CHAPITRE IX
Second exemple d'un changement insensible qu'ils prétendent être arrivé sur le sujet de la prière pour les morts. Impossibilité morale de ce changement.
M. Daillé et les autres ministres nous proposent un autre exemple d'un changement insensible dans la prière poTir les morts. Us avouent qu'elle se trouve dans Tertullien à la lin du second siècle. Et ils y sont bien contraints, puisqu'il la met expressément au livre de la Couronne du soldat (cap. 5), entre les traditions non écrites. Orationes pro defunclis, pro nataliliis annuâ die facimus. Et il en marque plus distinctement la pratique au livre de la Monogamie (cap. 10), où, parlant des devoirs qu'une femme chrétienne doit rendre à son mari mort , il dit qu'elle doit prier pour l'âme de son mari ; qu'elle doit demander pour lui le rafraîchissement et la participation à la première résurrection.
Il paraît que c'est une coutume universelle de l'Église que Tertullien rapporte , car il la met au livre de la Couronne, entre les traditions cominunes ; aussi tous les Pères l'ont regardée de la sorte. Elle se trouve autorisée par toutes les liturgies, et S. Augustin el S. Paulin remarquent expressément qu'elle était pratiquée par toute l'Église. Vacare non potest, disait S. Paulin (apud Aug., lib. de Cur. pro mort, agendû, cap. 1), quod universa pro defunclis oral Ecclesia.t Le»
(1) Dominus nosier..., episcopi honorem et Ecclcsi* su;e ralionem disponens, in Evangclio loqiiitur et dicit Petro : Ego tibi dico, quia lu es Pelrus, el super hanc pelram œdificabo Ecclesiam meam... Inde per lemponun et succcssionum vices episcoporum ordinalio et Ecclesiae ratio docurrit, ut Ecclesia super episcopos consliluatur, et onmis acius Ecclesi;e per eosdeni praeposiios gubernetur. Cùm iiaque divinà lege fimdatuir.sit, etc.
PERrÉTUlTÉ DE LA FOI TOUCHANT L'EUCIIARÎSTJE.
» prières que toute l'Église fait pour les morts ne peuf vent être inutiles. » Et S. Augustin (il)id.) : Encore, dit-il , qu'on ne trouvai rien dans l' Ancien-T estament louchant la prière pour les moris, on ne devrait pas avoir peu d'égard à l'autorité de toute l'Égihe, qui est claire vour cette coutume. « Sed etsi nusquàm in Scripturis f veleribus omninb legeretur, non parva tamen est uni-
< versœ Ecclesiœ, quœ in hàc consueludine claret, au-
< ctorilas. t Et c'est sur ce foiidemenl fni'il met, après S Épii'Ii;iiie, entre les liéiésics d'Aérius d'avoir rejeté l'obluiion des morts. (Vid. serm. 52 de Verb. Aposl. ; de Ihiires., ad Quodviili., hxr. 55.)
Cependant il a pin aux réformateurs de l'abolir. Calvin ne fait pas difficulté d'accorder que tous les Pères se sont trompés cent trente ans durant sur ce sujet (1); et M. Daillé n'eu fait pas de façon. Nous, dit- il , qui ne croyons pas qu'il soit permis d'admettre dans ta religion d'autres choses que celles qu'il est constant que les apôtres ontélublies, nous n'approuvons point ni cette opinion des anciens Pères, ni cette coutume de prier pour les morts, qui tire son origine de cette erreur. Forbcsius , après avoir prouvé fort au long dans ses Instructions historiques , page G9G , que tous les anciens Pères avaient autorisé la prière pour les morts, conclut qu'il nVst pas sûr de les imiter. Non est tutum veteres imitari.
C'est une chose élonninte comment il est possible que l'esprit humain soit capable de se porter à une témérité si contraire à la raison. Les ministres mettent d'un côté tous les Pères et toute l'Église , non d'un siècle mais de tous les siècles , à l'exception du premier, qu'il leur plaît d'en retrancher par une pure fantaisie. Ils voient la pratique de prier pour les morts établie comme une tradition apostolique, dans un auteur qui avait vu ceux qui avaient été instruits par les disciples des apôtres : et nonobstant tout cela, il leur plaît de l'abolir, et de condamner tous les Pères, tous les saints , et généralement toute l'Église. Non seulement tous les ministres le font en corps, mais il n'y a point de simple calviniste , pour ignorant qu'il soit, qui ne doive porter ce jugement : Je condamne la coutume de prier pour les morts, pratiquée depuis le second siècle ; et je juge par ma lumière que tous les Pères et toits les saints qui l'ont autorisée se sont trompés en ce point, et ont pratiqué une superstition dangereuse et inutile.
Mais mou dessein n'est pas d'exagérer ici la témérité et la folie de ce jugement. Je demande seulement conunent celle coutume , qui est sans doute assez considérable, s'est pu introduire en si peu de temps, en sorte que Tertuliien, et après lui toute l'Église, ait pris pour une tradition apostolique une coutume qu'il prétend être contraire à la pratique du premier siècle. Il faut joindre pour cela un grand nombre de difiiculiés , dont l'amas rend la chose moralement impossible.
(l) In eo dico aliquid bumani passos esse; ideùque «d imitationeni irahcndum non esse contcndo quou fccerunl. Calvin., lib. 5, c. 5, n. 10.
Premièrement il est fort difficile qu'une coutume non autorisée par les apôtres et fondée sur une erreur, conmie le prétendent les ministres , soit reçue partout. Cela n'est point dans l'ordre commun ; car, en matière d'opinions et de coutumes qui ne sont pas fondées sur la vérité , rien n'est si bizarre et si peu uniforme que la fanlaÎMie des hommes. Il est encore plus difficile qu'une coutume fondée sur une erreur^ soit reçue partout, lorsque cette erreur n'est pas reçue partout ; car à quoi bon des gens s'engageraieulils volontairement à pratiquer une chose contraire à leur sentiment ?0r les ministres ne prétendent pas que l'opinion dont ils disent que cette coutume est venue, qui est , que toutes les âmes soient gardées en un certain lieu jusqu'au jour du jugement, fût commune à tous les chrétiens : elle n'a jamais été que trèsparticulière, et par conséquent elle n'a jamais été capable de servir de fondement à l'établissement d'une coutume générale. Il n'est guère possible que dans toute l'Église il n'y eût aucun pasteur as^ez zélé contre les nouveautés pour rejeter une coutume nouvelle qu'on eût voulu établir sans autorité et contre la tradition. L'exemple du pape Etienne, dans la question du baptême , fait assez voir le contraire , puisqu'il réfuta tous les raisonnements de S. Cyprien par cette seule parole : Nil innovetur nisi quod tradiium est. Cependant il se trouve que ce zèle n'a paru qu'au quatrième siècle dans Aériiis ; et lorsqu'il a paru, il a été pris par les Pères pour une hérésie. II n'est guère possible qu'une coutume nouvelle, fondée sur une fantaisie particulière, eût été introduite dans ce qu'il y a de plus sacré et de plus inviolable dans l'Église, qui est le Canon de la messe, où, comme dit S. Augustin et comme il paraît par les liturgies, la recommandation des morts avait lieu : Vbi in precibus sacerdotum quœ Domino Deo ad ejus altare funduntur iocum suum liabet commendatio mortuorum (1).
Toutes ces choses, qui sont peu possibles, étant considérées en particulier, forment, étant jointes ensemble, une impossibilité morale qui fait voir la solidité de celle belle règle de S. Augustin.. Quoduniversa tenet Ecclesia , nec conciliis institum sed setnper relentum est , non nisi auctoritate apostolicà traditum rectissimè credilur. i Ce que toute l'Eglise observe, et qui n'a « point été institué par les conciles , mais a toujours été i pratiqué , est justement cru nous avoir été laissé par € la tradition des apôtres, i
Celte maxime, qui a toujours servi de règle à S. Augustin dans les discours qu'il fait sur les coutumes de l'Eglise, a un fondement humain et un fondement divin. Le fondement humain est l'impossibilité morale de cet événement, qu'une coutume nouvelle, contraire à l'Ecrilure, soit reçue partout sans que personne s'y oppose, et fasse remarquer par sou
(I) Aug., de Cura pro morluis açendâ, c. i , ei serm, 52 de Vcrb. Apo^l; Cyrill., Hier., calech. 5 mvbîag. , do Bapi. conira Douai. , lib. 4 , c. 24. Vid. Iifc. 2, c. 7, lib. 4, c • J), lib. 5, c. 25, epist. H8.
£07 LIV. 1". JUSTII'JCÂÏION DE LA MET
opposition la nouvcaulc de celle coutume. Et le fondement divin est que lu providence divine ne peut pas permettre que les fidèles soient lentes par une SI élrangc illusion. Car la piélc et riuimililé clirétienne les portant à respecter ces coutumes universelles de l'Église, à préférer son autorité à tous leurs raisonnements , à dire avec S. Paulin : Vacare non jwtesl quod imiversa facil Eccles'm , et avec S. Augustin : St quid utiiversa per orbem fréquentât Ecclesia, atiin lia faciendum sil dispidare, insoleiUissiiuœ est insauiœ; il est impossible que Dieu permette que la raison et riiumililé les jettent dans l'erreur, et (]u'ils se trompent, parce qu'ils ne sont pas assez présomptueux , ni assez déraisonnables pour condamner ce qu'ils savent avoir été pratiqué par tous les saints et par toute l'Église de tous les siècles.