CHAPITRE IV
Consentement des Grecs avec les Latins sur la présence réelle et la transsubstantiation, reconnu, ou dissimulé, ou désavoué par les Protestants, selon les divers degrés de sincérité ou de mauvaise foi oii ils ont été. La première de ces églises^ dont il est nécessaire d'examiner les senliments à l'égard de la piésence réelle et de la transsubstantiation, est celle des Grecs, qui est non seulement la plus grande, la plus considérable et la plus savante de loules, mais qui peut en quelque sorte servir de règle pour les autres. Car éiani certain, d'une part, que les Grecs n'ont point eu de différend avec aucune des autres secles sur ces deux points, si l'on prouve qu'ils ont toujours cru l'uu et l'autre, il s'ensuit que les autres sectes les ont aussi crus; n'étanlpas possible que les Grecs, parmi lesquels ils vivaient, ne se fussent pas aperçus de leur erreur, et qu'ils ne l'eussent pas mise entre les principaux articles qui les divisaient de toutes ces autres sociétés. Il y a peu de protestants qui n'aient senti combien la créance de l'église grecque était importante eu celte matière, pour prouver l'antiquité delà doctrine catholique. Mais comme il n'est pas néaumoinà facile de se résoudre à désavouer tout d'un coup des faits constants, ils en ont parlé en des manières fort différenles; et plusieurs n'ont pu s'empêcher de reconnaître de bonne foi que les Grecs croient Ia présenceréelle et la transsubslantiation aussi bien que* les catholiques.
^ {Onze.!
ri'RPÉTlJlTÉ vE LA FO!
Crusias, liiîliCiicn, est de ce nombre. Il ét;\it professeur lifs langues grecque et laliiie en racadémie de Tiibiugc ; et sou tciuoiguage est d'autant plus considérable en cette matière , qu'il devait être plus instruit que les autres proleitaiits des opinions des Grecs, ayant enlrctena un commerce continuel de lettres, tant avec Jcrcmic, pairiarclie de Conslantinople, qu'avec les principaux oificiers de sa maison, et avec Gerlac, aumônier de l'ambassadeur de l'empepereur à la Porte du grand-seigneur. Ce fut ce Ciusius.qui envoya avec Jacques André, ministre de Tubinge, la confession d'Augsbourg au patriarche Jéîcmie. Ce fui lui qui reçut sa réponse, et la communiqua à ceux de sa secte. Cependant, après toutes ces informations, il demeure d'accord que les Grecs tenaient la transsubstantiation, et il met expressément entre les erreurs sur lesquelles il dit que Gerlac a conféré avec eux, qubd seplem Sacrcnnenta habenl, ac iransmulari panem in corpus Domini, et vinum in sanguinem putant ; qubd liœc in Ulurgiis Deo Palri offcrunl pro pecculis saccrdotuni, et ignoranliis po~
puli.
C'est ainsi que ce luthérien entendait l'opinion des Grecs; et les théologiens de "NYiltemberg ne la comprirent pas autrement, comme il paraît par les réponses qu'ils font aux articles de la censure que le patriarche Jérémie lii de leur confession de foi, ainsi que nous verrons ailleurs.
Sandius, chevalier anglais, dans le livre qu'il a fait de l'état des religions, reconnaît aussi que les Grecs sont d'accord avec les Latins sur la transsubstantiation, mais en la manière qu'un protestant envenimé le peut reconnaître. Les Grecs, dit-il, semblent être miloijens entre les romanistes et les prolestants en plusieurs points : car en ce qui est de l'essentiel, ils conviennent presque avec Borne en la doctrine de la transsubstantiation ^ et généralement en celle du sacrifice, et en tout le corps de la messe, et dans les prières aux saints.
Grotius, qui a été l'objet de la haine de certains prolestants, quoiqu'il ne se soit pas actuellement réuni h l'Église catholique, mais qui était cerlainemenl un homme savant et sincère, ce qui suffit pour le sujet dont il s'agit, se moque de Rivet, dans la Discussion de son Apologétique, de ce qu'il voulait faire passer la confession de Cyrille, contraire à la transsubstantiation, pour l'opinion de l'église grecque. // ny a rien de si facile, dit- il, que d'accorder les Grecs et les Latins, comme il paraît par les actes du concile de Florence, pur ce que l'on voit en Russie, en Pologne, en Moscovie. Mais quand je parle de l'église grecque, je n'entends pas celle que Cyrille, acheté par argent, a représentée en i'uivant ses fantaisies ; mais je l'entends icUe qu'elle est en effet, et qu'elle parait dans (es décrets de Jérémie, et dans les décrets du concile tenu par le patriarche Purthénius. Vous y verrez les mêmes sacrements et tes mêmes dogmes. De sorte que ce n'est pas laussemenl que l'archevêque de Thessalomque écrivit au pupe Adrien, après le schisme, que la (oi des Romains el des Grecs était lu même. Or il faut remarquer que
TOUCHANT L'CL'CHARISTIE. :S32
ces décrets de Parthénius, auxquels Grotius nous renvoie, sont ceux-niêmes qui ont élé faits contre les erreurs de Calvin, et qui établissent la Iranssubstanlialion.
Flahvius, lutliérien, ministre de Dantzig, se moque de même de l'insolence de ïlollinger, qui prétend tirer avantage de cette confession de Cyrille; et il f.iil voir qu'elle ne contient nullement la foi des églises d'Orient. C'est dans la préface qu'il a faite sur la traduction du livre d'iui Grec, nommé Chrislophorus Angélus, qu'il parle de celle matière.
Forbesius, évèque d'Edimbourg en Ecosse, dit que l'opinion de la trans-^ubstantiation a élé reçue par la plupart des Grecs et des Latins. Il prouve fort bien l'un, qui est qu'elle a élé reçue par les uns et par les autres; mais il ne prouve nullement sa restriction, et il ne s'en met pas seulement en peine. Aussi n'y a-t-il rien de moins raisonnable que de s'imaginer qu'un point si important soit tenu par les uns el re^ jeté par les autres. De sorte qu'il est visiljle qu'il croyait absolument que la transsubstantiation est tenue par les Grecs, et qu'il n'a parlé de la sorte que parce que cette vérité de fait ne lui était pas agréable. Il n'a pas voulu la nier absolument, parce qu'elle était trop claire ; ni l'avouer absolument, parce qu'elle était trop préjudiciable à sa cause.
M. Claude ne veut pas qu'on lui allègue le témoignage de cet auteur, parce, dit il, qu'il n'était ni Ix-n catholique, ni bon protestant. Mais je ne l'allègue ni Oonmie catholique, ni comme protestant; mais comme un honnne savant, très-informé des religions de l'Europe où il avait fort voyagé. Je l'allègue comme S. Augustin allègue Tichonius, pour confirmer un fait important, qui était avoué par ce donatiste plus sincère que les autres.
Forbesius est entre les protestants ce que Tichonius était entre les donatistes. S'il ne témoigne pas tant de chaleur que les autres pour sa religion, c'est qu'il en connaît mieux les défauts. Mais tant s'en faut que celle disposition diminue son autorité dans une matière de fait comnie celle-ci, qu'elle l'augmente. Car tout le monde sait qu'il n'y a rien dont ces sortes de médiateurs se piquent davantage que de sincérité ; et que c'est ce qui les porte à reconnaître de bonne foi les choses claires. Que s'il n'est pas assez bon protestant, au jugement de M. Claude, pour vouloir favoriser leur parti en niant une vérité constante, tout le monde avouera aussi, sans doute, qu'il n'avait pas assez d'inclination pour les catholiques, pour vouloir favoriser l'Église romaine par un mensonge contraire à sa Conscience.
Dannawerus , professeur de Strasbourg , qui est l'un des derniers qui ait éctit sur les opinions des Grecs, met expressément entre les erreurs qu'il leu;.' impute la transsubstantiation. Enfin, dit-il, leur der mère erreur est la transsubstantiation ; ce qui fait qu'il ; suspendent à la muraille le pain consacré comme le pré • cieuxcorps de Jésus-Christ, et ils l'y conservent avec révérence. C'est dans la page 4G du traité qu'il a fiiil contre AUalius, sous le titre : De Ecclesià Grœcanicâ kodieriul.