LIV. II. CROYANCE UNIVERSELLE DE LA PRÉSENCE RÉELLE
qu'il dit des Grecs , par un passage de Cyrille , avec qticl(]iic pciiie éiiiicclle de bonne foi ; car il ne dit pas que ce patriarche ait exprimé la créance de l'église grecque de son temps ; mais il dit seulement, qiul a repris l'ancienne doctrine des Grecs. « Noslris tempori- « bus, dit-il, novissimus patriarclia Cyrillus Constanlit nopolitanus ad primitivam rediens de Encltarislià fif dem. } C'est-à-dire, en un mot, que le sentiment des Grecs de ces derniers temps est contraire, par son aveu même , au sentiment de ce Cyrille que les calvinisles avaient perverti.
On voit en tous ces discours un homme qui se ménage en q(iel(|uc sorte, cl sur qui révidence fait encore quelque impression. VA quoiqu'il soit d'ailleurs un des honmics du monde qui avance le plus hardiment les faussetés qui ne choquent que la raison et non pas les yeux, il paraît néanmoins qu'il s'est trouvé embarrassé sur le sujet des Grecs , et qu'il a voulu se préparer des moyens de s'échapper. C^r si on lui oppose quelque passnge dont il ne se puisse défaire, il nous dira (jue l'auteur avait pris cette opinion des Latins.
Mais cette conduite a paru trop faible et trop lâche à M. Clp.ude : il est tout autrement généreux. Je ne sais si dans son esprit il n'a point accusé Auberlin de trahir les intérêts de leur cause, et de n'être pas assez bon calviniste. 11 a donc cru qu'il ne fallait pas être audacieux à demi , et qu'il n'y avait rien qu'on ne pût emporter en faisant bonne mine, et en témoignant de la confiance ; et il est juste de reconnaître, que jamais homme ne porta plus loin cette sorte de générosité. Ainsi, sans se soucier de démentir ni Auberlin ni tant d'autres calvinistes , il soutient nettement que , malgré toutes les croisades et le mélange continuel des Grecs et des Latins dans tout l'Orient, les Grecs et les autres Orientaux ri'oM/ja?naJs ouï parler de la IranssubsUmlidtion ; qu'âum ils ne la croient point par voie de négation, comme n'en ayant point ouï parler.
Il dit expressément contre Auberlin que , dans la dispute dont parle Nicétas Clioniate, ni les uns ni les autres n'avaient la transsubstantiation dans l'esprit; c'est-à-dire qu'Aubertin est fort indiscret de l'avoir avoué. 11 dit en particulier de Nicétas qu'il n'agissait point sur le principe de la transsubstantiation , quoi- ([u'Aubertin ait été assez simple pour le reconnaître. Il prétend tirer à son parti Cabasilas , dont Auberlin n'avait pas osé parler ; il envisage sans émotion ce qui s'est passé au concile de Florence , et il nie froidement qu'on en puisse rien tirer pour la transsubstantiation. Il veut faire passer la confession de Cyrille pour le consentement et la foi commune de l'église orientale; il n'avoue que d'un évéque inconnu , cité par Forbesius , qu'il pouvait avoir élé corrompu par la fréquentatiou des Lalins, parce que cet inconnu ne lui pouvait nuire. Enfm , il suppose tomme une chose si constante que les Grecs sont calvinistes sur le sujet de la présence réelle et de la Iranssubstanlialion , qu'il en fait un principe et un axiome qui lui sert à prouver d'autres., faits comeslés; car c'est par ce principe qu'il rejeiio le lémoignago
de M. Oléarius, qui dit dans l'histoire de son voyage que les Moscovites croient la Iranssubstanlialion. Les Moscovites, dit M. Claude, ont la même religion que les Grecs. Or nous avons vu que les Grecs ne connaissent poinS ce dogme. Donc les Moscovites ne le croient pas aussi Voilà ce que c'est que d'être généreux el bon calviniste à la mode de M. Claude. Il est question seulement de savoir si cette préiendue générosité vient de la juste confiance que donne la vériié clairement connue, ou si ce n'est point un excès de hardiesse, qui mérite qu'on regarde une personne qui ose avancer des faussetés si énormes , comme étant indigne de toute créance. L'on verra la décision dans la suiledece traité. CH.4PITRE V.
Preuves du consentement del'église grecque avec l'Église latine, sur le sujet de la présence réelle et de la Iruns subslanliation, dans le onzième siècle.
PiuiMiÈRE PREUVE, tirée de la contestation entre Cérularius et le pape Léon IX.
Pour montrer le consentement de l'église grecque avec l'Église romaine sur le sujet de rEucharistie, on s'est servi, dans la réfutation de la réponse de M. Claude, de la contestation qui s'éleva l'an 1053 entre Michel Cérularius, patriarche deConstan tinople, el Léon, archevêque d'Acride, métropole de la Bulgarie , d'une part ; et le pape Léon IX et toute l'Église latine, de l'autre. Car ces ennemis si passionnés de l'Église occidentale, et qui la déchirent si outrageusement sur le sujet des azymes, ne s'étanl jamais avisés de lui reprocher qu'elle errât dans la foi du mystère de l'Eucharistie, quoiqu'ils aient écrit contre les Latins, el au même temps et un peu après que le pape Léon eut condamné Bérenger en deux conciles d'Ilalie, l'un de Rome, l'autre de Verceil , on en a conclu qu'ils étaient d'accord avec l'Église latine dans la doctrine de la présence réelle , qu'elle enseignait si hautement en ce temps-là.
M. Claude, qui prononce toujours des oracles , et qui ne manque jamais de former le jugement de ses lecteurs par une décision précise , se moque de cette preuve. Je réponds, dit-il, qu'il n'y a rien de plus faible que ce raisonnement. Mais il n'y a pas lieu de s'étonner de l'enlendre parler de la sorte; chacun a son humeur et son génie, et c'est-là celui de M. Claude. Il ne faut donc pas laisser d'examiner sur quels fondements il appuie ces décisions ; et je pense qu'en les examinant, on les trouvera un peu plus faibles que le raisonnement dont il se moque, et peut-être même qu'il pourrait bien arriver que le raisonnemeiit paraîtrait solide , et les réponses ridicules. Il s'est pu faire, dit M. Claude, que Cérularius n'ait rien su de ce qui se passa en France sous Léon IX, dans l'affaire de Bérenger. Il s'est pu faire qu'il n'en ait eu que quelque connaissance confuse et incertaine, qui ne lui a pas permis d'en parler positivement et distinctement ; il s'est pu faire qu'on lui ail déguisé les choses, en imputant à Bérenger ce qu'il ne croyait pas , comme que t'Euclia^ ristie n'eit que du simple pain , ou qu'une figure nui
(/H corps de Jâus-Chnst ; et que sur ce faux rapport il ait jugé que la condamnation de Bérenger était juste. Quot quil en soit, n y ayant rien de plus incertain que les raitons du silence de Cérularius , il n'y a rien aussi de plus mal fondé que les conséquences que l'auteur en veut tirer. Par le moyen de ces trois Iiypolbèses, M. Claude se croit plciiiemenl dégagé de cet argument , et il ne se met pas en peine d'y faire davantage de réflexion. Mais il n'est pas si facile qu'il pense d'cludcr une preuve de celte nature. Il ne suflii pas de multiplier les hypothèses ; il faut voir si ces hypothèses sont vraisemblables; car cent hypothèses extravagantes n'affaibliront pas la force d'un raisonnement solide. Il faut voir de plus si , supposé ces hypothèses, l'argument est suffisamment renversé. M. Claude n'a pas pris la peine de considérer tant de choses ; et c'est pourquoi il est nécessaire de les lui représenter un peu plus au long.
H faut donc remarquer que ce différend que Cérularius et Léon d'Acride eurent contre le pape Léon , fut poussé à de très-grandes extrémités de part et d'autre; qu'il eut de très-funestes suites, et que c'est la principale cause de la division des Grecs d'avec les Latins , ces deux églises ne s'étant jamais bien ré unies depuis ce temps-là. Il commença par une Iclire <iue Michel Cérularius, patriarche de Conslaniinople , el Léon, archevêque d'Acride, écrivirent à Jean, évêque de Trani, dans la Pouille, afin qu'il la communiquât au pape et à toute l'Église d'Occident , aux évéques, aux prêires, aux religieux, aux laïques : Ad universos principes sacerdolum , et sacerdotes Francorum , etmonachos, et populos. Ils reprenaient dans cette lettre les Lalir.s de plusieurs choses : premièrement , de ce que célébrant l'Eucharistie avec des azymes, ils communiquaient avec les Juifs; de ce qu'ils mangeaient des viandes suffoquées ; de ce qu'ils ne chantaient point Alléluia en carême. Non contents de cela, ils commencèrent à se séparer de la communion de l'Église romaine. Ils firent fermer les églises des Latins , qui étoient à Conslaniinople ; ils ôlèrent à tous les abbés et religieux latins qui no voulurent p;is renoncer aux cérémonies de l'Église romaine les monastères qu'ils avaient dans cette ville.
Ilumbert, cardinal de l'Église romaine, ayant traduit en latin la lettre de Cérularius, la communiqua :»u pape Léon, el ce pape écrivit sur ce sujet une lolire .^ Cérularius el à Léon d'Acride, où il défend l'Église latine sur le sujet dos azynses. Il se plaint de la violence du patriarche Michel, qui avait fait fermer loules les églises des Laiins qui étaient à Constantipople, et il relève la douceur de l'Église romaine, en ce qu'encore qu'il y eût plusieurs églises de Grecs, et dans la yille et hors de la ville de Rome, on n'empêchait point néanmoins les Grecs d'observer les traditions de leurs ancêlres : Parce que, dit-il, l'Église romaine sait bien que la diversité des coutumes, selon ^s lieux et les temps, ne nuit en aucune sorte au salut ^ef P4fles, lorsqu'ils ont la même foi, qui, opérant
par la charité toutes les bonnes œuvres qu'elfe peut, Us rend tous agréables à Dieu (1).
Il paraît par là que, quoiqu'il y eût alors un si grand nombre de Grecs dans toute l'Italie, et dans Rome môme, le pape Léon IX était néanmoins persuadé, qu'il n'y avait entre l'Église latine et l'église grecque qu'une diversité de coutumes sur le sujet de l'Eucharistie, dont il s'ygissait dans cette question des azymes, et que ces deux églises n'avaient sur cela qu'une même foi. Il était donc aussi persuadé que l'église grecque croyait la présence réelle et la transsubstantiation, aussi bien que la latine.
M. Claude ne manquera pas de nous dire que peutêtre le pape Léon ignorait le sentiment des Grecs sur ce point. Mais comment l'aurait-il pu ignorer, toute l'Italie étant pleine de Grecs, et toute la Gièco pleine de Latins? Comment la doctrine de la préseisce réelle étant si établie dans l'îialie, et la condamiiatioa de Bérenger y ayant fait un si grand éclat, n'eût on point averti le pape que les Grecs étaient du même sentiment que Bérenger, si on eût eu quelque prétexte de les accuser de cette erreur? Et enfin, puisqu'entre les hypothèses il faut choisir celles qui sont les plus vraisemblables, et entre les té^ioins ceux qui sont les mieux informés, que M. Claude juge lui-même si le pape Léon, qui vivait avec les Grecs, qui en était environné, qui avait autant d'inquisiteurs de leur foi qu'il y avait d'ecclésiastiques qui couversiicnt avec eux, déclarant néanmoins positivement qu'ils avaient de son temps la même foi que les Lntiiis s' r l'Eucharistie , n'est point infiniment plus croyable que lui M. Claude, qui nous vient dire froidenieul six cents ans après, sans preuves et sans témoins, qu'il faut croire sur sa parole que la foi des Grecs sur l'Eucharistie élait, en ce temps là même, loute différente de celle des Latins.
Mais il faut que M. Claude se résolve à pousser bien loin les peut-être et les hypothèses en l'air : car il en aura merveilleusement besoin dans la suite de cette histoire. Il croit eu être quitte sur le sujet do Cérularius pour ces trois peiil-être, en nous disant que peut-être n'avait-il point ouï parler de ce qui s'était fait en France contre Bérenger ; peut-être n'en était-il pas assez informé pour en parler, et que peutêtre on lui avait déguisé l'étal de la question. Mais il est bien loin de son compte.
Premièrement, afin qu'il pût se servir de ces hypothèses, il faudrait qu'elles fussent un peu raisonnables. Or elles ne le sont nullement. Il y avait déjà dix -huit ans que l'hérésie de Bérenger faisait un trèsgrand bruit dans le monde. On ne parlait d'aulro chose dans l'Occident, parce que c'était l'unique hérésie de ce temps-là. De;)duin, évêquc de Liège, et Adelman, évoque de Bresse, témoignent que le bruit
(1) Scit namque quia nihil ohsunt saliiti crcdi-ntiuui divers;e pro loco et tenipore consuetudincs, quando nna fides per dilectioneui opcrans bona qu;n potest uni Deo commendal omnes. Léo IX, cpist. i^ tom. 5 Epist. Rom. Pont., c. o,
5îl LIY. II. CROTANCE UNIVERSELLE DE LA PRÉSENCE RÉELLE.
en avail rempli toute l'Allemagne. Il n'esl donc nul- Icniciil vraisemblable que les Latins de Constanlinople, ou les Grecs d'Italie n'en fussent pas informés, et qu'un patriarche de Constaiitinoplc, et tant d'autres personnes engagées dans sa querelle, n'aient point été avertis d'une ciiose aussi célèbre que celle-là, ni par les Latins ni par les Grecs.
Il est vrai qu'il a plu à M. Claude, afin d'éloigner davantage l'hérésie de Bérengtir de la connaissance dos Grecs, de supposer que ce qu'on avait fait contre Béienger s'était passé en France. Riais pour le désabuser de cette imagination, il ne faut que l'avertir que, de donix conciles dans lesquels le pape Léon condamna cet hérésiarque cette année-là même, lun fut tenu à Rome à la vue des Grecs, et l'autre à Verceil, qui est encore une ville d'Iialie.
D'ailleurs, la question étant une fois ouverte, on ne pouvait s'y méprendre. Chacun savait que les catholiques soutenaient que le vrai corps de Jésus-Christ était présent dans l'Eucharistie, et que Bcronger le niait. El supposer que les Grecs aient pu ignorer ou n'entendre pas une chose si commune et si facile à entendre, c'est pousser un peu trop loin le privilège des hypothèses.
Mais 11 ne s'agit pas si Cérularius et Léon d'Acride ont pu ignorer la condamnation de Bérenger. Qu'ils l'aient ignorée si l'on veut, quoique cela soit sans apparence, il s'agit s'ils ont pu ignorer l'opinion de toute l'Église latine sur l'Eucharistie, qui était alors, par la propre confession des calvinistes, trcs^claire, très-distincte, très-précise pour la présence réelle. Il est certain qu'étant violents, animés, aigris comme ils étaient contre les Latins, et leur faisant des reproches injurieux sur des, choses de peu d'importance, comme sur l'omission de VAlleluîa en carême, ils n'auraient jamais manqué de les accuser d'une erreur capitale comme celle-là, s'ils eussent cru que les Latins eussent eu, sur un point si imporlanf, une foi différente de celle des Grecs. Ainsi leur silence est une conviction évidente qu'ils croyaient que les Latins étaient dans la même foi qu'eux sur la substance de ce mysière. 11 faut donc, ou qu'ils aient cru eux-mêmes la prcëonce réelle et la transsublanliation, ou que, p;ir une erreur de fait, ils se soient imaginés que l'Église latine ne la croyait pas, n'étant pas possible de s'imaginer que ce silence puisse venir d'aucune autre cause.
Mais Ciimment pnurrail-on supposer cette ignorance et cette stupidité monstrueuse dans ces deux églises? Quoi! les Grecs et les Lntins étant mêlés à Home, à Conslantinople et en une infinité d'autres Ik.'Ux, ne se seraient pas aperçus de ce qu'ils croyaiciit les uns et les autres sur l'Eucharistie? Les Latins croy.int la présence réelle se seraient imaginés que les Grecs la croyaient aussi ; et les Grecs ne la croyant pas se seraient imaginés, par une illusion ridicule, que les Latins ne croyaient pas non plus celte présence, cl qu'ils ne regardaient l'Eucliarlstie que comme un jiain rempli de la vertu de Jcsus-Chrisl? Personne
n'aurait démêlé cette équivoque ? Toute la vigilance de Léon IX , et toute la passion de Cérularius et de ceux de son parli, ne leur auraient pas ouvert les yeux pour découvrir celle prodigieuse diversité de créance cnire l'Église latine et léglise grccciue.
Il serait bien étrange que ces deux églises eussent pu demeurer un moment dans cette incroyable illusion que M. Claude leur attribue. Mais la suite de l'histoire la rendra bien autrement étonnante, et il faudra que M. Claude épuise toutes ses hypothèses et tous ses peut-être pour la maintenir.
L'année après , le pape Léon envoya pour légats à Conslantinople Ilumbert, cardinal et évêque de Blanclie-Selve, Frédéric, aussi cardinal et archidiacre, et Pierre, archevêque de Melphe. Il les chargea de lettres pour l'empereur et pour le patriarche, dans lesquelles il se [tlaignait des entreprises que le patriarche avait faites contre l'Église romaine. Les légats étant arrivés à Conslantinople , Humberl , qui en était le chef, présenta à l'empereur les lettres du pape , avec une réfutation qu'il avait faite de la lettre de Cérularius à l'évêque de Trani. Cette rélutalion était en forme de dialogue, et l'empereur l'ayant fait traduire eu grec , la lit publier dans Conslantinople , en supprimant seulement les noms du patriarche et de Humberf, cl en y substituant ceux de Constanlinopolitaiu et de Romain.
Le cardinal Baronius a fait imprimer celte pièce à la fin du onzième tome de ses Annales; et il ne faut que la lire pour voir que Humberl , qui était un do ceux qui ont eu le plus de zèle dans cft siècle contre Ihérésie de Bérengi-r, y déclare assez nettement ses, sentiments sur l'Eucharislie, pour les faire connaître aux Grecs, quaiid même ils n'en auraient eu d'ailleurs aucime lumière, il dit dans cet écvil que le pain azyme étant ainsi préparé j il est fait par l'invocation fidèle de la Trinité le corps véritable et individuel de Jésus - Christ (1), Il dit que les Latins hon(uanl le corps de la vérité, c'est-à-dire, le corjis de .lésus-Christ , fait des azymes et dans les azymes, goûtent par la bouche et par le cœur combien le Seigneur est doux. Cela est assez clair, et il faut avoir l'esprit peu ouvert pour n'ente;»dre pas ce langage.
M. Claude au moins ne nous dira pas que Ilumbort n'entendît pas ces paroles au sens de la présence réelle; car il sait trop quel était Ilumbert. Il sait que ce fut lui qui confondit Bcrenger dans le concile tenu à Rome sous le pape^Nicolas 11 , en 105'9, et dont Bérenger disait qu'il était dans l'opinion , ou plutôt dans la folie du peuple, de Paschase, de Lanfranc, qu'après la consécration, la substance du pain et du vin ne demeure pas. Erat autem Burgundus (c'est ainsi qu'il nommait Ilumbert par mépris, quoique Lanfranc nie qu'il fut de Bourgogne) in senlentiâ, imb in vecordià vulgi , minime superesse in altari post consecralionem, siibôtantiam panis et vini. Mais peut-être que , par la
(1) Taliler prirparalus azymus , fideli invocatione tolius Triniiatis fil vcrum et singularc corpus Chrisli.
droit que M. Claude s'attribue de fuira penser les gens à sa mode, il nous dira que les Grecs ne le prirent pas au même sens, et qu'ils s'imaginèrent que Humbcrt, par ce vrai corps, ce corps individuel, n'entendait que la vertu du corps de Jésus-Clirist. 11 faut bien qu'il dise cela; car que dirait- il autre chose dans le dessein qu'il a de ne demeurer d'accord de rien? Cependant je ne vois pas qu'il soit possible de rien dire de moins raisonnable. Car s'il est permis de supposer en l'air et sans preuves que des écrivains s'exprimant clairement, et croyant se faire bien entendre n'aient pas été néanmoins entendus dans le véritable l'esprit que Cérularius eût une autre foi qu'eux sur sens de leurs paroles, mais en un autre tout contraire, ce mystère. Or, c'est en vérité une chose peu supporqu'est-ce qu'il ne sera point permis de soutenir par table, que ce qui n'était jamais venu dans la pensée celle voie? On dira, si l'on veut, que tous les peuples de ces légats, présents à Constantinople, et qui avaient ont toujours été ariens, nestoriens, eulycliiens, parce intérêt de rendre Cérularius le plus criminel qu'ils qu'encore que les pasteurs condamnassent clairement pouvaient, vienne sans raison dans celle de M. Claude, ces hérésies, les peuples néanmoins prenaient leurs tt qu'il ose nous soutenir six cenis ans après qu'il paroles en un autre sens. Enfin on dira loul ce qu'on connaît mieux les sentiments de Cérularius que ces voudra, avec autant de raison que M. Claude en peut légats, et que ses fantaisies sont plus sûres que leurs avoir de dire que les Grecs n'entendaient pas les pa- yeux et leurs oreilles.
qui regarde les principaux de l'empire et de la ville ; Quantum ad columnas imperii, et ejus honoralos cives nique sapienles, christianissima et orthodoxa eslcivitas. Ce qui montre bien qu'ils ne les soupçonnaient en aucanc sorte de ne pas croire la présence réelle, et d'être dans l'opinion de Bérenger. La seconde, qu'en marquant en particulier dans ce décret toutes les causes pour lesquelles ils avaient excommunié Cérularius, et lui reprochant un grand nombre d'hérésies, ils ne lui font aucun reproche sur le sujet de l'Eucharistie. Ce qui fait bien voir qu'il ne leur était jamais venu dans
rôles de Humbert en leur véritable sens.
Ce qui se passa ensuite dans Constantinople était bien éloigné de donner envie au patriarche d'expliquer favorablement les paroles des légats, et aux lé-
Après le départ des légats, Cérularius, s'abandonnant à son ressentiment, ne travailla qu'à animer le monde contre l'Église romaine, à se faire des partisans, à étendre son sciiisme le plus qu'il put, et à
gats de dissimuler les erreurs des Grecs. Car ces écrits chercher toujours de nouveaux reproches et de nou-
de Humbert étant divulgués parmi le peuple, avec veaux sujets de contestation.
d'autres encore plus précis qu'il fit conlre un rcli- II écrivit une lettre au patriarche d'Antioche, pleine
gieux du monastère de Stude , nommé Nicéias, dont de nouvelles accusations contre l'Église latine, pour
nous parlerons plus bas, et Cérularius demeurant dans le porter à se séparer de la communion du pape. H
son obstination, et évitant d'entrer en conférence avec descend jusqu'aux plus petites différences de céré-
eux,leà légats entrèrent un jour dans l'église de Sainte-Sophie, lorsque tout était préparé pour dire la messe, et ils mirent sur le grand autel ua décret d'excomuiunication qu'ils avaient prononcé conlre le patriarche. Après quoi, ayant mis ordre aux églises des Latins, et ayant analhématisé tous ceux qui communieraient de la main des prêtres qui condamnaient le sacrifice de l'Église latine, ils sortirent de Constantinople avec la permission de l'empereur.
Le patriarche, désirant se venger d'eux, et ayant corrompu leur décret en le traduisant pour le rendre plus odieux, fil tant envers l'empereur, qu'il les obligea de revenir à Constantinople. Son dessein était de les faire assommer par le peuple ; mais l'empereur l'en empêcha, en ne permeliani pas qu'il leur parlât autrement qu'en sa présence. Cérularius donc, désespéré de ne pouvoir venir à boul de son dessein, excita une sédition conlre l'empereur même, qui fut par là contraint de livrer entre ses mains les truchements des légats, de les faire foueiter, et de faire partir les légats le plus tôt qu'il put. Sur le chemin, ils donnèrent à des courriers que l'empereur avait envoyés après eux un exemplaire véritable de l'excommunialion qu'ils avaient prononcée conlre Cérularius, dans laquelle ou peut remarquer deux choses lrès«£onsidérables , qui sont encore décisives de notre différend. La première, que ces légats déclarent qu'ils avaient trouvé la ville de Conslanlinoplc très-orthodoxe, qunnl à ce
monies entre ces églises, et il en fait des crimes aux Latins. 11 leur reproche que leurs prêtres rasaient leur barbe ; que les religieux mangeaient de la graisse et du lard; qu'un des minisires qui officiait embrassait l'autre dans le sacrifice , en lui donnant la paix; que les évoques portaient des anneaux; (ju'ils baptisaient par une seule immersion ; qu'Us mellaienl du sel dans la bouche des baptisés. Il y ajoute des calomnies, comme de dire qu'ils n'honoraient point S. Basile et S. Chrysosiôme. Mais entre ces calomnies, ces reproches et ces accusations, .il ne parle en aucune sorte de leur créance sur l'Eucharistie; ce qui fail voir manifestement qu'il ne les a soupçonnés d'.auciuie erreur sur ce point ; qu'il a cru qu'ils n'avaient que la même foi que les Grecs; en quoi, comme je l'ai déjà dit plusieurs fois, il est sans douie plus croyable que M. Clraide, qui n'a point d'autre raison de nous assurer le contraire, sinon qu'il est fort incomn.odé de ce consentement des Grecs avec les Latins.
Pierre, patriarche d'Antioche, répondit à celle lettre ÙK Cérularius; et comme il n'était pas si déraison^ nable que lui, il réfute la plupart des reproches qu'il avait faits aux Latins, et il se réduit presque à la seule addition du mot Filioque, qu'il prétend avoir été &"iô au Symbole par les Latins. D'où il paraît encore qu'il ne croyait pas que l'Église romaine eût une aulre foi que celle d'Anlioche sur le sujet de l'Eucharistie, n'y ayant point d'apparence qu'il n'eftt fail aucune rc^
5 3 LIV. II. CnOYANCE UNIVERSELLE DE LA PRÉSENCE RÉELLE. Zii
flexion sur un didcrcnd si imporlaii!,. Aussi ce p:i- prouver que d'une maxime assez sensible, qui esl que
iriarclie avait envoyé au pape sa confession de foi réglisc d'Orient et celle d'Occident, du temps de Bé'
aussitôt après sa promotion ; et l'on voit, tant pnr sa rcnger, nous assurant qu'elles étaient d'accord en-
lellre que par celle de Cérularius, que les églises semble sur lEiicbaristie, sont iiifirkimcnt plus croya-
d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem étaient liées blés que M. Claude, qui nous> vient dire sans preuves,
de communion avec l'Église romaine, au temps même six cents ans après, qu'elles avaient des sentiments
qu'elle condamnait Bérenger; ce qui doit passer pour tout contraires, et qu'elles ne s'entr'entendaient pas.
une preuve très-convaincante qu'elles avaient tontes Cependant M. Claude connaît si peu les règles que
la même foi sur l'Eucharistie ; puisque c'est la chose du monde la plus croyable, de supposer que non seulement la condamnation de Bérenger, mais les sentiments de l'Église romaine sur l'Eucharislie , aient été inconnus en ce temps-là à tontes les antres églises du monde, quoiqu'elles fussent encore liées de communion, et qu'en mille rencontres elles eussent commerce ensemble.
Non seulement ce patriarche d'Anlioclie ne combat point les Latins sur la transsubstantiation et sur la présence réelle, mais il l'enseigne lui-même dans sa lettre à l'évêque de Grade. Le pain, dil-il, fait avec du levain, lequel, par le motjen de la consécration, est changé au corps immaculé de Noire- Seigneur JésuS'CImst, nous a été donné comme un mémorial de son incarnation.
Yoilà quel est ce misonnement duquel M. Claude prononce avec autorité qu'il est Irès-faihle, et dont il a cru se défaire par ses trois peut-être. Mais je lui ai bien prédit qu'il avait besoin de beaucoup d'autres peut-être pour s'en tirer. Car il faut qu'il ajoute à ses hypothèses que peut-être Cérularius n'avait point appris par lui-même que l'Église romaine CFÙt la présence réelle ; que peut-être aucun des Grecs qui étaient joints avec lui dansle schisme n'en avait entendu parler; que peut-être les Latins qui étaient à Constatinople n'en avaient rien fait paraître; que peut-être les G'ecs qui étaient en Italie n'en avaient rien su ni mandé; que peut-être les Grecs de Consiantinople n'entendirent pas le langage du cardinal Hnmbert ; que peut-être llumberl et tous les Latins qui étaient à Cotîslantinople avec lui ne comprirent pas le sentiment des Grecs ; que peut-être toutes les quatre églises patriarcales d'Orient étaient dans la même ignorance à l'égard des sentiments de l'Église romaine sur TEucbaristie; que peut-être l'Église romaine ignorait de même le sentiment de ces églises patriarcales ; que peut-être il y avait une équivoque continuelle entre ces églises, dans les discours qu'elles faisaient de l'Eucharistie : en sorte que les uns, i)arlaiil dans le sens de la présence réelle, étaient expliqués par les antres dans le sens de la vertu et de l'absence réelle, sans que celle équivoque lût découverte, démêlée et expliquée par qui que ce soit.
Si quelqu'un de ces peut-être manque à M. Claude, et s'il ne prouve toutes ces hypotlièses jointes ensemble, cet argument, qu'il a jugé très-faible, deviendra, malgré qu'il en ait, décisif et concluant. Mais pour moi je n'ai à prouver qu'une iiypothèse bien simph», qui est que M. Claude se trompe en soutenant sans raisoii (}ue les Grecs n'avaient pas dans ce siècle ht IPêmc foi Que les Laiiqs; et je n'ai besoin pour la
la rai on môme prescrit dans les disputes, que, quoique son opinion n'ait point d'autre fondement que sa ilmtaisie, il s'imagine néanmoins avoir droit de non? demander des preuves de la nôtre, et de se dispenseï d'en apporter de la sienne. Cesf, dit-il, à routeur { nous produire des preuves d'une chose qu'il assure, cl non pas à nous de lui en donner d'une que nous nions, et il ne peut, sans une extrême injustice, nous en deman^ der d'autres que le défaut des siennes. Mais comme M. Claude se connaît mal en preuves, il se connaît aussi mal en injustices. Car il est très-évident que la présomption est tout entière pour la cause de l'Église romaine, et qu'il suffit qu'elle montre que toutes les églises patriarcales étaient liées de communion avec elle quand elle a condamné Bérenger, et qu'elles ne s'en sont pas séparées pour ce sujet. Celte présomption est une conviction et une démonstration, comme nous l'avons montré ; mais quand ce ne serait qu'une simple présomption, il est bien clair que c'est à celui qui soutient que ces églises, quoique liées de communion, n'étaient pas d'accord dans la foi de ce mystère, à prouver cette hypothèse si surprenante.
Qui ne rirait donc de voir qu'un homme qui n'a point d'autre fondement de son opinion que cette hypothèse chimérique, prétende avoir droit de s'exempter de la preuve, et qu'il dise hardiment que c'est une extrême injustice de lui en demander? S'il prenait fantaisie à quelqu'un de nous dire que, dans tout le nouveau monde, les Espagnols, quoique liés de communion avec l'Église romaine, ne croient point la présence réelle, serait-ce une extrême injustice de lui en demander des preuves ; et en serait-il quitte pour dire que c'est à ceux qui affirment qu'ils la croient de prouver ce qu'ils avancent, et que pour lui il lui suffit de le nier? Ceriainement il est assez difficile de comprendre quelles sont les règles de la logique et de la morale de M. Claude, dont il tire de si déraisonnables et de si injustes conclusions.