CHAPITRE XI
d'erreur. Il dit qu'ils enseignent le mensonge avec hypocrisie, qu'ils ont la conscience gangrenée; c'est-à-dire , brûlée et rongée par le feu de leur concupiscence. Il appelle leur loi de l'abstitience des doctrines de démon. Enfin il n'omet rien pour décrier leur conduite , et pour attirer contre elle l'exécration et la haine de tous les fidèles,.. C'est ainsi que S. Paul a frotté assez rudement la gale de ces gens. Tant s'en faut qu'il se faille plain . dre de la dureté des termes de M. Daillé, qu'il faut encore le prier d'.ijouter, s'il lui plaît, à ces éloges le principal de tous, qu'il a retranché par un ménagement dont les catlioliques se passeront bien. Car la première qualité par laquelle S. Paul désigne ces législateurs de l'abstinence , dont il parle, est qu'ils seront apostats dajlS la foi, àTiosTÔw-nai xfn irtVrewî. On
Quatrième exemple d^in changement insensible sur la demeure donc d'accord avec lui que S. Paul parle
défense de certaines viandes. Impossibilité de ce changement.
On n'a jamais désavoué qu'il ne se puisse introduire dans l'Église des coutumes saintes ou indifférentes. Il est assez naturel qu'une pratique qui porte à la piété s'étende par l'imitation des personnes
en cet endroit de gens qui auront en même temps toutes ces qualités ; qui seront des apostats dans la foi, des ministres et des disciples des démons; qui enseigneront le mensonge avec hypocrisie, qui auront la conscience gangrenée. Et puisque M. Daillé veut que ces éloges conviennent, à tous ceux qui ordonnent
pieuses ; que les évêques la favorisent au lieu de s'y de s'abstenir de certaines viandes , il est bon d'ap-
opposer, et qu'ainsi elle fasse un progrès insensible, personne n'étant obligé d'en empêcher l'établissement. Mais il est extrêmement difficile que ces trois circonstances soient jointes ensemble : qu'une coutume soit mauvaise ; que l'origine en soit entièrement inconnue, et qu'elle soit universellement reçue, sans qu'il se trouve aucune société chrétienne qui ne l'observe : et ainsi l'on ajout-e celle dernière circonstance , qu'en supposant qu'elle ait été établie de nouveau , il faille en même lemps supposer que la véritable foi et la véritable intelligence de l'Écriture se soit perdue par tonte la terre. Ces quatre circon stances jointes ensemble forment une impossibilité morale, qui doit prévaloir sur tous les petits raison-
prendre de lui-même quels ils sont et depuis quel temps on trouve de ces gens-là dans l'Église. C'est ce que l'on peut voir par le titre même du treizième chapitre de son second livre , qui porte que ce ne fut qu'aux sixième et septième siècles que l'usage libre de l'abstinence de certaines viandes aux jours déjeune fut réduit en forme de loi.
Il me serait aisé de montrer que cette restriction qu'il fait de la loi de l'abstinence de certaines viandes au sixième et au septième siècles est très-fausse cl très-mal fondée; qu'il paraît clairement par l'histoire de Spiridion rapportée par Sozomène (1), par le con-
(I) Sozom., Ilist. eccles. I. 1, c. H ; conc. Laod. c. 5: Basil., oral. 1 de Jojunio; Augusî., lib. 30 con-
cile de Laodicée, par S. Basile, par les reproches de Faust aux calholiques, et par les réponses de S. Augustin à CCS reproches; par Théopiiilc d'Alexandrie, par S. Clirysostôme, par Socrale cl par Nicéphore, que l'abstinence de certaines viandes éiait déjà commandée au quatrième et au ciiuiuième siècles ; que toutes les réponses que M. Daillé fait aux passages de ces auteurs sont pitoyables aussi bien que tout le reste de son livre, qui est si étrangement faible en tout ce qu'il contient , si rempli de sopliismcs et de fautes, qu'il n'y a pas longtemps qu'une personne, qui n'avait dessein que de le lire et d'y faire quelques remarques, le réfuta tout entier en fort peu de jours. Il n'y aurait qu'à digérer ces remarques, cl les mettre en ordre pour les donner au public; et cela pourra venir en son temps.
Mais je me conlenle maintenant de ce qu'il accorde , qui est que l'on a commandé l'abstinence des viandes dès le sixième et septième siècles; et je le supplie d'ajouter , ce qui est très-vérilablc , qu'elle était si généralement commandée , qu'il ne se trouve aucune société chrétienne, entre celles mêmes qui sont séparées de l'Église romaine dès le cinquième et le sixième siècles, où l'abstinence des viandes ne soit pratiquée avec plus de rigueur même que l'on ne l'observe dans la communion romaine ; les Grecs , h'& Arméniens, les Jacobiies , les Nesloriens , les Cophtes, les Ethiopiens observant le carême et l'abstinence de certaines viandes, avec beaucoup plus de sévérité que l'on ne fait dans l'Église latine. M. Daillé ne saurait montrer un seul peuple chrétien, une seule église où celle abstinence n'ait été reçue, établie, commaiwlée, pratiquée. 11 ne saurait montrer d'au- «•une de ces églises scbismaliques , qu'elle ait commencé d'embrasser cette coutume dej)uis le schisme, ni qu'elle ait été quelque temps sans la pratiquer.
Il faut encore ajouter, s'il lui plaît, que comme selon lui c'est être apostat , ministre du diable , c'est enseigner une doctrine diabotique , c'est avoir la conscience gangrenée , que décommander l'abslincncc de certaines viandes; c'est aussi participer à toutes ces qualités, que d'observer cette abstinence comme un précepte, et comme croyant que ces viandes sont en clfet défendues , puisque c'est être dans la même erreur, de croire qu'il est permis à l'Église d'interdire certaines viandes sans violer le commandement de 'j l'Apôtre. Celait être monianisie que de se croire obligé au jeûne de Monlan ; encratite , que d'observer la continence avec l'opinion des encratiles. De sorte que depuis le temps que l'on défend l'usitge de certaines viniides aux jours de jeûne, et que l'on observe cette défense comme un précepte , il s'ensuit que tous les peuples, aussi bien que tous les pasteurs, ont été apostats dans la foi et disciples des démons ; et S. Paul n'aurait pas dû dire comme il a lail que dans les derniers temps quelques-uns abandonne-
tra Faust. , cap. 5; Theoph. , conc. 3 pnsch. ; Chry- .sost.. Iiom. 6 ad pop. Ant.; Socrat., Ilist. lib. 5, c. 22;Nicejih., Ilist. lib. 12, c 34.
TOUCnANT L'EUCHARISTIE. 308
ronl la foi ; mais il aurait dû dire , qu'ils l'abandonneront tous.
On ne peut pas même prétendre que depuis cette dél'i'nse cette abstinence ail pu s'observer légitimement par qui que ce soit. Car comme elie était commandée et pratiquée, selon M. Daillé, par un principe diabolique, on était obligé d'y résister, et de témoigner par sa résistance que l'on ne se soumettait point à cette ordonnance diabolique. Et de même qu'on obligeait autrefois les chrétiens, du temps qu'il y avait des hérétiques qui commandaient rabslinence de certaines viandes connue impures, de témoigner, en goûtant des herbes cuites avec ces viandes, qu'ils détestaient cette erreur; ainsi tous les chrétiens , depuis le sixième siècle, voyant cette apostasie générale , auraient dû s'en éloigner par leurs actions et par leurs paroles ; et s'ils s'étaient conformés à celte pratique , ils se seraient rendus coupables d'un trèsgrand scandale, en autorisasil une erreur et une coutume diabolique par leurs actions. Ainsi, messieurs les ministres doivent dire par nécessité que depuis le sixième siècle on n'a plus vu par tout lo mondt; que des apostats et des disciples du diable; et il faudra que pour sauver leur église invisible ils aient recours à quelque petit nombre de gens inconnus , qui mangeaient de la chair en carême par dévotion.
Cet inconvénient me paraît considérable, et iJ me semble qu'il y a de quoi faire trembler un calviniste, de se voir obligé de faire cette étrange aliernalive : Si j'entends bien le sens de rA[)ôtre, il faut que tous les chrétiens du monde aient été dans l'apostasie depuis dix siècles; afin que je ne sois pas téméraire, impie, hérétique , il faut que toute l'Église visible depuis le sixième siècle Ji'ait éié qu'ime compagnie d'apostats et de ministres du diable. Mon salut est incompatible avec le salul de tous ces chrétiens; nous serons nécessairement séparés de lieu ; el s'il y a quelqu'un de ceux qui ont ordonné l'abslinence des viandes , ou qui l'onl pratiquée comme étant de précepte, qui soit dans le paradis, je ne puis espérer pour moi que l'enfer ; car il est bien ceiiain que je ne serai point avec ceux que je regarde, par maxime de religion, comme des apostats et des ministres du diable.
Certainement on pourrait trembler à moins , el il faut être bien insensible pour ne point faire attention à un si effroyable danger. Et c'est aussi pour en ôter l'image , que messieurs les ministres pratiquent leur civilité ordinaire. Car ils donnent souvent de grands éloges à des gens qu'ils regardent conmie des aposta is et des minisires du diable, et il semble piesque qu'ils en aient le même sentiment que nous. Mais afin qu'ils ne trompent pas ainsi le mi)nde, il faut les prier de n'être pas si civils , et de donner à ceux dont ils parlent les titres qui leur convieiment selon leur doctrine.
Qu'ils ne se contentent donc pas de retrancher le nom de saint à ceux à (|ui les calholiques le donnent; mais qu'ils les marquent aussi par les épithètes conformes à leurs principes, et au jugement qu'ils sont
509 LIV. r'. JUSTIFICATION DE LA METHODE DU LIVRE DE LA PERPÉTUITÉ. 510
obligés d'en porter, à moins que de les vouloir de- succession de leur église invisible, n'avaienl-ils pas
mentir. Qu'ils ne citent plus S. Grégoire, qu'en rappelant l'apostat Grégoire; S. Fulgoncc , qu'en le nommant Fulgence le ministre du démon. Que l'on voie dans leurs livres ces étranges litres , Bède à la conscience gangrenée, Cassiodore rinjpocrite, \i\oy le disciple du diable, Jean-Climaque /e docteur du mensonge.
On voit assez la raison pour laquelle ils les ménagent quelquefois, et il n'est pas juste (ju'ils s'en fassent honneur. Il y a moins en cela de modération que de politique ; et ce n'est pas tant pour épargner ces saints que pour s'épargner eux-mêmes. Us ont peur de donner de l'horreur de leurs principes , en donnant lieu d'en envisager les horribles conséquences ; et ils appréhendent , malgré la prétendue clarté de leurs raisomiements sur les passages de TÉcrilure , que les peuples qui les suivent n'aiment mieux être avec S. Fulgence, S. Grégoire, S. Eloy, le Vénérable Bédé, et tant d'autres saints du sixième et du septième siècles, et de tous les autres suivants, qu'avec ceux qui les traitent d'apostats et de ministres du diable.
Que si l'on considère les circonstances de cette apostasie générale de toute la terre, que les ministres sujiposent être arrivée au sixième et au septième siècles, elles ne nous en feront pas moins voir l'absurdité et Timpossibilité, Car il n'y a qu'à demander à ces messieurs s'il est clair et évident que ce passage de l'apôire S. Paul dont il est question, s'entende de ceux qui défendaient l'usage de certaines viandes, pour (jnelque cause que ce soit; et non pas, comme les catholiques l'expliquent, de ceux qui défendent les viandes, comme étant impures et mauvaises de leur nature, ainsi que plusieurs hérétiques ont fait , et que le passage même le marque ; S. Paul prenant pour un principe opposé à cette erreur, que toute créature de Dieu est bonne. D'où il s'ensuit que ceux qu'il désigne devaient avoir un principe contraire, qui est, que toute créature de Dieu n'était pas bonne, et que c'était là la raison de la défense qu'ils en faisaient.
Je leur demande donc encore une fois si le setos de ce passage est clair ou obscur : s'il est clair, comment esi-il possible que toute la terre , en le lisant dans S. Paul, ne se soit point aperçue qu'elle suivait une doctrine et une pratique qui y était formellement coridamnée, et que tous les pasteurs soient tombés dans une explication fausse , en quillanl celle qui était claire et véritable ? N'y avait-il donc personne au sixième siècle (jui eût appris de «eux du cinquième comment il fallait entendre ce passage de S. Paul, ou qui eût assez d'esprit pour faire cet argument : S. Paul déclare que tous ceux qui interdisent l'usage de certaines viandes sont des apostats; or tons les pasteurs de l'Église interdisent l'usage de certaines viandes; donc ils sont tous apostats. La conclusion est-elle si cachée et si éloignée pour n'avoir clé tirée de personne? et ces saints inconnus, qui mangeaient de la chair en carême, et que les ministres sont obligés de cacher quelque part , s'ils veulent conserver la
assez de zèle pour détromper leurs frères de cette illusion , ou assez d'esprit pour leur faire goûter une vérité si claire? Que s'ils avouent que le sens de ce passage est obscur, et qu'il n'est pas clair que ce soit celui qu'ils y donnent , comment un simple calviniste, ou môme le plus suflisant ministre, ose-l-il préférer son sens à celui de toute l'Église, cl se mettre en danger, sur un passage obscur, de ne pouvoir être orthodoxe, à moins que de précipiter toute la terre dans l'apostasie ?
Mais comment s'esl-il pu faire que cette doctrine diabolique, ayant été semée et introduite dans l'église latine , selon M. Daillé , ail éié embrassée par l'église grecque , qui , dès le septième siècle , avait beaucoup de jalousie contre l'église d'Occident , cl n'était pas portée à en suivre les pratiques? comment a-t-elle été imitée par les nestoricns et les eulychiens , qui étaient déjà séparés de l'Église , et qui avaient bien plutôt pour but de contredire et l'église laline et Péglise grecque, que d'imiter l'une ou l'antre ? Comment tous ces antres passages de l'Écriture, et ces autorités des trois premiers siècles, que M. Daîllé prétend être si clairs , n"onl-ils point élé capables de faire douter qnehiu'un , si la défense de cette abstinence était légitime ?
D'où vient que les Pères du quatrième et du cinquième siècles, qui nous recommandent tant l'observation du carême, et qui nous marquent si souvent que le jeûne était joint avec l'abstinence de la chair et du vin, n'ont jamais appréhendé cet horrible danger que l'on devînt apostat en croyant que l'Église défendit l'usage de ces viandes aux jours de jeûne? D'où vient qu'ils ne font jamais ce discours aux fidèles de leur temps, qu'ils feront bien de s'abstenir, s'ils veulent, de la chair et du vin en carême ; mais qu'ils doivent bien se doimer de garde de croire que l'Église leur commande cette abstinence, parce que ce serait être apostat que d'avoir cette pensée ? Une erreur qui aurait emporté tout d'un coup toute la terre, et où elle serait tombée sans s'en apercevoir, pouvait bien être prévue par les Pères ; et il est bien étrange qu'il se rencontre toujours celte bizarrerie dans les suppositions des ministres, qu'on un certain temps, il ne vient qu'une certaine pensée dans l'esprit des fidèles de toute la terre , sans que l'autre y vienne en aucune sorte , non pas même pour la réfuter ; et dans un antre, il y envient une toute contraire, sans que l'autre se présente jamais. Dans les cinq premiers siècles on a cru, selon M. Daillé , que ce serait être apostat que de défendre l'usage de certaines viandes ; et depuis le sixième siècle on a cru qu'on pouvait défendre l'usage de ces viandes sans être apostat. Ceux du cinquième siècle n'ont point prévu le prétendu abus du sixième, et ceux qui ont suivi cet abus ne se sont point aperçus qu'il était contraire à la doctrine des cinq siècles précédents.
Que si M. Daillé nous veut dire que dès le cîn quième siècle il y avait déjà quantité de ces apostats
^ij PEUPÈTLIife m: la FOi
qui ii.lcrdisaienl l'usage des viandes, il serait encore bien étrange que ces apostats fussent demeurés inconnus aux orliiodoxes, et qu'ils eussent clé si imprudcnls que de louer sans distinction ceux qui observaient le carême avec le plus de rigueur; au lieu qu'entre ces observateurs du carême il y en aurait ou, selon M. Daillé, une grande partie d'apostats, d'iiypocriles et de disciples du diable.
Il me serait aisé d'étendre cela beaucoup davantage, et l'on y peut appliquer ce que l'on a dit dans le traité de la Perpclullé, pour délruire ce prétendu mélange de la doctrine de la présence réelle avec celle de l'absence réelle, que les ministres sont contraints d'admettre au dixième siècle dans toute l'Eglise ; mais il me suffit d'avoir montré en passant l'absurdité de celle liypollièsc, sur laquelle néanmoins lonl le calvinisme est établi. Car il faut bien remarquer qu'en ces matières chaque controverse particulière est fondamentale et décisive de la générale , parce qu'il s'ensuit que si les calvinistes ont calomnié l'Eglise en quelque point, et si c'est à tort, par exemple, qu'ils l'accusent d'apostasie sur le sujet de la défense des viandes, leur société n'est qu'une troupe de calomniateurs et de téméraires, et par conséquent ne peut être l'Église de Jésus-Christ.