITÉ. 286
versement de l'ordre, de la discipline et de la foi an- ilièque des Pères ; que les julianisies, qui étaient cienne, que celui que les calvinistes ont fait, en une secte d'culychiens, ne se joignirent aux évoques abolissant répi.»copal dans la plupart des lieux où d'Arménie, que parce qu'ils n'avaient plus assez d'éils se sont établis, et en introduisant une nouvelle vêques parmi eux pour en pouvoir ordonner d'i'i-
forme de gouvernemeni qu'ils appellent presbytérien, dans lequel des églises sont gouvernées par le collège de plusieurs ministres qui ont une égale aulorité, et qui ne recormaissenl point de supérieur au-dessus d'eux. Ces prétendus prêtres ne sont même ordonnés par aucun évêque ; mais les uns prétendent tirer leur autorité du consentement d'une troupe de laïques; et les autres s'imaginent de l'avoir reçue d'autres prétendus prêtres à qui ils succèdent, et qui les ont associés à ce ministère.
On voit assez ce qui les oblige à s'engager dans cette prétention : c'est que, voulant former des sociétés et des églises, el n'y ayant point eu d'évêques en la plupart des lieux qui eussent embrassé leurs opinions, ils oui été contraints de soutenir qu'ils avaient droit d'établir une autre sorte de gouvernement. Mais pour cela il a fallu renverser toutes les maximes reçues dans l'Église touchant le gouvernement ecclésiastique. On y croit que l'ordre des évêques a été institué de Jésus-Christ pour gouverner les églises particulières, qui sont ainsi liées de communion, par le moyen de leur évêque, à tous les autres évêques de l'Église et au Pape, chef de tous les évêques, et centre de la communion ecclésiastique. On y croit que toute société gouvernée par des prêtres indépendants et acéphales est schismalique el contraire à rinslilulion de Jésus-Christ. On y croit qu'un prêtre n'a point le pouvoir défaire un prêtre, et que, comme dit saint Épiphane, cet ordre ne peut engendrer des pères, mais seulement des enfants (1). Et c'est pourquoi S. Jérôme, sur lequel les calvinistes s'appuient principalement pour égaler les prêtres aux évêques, reconnaît néanmoins expressément, que le droit d'ordonner des prêtres appartient aux seuls évêques. Quid facil excepta ordinalione episcopus, quod presbyter non facil ? On y croit que cette sorte de gouvernement est établie depuis les apôtres, et qu'elle n'a point d'autre source que l'institution divine. Et certainement, en remontant de ce siècle jusqu'aux premiers temps, on voit que toutes les églises ont toujours été gouvernées par des évêques. 11 n'y a qu'à lire pour cela les catalogues que S* Irenée, Tertullien et Eusèbe font des églises apostoliques.
Toutes les autres sociétés séparées de l'Église conviennent avec elle de cette discipline. Elles ont toutes leurs évêques, qui se succèdent les uns aux autres. Nul n'y est reconnu pour prêtre qui n'ait été ordonné par un évêque ; et non seulement elles le croient à présent, mais elles l'ont toujours cru, comme il paraît par la remarque que fait l'auteur de la narration du schisme des Arméniens qui se trouve dans le second tome de l'Aucluarium de la Biblio-
(i) Haeres. 75: tiSk Trarépas fxri SvjKixtjYi yevvôtv , Sia rf.i Tsû Aoùrpou Trâ/tuyevsffta; rsxva yEwâ t^ èxxXri^la. , où
Miv noiT^pv-i V StSK»xâ)ov5. 1» Epist. ad Evagr.
très. Cette discipline est d'ailleurs si ancienne, que les calvinistes mêmes ne nient p.">s qu'elle n'ait été universellement observée au troisième, et même dès le second siècle.
Cependant si celte doctrine est véritable , toute la prétendue réformalion tombe par terre, sans qu'il soit besoin d'aucune autre raison pour la renverser. Car étant certain que les premiers auteurs de leur secte, comme Zwingle, Calvin, Bèze et les autres ministres de Suisse, de Hollande et de France , n'ont point été évêques , il est certain aussi qu'ils n'ont pu faire des prêtres, et par conséquent , que tous leurs successeurs ne le sont point ; et que l'entreprise qu'ils ont faite de former des corps et des sociétés est un attentat manifestement sacrilège.
11 est vrai que c'est une chose incompréhensible, que la témérité et l'insolence où les hommes sont ca pables de se porter, quand ils sont possédés de l'esprit d'erreur, et l'aveuglement prodigieux où les peuples peuvent tomber , lorsqu'ils s'abandonnent à l'amour des nouveautés. Car qui n'aurait dû avoir horreur de voir une douzaine de gens qui n'avaient aucune aulorité dans l'Église, entreprendre de détruire l'épiscopat, et d'introduire une nouvelle forme de gouvernement, entièrement contraire à celle qu'ils reconnaissent eux-mêmes avoir été autorisée par tous les Pères et par tous les conciles? Ce seul excès, si visible et si inexcusable , ne devait-il pas faire détester par tous les peuples ces insolents réformateurs? Cependant on se conduit si peu par raison dans les affaires de religion, qu'ils n'ont pas laissé de trouver des sectateurs, aussi bien dans ce point que dans tou» les autres, où il était plus facile de se laisser éblouir; et il y en a même qui poussent plus loin que les ministres ne voudraient la destruction de l'ordre ancien ; ce qui a fait naître la secte des indépendants d'Angleterre
Mais parce qu'il n'est pas possible aux hommes de soutenir un reproche conlimiel de la raison, il a fallu par nécessité que les ministres, qui s'étaient portés à cette étrange entreprise, et qui y voulaient persévérer, tâcliassent aussi de la colorer par quelque prétexte de justice. C'est ce qui les a obligés d'avancer, que la prééminence et les prérogatives des évêques au-dessus des prêtres, n'étaient que d'établissement humain ; que les évêques n'étaient point différents des prêtres dans leur origine ; que la forme de gouvernement établie par les apôtres était que chaque église fût gouvernée par un certain nombre de prêtres égaux; que ce n'est que l'ambition qui a introduit la supériorité et la prééminence d'un seul sur tout le collège sacerdotal ; que c'est cette ambition qui eâl condamnée par S. Jean, dans Diotrèphe, lequel ils prétendent avoir affecté la supériorité sisr S. Jeau
PERPÉTUITÉ DE LA FOI TOUCHANT LTUCilARISTIE.
même au temps des apôlres , et avoir ainsi donné aux autres prêtres, et que toute sa prééminence n'alnaissance au mystrre d'iniquité; que celte ambition lât qu'à certaines préséances, comme veut Blondel. s'était accrue dans la Kuite, et était toujours allée en Ce sont ces premiers prêtres qu'il veut que S. Jean ail
uigmentant; que les Pères aviiieiit suivi cet ordre, appelés fl»^es dans son Apocalypse; et c'est par le
'ayant trouvé établi; m;iis qu'eux ayant vu qu'il était moyen de celle prééminence de première vocation
monté jusqu'à un excès de tyrannie , ils avaient qu'il se sauve des catalogues des évêques qui se
trouvé bon de l'abolir par le pouvoir que l'Église se trouvent dans les anciens, en prétendant que l'on ail
réserve toujours de rotrant lier tous les établissements marqué le temps et la succession des églises par ces
humains, dès lors qu'ils deviennent pernicieux.
Néanmoins, conmie les songes de cette nature sont d'ordinaire assez informes dans leur origine, les premiers ministres qui ont produit celui-là étaient assez mal habiles à le défendre. Ils étaient fort embarras-
premiers prêtres, comme on la marquait par le pre-
mier des magistrats d'Athènes.
Mais comme il est certain que cette prétendue forme de gouvernement n'est point celle que S. Ignace a représentée dans ses Lettres, et qu'il n'y a rien de
ses par les catalogues des évêques qui se trouvent plus contraire à ce qu'on y lit que cette égalité prédans Eusèbe, dans Tertullicn, dans S. Irénée, par tendue des prêtres et des évêques; puisqu'il marque lesquels ces auteurs font remonter la succession épis- partout les évèipies, les prêtres et les diacres comcopale jusqu'aux apôtres. On les pressait par les let- nie trois ordres dilîérents ; qu'il déclare que les évétres de S. Ignace, ou Vépiscopat singulier est si forte- q«es ont été éiablis par toute la terre par l'instilutiou ment établi; et on leur demandait des exemples de Jésus-Christ; qa il recommande partout aux pré-
d'églises gouvernées par de simples prêtres, sans la dépendance d'aucun évêque.
Il a donc été nécessaire que les plus savants du parti employassent leurs recherches pour soutenir le nouveau gouvernement des églises réformées, et pour l'ajuster le mieux qu'ils pourraient avec celui de l'ancienne Église. Et c'est à quoi Blondel a particulièrement travaillé dans le livre qu'il a intitulé : Apologie de l'opinion de S. Jérôme touchant les évêques et les prêtres. Il trace pour cela un plan du gouvernement ecclésiastique, tel qu'il veut s'imaginer qu'il était dans les premiers siècles, et ensuite il décrit les changements qu'il prétend s'y être laits insensiblement.
Il veut donc que du temps des apôlres il n'y eût aucune différence réelle entre les évêques et les prêtres, que ce ne fût que divers noms d'un même ordre , et qu'ils aient eu tous les mêmes fonctions et la même autorité, sans aucune prééminence réelle (Blond, in Praef. ap. pro sent. Hier., p. 5).
Mais pour prévenir l'objection qu'on lui pouvait faire sur ces catalogues des anciens, qui font remonter les évêques jusqu'au temps des apôtres, il a recours à une chimère, (pii est qu'à rimitation de la Synagogue, où les premiers nés des familles sacerdotales étaient les premiers des prêtres , il s'était introduit une certaine prééminence entre ces prêtres apostoliques , qui était donnée à ceux qui avaient été appelés les premiers au ministère. 11 appelle ce droit et celle prééminence le droit de première vocation jus nfioroxlritiMi, TzpoTox^ipoTo-jixq. Il vcut que cct Ordre se soit établi par l'inslinct du peuple, et que les apôlres n'aient lait que le souffrir : Si non favenlibus, iallem non repugnanlibus apostolis. (Ibid., p. 9.)
Il fonde sa vision sur nu passage d'un auteur du quatrième siècle, qui dit qu'après la mort d'un évêque, le prêtre suivant lui succédait; mais qui ne dit poi it que ce prêtre suivant ne reçût point une nouvelle ordination ; qui ne dit point qu'il demeurât égal
très de leur être soumis ; qu'il défend de rien faire sans leur ordre : Blondel, pour se délivrer de l'importunité de ces Lettres, a trouvé à propos de soutenir qu'elles étaient l'ouvrage de quelques faussaires du troisième siècle ; quoiqu'elles se trouvent citées par S. Irénée, par Origène, par Eusèbe, par S. Alhanase, par S. Clirysostôme, par S. Jérôme, par Théodoret (l),el par tous les Pères qui les ont suivis ; et que tous les passages qui en sont cites par les anciens sa trouvent exactement dans l'édition que Yossius a faite d'une partie de ces lettres sur un manuscrit de la bibliothèque du duc de Florence, et dans une ancienne version latine qu'Ussérius à donnée au public.
Après s'être mis ainsi au large pour le premier siècle, par la dégradation des Lettres de ce S. martyr, il s'est trouvé dans un nouvel embarras par les écrivains du second et du troisième siècles, comme S. Irénée, Tertiillien, Origène, S. Cypricn, qui ne connaissent point du tout cet ordre de préséance, d'âge et de vocation, et qui décrivent le gouvernement de l'Église tel que nous le voyons à présent, et qu'il était dans le quatrième et le cinquième siècles. Ce qui oblige Blondel même de reconnaître que la prééminence des évêques était reconnue par toute l'Église avant la fin du second siècle. Ubique ferè ante secundi seculi finem admissa episcopalis unepoK-i]. (Apol. pro Sent. Hier«n., p. 588.) Il a donc fallu songer à abolir cet ordre, que l'on n'avait établi que pour un temps ; el comme ces messieurs les critiques ont un droit souverain sur les histoires, Blondel n'a pas manqué d'en marquer le temps précis, qui est, selon lui, l'an de Notre- SeigneurloS, c'esl-à-dire, trente-cinq ans après la mort de S. Jean-l'Évangéliste. Saumaise s'est coulenlé de le marquer plus confusément, en disant que vers le commencement ou le milieu du second siècle la puissance singulière des évêques au-dessus des prêtres
(1 ) Iren. Epist. ad Florin., apud Eus. eccl. Hist., 1. 5, c. -20 ; Orig , 6 in Luc. ; Eus., Hist. eccl., 1. 3. c. 53 ; Ailian.,dt! Svu. Arim. elSol.Chr.in Ign. En.; Tl.eod. in àûpiTiTu ; nieron., in Calai.
289 LIV. 1. JUSTIFICATION DE LA MÉTHODE DU LIVRIÎ DE LA PERPÉTUITÉ. ï90
commença de s'établir; et ailleurs il n'excepte que les semble, et s'applaudir à eux-mêmes d'avoir ruiné éya-
tenips aposloli(|ues. lement la discipline et In foi. Car que pcul-on dire du
Si vous demandez à ces messieurs les ministres des canon des Écritures, reçu par les protestants et par ceux
témoins de ce prétendu changement, ils n'en ont point qui s'appellent évangéliques, de l'observation du jour du
d'autre que leur argument ordinaire, qui est qu'il pa dimanche; et que peut-on tirer de l'Écriture ou des té-
raît que dans le premier siècle les évêques étaient moiqnaijps de toute l'antiquité , pour convaincre ceux
les mêmes que les prêtres ; qu'on voii une autre disci- q'ii combattent ces points, que l'on ne puisse dire avec
pline dans le second ; qu'il faut donc bien qu'il y soit beaucoup plus de force contre rég(dité piéiendue des
arrivé du changement. Mais aucun d'eux ne fait voir prêtres avec les évêques? Et c'est ce que nous avons
que ce changement ait été remarijué par aucun au- traité plus amplement ailleurs. Ccrlaiiiemcnt cet au-
teur contemporain. Aucun des écrivains du second et du troisième siècles n'a averti le monde d'un renversement si étrange de l'ordre ancien. Aucun n'a dit que ce fût au second siècle que l'on commença à con-
tour a bien raison de représenter ce changement de. discipline connue impossible ; car il enferme une infinité d'absurdilés , auxquelles ceux qui l'ont inventé n'ont pas voulu prendre garde. Le moyen de s'ima-
sncrer les évê(iues, et à leur confier la charge de gou- giner que les prêtres , nyant pour eux l'autorité des
verner l'Église avec une autorité plus grande que apôtres et de Jésus-Christ, et la coutume de toute
celle des prêtres. Aucun n'a dit que c'ait été en ce l'Église primitive, aient souffert sans résistance Péla-
lemps qu'on leur réserva l'ordination des ministres de blissement d'une nouvelle discipline, l'abaissement
l'Église, ce que Blondel appelle une nouvelle et mauvaise coutume, introduite par corruption : Novus mos ac degener quem pejor œtas tulit. Sur tout cela ces messieurs sont obligés de nous payer d'un changement insensible, qu'ils prétendent s'être fait par toute la terre sans la résistance et sans l'opposition de personne. Et c'est ce quia donné sujet à un savant prolestant d'An!j;leterre, défenseur de l'épiscopat, qui a réfuté l'Apologie de Bhindel d'une manière qui fait voir qu'il avait autant d'avantage sur lui en génie et en solidité d'esprit qu'il en a par la cause qu'il soutient, d'employer contre lui le même argument dont on s'est servi dans le traité de la Perpétuité, qui est de montrer que ce changement insensible dans le gouvernement de l'Église, admis parles ministres, est une chose impossible, dont les conséquences vont à détruire toute la religion. S'il est vrai, dit-il, que Jésus-Christ ou tes apôtres aient établi une égalité entière entre les prêtres , sans les assujétir à aucun supérieur , et que celte discipline ait été reçue dans toute P Église , en sorte que la prééminence des évêques n'ait osé se faire paraître pendant l'espace de cent années , il est impossible que cette forme de gouvernement , établie par Jésus-Christ et par les apôtres pour être observée dans tous les temps , eût été changée en une toute contraire , sans que l'on ait tenu sur ce sujet aucun synode, pour unir dans celte conspiration les églises éloignées , ni que les évêques se soient écrit les uns aux autres des lettres canoniques , pour favoriser ce terrible changement , et pour faire que le gouvernement institué par Jésus-Christ dégénérât en un gouvernement d'Antéchrist , et la discipline véritable et divine en une discipline corrompue et diabolique. J'ajoute encore que si fon peut avoir cette opinion de toute la famille de Jésus-Christ, lorsque les fidèles économes qu'il y avait établis ne faisaient que sortir du monde; si l'on peut uvoir ce soupçon de ceux qui ont été les dépositaires de 'Ancien et du Nouveau-Testament , à qui, outre les au- -es traditions , nous devons encore la conservation de l'Écriture , nos communs ennemis auront de quoi triom- )her des hiérarchiques et de tous les chrétiens tout en-
de leur ordre, l'avilissement de leur dignité, et le renversement des règles de Jésus Christ? Le moyen de croire que cette lâcheté ait pu être si générale, qu'aucune Église ne soit demeui ée dans 1'. bservation de la discipline ancienne et originelle? La raison et la justice ont bien de la peine à faire plier la cupidité et l'intérêt, et à les retenir dans les bornes du devoir. On a mille peines pour obliger les hommes à recevoir les ordonnances les plus justes et les plus nécessaires, lorsqu'elles se trouvent contraires à leurs passions. Mais que, sans autorité, sans loi, sans concile , il se soit glissé dans l'Église une coutume très-injurieuse aux prêtres , et qu'aucun d'eux n'en ait fait aucune plainte, n'en ait témoigné son mécontentement, n'ait représenlé que l'on s'éloignait de l'ordre de Jésus-Christ, et ([u'il ne soit resté aucune église où ce désordre ne se soit établi , c'est ce que la critique du sieur Blondel, ni des autres ministres, ne persuadera jamais à des esprits raisonnables.
Si les prêtres de ces siècles étaient animés de zèle pour l'observation des règles apostoliques , pourquoi les laissaient-ils abolir sans résistance? S'ils étaient intéressés , d'où vient que leur cupidité était si peu agissante , que de souffrir sans peine qu'on les assii • jéiît à ceux à qui ils étaient égaux , et qu'on les dépouillât d'un grand nombre de leurs fonctions? D'où vient qu'ils n'auraient manqué de zèle pour la conservation de la discipline des apôtres, que dans une chose où ce zèle pouvait être aidé par tant de raisons humaines? Il a fallu donner des combats, pour réduire les églises d'Asie à se conformer aux autres églises dans l'observation de la pâque, parce qu'elles prétendaient que l'apôtre S. Jean avait établi la coutume qu'elles gardaient; l'autorité du pape Victor ne put pas les ramener , et il fallut que le concile de Nicée employât les plus grandes peines de l'Église pour vaincre l'obstination de plusieurs, couverte et fortifiée parle prétexte spécieux de demeurer attachés au\ traditions d'un apôtre. Comment s'est-il donc pu faire que la discipline établie, non dans une église, mnis dans
2'j\ PERPÉTUITÉ DE LA FOI T
louies les églises de la terre; non par un apôlre, mais par tous les apôtres et tous les disciples de Jésus- Christ, ait été abandonnée, non dans un seul lieu, mais dans loules les églises du monde, sans qu'il s'en goit trouvé une seule qui ait voulu conserver la discipliHC apostolique, et quoique la plus grande partie des ecclésiastiques lui personnellement intéressée à la maintenir?
Si toutes les villes du monde faisaient autant de petites républiques, sans dépendance les unes des autres, sans autre liaison que celle de l'amilié, sans reconnaître aucune autorité supérieure qui leur pût l'aire des lois communes et générales ; que ces républiques se gouvernassent toutes en la manière de celle de Hollande, ne serait-ce pas un songe ridicule que de prétendre que, dans l'espace de quarante ans, elles pussent toutes changer ce gouvernement populaire , et en embrasser un monarchique, ou un autre semblable à celui des Vénitiens? Le hasard ne peut produire un effet si réglé, et qui demande le concours de tant de causes. La volonté des hommes est trop bizarre, et leurs esprits sont trop différents pour convenir ainsi dans un même avis ; et enfin la force même ne peut produire un si grand effet, et qui est traversé par tant d'oppositions.
C'est proprement Tétai où les ministres nous représentent l'Église après la mort des apôtres. Nulle église, selon eux , n'avait droit de commander à une autre, et chaque église était gouvernée par un petit nombre de prêtres égaux. On leur demande donc comment il s'est pu faire qu'à la fia du second siècle, et dans tout le troisième, il paraisse clairement une autre sorte de gouvernement, et que l'on y voie, dans toutes les églises, un évêque ou un souverain prêtre, sans l'ordre duquel les prêtres inférieurs ne pouvaient faire la moindre fonction, et qui était estimé tenir dans celle église la place de Jésus-Christ , et le représenter par son unité. On leur demande si c'est le hasard ou le consentement libre des prêtres, ou la violence qui ait fait ce changement, et on leur montre qu'aucune de ces trois causes n'est assez uniforme pour produire cet effet. Car comment tant de têtes auraient- elles pu se rencontrer par hasard loules dans un avis que les ministres jugent pernicieux? comment aurait-on pu les y réduire toutes par raison? comment se serait-il pu faire qu'on les eût opprimées toutes également et en même temps par violence? Quelle apparence de supposer qu'en même temps tous les prêtres fussent si patients qu'ils souffrissent qu'on les rabaissât audessous de l'ordre où ils avaient été établis par Jésus- Christ, et que tous les évê(|ues fussent si ambitieux que d'usurper des prérogatives qui ne leur appartenaient point? Mais d'où vient que ces changements si importants n'ont jamais été connus ni remarqués par les auteurs qui les devaient le mieux connaître?
Ilégésippe, selon le rapport d'Eusèbe ( lib. 4, cap. 22), écrit dans ses commentaires que Thébutis (1),
(1) On ne fait que rapporter en cet endroit les ternues d'Ilégésippe; car il est certain d'ailleurs qu'il y
OlJCllANT L'EUCHARISTIE. 292
qui entreprit le premier de corrompre la foi de l'Église, que l'on appelait encore vierge, parce qu'il ne s'y était élevé aucune hérésie, n'y fut poussé que parce qu'on ne l'avait pas voulu faire évêque : ce qui marque que répiscopal «'était pas de son temps attaché à l'âge, mais que l'on avait égard au mérite pour y élever les uns el pour rejeter les autres. Or, comme, selon le témoignage de cet ancien historien, ce Thébutis est le premier des hérésiarques, il faut par nécessité placer son hérésie avant l'époque où Bloudel met la naissance de 1 episcopat électif; et par conséquent, ce seul exemple fait voir manifestement que c'est une fable.
Le même auteur, décrivant l'établissement de Siméon, parent de Notre-Seigneur, dans l'épiscopat de Jérusalem, dit qu'il y fut élevé par le consentement de tous, ôv TtpoiesvTo navre; : et il est bien clair que l'on ue parle point ainsi d'un rang attaché à l'âge. Cependant cette élection se fit du temps même des apôtres, couime Eusèbe le remarque expressément en ces termes (lib. i, c. H ) : Ensuite du martyre de Jacques et de la prise de Jérusalem qui arriva quelque temps après, on dit que les apôtres et les autres disciples du Seigneur qui étaient encore en vie, s'assemblèrent de divers lieux, et qu'ils délibérèrent en commun, avec les parents du Seigneur, dont il y en avait encore plusieurs au monde, qui serait digne de succéder à Jacques, et que d'un commun consentement ils jugèrent Simon, (ils de Cléophas, digne de ce trône épiscopal. Voilà l'élection des évêques biea marquée dès le premier siècle , et attachée au mérite et uon à l'âge.
S. Irénée, qui fut martyrisé l'an 197, après avoir gouverné trente ans l'église de Lyon , et (jui, ayant vécu après l'époque de ce prétendu changement, entendait sans doute par le mot évêque des évêques tels qu'ils étaient de son temps, ne laisse pas de dire en plusieurs lieux que les apôtres ont laissé les églises aux évêques; que les novateurs sont tous postérieurs aux évêques, auxquels les apôtres ont commis les églises. (Cont. llaer. , 1. 4, c. G4; 1. 5, c. 2G; et 1. 5, c. 3. ) Il ne distingue nulle part deux sortes d'évêqnes, et il n'avertit en aucun lieu que les évêques , du temps des apôtres , n'étaient pas semblables à ceux de son temps. 11 ne parle point de ce collège sacerdoial, composé de prêtres égaux , el il marque les lemps par le pontificat d'un seul évêque.
Blondel avoue que Clément Alexandrin et Origène distinguent expressément les évêques des prêtres, selon la coutume de leur siècle ; mais ils ne disent nulle part que celle coutume eût commencé depuis peu.
TerluUieii fait voir la prééminence des évêqi:es, et leur élection en considération des mérites et non de l'âge, dans un temps si voisin de celui où Blonde! place le changement de la discipline ancienne , qu'on voit bien que ce ministre a étendu autant qu'il a pu celle discipline chimérique, qu'il prétend avoir été dans le premier siècle et dans le commencement du second. Valentin , dit TertuUien , avait espéré répisco-
a eu quelques hérétiques avant Thébutis ; mais cet? ne détruit pas la preuve dont on se sert ici.
LIV. I. JUSTIFICATION DE L\ MÉTHODE DU LIVRE DE LA PERPETUITE
pat , parce qu'il avait de ^esprit et de réioquence ; mais i'étant mis en colère de ce qu'on en avait établi un autre dans cette place, à cause qu'il avait été martyr, ii renonça à CÉglise qui suit la foi orthodoxe. Ainsi l'on voit que, ïîirsqiie Valeniin se sépara de l'Église, répiscopat élaii iJcià un rang qui allirait les anibilicux. On espérait d'y parvenir par Téloqucnee ; Ton y élevait ceux qui étaient les plus considérables par leur vertu : ce qui marque qu'il n'était pasaltaclié à l'âge. Cependant, selon Blondel même, Valontin publia son hérésie l'an 140, c'est-àdire, cinq ans après le temps où il place son premier cliangement. Et comme il y a peu d'apparence qu'il ait commencé, à l'instant même qu'il ne put obtenir répiscopat, à publier des hérésies, on peut supposer encore que ce rebut de Valeniin était arrivé quelque temps auparavant.
Ce même auteur nous parle des évoques partout dans ses livres, comme distingués des prêtres; et il est remaniuable qu'il leur attribue tellement une pleine autorité dans les choses de l'Église, qu'il ne veut pas que les prêtres fassent les fonctions les plus attachées à leur ordre, sans leur permission. Celui, dil-il, qui a droit de conférer le baptême est le souverain prêtre, qui est révêque ; ensuite les prêtres et les diacres, non toutefois sans la permission de l'évêque , pour rendre honneur à l'ordre de t Église, dont la conservation entretient la paix. Ce qui fait bien voir que Tertullien n'était pas d'un autre sentiment que le grand S. Ignace, qui enseigne généralement dans sa lettre à ceux de Smyrne qxi'il n'est pas permis de rien faire dans Œglise sans la permission de l'évêque; et en particulier qu'il n'est pas permis de baptiser, ni de célébrer les agapes sans son ordre.
11 est assez difficile de s'imaginer que Tertullien aiicru que cette prérogative des évêques n'eût été établie que depuis fort peu de temps, puisque cet honneur de l'Église, et cette conservation de la paix, sur laquelle ii la fonde, sont des raisons perpétuelles.
Mais personne n'a plus (énioigné ignorer ce prétendu changement que S. Cyprien, qui n'en était pas néanmoins si loin qu'il n'en eût pu être informé par ceux qui devaient avoir été témoins du progrès de cette prétendue innovation. Car, n'ayant été fait évêque que l'an 248, il y avait encore de son temps plusieurs chrétiens qui savaient quel était l'état de l'Église dans le second siècle. Cependant ce saint a cru que l'autorité épiscopale avait été établie de Dieu pour le gouvernement de l'Église ; que l'Église était fondée lur les évêques ; qu'il devait y avoir un évèque dans chaque église, et que rien ne s'y devait faire sans son ordre.
Il ne faut que lire pour cela sa lettre 27, où il dit que Jésus-Christ avait établi l'honneur de l'évêque et l'ordre de son Eglise ; en disant dans l'Évangile à S. Pierre : « Je te dis que tu es Pierre, et sur cette I pierre j'édifierai mon Église; » que l'ordination des évêques, qui se succèdent les uns aux autres, et l'ordre qui s'observe dans l'Église tire de là son origine ; que l'Église est établi'! sw 'es évêques , et que c'est à eux à
régler tout ce qui s'y fuit (1 ). Il dit dans sa lettre 69 <|ue les schismes et les hérésies n'arrivent que parce que Con méprise l'évêque, qui est un et qui préside à l'Église : t Qui unus, et Ecclesiœ prœest; » ce qu'il répète en ces teimes dans la lettre 55 à Corneille : Nec aliunde hœreses obortœ suiit, aul nata sunt schismata, quàm inde qubd sncerdoti Dei non obtemperatur ; ncc unus in EcclesiA ad tempus sacerdos , ad tempus judex vice Christi cogitatur.
Qiii pourrait croire que ce saint eût parlé de celte sotte d'un établissement humain, et qui n'aurait commencé que depuis cent ans ? Mais c'est le propre des découvertes que font les ministres dans l'antiquité, d'être inconnues à tous les auteurs du temps où il leur plaît de les placer.
Ce n'est pas ici le lieu de traiter phis amplement ce point; mais ce que j'en ai dit stinii néanmoins pour faire voir (jue, comme la doctrine des calvinistes sur répiscopat, qui sert de fondeiTient à leur prétt;ndne réforniation, n'est elle-même fondée que sur un clian gement insensible qu'ils prétendent être arrivé dans la discipline de l'Église au second siècle, on la réfuie fort bien, en faisant voir l'impossibilité de ce changejnent, par un argument semblable à celui du traité de la Perpétuité.