CHAPITRE PREMIER
Que la défense du livre de la Perpétuité consiste uniquement à établir les suppositions qu'on y fait et les conséquences qu'on en tire : Qu'il ne se peut renverser qu'en attaquant ou ces suppositions, ou ces conséquences. Livre de M. Claude , composé de deux livres, dont hm appartient , et l'autre n appartient pas au traité de la Perpétuité ; qu'on ne réfutera que le premier dans ce volume, en réservant l'autre pour le second.
Nous avons fait voir que la méthode du livre de la Perpétuité était une méthode de prescription, qui décide le différend de l'Eucharistie par des considérations générales, sensibles et proportionnées à l'esprit de tout le monde , et que cette sorte de méthode ne devait pas être mêlée avec celle de discussion , qui consiste dans un examen particulier des passages de l'Écriture et des Pères ; parce qu'elle a pour but de conduire à la vérité, par une voie plus courte et plus abrégée, ceux mêmes qui ne sont pas capables de ces examens, qui sont toujours plus longs et plus difficiles. Ainsi , quoique nous ayons dessein de suivre M. Claude dans l'une et dans l'autre de ces méthodes, et de lui faire voir qu'elles lui sont également désavantageuses, il nous pardonnera néanmoins , si nous ne le faisons pas avec la confusion qu'il a affectée, et si nous traitons séparément des choses qui sont séparées de leur nature, et dont on ne peut même parler qu'imparfaitement, l'orsqu'on les confond comme il a fait.
On a donc dessein de traiter d'abord tout ce qui
regarde en particulier l'argument de la Perpêtuiié , qui est la première cause de ce différend. Et pour comprendre ce qui est renfermé dans ce dessein, et à quoi il nous oblige, il faut considérer que runi(iue but de ce traité est de montrer que le changement insensible que les ministres prétendent être arrivé dans la créance de TEucharistie est absolument impossible ; et qu'il n'y a jamais eu de fable plus mal inventée que cclie de cette innovation dont ils accusent l'Église, non seulement sans preuves positives, mais sans la moindre apparence.
Or, pour faire voir l'absurdité de ce changement insensible qu'ils reproclient à l'Église, on n'a pas établi cette maxime générale : Que tout changement insensible en matière de religion est impossible ; parce que, comme nous avons remarqué, ce traité n'est pas fondé sur l'infaillibililé de l'Église en tant qu'elle se prouve par la tradition et par l'Écriture , mais sur l'infaillibilité que la raison même y découvre dans certaines circonstances. On ne dit donc point aux ministres que l'Église romaine étant infaillible , il est impossible qu'elle change jamais de créance sur aucun point de sa foi, quoique cela soit très-véritable, et se puisse prouver par l'Écriture et par les Pères. Mais on leur dit qu'il y a des rencontres et des mystères sur lesquels il est impossible qu'elle change insensiblement de foi. Et c'est ce que les ministres ne sauraient désavouer, s'ils ont tant soit peu do sincérité. Diront-ils, par exemple, qu'il soit possible que tous les chrétiens, croyant maintenant que Jésus- Cbrisi est le Médiateur promis , puissent cesser uni-
5in
verscllemcnt de le croire, sans qu'il p;iraisse aucun vcsligc de ce changcniciU? Diionl-ils que lous les dirciieiis reconnaissant maintenant les Évanuilcs cl k'S Épîtres de S. Paul et des autres apôtres pour des livres inspires de Dieu puissent, par un cliangcmenl insensihle, les prendre nnivcrsellemenl pour des livres
I^a question étant ainsi clairement établie, el consistant uniquement à savoir en quel degré on doit mettre ce grand événement, que les ministres prétendent être arrivé, et que les catholiques nient être jamais arrivé, il est visible qu'elle se doit décider par les circonstances el de la cbosc, et du temps où ils
profanes et fabideux ? Diront-ils que le baptême, le placent, et que c'est par ces circonstances qu'il
étant pratiqué par toutes les nations comme nécessaire au salut , il puisse s'abolir insensiblement pir toute la terre sans que Ton s'en aperçoive? Diront-ils que la mémoire du sacrifice de l'Eucharislie se puisse eflacer d'une telle sorte de l'esprit des hommes, que l'on puisse venir à douter si l'on n'a jamais dit la messe dans l'Église.
Ces messieurs sont donc obligés de reconnaître, d'une part, qu'il y a de certains changements insensibles qui sont inipossibles. Et comme ils prétendent , de l'antre, qu'il y en a qui sont possibles, il est clair que c'est par les circonstances qui y sont jointes, qu'il esl nécessaire de les distinguer, el que, pourvu qu'on leur montre par ces circonsiat)ces que ce changement, qu'ils prétendent être arrivé dans la créance de l'Eucharistie, est du premier genre ; c'està-dire, qu'il est absolument impossible, la raison les oblige d'en conclure que ce changement n'est donc pas arrivé ; et qu'ainsi TÉgiise a toujours cru de ce mysière ce qu'elle en a décidé au temps de Bérenger, el ce qu'elle en croit présentement.
C'est à quoi se réduii toute la question du livre de la Perpétuité. Si cc! événement, que les ministres sui)p(!sent être arrivé, n'est seulement qu'un peu diilicile, <:'est-à-dire s'il est assez facile que toutes les églises du monde, n'ayant jamais cru auparavant que Jésus-Cbrisl fût réellement présent dans l'Eucliaristie, soient venues insensiblement à le croire, le livre de la Perpétuité ne contient qu'une preuve médiocre. Si cet événement esl trcs-dil'ficile, il contient une preuve très -forte, qui doit l'emporter sur toutes les raisons qui ne sont pas démonstratives. Et il sulfit même, en cet état, pour retenir dans l'Église caibolique tous ceux qui n'auraient que de simples doutes de la vérité de ce qu'elle enseigne de ce mystère, et y réduire tous ceux qui ne seraient pas entièrement convaincus que sa doctrine fût fausse ; puisque, comme nous l'avons déjà prouvé, en égalité de preuves, il y a démonstration qu'il faut être catholique.
Enfin, si ce changement est du nombre de ceux que l'on doit regarder comme impossibles, la preuve du livre de la Perpélnilé esl absolument décisive et convaincante; et l'on ne peut refuser de s'y rendre sans une opiniâtreté tout à fait déiaisoiuiable ; puisque, quand même on aurait dans l'espril des raisons contraires qui parussent évidentes, l'évidence de celte preuve Ks devrait au moins balancer, et mettre ainsi l'esprit dans le doute. Or, dans le doute, il est absolument contre la raison d'abandonner la société des catholiques , ou de demeurer dans celle des calvinistes.
faut juger s'il n'a qu'une difficulté commune, s'il en a une extraordinaire, ou s'il est absolument nécessaire. El c'est pourquoi l'auteur de la Perpétuité ne s'est pas contenté d'alléguer, que, pour établir la prétention des ministres, il faudrait supposer que toute l'Église eût changé insensiblement de créance sur l'Eucharistie, mais il a fondé la force de celte preuve sur diverses circonstances, qu'il a expressément remarquées ; et c'est par ces circonstances qu'il a conclu que ce changement était entièrement impossible.
Il n'y a donc proprement que deux choses à examiner, pour juger de la solidité de cette preuve : la première, si elle n'est point appuyée sur de fausses circonstances ; la seconde, si, supposé la vérité de ces circonstances, on a eu droit d'en conclure que ce changement est impossible.
Or les circonstances qu'on a remarquées et supposées se réduisent à deux principales, qui suffisent pour le dessein de l'auteur de la Perpétuité : la première, que la créance ue la présence réelle s'est trouvée établie dans rÉglise romaine, et dans toutes les communions qui en sont séparées depuis |)lusieurs siècles, sans qu'il ail para, ni dans elle, ni dans aucune de ces sociétés, aucune marque d'innovation en la créance de ce mysière ; la seconde, que le commun des prêtres, et même *.es fidèles, a toujours eu une créance distincte du mystère de l'Eucharistie; c'està-dire, qu'ils ont toujours été dans l'une de ces deux créances : ou que Jésus-Christ était présent réellement dans le Sacrement, ou qu'il n'y était présent qu'eu figure, en signe, en vertu, et non pas réellement.
Il s'ensuit de là que la défense du traité de la Perpétuité consisie uniquement dans l'établissement de ces circonstances, et de la conclusion qu'on en tire; et qu'on ne le peut réfuter autrement, qu'en montrant, ou que ces circonstances sont fausses, ou qu'en les supiiosant véritables, la conclusion en est mal tirée. Il est facile de juger par là, en quoi M. Claude, qui a entrepris de le réfuter, a suivi ou n'a pas suivi le véritable ordre de la nature et de la raison ; car tiuit ce qu'il dit contre ces deux points ei contre celte conséquence appartient proprement à la question; et l'on est obligé de l'examiner pour y répondre solidement. Mais tout ce qu'il dit hors de ces bornes, soit pour prouver l'opinion des calvinistes, soit pour combattre celle des catholiques, n'appartient point proprement et directement au traité de la Perpétuité, el ne le regarde pas davantage que tous les livres de Bellarmiu, du cardinal du Perron, el de tous les autres catholiques.
Cc n'est pas qu'il ne soit permis à M. Claude de